‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 81 sur 134 · RÉGATE · texte numérisé non relu

RÉGATE

dole. Dans les anciens temps, l'ornement de ces barques était un des objets principaux des rivalités de luxe. Chaque famille les décorait de ses armoiiies et de .ses couleurs. Il fut un temps oii d(;ux mille gondoles suffisaient à peine aux besoins de la population active, affairée, qui rem[)lissait Venise et à la multitude flottante et plus agitée encore des étrangers, que le commerce et la curiosité y attiraient de tous les coins du monde. Aujourd'hui il y en a environ trois à quatre cents, dont plusieurs restent bien souvent des journées entières tristement balancées par le morne clapotage de la lagune, sans recevoir de passagers.

Dans les beaux jours de Venise, les fêtes les plus curieuses qui animaient cette cité , étaient les courses nautiques appelées Régates. C'étaient là proprement les jeux olympiques de la nation. Ils furent, dit-on, institués en commémoration de la délivrance des jeunes mariées Vénitiennes enlevées par les pirates narentins. Bornées d'abord à de simples luttes de vitesse entre les gondoliers de l'Etat et destinées à exercer les matelots, ces courses acquirent avec le temps l'importance et l'éclat d'une grande solennité publique. C'était le spectacle que le peuple attendait chaque année avec le plus d'impatience et auquel il s'associait avec le plus vif enthousiasme. Les gondoliers qui devaient figurer dans ces fêtes, s'y préparaient longtemps d'avance: \Arégate était pour eux un temps de triomphe ou de honte. Lorsque le grand jour approchait, les familles des gondoliers désignés pour les courses les exhortaient à bien faire leur devoir en leur rappelant les prouesses de leurs ancêtres. Elles leur montraient appendus aux murs de leur pauvre demeure les prix gagnés dans ces tournois, trophées dont les gondoliers étaient aussi fiers que les patriciens de leur blason.

Dès l'aurore le grand canal se couvrait de gondoles, de bateaux (le toute espèce, chargés de spectateurs. Le grand canal et sa double rangée d'édifices somptueux et, grandioses offraient ce jour-là un spectacle féerique. De magnifiques teintures de velours, de salin, de damas, aux plus vives couleurs, tapissaient les murs ei

flottaient aux balcons des palais -. les terrasses, les fenêtres, les toits, les quais, le canal, envahis par la foule curieuse, étalaient dans la confusion la plus pittoresque toutes les variétés des costumes Vénitiens et étrangers. De nombreux orchestres placés de distance en distance le long du canal, sur de petits théâtres, faisaient retentir au loin dans la lagune leui^s notes bruyantes et joyeuses.

L'espace à franchir était à peu près de quatre milles vénitiens. {*) Le point de départ était à castello, à l'extrémité orientale de la ville ; de là les barques s'élançaient, en longeant le quai des Esclavons, dans le grand canal qu'elles parcouraient dans presque toute sa longueur jusque vers l'église de sainte Lucie, où se trouvait planté, au milieu de l'eau, un grand pieu dont elles devaient faire le tour. Cette manœuvre, dans laquelle les rameurs déployaient leur vigueur et leur adresse, était décisive, car il s'agissait d'éviter les chocs et de conserver ou de prendre l'avance. Le pieu tourné, les bateliers remontaient le grand canal jusqu'au palais Foscari, près duquel s'élevait une magnifique construction architecturale, représentant un temple, une montagne, un arc de triomphe ou une forteresse. C'était là le but de la course, c'était là que se faisait la distribution des prix. Les vainqueurs recevaient des mains des magistrats un petit étendard portant le chiffre de la somme gagnée ; la couleur même de l'étendard, rouge, verte, bleue ou jaune, indiquait l'importance du prix.

La première course avait lieu entre de petites barques à une seule rame : elle durait une heure. Dans la deuxième course figuraient des ^'ondoies à une rame ; les barques et les gondoles à deux rames entraient plus tard en lice.

Ces exercices duraient cinq à six heures; la distance était d'ordinaire franchie en moins de quarante minutes.

(*) 8,3!50 mèlrcs, dont ÎS,7!»I (lov.iirnl clro p.irctninis ctuiln' h- coiir.iiil (le la inan'C.

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La plus brillante de ces courses était celle des gondoles montées par un seul homme manœuvrant un seul aviion. Debout à l'arrière de la nacelle, courbé sur sa longue rame, l'œil enflammé par l'ardeur de la lutte, le gondolier passait devant les spectateurs avec la rapidité d'un cheval au galop et volait comme la flèche d'un arc entre une double haie de longues barques, à huit ou dix rames, équipées par de jeunes patriciens , dont les gondoles figuraient dans la régate. Ces bateaux de parade étaient magnifiquement ornés ; l'or, l'argent, les tentures, les fleurs y étaient prodigués. Leur proue était ornée de figures représentant des divinités mythologiques. Les armateurs, munis d'une arbalète, lançaient de petites balles de plâtre dorées et argentées sur les embarcations qui menaçaient d'obstruer le passage aux gondoliers qu ils pationaicnt.

Lorsque la régate était donnée en l'honneur de quelque grand personnage, de passage à Venise, le noble visiteur était placé sur une gondole plus magnifique que toutes les autres, équipée aux frais de la république.

La régate était toujours précédée d'un autre exercice nautique sur le canal de la Giudecca, appelé le Corso. Quelques centaines de petits canots, montés par un seul homme, décrivaient, avec la rapidité d'un tourbillon, une immense ellipse. Dans ce mouvement de ronde, ils semblaient se poursuivre ou se fuir à qui mieux, de sorte que par moment cette chaîne mobile formait une ligne non interrompue, comme si les gondoles eussent été attachées l'une à l'autre et i)araissaient se mouvoir en masse par l'impulsion dune force commune. Dans l'intérieur de l'enceinte décrite par les canots de jeunes nobles, montés à quatre ou six dans des bateaux, se livraient à des évolutions et à des luttes d'adresse. Ces élégants bateliers étaient en léger pourpoint blanc, en culottes blanches, avec uneécharpe noire. Pendant ces exercices, les quais du canal de la Giudecca, le canal lui-même, les fenêtres dos maisons ri\ eraines, étaient encombrés de spectateurs.

Ces fêtes animées et joyeuses, sans cesse renaissantes, faisaient

de Venise le rendez-vous des voyageurs de toutes les nations, tandis que l'industrie et le commerce attiraient de tous les coins du monde une population affairée et agissante. Depuis ces temps, les réjouissances ont encore lieu de temps à autre, mais on n'y voit plus ni le même luxe, ni le même concours animé de spectateurs.

Quelques jours avant notre arrivée à Venise , une i^égate fut exécutée d'après les usages traditionnels en Thonneur de l'impératrice de Russie et delà grande duchesse Olga sa fille. Elles étaient montées sur un superbe bateau , suivi de gondoles découvertes , aux couleurs noire et blanche, qui portaient leur suite. Cette fête fut, dit-on, très brillante. A cinq heures du soir, un coup de canon tiré d'une corvette donna le signal. Neuf r()ui)les do gondoliers se présentèrent en ligne : ils étaient répartis sur neuf gondoles. Au signal convenu, les neuf canots s'élancèrent à la fois de la pointe des jardins publics et se maintinrent pendant quelques minutes sur la même ligne. Mais bientôt après ils se distancèrent. Après des chances diverses , les gondoles arrivèrent au terme de leui course au pied d'un chAteau de bois dressé , comme dans les anciens temps, entre le palais Foscari et le palais Balbi. Là tlottaient huit bannières de couleurs différentes, indiquant par leur numéro les quatre couples vainqueurs. D'après le calcul fait à cette occasion, la vitesse dans ces courses a été de quatre minutes par kilomètre dans une eau calme.

A l'entrée de la magique place San Marco, tant vantée et si justement célèbre , l'imagination sexalte en voyant les magnificences groupées autour de la riche Basilique. C'est ici que l'on peut se former une idée de ce qu'a été la puissance Ncniticniit' C'est ici que brillent avec profusion les marbres, les colonnes, les bronzes de l'Orient subjugué et que flottent, aux jours solennels, les étendards rappellant les (•on(piêtes de Candie, Ao Chypre (ît de la Morée. Jadis on y voyait aussi im clciidard national, la bannière (le s;iinl .Mine Porté |i;ii les ninins des |)iiM(l(ilo,(lcsi'is;n)i,d('S Moro-

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sini, des Monccnigo, il enfanta des prodiges de bravoure. Il suivit plus d'une fois, dans les champs do la Palestine, la bannière de nos chevaliers Croises. A la bataille de Lépante^ il flottait sur le navire commandé par l'amiral Sébastien Veniero. Sous ses plis vainqueurs se réfugiait alors le salut de la chrétienté. Venise partageant la gloire de Marc Antoine Colonna, de don Juan d'Autriche, perpétuait,par l'institution d'une fôte religieuse et nationale, la mémoire de cette grande journée. Emportée par le souffle de la conquête, la glorieuse bannière de saint Marc a disparu; mais son souvenir vivra toujours dans le cœur des peuples chrétiens. Trois piédestaux en bronze supportent des mats du même métal au-dessus desquels se déploient ces étendards. Ces mats sont l'œuvre d'Alexandre Leopardo, qui les fondit en loOo. Les bas-reliefs^ représentant des tritons, des syrènes et d'autres ornements, sont d'un goût exquis.

Cette belle place, qui n'a peut-être pas sa pareille dans le monde^ est entourée de trois côtés par une série non interrompue de cent vingt-huit arcades qui, commençant à la tour de l'horloge, se prolongeant de trois côtés de la grand' place et d'un côté de hjjîazzetta jusqu'au quai, forment une superbe galerie couverte d'environ quatre cent quarante-six mètres de longueur. Au midi s'élève le palais royal, construit sur les dessins de Sansovino, qui dirigea les travaux jusqu'à la seizième arcade •. après la mort de ce célèbre artiste, l'édifice fut achevé par Scamozzi. La façade est composée de vingt-une arcades : la frise est d'une élégante majesté et on a trouvé un moyen ingénieux d'y placer des fenêtres sans nuire à l'harmonie. La balustrade qui entoure le bord du toit est ornée de statues sculptées par les élèves de Sansovino, Thomas Lombarde et Canese Castano. Deux cariatides gigantesques exécutées par Vittoria forment les jambages de l'arc intérieur qui donne accès à un escalier magnifique, orné de stucs et de peintures remarquables. Au couchant se voit un bâtiment neuf appelé Nuova fabbiico, d'une belle construction, élevé sur remplacement de l'ancienne église de saint Géminien qui fait également partie du palais

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royal. Au nord on distingue les Procurazie vecchie, ainsi appelées parce quelles servaient autrefois de logement aux procureurs de saint Marc; elles appartiennent aujourdhui à des particuliers. Lélégance du dessin de cet édifice est remarquable. Il est composé de trois ordres, dont le premier est formé de pilastres, le second et le troisième de colonnes cannelées avec chapiteaux corinthiens. Sous les galeries sont des cafés et de riches magasins dont le nombre est égal à celui des arcades.

La tour de l'horloge, contigue aux Procurozie vecchie, est d'une forme élégante et enrichie de marbre grec et de dorures. Elle fut bâtie, en 1496, sur les dessins de Pietro Lombardo et restaurée, en 1757, par André Camerata. Les heures sont marquées par un magnifique cadran indiquant aussi les signes du zodiaque et les phases de la lune. Au milieu de cette tour brille la statue delà sainte Vierge. A deux heures de relevée et à six heures du soir, on voit s'ouvrir une porte de chaque côté de la Madone : un ange, portant une tromiictte, suivi des trois rois mages, presque de i2;randeur naturelle, sortent par lune de ces portes, passent devant la Vierge, qu'ils saluent et rentrent par la porte du côté opposé. A l'étage supérieur, le lion de saint Marc déploie fièrement sa crinière. Sur la terrasse qui couronne l'édifice, on aperçoit une énorme cloche sur laquelle deux Maures de bronze frappent les heures.

Le clocher de saint Marc, séparé de la Basilique, est un des plus hardis monuments de ce genre. dont le moyen-âge a vu en élever un si grand nombre en Italie. Moins élégant que ceux d" Pise et de Florence, il les dé|)asse l'un et l'autre fie beaucouf) en éle\ation. Ce mérite fut extrêmement apj)récié à ré|)0(pu' oi» on le bâtit. Sa hauteur jusqu'à la tête de l'ange, couronnant le sommet de la pyramide, est de quatre-vingt-dix-huit mètres. Ce n'est d ailleurs qu'une grosse tour carrée, surmontée d'une flèche: mais celte fièche s'élance si haut dans le ciel et le fût massif (pii la siip|>orl(' «'st si hardi, (ju'on est forcé d'admirer l'audace d.' I architecte (|ui osa as.seoir ce |)ic gigantesque sur le sol nionvaiil de jii hi'june CiHnnienc(''eeti

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902, la construction n'était arrivée, en M 3 1 , que jusqu'à la lanterne de la cloche, qui ne fut terminée qu'en 1178. Démolie plus tard, cette lanterne fut reconstruite en lolO par mai'stroliuono, (jui éleva aussi la flèche telle qu on la voit aujourd'hui. La disposition intérieure de ce campanile est curieuse. Il se compose, en elTet, de deux tours, renfermées l'une dans l'autre et séparées par un espace de six pieds dans lequel on aménagé un escalier uni, à pente douce, qui monte jusqu'à la lanterne de la cloche. On prétend ici que lord Byron avait eu la fantaisie de gravir à cheval ce plan incliné. Au sommet de ce campanile on jouit d'un point de vue des plus charmants. A vos pieds se déroule la belle Venise , une multitude de dômes, de clochers, de palais, de façades grecques, arabes et byzantines ; à l'orient, la vaste étendue de lAdriatique, semée de petites iles groupées avec grâce autour de 1 imposante cité; au nord, on aperçoit les cimes blanchies des Alpes du Frioul : à l'occident, on distingue les vertes campagnes du Padouan et du Viccntin ; au midi apparaît la Brenta et ses bords si peuplés et si riches. On prétend que de cet endroit Galilée faisait ses célèbres observations astronomiques.

Au pied du campanile et adossé à sa base apparaît un petit édifice appelé Loggietta, bâti en 1540 par Sansovino. Il est élevé sur un terre-plein de quatre marches. La façade est composée de trois arcades, séparées par huit colonnes d'ordre composite, couronnées par un attique orné de bas-reliefs relatifs à l'histoire de Venise. Cet élégant monument d'architecture est entièrement en marbre rouge de Vérone et en marbre blanc de Carrare. Les quatre statues en bronze : Pallas, Apollon, Mercure et la Paix, coulées par Sansovino,sonttrès estimées, ainsi que les ornements de Titien Minio, son habile élè\ e et de Jérùme Lombarde, un des premiers sculpteurs du seizième siècle. Cette Loggielta, était occupée du temps de la république i)ar les procurateurs de saint Marc, qui commandaient la garde pendant les séances du grand conseil.

La Piazzelta conserve l'emblème national et public de l'ancienne

puissance de Venise. Le lion de saint Marc fut remonté, en 1815, sur sa colonne qu'il n'aurait jamais dû quitter. Insignifiant sous le rapport de l'art, il était à Venise le symbole de l'ancienne gloire de la république et, à l'esplanade des invalides à Paris, une marque superflue du vandalisme français. Une autre colonne en granit oriental est surmontée de la statue de saint Théodore, un des patrons de Venise ; il porte la lance et le bouclier.

Ce fut sur la pkizzctta qu'en 1822 Silvio Pellico montait sur un échafaud pour entendre la sentence de mort commuée en ^'ingt années de carcere duro.

Nous ne pouvons quitter la place saint Marc sans parler d'un souvenir qui remonte aux premiers temps de Venise. Alors il était d'usage, le jour des Rameaux, de lâcher de dessus la porte principale de saint Marc un grand nombre de pigeons avec de petits rouleaux de papier attachés aux pattes, au moyen desquels on les forçait de tomber ; c'était une distribution en numéraire pour les pauvres faite a\ ec assez de délicatesse et tel fut 1 intérêt qu'inspii'aienf ces pigeons, que, d'après le vœu général, un décret fut rendu i)ortant que les colombes seraient, non seulement respectées, mais nourries aux frais de l'Etat. Du temps de la république, un employé de l'administration des greniers de la ville jetait tous les matins la ration des pigeons sur cette place et la piazzelta. Au moment de l'occupation française en 1796, ces pensionnaires de lEtat supprimés durentleur subsistance à la commisération des Vénitiens, qui la leur ont continuée. Une dame Vénitienne morte il y a quelques années a légué une certaine somme pauv alimenter journellement les pigeons à la place saint Marc. A deux heures de rele\ ée, la cloche sonne, les colombes arrivent en masse et une jeune lille leur ji'lte une grande quantité de fèves. Quel(|ues minutes après, les fenêtres de l'appartement de la vice-reine s'ouMcnt et une seconde distribution leur est faite.

Jadis, la veille de l'Ascension était le jour d'ouverture de la grande foire aniuidle de Veni.sc ([ui se dressait tout It> loii.u; de la

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