‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 43 sur 134 · FOLIGNO · texte numérisé non relu

FOLIGNO

Dimanche 17 mai.

Du temple orné partout de festons map;niOqucs Le peuple saint, en foule, inondait les portiques. Racine, Athalie.

Foligno offrait le spectacle d'une ville éminemment catholique -. les magasins étaient fermés, les travaux suspendus et tout annonçait qu'on célébrait le jour du Seigneur. Cependant les rues étaient animées ; on y voyait circuler une foule de villageois accourus pour assister aux pieux exercices du mois de Marie et les églises se remplissaient de fidèles priant avec ferveur.

Le costume des montagnards de l'Ombric est très varié. Les hommes portent des braves serrées, un justo-au-corps gris, de larges chapeaux ornés de rubans, une chaussure de gro.sse toile et de cuir liée avec des cordelettes. Les femmes ont un vêtement court, toujours bleu où écarlate,, sans manches ; leurs jupes sont larges et ù mille plis ; elles portent aussi une espèce de voile blanc ou de couleur, de laine ou de coton, qui leur couvre la tétcetlos épaules, ou un mantelot, longue pièce de drap, ordinairement rouge ou bleu, bordé de couleurs tranchantes, et dont elles se

ECOLES DOMINICALES. l7o

drapent d'une manière pittoresque. Plusieurs d'entre elles ont des chapeaux de paille ornés de rubans de diverses couleurs fTottant autour d'elles.

Pendant notre dernière excursion dans cette ville, nous rencontrâmes un jeune enfant tenant à la main une clochette, qu'il agitait continuellement. Il parcourait ainsi toutes les rues de sa paroisse, appelant ses camarades au catéchisme. Au premier signal tous les enfants s'empressaient de courir au lieu de réunion. Après les vêpres la même clochette se fait entendre pour annoncer l'ouverture des écoles dominicales, oii les pauvres reçoivent gratuitement les bienfaits de l'instruction élémentaire. Ces écoles réunissent toutes les conditions pour former les enfants à la vertu et les rendre utiles à la société. A ceux qui sont plus avancés, on offre encore les moyens d'achever cette instruction première.

Dans les Etats Pontificaux, le peuple est généralement très instruit dans ses devoirs de religion et on y trouve rarement une personne qui ne sache pour le moins lire, écrire et calculer.

Cette belle institution qui remonte à saint Charles, cardinal archevêque de Milan, produit partout l'univers d'heureux fruits de civilisation chrétienne parmi la classe inférieure de la société. La Belgique, toujours charitable, n'a pas négligé les avantages de ces écoles, elle se plaît à les accumuler au point d'en doter le moindre village.

En quittant Foligno nous passâmes une vallée délicieuse. La fertilité du sol, des prés toujours verts, l'aspect des montagnes et des collines, tout y charme la vue. Mais bientôt ce beau tableau disparaît comme par enchantement. Les crêtes des montagnes s'érigent comme des épouvantails. Leurs flancs n'offrent que des masses sombres qui embrassent une grande partie de l'horizon. De loin en loin un col resserré va serpentant dans les rochers et peu 5 peu la marche des chevaux se ralentit ; alors on jette parfois un regard en arrière et toute la route semble boidée de rochers, signes d'une montagne à pente rapide.

Notre vetturino se vit forcé d'ajouter quatre bœufs à son attelage. Les hommes qui conduisaient ces animaux, sont encore tels aujourd'hui que les peintres nous les ont représentés il y a deux siècles. Ils portent un chapeau pointu, une veste de couleurs sombres, une ceinture aux reins, des guêtres en cuir et une lance à la main. Ce singulier accoutrement leur donne une attitude pittoresque.

A peu de distance on aperçoit au milieu d'un fond de verdure les maisons blanchâtres de 5e/-F/ore, village situé dans un vallon. A cet endroit commence une route bien difficile pour les chevaux, et qui fut très périlleuse avant qu'on eût mis d'un côté du chemin des barrières pour prévenir beaucoup de malheurs.

Nous nous arrêtâmes à Castro-Pales pour visiter l'ancien palais du marquis Elisci, oii il y aune grotte remarquable. Conduits par le cicérone, nous descendîmes dans cette grotte oîi l'on trouve de singulières figures dans les parois de différentes galeries. La nature s'est plu à embellir ces lieux en y imitant dans la pierre des fleurs, des fruits, des guirlandes et autres objets de ce genre. Mais on ne peut s'empêcher de sourire, en lisant sur un écriteau placé dans la cour du palais Jcitout a été imité pçrlanature. Les autres inscriptions portent une longue énumération de personnages marquants qui ont voulu voir la grotte. Notre garde, jeune homme assez spirituel, se plut à nous raconter une foule de légendes qui se rattachent à ce palais et qu'on peut reléguer parmi les contes des Mille et une Nuits.

Jusqu'à Casa nuova la montée et la descente sont continuelles. Les périls auxquels on est exposé, glacent d'effroi; mais malgré la crainte qu'on éprouve en parcourant ces lieux, on est agréablement distrait par des plantes et des fleurs de toute espèce ainsi que d'autres curiosités, que Dieu semble y avoir sciuéospour recréer celui qui passe et surtout ceux qui se livrent à Iherborisation et à la recherche des phénomènes de la nature.

Dans un endroit appelé Carrière di Foligno, le chemin est fort étroit et longe un précipice effrayant . il est tristement célèbre par les accidents les pins tragiques.

SP.UHAVAI.l.K . 177

La route, cessant d'être montueuse, se perd au milieu de rochers noirs, épouvantables et d'une hauteur prodigieuse. En s'avançant toujours entre des montagnes nues, on arrive à Casa Nuova, village de quelques maisons dont les habitants n ont d'autre ressource que la charité des passants. Avant Col Piorito, on renforce de nouveau l'attelage de quatre bœufs. Le chemin est creusé dans le roc et forme un demi cercle d'environ deux milles d'étendue. Ce passage est surtout dangereux dans le temps des neiges. Là tout est muet dans la nature ; les sites sont âpres, sauvages et font naître de sombres pensées. C'est aussi là que commence la chaîne des Apennins.

Sermvalle, où nous arrivâmes sans accident, est un gros bourg bien fortifié, resserré entre deux montagnes doù lui est venu son nom. Anciennement il désignait la limite de lEtat de Gênes. Sous le règne de Napoléon, il marquait les confins du royaume d'Italie. On y voyait une muraille extrêmement élevée qui séparait la marche d'Ancône de l'Orabrie ; Bonaparte la fit détruire.

A l'entrée de ce bourg on trou^■e encore les restes de la partie qui touchait à un rocher ; à gauche de l'autre côté du bourg sont les ruines de la partie qui tenait à la campagne ; un château d'un travail antique bouchait le passage.

Non loin de Serravalle existait autrefois l'antique ville d'.4//a que Pline appelle Salvia, de là le nom de Salviani qu'on rencontre assez souvent dans les auteurs de l'antiquité. Tite Live la range parmi les colonies romaines. Procope dit qu'elle fut détruite par Alaric, roi des Visigoths ; il ajoute que de son temps on y distinguait quelques ruines et entre autres celle d'une petite porte. Aujourd'hui on n'y découvre que quelques vestiges de théâtres qui se perdent sous la mousse et le lierre.

De Serravalle à Valcimara, nous vîmes à gauche la petite ^ ille de Camerino qui devint une colonie romaine sous le règne de Romulus, roi de Rome et de Tatius, roi des Sabins. On la nommait

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autrefois Camerinum ou Gamertis et son territoire ager Camers. (*) Silius Italicus loue ses agriculteurs et sesguerriers. (**) Tite Live parle souvent des Camertes ; au rapport de cet historien les habitants de Camerino donnèrent six cents hommes au grand Scipion lorsque cet illustre général se préparait à porter la guerre en Afrique. Cette ville fut une des premières le siège d'un évéque. Probus qui cccupa ce siège fut un des Pères du troisième concile de Rome sous saint Symmaque ; il assista aussi au quatrième concile oii il est cité sous la dénomination de episcopus carmeianensis au lieu de camerinensis. Elle compte 5,000 habitants : on y trouve une université, quelques édifices publics et des fabriques d'étoffes de soie.

Bientôt une vallée couverte de superbes chênes se déroule à vos yeux. Des champs en pleine culture, des prés fleuris, des vignes entrelacées au tronc des arbres, de grands ormes et des arbrisseaux plantés avec goût, embellissent la route. Tout vous enchante, tout vous réjouit, tout arrête vos regards.

Après une montée bien difficile, notre vetturino eut de nouveau recours à quatre bœufs, aux cornes élancées, pour empêcher une trop rapide descente. Pendant l'espace d'une lieue, le chemin est bordé de haies et d'aubépines blanches dont les bouquets de fleurs répandent un délicieux parfum. Des vignobles occupent une grande étendue de terrain. On jouit un moment de toutes ces beautés, mais on se sent entraîné et il n'est permis d'y jeter qu'un coup d'oeil très rapide.

Cinq heures n'étaient pas encore sonnées, quand nous sahu\mcs Tolentino.

(*) Cicero proSulla, cap. .\l\.

(**) Ab armis et raslris. Silius Italiens, lil>. VIII.

TOLECVÏIiVO.

Lundi IS tntii.

Divùtn uemo est, qui pluribus unqiiam Claruerit sigiiis. a tempestate receutiim Christigenùni, fidei qui fnndamenta fuenint. Tenipus ad hoc; aec liabenl ejus miracula fiiiem. Mantiams, lib. II.

Tolentino, situé sur une montagne, voit à ses pieds le fleuve Chienti. IJ remonte à une haute antiquité et ses habitants sont appelés par Pline le jeune Tolentinates .

Cette ville est célèbre par les vertus et les miracles de saint Nicolas, dont le corps repose dans la belle église des Augustins. L'intérieur de ce sanctuaire est fort joli ; la voûte ornée de sculptures est richement dorée. A droite du maître-autel est la chapelle du saint ; les parois sont chargés de riches dons ; onze lampes en argent, travaillées avec beaucoup d'art, sont suspendues dans cette enceinte. La tombe de l'autel ainsi que le tabernacle sont d'argent ciselé ; les bas-reliefs représentent la \\e de ce serviteur de Dieu. Le concours des fidèles, qui, même des pays étrangers s'y rendent tous les jours, est vraiment prodigieux. Nous en fûmes nous-mêmes les témoins. Vers les neuf heures du soir, la chapelle

était encore remplie de pieux pèlerins ; ils imploraient à haute voix la puissante intercession du saint. Cette manière de prier et la posture respectueuse des assistants nous touchaient.

Derrière l'autel se conservent, dans une châsse précieuse, les bras miraculeux du saint, dent le sang a encore coulé en 1830, à la vue de tous les habitants de Tolentino. Le révérend Père Philippe Giorgi, maître des novices, a bien voulu me donner une attestation par écrit de ce miracle si récent (*).

Benoit XIY et les savants Bollandistes citent différentes époques pendant lesquelles du sang coula visiblement des bras de saint Nicolas et notamment en 1676, 1679 et 1698. Ces miracles ont presque toujours été les signes précurseurs d'imminentes calamités pour l'Eglise et pour la chrétienté. (**)

Quarante ans après la mort du saint, l'an 1345, un Allemand, frère convers du couvent de Tolentino, voyant les miracles qui s'opéraient continuellement par l'intercession de saint Nicolas, désirait ardemment de pouvoir procurer à sa patrie une relique du saint. A cette fin, au milieu de la nuit, pendant que les religieux étaient ensevelis dans un profond sommeil, il ouvrit la châsse qui contenait le corps du serviteur de Dieu et coupa les deux bras. Au même moment ceux-ci commencèrent à saigner si abondamment qu'il lui fut impossible de cacher sa profanation. Frappé de ce miracle il se jeta aux pieds de ses supérieurs pour implorer son pardon (***).

Après la tentative téméraire de ce frère allemand, les Pères Au-

{*) Voir note L. J'ai cédé rorijiiiial de celle allcslatioii au 1res digne M. Bogaerls, cure de sainl Augustin à Anvers, pour être conserve parmi les archives de TEglise.

(**) Voir Bened. .\1V, part. I, cap. XXXI, n. 8. de bcatoruni canonizatione.

(***) Cuin enini anno LU') relii^iosiis qnidain onlinis Augusliniani iiicensns dcsidoiio ad snani pal riant dorcrcndi aliquas licaii corpnris r('li(|iii;is, Itiacliia alisciiljs'^cl, <• \riiis ('opiosus san^iii*; f'rn|iil. (I>eiied. \I\ ibi<ll.

KCI.ISi: DK SAINT MCOI.AS 181

gustins cacliôrent le corps du saint pour prévenir désomnais de pareils sacrilèges.

Plusieurs villes possèdent des reliques de ce sang miraculeux, entre autres l'église des Augustins à Anvers, qui l'obtint aux instances réitérées des magistrats de la ville. (*) L'église de saint Etienne et le couvent des religieuses de saint André à Venise et l'Ile de Chypre, Naples, Florence, Ancône, Pésaro, Ferrare, Valence, Viadena et Munich furent aussi enrichis de ce précieux trésor.

Les saints membres, qu'on avait coupés, sont enfermés dans deux bras en argent doré, et placés dans la châsse garnie de lames et qu'attache une chaîne de fer. On ne peut l'ouvrir qu'au moyen de trois clefs dont l'une est déposée chez le magistrat^ l'autre chez le prieur du couvent, et la troisième est confiée à la garde de la noble famille Mauritia. Le jour de la fête du saint ces reliques sont exposées à la dévotion des fidèles. (**)

En sortant de cette chapelle, on entre dans une chambre étroite devant laquelle on voit de petits tableaux représentant plusieurs miracles opérés par l'intercession du saint. Il passait chaque jour dans cette pauvre cellule plusieurs heures en prière. On y lit l'inscription que voici :

ORATORIUM IN QUO SOLEBAT D. NICOLALS OIIATIONI VACÂRE.

Son corps repose dans un oratoire près de la grande sacristie dans un beau mausolée en marbre blanc. Les miiacles qui s'y opèrent par sa puissante intercession sont sans nombre.

On nous conduisit ensuite à la chambre qu'occupa le saint du-

(*) Convcnlus Antvcrpiensis aniio 1707 pcr instaiiliam uiagislralùs iteralam ad aiigciidam piotatem et ditandiiin confralornilalein nol.ilissimain in cjusdem sancli hoiiorciu el animaium relViiierium jani pridein instilulain, aliquam parliculam obliiuiil. (Acia .-.311010111111, 10 sept. pag. 677.)

(**) Voir noie ^\.

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rant les trente années qu'il vécut à Tolentino. Aujourd'hui elle se trouve convertie en chapelle. On y a placé l'épigraphe suivant :

S.\N MC0L.\0 QLÎ DENTRO VISSE PER .\NNI TREMA, E MORÎ NEL 1306.

Sur la porte se voit le portrait du saint. Plusieurs lampes en argent brûlent nuit et jour de^■ant cette image. Selon une pieuse tradition elle versa des larmes abondantes à la mort du Pape Eugène IV . L'inscription porte :

H.EC IMAGO SANCTI MCOLAI DE TOI.ENTINO ABUNDANTER SIDAVIT IN .MORTE EICEMI PA1».E QIARTI.

Près de cet endroit se trouve une inscription qui rappelle le miracle arrivé à l'occasion de l'enlèvement des bras du saint.

Parmi les trésors du couvent on admire un beau calice, don de la pieuse Blanca Maria, archiduchesse de Milan en reconnaissance d'une guérison miraculeuse, obtenue en 1460 par l'intercession de saint Nicolas.

Dans le beau cloître du couvent le père Philippe Giorgi nous montra un puits dont la source fut miraculeusement trouvée par notre saint.

Ce thaumaturge reçut le nom do Tolentin de la ville de Tolentino, oii il passa la plus grande partie de sa vie et dans laquelle il mourut. Il naquit vers l'an 124oà san Angelo, près de Fcrmodans la marche d'Ancone (*).

(*) Voir RiilItT. Vjp (les Sainis, 10 sept. — Vie do saiiil Nicolas, par IMcrrc de Morilc lluhcano., qui vivait dans \c luômc temps. — Thomas de llerrora, qui lli)rissail en imo. — Le liieiilieiircux Jourdain de Saxe. — Le Hreviarium Hoiiiamim el autres. 1! y a des auteurs qui |irétendent, mais sans fondeniciil, (piil iia(]iiil dans le royaume de Saples.

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