‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 80 sur 134 · MESTRE · texte numérisé non relu

MESTRE

et riches campagnes. Ici la terre est prodigue de ses dons ; ici les grasses plaines nourrissent de nombreux habitants. Nous voudrions nous arrêter dans ces champs délicieux. Vains désirs! Emportés par nos coursiers, nous avons déjà atteint l'extrémité de ces plaines. Nous voici à Mestre, joli village entre les rivières Cirisone et Brintella. La terre commence à manquer sous nos pieds. Adieu donc villes superbes de la Lombardie, bourgs élégants, splendides villas! Là-bas, au sein des flots, une autre cité s'élève avec ses coupoles, ses campaniles , ses beaux palais de marbre ! C'est la fière Venise, jadis reine puissante de la mer, aujourd hui triste et languissante et pourtant belle encore sous son brillant soleil, avec ses églises, ses riches monuments des arts, sa magique place San Marco, ses canaux, ses gondoles et ses illustres souvenirs.

La soirée était belle et le ciel parsemé de mille diamants. Légèrement bercés dans une petite barque en forme de gondole qui nous emportait sur les lagunes, vers Venise, toute l'histoire de cette ville semblait vivante dans notre esprit. De combien de grands hommes, de héros, de combats, d'événements divers ne reveille-t-elle pas le souvenir ! Depuis lepoque où les Vénètes, fujant à l'approche des Barbares, transportèrent sur ces humides plages leurs familles et les débris de leurs richesses, jusqu'aux beaux jours de ses conquêtes, combien de faits mémorables se sont accomplis sur ces bords riants ! Les destinées de plus d'un peuple ont été décidées sur ce coin du globe, conquis par le bi^as de l'homme sur l'empire des mers. Venise eut sa part glorieuse dans les croisades et dans les guerres contre les Barbares. Dandolo, Foscari, Moncenigo, Micheli, Morosini et tant d'autres illustres Vénitiens, vainqueurs de Constantinople et de Jérusalem, étaient les fléaux des Turcs. Quoique Venise soit si calomniée, si sévèrement jugée par ceux-là même dont elle devait attendre le plus de recoiuiaissance et de justice, malgré tout ce qu'on a pu dire do ses tribunaux secrets, de ses mœurs, de son machiavélisme commercial, ccpen-

dant c est une vérité historique et incontestable qu elle a été la plus chrétienne des républiques. (*)

Bientôt notre rapide gondole entra dans le grand canal au milieu de ces palais superbes élevés par Scamozzi, Palladio, Sansovino, de ces anciennes demeures aristocratiques décorées de si beaux noms. Un léger choc nous avertit que nous avions touché le quai. Nous débarquâmes à la douane pour remplir les formalités requises et quelques moments après nous nous installâmes dans t'albergo cli Euwpa.

[*) Voir Rio, delà poésie chrétienne, chap. Vill.

Lundis S Juin.

Salve Italùiii Rr$;ina. altx pulchenima Roiii;c ^1"jnula quae terris, que domiiiaris aquis ! Sv>NV7.vn. lib 3.

Le nom de Venise u quelque chose de si magique, a eu tant de retentissement dans le monde et dans l'histoire, qu'en le prononçant l'imagination semble se créer un monde tout idéal. L'aspect grandiose de cette ville vous saisit d admiration : ses mœurs, ses usages, ses habitudes portent le cachet de la spécialité. Sa fondation, son agrandissement colossal et jusqu'à sa construction, tout en elle est extraordinaire et tient du merveilleux.

L'histoire de cette ville embrasse une longue série d'années et fourmille d'événements remplis d'intérêt. Le nom de Venise désignait, a^•ant l'invasion des Barbares, une vaste et fertile pro- \ ince de l'Italie septentrionale, s'étendant depuis les frontières de la Pannonie jusqu'à la ii\ièrc de l'Adda et depuis le Po" jusquaux Aljies Juliennes. Les habitants de ce territoire dont lorigine se

confond dans la nuit des temps, portaient le nom de Vénètes. Pendant dix siècles, on ne retrouve quelques traces de leur histoire, qu'autant qu'elle se lie à celle des Romains. Ainsi on les voit, soit comme alliés, soit comme tributaires, marcher, lors de l'invasion des Gaulois, à la délivrance de la capitale du peuple-roi, faire, à la demande du sénat, une irruption sur le territoire des Boïens et des Insubres et fournir un contingent à l'armée opposée à Annibal. Ce ne fut que vers la fin du septième siècle de la fondation de Rome que la Yénétie fut décidément réduite en province romaine et soumise au gouvernement d'un préteur.

Dans cette nouvelle condition, elle partagea les destinées de Rome. Les villes furent admises au rang de municipeset plusieurs, entre autres, Padoue, Aquilée et Vérone se couvrirent de monuments que le voyageur curieux aime encore ù contempler aujourd'hui.

Lorsque le siège de l'empire fut transféré en Orient, la Vénétie se trouva exposée sans défense aux irruptions chaque jour plus fréquentes et plus menaçantes des Barbares. Vers l'an 400 de l'ère chrétienne, elle fut entièrement ravagée par les Goths, peuple septentrional sorti de la Suède et qui avait envahi l'Italie sous Alaric, son roi. La terreur que ces hordes inspiraient, décida quelques habitants du pays à chercher un asile humble, mais sûr, dans les petites îles de l'embochure de la Brenta, séparées du continent pur des eaux fort basses et défendues contre les vagues par la pente du terrain. Jusqu'alors ces îles étaient restées sans culture et presque désertes. Une d'entre elles seulement, l'Ile Rialto, servait de port et d'entrepôt au commerce de Padoue. Ce fut sur ces tristes |)lagos que les Vénètes fugitifs furent contraints de transporter leurs familles et les débris de leurs richesses.

Les mœurs, les arts et le gouvernement de ces nouveau.x insulaires prirent peu à peu une forme régulière. Mais un triste événement faillit perdre lu colonie naissante. Kn 421, un incendie dévora vingt-quatre maisons. Dans ce malheur couuiiun on fil des

vœux et ce fut alors que sortit du sein de I onde une église dddiée à saint Jacques, le premier temple de lile. Les V(''nètes avaient embrassé le christianisme, pour ainsi dire, à sa naissance; leurs malheurs les attachaient encore à cette religion consolatrice. En envoyant douze magistrats annuels dans la nouvelle colonie, le sénat de Padoue décréta la construction d'une ville à Rialto. Cette mesure avait pour but de réunir tous les habitants répandus sur les autres îles, afin qu'ils pussent se défendre avec plus de facilité. Poussés par la nécessité, ils enfoncèrent des pilotis dans le sol mouvant de la mer et y établirent leurs maisonnettes en bois. Telle fut Thumble origine de la superbe Venise, de cette république qui ramena en Europe, dans le siècle de la féodalité, l'esprit de commerce et d'industrie.

En parcourant les progrès de ces premiers insulaires, pendant leur gouvernement démocratique sous les tribuns, qu'on choisissait annuellement dans chaque île, nous arrivons au moment où l'agrandissement de l'État et le développement de ses ressources les obligèrent à concentrer le pouvoir exécutif dans les mains d'un seul ; ce fut l'origine des doges. Cette nomination d'un chef à vie ne donna point au gouvernement Vénitien la forme monarchique, mais fixa seulement la démocratie primitive sous la direction d'un seul chef, au lieu de plusieurs présidents. La force de la nation ainsi concentrée augmenta sa puissance et sa richesse pendant l'espace de six siècles.

En 1204, le doge Henri Dandolo, presque aveugle et âgé de quatre-vingt-quatorze ans, conçut le projet hardi d'armer une flotte de cinq cents voiles, à l'aide de laquelle il transporta au-delà de la mer 40,000 soldats. L'année suivante il dirigea lui-même l'assaut de Constantinople avec un courage inoui et planta l'étendard de la république sur les tours de la ville. 11 refusa de ceindre le diadème impérial d'Orient dont les électeurs voulaient orner ses cheveux blancs. Cette conquête joignit à la domination de la république la Moree et l'île de Candie.

320 SOUVENIRS DITUJE.

Le nouvel état de choses exigea bientôt un nouveau mode de gouvernement. On décida que le Conseil ne serait plus renouvelé, mais qu'il serait permanent et héréditaire. L'aristocratie soutint honorablement l'honneur de l'Etat, résista ^•ictorieusement aux attaques des autres puissances de lltalie, ainsi qu'aux forces Ottomanes qui menaçaient tout l'Orient.

Depuis Tan 1 338 jusqu'en I o08, Venise a su réaliser en sa faveur cette célèbre sentence de Machiavel : <' que les peuples se soumet- )• tent volontairement aux gouvernements qui traitent les vaincus i> en amis et non en ennemis. )> Les villes et les provinces du continent de l'Italie se soumirent spontanément aux Vénitiens, qui étendirent considérablement leur domination dans cette péninsule,

Sous Jules II, la France, l'Allemagne, la Belgique et tous les princes d'Italie s'armèrent contre la seule Venise. Cette ligue formidable fut signée à Cambrai le 10 décembre loOS, grâce à l'habileté de Marguerite d'Autriche gouvernante des Pays-Bas. Cependant Venise résista avec succès et une paix honorable la rendit plus florissante encore. Ce fut vers cette époque que furent éle\és un grand nombre d'édifices, qui décorent encore cette héroïque cité.

Les grandes entreprises de Morosini, dit le Pdoponnesiaco, furent le dernier oflert de la puissance Vénitienne. Peu d'années après Venise signa à Passavoritz la pai\ humiliante du 21 juillet 1718. par laquelle elle cédait aux Turcs ce même royaume (|ue Morosini avait reconquis avec tant de gloire.

La découverte du Cap de Bonne Espérance donna une autre direction au commerce de la république. Mais lEspagne, le Portugal, la France et l'Angleterre s'emparèrent bientùl de la mer et des routes nouvellement découvertes, au détriment de Veni.se dont le règne commençait à déchoir.

La répubiicjue Vénitienne (iu()i(iue deeluie. ne man(|uait pas d'argent, de soldats et d'hommes (h; talent. Son arsenal était bien

approvisionné -. de grands magasins abondamment pourvus la mettaient à l'abri d'une disette. Toutefois le gouvernement était sans force; il n'avait plus cette énergie nécessaire pour réunir, ordonner et employer utilement tous ces éléments de prospérité. Dans la guerre entre l'Autriche et la France qui éclata en 1796, Venise crut devoir conserver la neutralité ; mais elle lui fut funeste. L'armée française s'empara d'une partie de ses provinces ; le conseil suprême signa le 12 mai 1796 l'acte, par lequel elle tombait au pouvoir des Français.

L'histoire de Venise commence à Attila et finit à Bonaparte ; cette reine de l'Adriatique, dont l'empire fut toujours si stable, devait naître et mourir au milieu d'orages plus violents que ceux de la mer qui lenvironne ; la terreur de deux conquérants causa d'une manière différente son origine et sa chute.

Telle fut la triste fin dune république qui avait existé pendant quatorze siècles et qui avait mérité le respect et l'admiration des souverains, ainsi que l'amour de ses sujets. Cette république avait donné naissance à une foule de héros et de généreux défenseurs de la foi. De la domination des Français elle passa bientôt sous celle des Autrichiens.

Venise, n'ayant jamais été prise ni d'assaut ni par blocus, est bâtie sur environ soixante-dix lies qui s'élèvent au centre de la Laguna. Elle est coupée dans sa longueur par deux grands canaux et par cent quarante-sept petits dans différentes directions et réunie par trois cent-six ponts, presque tous en marbre. Toutes les maisons communiquent par le moyen de canaux, de ponts et de petites rues. Pendant les jours les plus florissants, la population de cette ville dépassait 190, 000 àmes;aujourdhui elle s'élève à peine à 112,000.

Dans une ville comme Venise, véritable conquête faite sur la mer, les fondateurs furent obligés de suivre les irrégularités du sol. Il leur fut impossible d'obtenir un certain ordre et de construire ûos rues larges et spacieuses. Il est inutile^ de dire que par la nature

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de la situation et | ar la construction de Venise , on n'y voit point de voitures. Là les rues sont des canaux : les chariots des barques ; les voitures des gondoles.

Les gondoles de forme oblongue. de quinze à vingt pieds de longueur, sont recourbées à la proue et à la poupe. La proue est armée d'une large lame de fer dentelée, de trois pieds de hauteur, qui sert à la foi d'ornement et de mire. Sur l'arrière est la cabine étroite et basse, pouvant contenir de deux h six personnes assises. On y entre à reculons et c'est de règle. On connaît sur-le-champ un étranger à sa manière d'entrer dans la chambiette. La cabine est uniformément recouverte de drap noir, ce qui lui donne l'apparence d'un catafalque mobile. On explique l'emploi de cette sombre couleur par la raison, que ce moyen ne pouvait pas faire reconnaître, dans le temps de troubles de la république, les personnes qui voulaient échapper à la vue de leurs ennemis.

Les gondoles des familles aisées sont élégantes et ont, au lieu de cabine, une tente gracieusement dressée qui les pré.serve des fortes chaleurs.

Grâce à leur coupe svelte, à la finesse de leui' taille et surtout à 1 adresse des gondoliers, ces barques volent sur l'eau. Elles se mêlent, s'entrecroissent, se dépassent avec une agilité et une précision de manœuvre merveilleuse.

Une gondole est d'ordinaire montée par deux hommes placés chacun sur un des cAtés, manœuvrant des deux mains une seule rame, debout et tonrnc'-s ^ors la proue. Cette rame, très longue, n'est point retenue au hateau i)ar un nœud de corde ou un anneau de fer, elle na d'autre [)oint d'appui (|uune échancrurc semilunaire, dans laquelle elle joue librement et d'où elle n'échappe jamais.

La gondole est le véhicule des Vénitiens. Les nobles et les riches en ont toujours deux ou trois amarrées i\ la porte de hnir mai.son. Vi) vrai V(''nitien, surtout sil est patricien, ne marche pre.S(iue jamais: n'cut-il (pie (|ui'l(|U<'s )>as à faire, il faut (|ue cesoil en gon-

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