TEMPÊTE
parut se plonger insensiblement dans la mer et ses tours disparurent enfin entièrement. Le temps était superbe, le soleil brillait radieux au milieu de la voûte étheréc et tout nous promettait un heureux trajet.
Je me souviens combien mon attention se réveillait lorsqu'on me fit voir sur la carte l'immensité de l'Océan. Ma jeune imagination fut vivement frappé quand je voyais dans notre port d'Anvers, les énormes navires se reposer de leurs longs voyages, fiers d'avoir franchi l'onde et triomphé des tempêtes. Je frémis, en entendant de la bouche du pilote, les effroyables périls que la mer fait essuyer. Eh bien ! j'allais éprouver ce que c'est qu'une tempête.
Après deux heures d'un trajet calme, un nuage se montre comme une tâche grisâtre à l'horizon lointain. « Nous aurons du mauvais temps, " dit d'un ton sérieux le capitaine de notre vaisseau. Nous partîmes d'un rire général. <i Ne riez pas, mes amis, dit-il, il y a si longtemps que je voyage sur mer ; veuillez croire que mes années m'ont donné un peu d'expérience. i> De vieux matelots partageaient les craintes du capitaine ; alors seulement nous primes la chose au grand sérieux ; en effet, dans l'entretemps les nuages s'accumulèrent précipitamment ; la mer devint houleuse ; le soleil commença à pâlir. Le sommet des vagues se couvrit de teintes lugubreS;, qui variaient sans cesse. Le ciel, tendu et fermé de toutes parts n'offrit à nos yeux qu'une voûte ténébreuse. Toute la nature fut dans le silence, dans l'attente, dans un état d'inquiétude qui se communiquait jusqu'au fond de nos âmes. Bientôt nous vîmes la foudre briser à coups redoublés cette barrière de ténèbres et le feu suspendu sur nos tètes , des nuages épais rouler par masses dans les airs , la pluie tomber en torrents, et les vents déchaînés fondre sur la mer et la bouleverser dans ses abîmes. Tout grondait . le tonnerre, les vents et les flots et tout ce bruit réuni semblait annoncer de graves sinistres. Lo bateau à vapeur était jeté d un côlè à l'autre avec tant de violence, que tout le monde môme le capitaine craignaient des malheurs Je croyais que ma deinièn^ heure
avait sonnée et je n'osais plus nourrir l'espoir de re%oir encore ma famille. Immobile surle tillac, je considérais d'un œil morne et sec ces ondes où peut-être j'allais être précipité pour y rendre mon dernier soupir ; je me préparais à mourir. Ces frayeurs me rendirent malade et l'agitation du bateau me donna le mal de mer avec toutes ses terribles conséquences. Je fus livré à un véritable supplice jusqu'à sept heures du soir. Vers les quatre heures du matin, la mer devenait plus calme et les vents sifllaient avec moins d'impétuosité.
Nous avions à bord un jeune prince allemand, général au service Russe, accompagné de deux ministres. A l'approche de Trieste, le capitaine fit tirer vingt et un coups de canons auxquels la ville répondit par un nombre égal. Singulier contraste entre cette marque de la réjouissance et les angoisses de la nuit précédente. Il sonnait huit heures quand nous entrâmes dans le beau port de Trieste.
ÏRIESÏE
Vetulredi. ojuhi.
Cette ville, située sur les frontières de llllyrie, passe assez communément pour occuper la place de l'ancienne Tergeste; elle tira son nom de trois ruisseaux qui en cet endroit se jetaient dans la mer. Jules César fait mentoin de cette ville dans ses commentaires. Elle fut détruite par le cruel Attila et partagea tous les malheurs qui affligeaient alors lltalie. Depuis Constantin-le-Grand elle appartint aux empereurs d'Orient et resta sous leur domination jusqu'à ce qu'elle fut incorporée au duché du Frioid, puis soumise aux patriarches d'Aquilée. Les Vénitiens s'en rendirent maîtres au commencement du treizième siècle sous le doge Henri Dandalo. pour punir les habitants de leurs pirateries. Ceux-ci reconquirent leur liberté lan 1 507, pendant la guerre que les Vénitiens eurent avec l'empereur Maximilien I. Depuis ce temps elle se passa sous la domination de lAutriche, époque ou elle conmiença à prospérer.
En 1719, Charles Vil la déclara ^wr/ franc et les privilèges qui furent accordés à son commerce firent ensuite de Trieste une des villes les plus importantes de la monarchie Autrichienne.
L'impératrice Marie-Thérèse y jeta en 1750 les fondements dun port considérable, y ('-tablit des chantiers de construction, un \astt'
lazaret pour les navires provenant du Levant et confirma la franchise de son port. Depuis cette époque le commerce de Trieste à toujours été croissant.
Trieste présente l'aspect d une ville ancienne et nouvelle tout à la fois. La première s'élève au nord sur le flanc du mont Tiberio où sont bâtis le château et l'ancienne cathédrale de saint Just, dans laquelle on remarque une foule d'inscriptions latines, entre autres une à la mémoire de Papirius Varus et une autre en l'honneur de Constantin. La seconde est située dans la plaine et se prolonge jusqu'à la mer : elle se compose de la ville Teresiana et des faubourgs Francesco et Guiseppe. Les rues sont larges, symétriquement disposées et embellies d'édifices réguliers. La grand' place, qui est assez belle, est ornée d'une fontaine remarquable construite en 1755, se composant d'une colonne surmontée d'une statue en marbre qui représente l'empereur Charles VL L'église de saint Pierre et l'ancienne tour de l'horloge forment un contraste assez piquant avec les constructions modernes qui entourent la place. Les monuments les plus remarquables sont l'amphithéâtre et la Bourse qui est un des édifices les plus beaux en ce genre. Les promenades dAcqiietto et Borchetto sont des plus agréables et trc'^s fréquentées pendant la belle saison.
La ville neuve est partagée par un canal au moyen duquel les navires peuvent s'avancer jusqu'aux portes des magasins pour le déchargement des marchandises. Le conunerce maritime de cette place a acquis de nos jours une grande importance. Les exportations qui sont encore bien loin d'égaler les importations, sont cependant très considérables; elles consistent principalement en fers, en aciers bruts et travaillés, en grains et chanvre de Iloni^ric ou d Italie, en verres de Bohême et en soieries du Frioul.
La ville entretient ses principales relations avec le Levant. Ii' royaume des deux-Siciles et les lies Ioniennes.
La plupaitdes habitants .sont Italiens counne au.s.si leurs mœurs et leur langage. La ville est bâtie à l'exticmite du i^oH'e .Vdrialique
TFUESTE. 305
qui est une mer exclusivement italienne. Au temps de Marie-Thérèse, sa population ne montait qu'à 6,000 âmes et aujourd'hui elle en compte 45,320. L'agrandissement de la ville marche avec la même rapidité ; car on voit continuellement s élever de nouvelles rues ornées de belles maisons et il y a tout lieu de croire qu'elle acquerra avec le temps un très haut degré d'importance commerciale.
Trieste. samedi 6 Juin.
De grand matin nous partîmes de Trieste. Favorisés par une belle journée de printemps, nous traversâmes successivement des villes intéressantes et pleines de souvenirs du moyen-âge. De beaux châteaux s'élèvent presque sans intervalles le long de la route jusqu'à la magique Venise. De toutes parts, des canaux gracieusement tracés portent dans les champs la fécondation de leurs eaux limpides. Les riantes plaines, les terres bien cultivées qu'on parcourt, témoignent du soin qu'on y donne à la culture. Les vignobles produisent un vin très agréable, connu sous le nom di^ Pirrolito.
Il était onze heures du matin ; le soleil brillait de tout son éclat ; bientôt nous saluâmes l'antique ville d'Udine {ninnm) le chef-lieu de la province du Frioul Italien, bâtie dans une plaine feililc qui s'élève à plus de cent mètres au-dessus du ni\eau de la mer.
L'origine de cette \ illc (^st fort obscure : Clu\ icr (*) prétend (|ue les Nedinates, dont parl(^ Pline, (**) sont les anciens habitants
(*) Voir liai. ant. liv. I, cliap : \\. (■•) Liv. IIL rl.ap \1\.
idi.m:. ;i07
d'Udine ; que par erreur les copistes ont écrit Nedinates pour Vedinates et que la ville devoit sappeller Vedinum, dont on a fait Udine. Quelques exemplaires de Pline semblent corroborer cette opinion. D'autres assurent que l'étymologie de son nom et celui du torrent Torre, qui baigne ses murailles, dérive d'Oditi et de Thor son fils, divinités des Scandinaves, premiers habitants du Frioul avant les Romains. Ces étymologistes fondent leur opinion sur l'existence de souterrains qui tournent tout autour de la colline d'Udine. Ces souterrains sont voûtés et construits en pierre de taille, ouvrage aussi hardi que surprenant. On suppose qu'ils seivirent à Odin pour l'exercice de son culte. Avouons cependant que la fureur des étymologies fait bien souvent déraisonner de bonnes têtes.
Les ducs Francs et Lombards et puis les patriarches siégèrent à Cividale jusqu'au moment où Udine devint elle-même métropole, ce qui eut lieu au treizième siècle, quand Berthold y fixa sa résidence. Pendant le cours de ce même siècle et au commencemeuf du suivant, la ville d'Udine s'accrut considérablement par Téniigration dune foule de familles nobles que les fureurs des factions, qui déchiraient alors toute lltalie, forcèrent à y chercher un refuge.
Les patriarches la gouvernèrent jusqu'en 1751, époque ou leur gouvernement passa à la souveraineté de la république de Venise, qui en resta maîtresse jusqu'à sa propre chute.
En loH et en 1656, cette ville fut dévastée par la peste et depuis lors elle n'atteignit plus le chiffre de son ancienne population. Elle ne compte aujourdhui que 20,000 âmes.
Udine est entourée de bonnes murailles et possède neuf portes antiques. Sur une colline qui s'élève au milieu de la ville, on remarque le majestueux édifice du tribunal criminel construit sur les ruines de l'ancien château, autrefois la résidence des patriarches et puis des magistrats Vénitiens. Au pied de cette colline, on \\n\ d'un côté une place assez vaste, plantée d'arbres et qui serf do
308 SOUVENIRS DITALIE.
promenade publique; de l'autre lâpiazza di san Giovanni présentant à la fois une belle fontaine, un portique très élégant, le palais de la ville et quelques statues colossales. La place du marché est très régulière, mais les arcades qui garnissent les maisons dun grand nombre de rues, donnent à la ville un air triste et sombre. La métropole, l'église de saint Pierre et des Dominicains se distinguent surtout par leur belle architecture.
Le temps ne nous permit pas de voir en détail les établissements de bienfaisance destinés aux malades, aux pauvres et aux orphelins. Nous visitâmes à la hâte la riche bibliothèque publique, récemment augmentée de celle qu'on appelle Bartoliniana ; elle est surtout riche en manuscrits précieux et en éditions rares.
Udine est la patrie du comte Daniel Florio, poète distingué. Jeune encore ce savant s'appliqua à létude des lettres avec tant de succès, que son nom fut bientôt répandu dans toute lltalie. Ses essais dans le genre lyrique lui valurent les éloges du célèbre Métastase. Mais il réussit particulièrement dans les pièces de circonstance. Il avait recueilli lui-même ses différentes productions sous le titre de poésie varie, Udine 1777,2 vol. On y trouve des images agréables et des pensées délicates, exprimées avec autant de naturel que de facilité. Florio avait entrepris un poème intitulé la Jérusalem délimite, qui ne parait pas avoir été achevé. Il mourut en 1789 à l'âge de 79 ans. Le cardinal François Mantica y naquit aussi, en 1 534. Ce savant enseigna le droit à Padoue avec beaucoup de réputation et fut attiré â Rome par le pape Sixte-Quint, qui lui donna une charge d'auditeur de la Rote. Clément VIII le fit cardinal en 1595. Il mourut à Rome en 1614, à 80 ans. On a de lui : De conjertiiris idlimariim voluntatum libri XII ; unirdiié intitulé : Lucubrationcs vatiraiur. 2 vol in fol. et Decisiones Rotœ Romanœ.
Près de cette ville se trouve le château Campa Fornilo ou fui signé en 1797 un traité de paix entre la France et l'Autriche.
Kn continuant la belle loute ver.'^ Venise à travers une campagne couxeite <\o jnrdins, nou.'^ KMKoniiiunfS Pnrdcnonr. p(>tito
POUDENONE. 309
ville assez commerçante^ d'environ 5,000 habitants, située au milieu des champs sur les deux rives du Noncello qui se jette dans la Meduna. Tout ce que cette ville offre de particulier c'est qu'elle est la patrie de Licinius, qui tenta de rivaliser avec le Titien, et d'André Marone, célèbre improvisateur latin.
La nuit nous surprit avant notre arrivée à Salice et nous fûmes contraints de nous y arrêter. Cette ville, d'environ 4,000 habitants, est gracieusement située sur la rivière Livenza; on la nommait jadis le jardin de la république Vénitienne, nom qu'elle mérite encore de nos jours. Les savants frères Jérôme, Jean et Corneille Amaltei y naquirent au seizième siècle. Le premier, à la fois médecin, philosophe et poète latin, enseigna plusieurs années la médecine et la philosophie morale à Padoue et dans plusieurs autres villes jusqu'à l'année 1574, qu'il mourut âgé de 64 ans. Le savant Muret relevait au-dessus de tous les médecins et de tous les poètes de son temps. Le second cultiva avec succès l'étude des langues grecque, latine et italienne, la théologie et la jurisprudence. D'abord professeur, puis secrétaire de la république de Raguse, il mourut à Rome en 1573, où le Pape Pie IV l'avait appelé pour l'attacher à sa cour. On a de lui des poésies qui ne le cèdent en rien à celles des meilleurs poètes de son temps. Corneille, le dernier des trois, est principalement connu pour avoir rédigé, dansle latin le plus pur, le catéchisme romain. Ses poésies, recueillies avec celles de ses deux frères par Jean Toscanus, lui assurent une place honorable parmi les poètes de l'Italie. Il mourut l'an 1603.
Sacile, dimanche 7 juin.
Au lever du soleil notre voiture était déjà attelée et nous quittâmes Sacile, qu'on nomme la seconde Parme à cause des hommes célèbres qui en sont sortis.
Conegliano, bâti sur le bord du Montefjnano.qxn va se jeter dans la Livenza, est la première ville qu'on rencontre sur cette belle route. L'église paroissiale possède un chef-d'œuvre de Cima, dit le Conegliano, daté de 1492. Il représente la sainte Vierge sur un trône élevé, entourée de saints. Ce tableau est surtout remarquable pour le relief et la perspective qui excitent l'admiration de tous les artistes. L'église de saint Martin se distingue par une Nativité du Beccaruzzi qui naquit également en cette ville.
Conegliano est le lieu oli les Vénitiens ont eu Ii'iir pr-'iuièic souveraineté de Terre ferme
Susigana, joli village entouré de belles maisons de ciynpag^«^ nous conduisit vers la célèbre Trévise dans lacpielle on entre par la porte saint Thomas qui date de 1518. Klle se fait remarquer par l'élégance de sa faeade extcrieure et la statue de saint Paul (pli la surmonte.
Trévise en latin Tnirisiinn ou Tarrcrsinni est une sillc Irè.s ancienne, qui .se vante même daviVn pour fondateur Osiris, Iroi-
Tiu-visE. :}| I
sième roi des Argiens, qu on dit avoir régné dix uns en Italie. Ce prince ayant liéiité le royaume d'Egypte, après la mort de Denis qui l'avait adopté, alla en prendre possession et on ne le revit plus en Italie. Osiris étant mort, les Egyptiens ladorèrcnt comme un dieu sous la figure d un bœuf ou d'un taureau, qu'ils appellèrent.4/)?> ou Serapis. Du mot Taurus on fit Taurisium. Voilà une belle tradition : malheureusement elle ne soutient pas le premier examen de la raison ; car si Treviso a été bâti par Osiris, ce prince a-t-il i)u lui donner un nom qu'il n'eut lui-même qu'après sa mort ? Trévise est donc une ville dont on ne connaît point l'origine. Elle fut sous la puissance des Goths, (*) puisqu'après la réduction de Ravennc par Bélisaire et la détention de Yitigis, cette ville futunede celles qui se rendirent au vainqueur. Peut-être retomba-t-elle encore sous leur puissance, lorsqu Ildibad eut vaincu et mis en fuite Yitalius, qui lui avait livré bataille près de cette ville.
Un fait constant c'est que Trévise subsistait du temps de l'empire romain ; car on y a découvert une inscription oii on lit ces mots : Mim-Tar, et une autre où Ion \o\t DecurioJi. Ce qui prouve qu'elle fut ville municipe. Trévise tomba dans la suite au pouvoir des Hongrois, puis appartint aux Carrares et aux Scaligres, jusqu'à ce qu'enfin elle se donna aux Vénitiens en 1311. Depuis ce temps elle est toujours demeurée attachée à cette république jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. On remarque même qu'en 1509. toutes les autres villes du Trévisan s'étant rendues à l'empereur ou au roi de France, Trévise resta seule fidèle aux Vénitiens.
Cette ville a la figure d'un rectangle : elle est entourée de bonnes murailles et de demi-lunes que les Vénitiens y construisirent au commencement du quatorzième siècle, par les soins de Frère Joconde. Au seul aspect de sa position géographique et de l'ancienneté de son existence, on conçoit sans peine qu'elle ait dû être le théâtre ou le témoin dune foule dé^énemenls importants. Elle prit
(*) Voir Procop. lit». II. Roll. Colli. cap. \l\.
312 SOIVEMRS DITAI.IE.
une part active dans les Croisades et intervint aussi dans la ligue Lombarde. Comme elle fut toujours en guerre, elle se vit obligée de construire Castelfranco, Nonle et d'autres châteaux.
Au pied de ses fortifications coule le Sile dont les eaux forment un canal qui met en mouvement la raffinerie de salpêtre et la fabrique de poudres. Cette rivière quoique rapide, est toujours navigable. Le Botteniga, autrefois appelé Gognano est une autre rivière qui se jette dans le Sile; elle entre dans la ville sous un beau pont qui fait partie des murailles. Indépendamment de ces deux rivières, la ville abonde en fontaines dont leau est aussi saine que limpide.
Trévise a donné le jour à Benoit XI, ce sage pontife qui fut le bienfaiteur de l'Europe. Il pacifia la France, l'Angleterre, la Hongrie, Venise et Padoue, le Danemark et l'Italie. Son règne fut court et sa vie pleine de vertus et de mérites. Elleest aussi la patrie des peintres Paris Bordoni, Bocco Marconi, Domenici et d'autres artistes qui illustrèrent l'école Vénitienne. Un tyran naquit aussi dans ces murs, le farouche Totila, roi des Huns. Ce terrible conquérant ravagea ritalie et fit deux fois le sac de Bome. Prince cruel, il disait dans son orgueil sauvage que l'herbe ne croissait plus où son cheval avait passé.
Notre première visite fut à la belle et gothique église de saint Nicolas, attenante au couvent des Dominicains. Ce temple doit sa fondation au zèle et aux largesses du Pape Benoît XI qui avait appartenu à cet ordre. L intérieur, richement décoré. olIVe le beau mausolée du comte Augustin Onigo, Trévisain, sénateur de Borne ; c'est un ouvrage noble et gracieux des frères Lombardi. Parmi les tableaux on admire surtout l'Apparition de Jésus-Christ par Jean Bellini, chef-d'œuvre où ce vieux maître s'est rapproché de ses deux grands élèves, leGiorgione et le Titien. La partie inférieure donne les portraits contemporains de lévéque. du |)o(iestat et du |)ère prieur du couvent, tous nKMubrcs rie la pieuse fondation Monigo, qui secourait les pauvres filles, flonf on en \oii un Lri.ind nonibn*
CATIIKUHVLE. 313
représentées sur cette toile et qui semblent respirer. Le saint Christophe portant IKnfiint Jésus sur son épaule est une ingénieuse fresque d Antoine de Trévise. Elle porte la date de 1410.
La sainte Vierge sur un trône, entourée de saints, vaste, élégante et majestueuse composition longtemps attribuée à Sébastien del Piombo. fut reconnue, d'après les registres du couvent, pour être l'œuvre d un religieux, le frère Marco Pensabcne. Vénitien, grand artiste du cloître et un de.s meilleurs élèves de Jean Bellini.
La salle du chapitre, peinte en l3o2, par Thomas de Modène, présente une galerie de religieux Dominicains.
En face du tribunal se voit I imposante cathédrale élevée au quinzième siècle ; larchitecture en est grave et pleine de noblesse. Le superbe mausolée du Pape Alexandre XIII, ancien chanoine de cette église, est l'œuvre du Trévisain Gomino. L'excellent tombeau de levéque de Trévise Zanetti est dû aux talents distingués des frères Lombardi .- l'aigle aux ailes déployées, au milieu d'un feston de fleurs, excitait l'admiration de Canova.
La sainte Vierge sur un trône, tenant lEnfant Jésus, tableau peint en 1487, par Jérôme de Trévise, montre la grâce sévère et le coloris languissant de ce maître.
Une longue procession de Dominici, peintre de cette ville au seizième siècle, mort dans un âge peu avancé, est fort curieuse : toutes ces petites figures .sont naturelles, vraies, vivantes et donnent les portraits contemporains des autorités de Trévise.
La sainte Croix portée par les anges, d'Amalto, bon peintre de l'école Vénitienne, avec les figures de saint Jacques Majeur, de saint Antoine abbé et de saint Bernardin, est une composition noble, gracieuse et animée : le paysage offre une vue de Motia, bourg duTrévisan, qu habitait lartiste.
On y admire aussi deux superbes fresques -. l'Epiphanie et le Père éternel au milieu d'une nmltitude d'anges, par Pordenone. artiste célèl)re. suinonmié le Michel-Anize de l'école Vénitionnf
Mais la plus belle des peintures du dôme est l'Annonciation, ouvrage de la jeunesse du Titien, admirable d'expression, de naturel et de perspective.
Dans la vaste église souterraine repose, depuis des siècles, dans un beau crypte en marbre, le corps de saint Ribéral, protecteur de la cité.
L'église des Carmes déchaussés se distingue par sa forme et sa propreté. A travers une fâcheuse restauration, on reconnaît encore la touche originale de Paris Bardone dans la sainte "Vierge avec l'Enfant Jésus.
La façade de l'église de saint Gaétan est digne par sa noblesse et sa pureté de la date de 1508. qui s'y lit et elle montre le style des Lombardi, mais, à l'exception de la jolie coupole, l'intérieur •trop modernisé ne répond point à un tel extérieur.
La plus ancienne église de Trévise est celle de saint Jean Baptiste. Elle possède le baptême du Sauveur par Spineda et sainte Apollonie, de François Bassano.
Notre dernière visite dans cette intéressante ville fut à la riche bibliothèque qui possède environ 30,000 volumes, parmi lesquels on trouve une assez grande quantité de ces précieuses éditions sorties de la célèbre typographie de Trévise. Nous y vîmes la correspondance d'Avogaro avec les divers savants; elle ne forme pas moins de vingt-six volumes in-folio.
Le palais le plus remarquable est celui de l'ancienne familK; Dolfino. A la voûte de la grande salle se voit un triomphe de Bacchus, fresquo d'un coloris jaunâtre avec do bons raccourcis par Dorigny, artiste parisien, élève de Lebrun.
Après avoir \ isité ce que cett(^ antique cité offrait de plu.s intéressant, nous partîmes |)our la magicpie Venise où, sous un beau ciel d'azur, au milieu des flots, nous espérions trouver l'objet charmant, mais idéal, qu'on croit voir parfois dans le lointain alors (}ue seul on se livre sans frein au vague de ses idc'es.
En pa.ssant l;i Pirn-a (in lra\(Mse(le riants bourgades, de fertiles