‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 82 sur 134 · FOIRE · texte numérisé non relu

FOIRE

place saint Marc. Les boutiques de bois n'avaient rien du misérable aspect de ces baraques ini[)rovisées en usage dans les foires ordinaires ; c'étaient des constructions régulières, disposées sur un plan uniforme, d'une élégante et riche architecture. En 1776, le sénat déploya la plus grande magnificence dans ces bâtiments ; il les fit construire par un fameux architecte du temps, Macaruzzi. Sur un plan elliptique, divisé en quatre espaces égaux, selevaient, à la suite les unes des autres, quatre rangées de boutiques, dont les portes s'ouvraient sous un portique à colonnes dans lequel on faisait à couvert tout le tour de l'enceinte.

C'était dans ces exhibitions annuelles que lindustrie vénitienne étalait la variété et la fécondité de ses produits. Là se déployaient les étoffes de soie, de laine, de velours, les fines dentelles appelées point de Venise ; là brillaient ces chaînettes d'or souples et fines comme des fils de soie, ces glaces de Murano, si renommées, ces verroteries brillantes dont les Vénitiens connaissaient seuls la fabrication ; les bracelets d'or, les armes de prix. L'art y avait aussi sa place marquée ; les peintres et les sculpteurs y exposaient quelquefois leurs derniers ouvrages. On y a vu des tableaux de Tintoretto, du Titien et d'autres grands maîtres. C'est là que Canova montra pour la première fois au public une de ses œuvres, le groupe de Dédale et Icare.

Sous un autre rapport, la foire était aussi le Longchamps de Venise. La place saint Marc devenait, pendant cette joyeuse quinzaine, le rendez-vous général des promeneurs. Les tailleurs et les modistes, prenant l'initiative du mouvement, exposaient dans l'endroit le plus apparent une gigantesque poupée, habillée dans le goût qu'ils désiraient faire prévaloir et qui servait d'ordinaire de type à la mode de l'année.

Des spectacles en plein n ont, chanteurs, danseurs, marionnettes, histrions de toute espèce, attiraient ces jours-là les applaudissements du peuple vénitien, qui ne demandait pas mieux que de flâner comme ses maîtres sur cette belle piazza.

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La place San Marco est aussi la place favorite du carnaval jadis si fameux et qui commençait au mois d'octobre pour ne finir qu'au mardi gras. Dans les deux premiers mois on n'y voyait que le masque vénitien qui après tout n'était qu'un costume particulier de la saison .

Au fond de cette place s'élève la gloire de Venise, la magnifique Basilique de saint Marc, le monument d'architecture le plus curieux et le plus imposant peut-être que possède l'Italie. La physionomie de cet édifice esttoute orientale. L'imitation de sainte Sophie de Contantinople y est évidente et l'on sait par l'histoire que ce fut un architecte de cette ville, appelé par le doge Sébastien Ziani, qui en donna le modèle. Elle est bâtie sur l'emplacement où existèrent successivement l'antique église de saint Théodore élevée, dit-on. par Narsès, jiuis la Basilique de saint Marc, construite au neuvième siècle, après la translation du corps du patron de Venise. Cette dernière église ayant été détruite par un incendie en 976, on songea à la rebâtir et l'œuvre commencée sous Sébastien Ziani, se continua sous les doges Pietro Orséolo, Dominique Contarini et enfin sous Dominique Selvo : elle fut achevée en 1071. C'est â cette époque qu'on commença à l'orner de marbres et de mosaïques. Les matériaux employés dans sa construction sont, pour la plus grande partie, des débris d anciens édifices grecs, recueillis à Constantinople et dans les îles de l.Vrchipel par les navires vénitiens. C'est ce qui explique la singulière bigarrure de ses détails et de ses ornements.

Le plan représente une cioix grecque â cinq nefs, surmont(''es de cinq coupoles hémisphériques, dispo.'^ées en croix. La façade a vingt-cinq mètres de hauteur sur cinquante-un de largeur. L(^ portail se compose de cin([ arcades ornées de deux ordres sui)ei|)osés «le colonnes, au nombre de deux ccuit quatre-vingl-dou/e. On y com|)te tant au dehors qu'au dedans plus de cinq cents colonnes. Sur lo |)nrtail se voit une |)late-forme découverte, entourée d'une balustradi; qui fait (oui le tour de IV'glise. C'est suicelf" plate-forme (pie .se

UASii.iyL'K bi; smint mahc. 'V.i^

trouvent les quatre fameux chevaux fie bronze, autrefois dorés, pesant chacun 1750 Uvres. Les Romains, ayant vaincu les l'artlies, transportèrent ces chevaux à Rome pour en orner l'arc de Néron ; de lii ils passèrent à Constantinople, ville favorite de Constantin. Les Vénitiens s'en emparèrent au commencement du onzième siècle commeduntropliée glorieux. PhiS tard ils furent transportés à Paris par les Français lors de l'invasion de l'Italie en 1796. Mais en 181 o ils reprirent leur place. Sur cette môme plate-forme s'élèvent cinq grandes arcades correspondantes aux cinq portes de la façade, soutenues par des colonnes en porphyre. Ces arcades sont reliées par des frises ornées de festons, de guirlandes, de figures et séparées par des niches à clochetons ; le mur du fond sous les archivoltes est revêtu de peintures en mosaïque.

Le plafond du vestibule du temple est également couvert de mosaïques d'après les dessins du Titien, Pordenone et autres célèbres artistes -, plusieurs carreaux de marbre rouge marquent encore la place de l'entrevue célèbre et de la réconciliation d'Alexandre III et de l'empereur Barberousse A droite du vestibule apparaît la chapellede saint Zenon, dont l'autel, regardé comme un chef-d'œuvre, est enrichi d'une profusion de colonnes et de statues de bronze d'un travail exquis. Au centre se voit le monument du cardinal Jean Zenon avec sa statue en bronze couchée sur le cercueil. Les quatre faces sont ornées de figures isolées qui soutiennent la corniche du sarcophage. Les battants des trois portes qui, du vestibule, donnent dans l'église, sont en métal avec des ornements en argent.

L'intérieur du temple n'est pas moins grandiose que le frontispice, tant par la majesté sombre de ses grandes lignes que par l'effet imprévu de la décoration Les voûtes, les murs, les arcades et le pavé sont couverts de mosaïques à dessins variés et à couleurs éclatantes^ ou à fonds d or sur lesquels se détachent de grandes figures byzantines de saints, d anges et d'apôtres. Ces mosaïques sont semblitl>les à celles de sainte S(^phie do Constantinople

Donner les détails de tout ce que la piété des chefs de la république, servie par le génie de l'art, a, pendant une longue suite de siècles, accumulé de précieux, de rare, de magnifique, dans cette métropole des églises vénitiennes, cela dépasserait les limites de notre ouvrage. Nous tâcherons toutefois d'en donner une idée.

Le bénitier de porphyre a pour base un autel antique de sculpture grecque. La mosaïque de la chapelle des fonts baptismaux, représentant le baptême de Notre Seigneur, est un ouvrage fort estimé du douzième siècle. Le couvercle de bronze du grand bassin de marbre, orné de bas-reliefs et la statue de saint Jean qui le couronne, sont dûs aux talents des élèves de Sansovino. Dans cette chapelle se trouve le tombeau du doge André Dandolo, mort en 1354, guerrier intrépide, adroit politique et ami de Pétrarque.

Dans la chapelle de la sainte Croix se voit la plus belle des nombreuses colonnes de saint Marc, d'une couleur noire et blanche.

La balustrade de marbre qui sépare l'église du presbytère, est enrichie des statues des douze Apùtres, de la sainte Vierge, de saint Marc et d'une croix en métal très piécicuse. Ces ouvragi^ des frères .Tacobcllo et de Pietro Paolo délia Masegne, excellents artistes du quatorzième siècle, semblent dignes d'une époque plus avancée. Les deux ambons en marbre larc sont soutenus par d'élégantes colonnes. Les parois et les voûtes du chœur présentent une fouir de mosaïques fort estimées. Le maître-autel, ai)pelé la Confession. est soutenu par quatre colonnes de marbre grec, sur les(iuelles sont sculptés en haut relief quelques faits de l'histoire sacrée, ouvrage en style byzantin du onzième siècle. Cet autel a deux tableaux dont lun sert de cou\erture à l'autre. Le tableau extérieur est constamment exposé h la vue du public; on découvre l'autre les jours .solennels. Le premier est |)eint i> l'huile, style grec, en cpiatorzf compartiments. Le second, nonmié la P<ila r/'o;v), espèce de mosaïque d'or et d'argent sur émail, est orne* de ciselures, perles, ramées et autres |>ierr(^s pr(''cieiises II représente des sujets de I ancien el du n(Mi\e;iii leslanieiil cl de l.i \ ic de s;iinl Marcaxi'c

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(les inscriptions grecques et latines presque barbares. Les figures sont naïves et l'ensemble est i)lein de grandeur. Cet ouvrage fut exécuté à Constantinople vers l'an 976 par ordre du doge Pietro Orséolo, augmenté et enrichi à Venise les trois siècles suivants. Ce chef-d'œuvre du moyen-âge, endommagé par le temps et par I humidité, fut restauré récemment par une main habile. Nous lavons examiné dans la salle du trésor où il était placé lors de sa restauration. La tombe de l'autel est en marbre et en bronze ; c'est là que repose le corps du saint titulaire. Le sanctuaire de la tribune est orné de quatre colonnes torses d'albâtre oriental de huit pieds de hauteur. Deux de ces colonnes sont blanches et diaphanes et passent pour être les seules au monde en ce genre.

La porte de bronze de la sacristie offre un chef-d'œuvre du célèbre Sansovino, auquel il travailla pendant vingt ans. C'est une imitai ion assez heureuse des incomparables portes du baptistère de Florence de Lorenzo Ghiberti, que Sansovino avait sans doute bien des fois dessinées dans sa jeunesse. Les deux compartiments piincipaux leprésentent la mort et la résurrection de Jésus-Christ. La sacristie richement ornée de mosaïques et d'ouvrages en marqueterie d'un grand mérite présente l'aspect d'un musée de chefs- . d'œuvre sublimes.

Le trésor de saint Marc se trouve dans une chapelle ouverte tous les jours jusqu'à deux heures de relevée. Il était jadis très riche en or, pierreries, perles et autres objets précieux transportés, pour la plus grande partie, de Constantinople. Nous y distinguâmes des reliquaires fort estimés par leurs ciselures bysantines et par leur origine que des inscriptions grecques et latines fixent aux derniers siècles de l'empire d Orient : des vases ; — des rosaires de pierres dures orientales de la plus grande beauté, émaUlées et ornées d'or et d'argent ; — d'anciens cristaux d'un travail très rare ; — une superbe croix d'argent, don que limpératrice Irène fit à l'église de Constantinople ; — doux candélabres, chefs-d œuvre de ciselure : — un beau missel orné de miniatures de Clovio,

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élève de Jules Romain, présent du cardinal Dominique Grimani ; — l'évangile de saint Marc s y conserve aussi : mais on ne peut presque rien distinguer des lettres détruites par Ihumidité. On prétend qu'il est écrit sur du parchemin et non sur dupapyrm. Les lettres encore lisibles indiquent qu'il est écrit en langue grecque. Les annales de cette église ont conservé la mémoire dun de leurs plus beaux souvenirs, la translation du corps de saint Marc à Venise. Lan 826, cette ville s'arma contre les Sarrasins qui infestaient les côtes de Sicile, mais rien de sérieux ne fut entrepris do part et dautre ; la marine marchande seule s'attira la reconnaissance publique par le magnifique trésor dont elle dota Venise. Voici à quelle occasion. Deux marchands vénitiens, Bon de Malamocco et Rustique de Torccllo, se trouvaient à Alexandrie au moment où léglise qui renfermait le corps de saint Marc, évangeliste, était dépouillée de ses plus beaux ornements par ordre du calife d'Egypte. Les prêtres, chargés de la garde de cette église, gémissaient en présence de tant de profanation et craignaient sans cesse de voir leur précieux dépùt tomber aux mains des infidèles. Malamocco et Rustique leur proposèrent d'enlever la chasse où reposait saint Marc et de la tran.^porter en lieu de sûreté ; les prêtres s'y refusèrent d'abord. Cependant lorsqu ils virent les Musulmans envahir leur église, renverser les autels les plus révérés, toute hésitation cessa et ils livrèrent aux deux marchands les précieux restes du saint. Au moment où la châsse fut enlevée, un parfum délicieux se réi)andit dans toute l'église et une lumière étincclante entoura les restes de 1 Évangeliste. Comme il y aurait eu danger à la transporter ainsi à découN ert dans les rues d Alexandiie, on prit mille jnécaulions pour détourner les Musulmans de toute perquisition. Lorsque les saintes reli(|ues furent arrivées sur le navire, on les envelopj)a soigneusement dans plusieurs linges, jjuis on les hissa au milieu des voiles (jui entouraient le grand m;U, afin de les soustrain; au.\ investig.itions des gens chargés de visiter les iia\ires. Le précii'ux trésor arriva ù Veni.'^e et y cau.sa mie joie universelle ; on se di.sait de toutes

lUA.N.si.AïlO.N \)l tOUI'S l)i: SAINT MAHC. 337

parts que lu présence du saint allait assurer le bonheur de la république. Ainsi fut accomplie l'ancienne tradition qui dis;iit que saint Marc, naviguant sur la mer dAquilée et ayant louché ces lies, aurait eu une vision céleste qui lui avait prédit que ses restes mortels reposeraient un jour sur cette terre, alors inhabitée. Quand le corps vénérable fut débarqué, tout le peuple se porta à sa rencontre ayant le clergé en tête, chantant des hymnes et remplissant l'air d'encens. On reçut ce céleste présent avec une dévotion impossible à décrire ; on le déposa dans la chapelle ducale et le dog(^ qui mourut peu de temps après, laissa par son testament une somme considérable pour lui élever une église. Dès ce moment l'image du saint de\ int l'emblème de la république : elle figura sur tous les monuments, sur les monnaies, sur les pavillons des vaisseaux.

¥.n quittant ce beau temple, qui rappelle tant de souvenirs pieux du moyen-âge et de monuments historiques des temps glorieux de la république, nous remarquâmes devant la porte de l'église, près la;;/f/;rc//f/^ deux piliers couverts de caractères cophtes et d'hiéroglyphes, provenant, dit-on, du temple de saint Sabba à saint Jeand'Acre. Le groupe de porjjhyre. à l'angle ])rès de la porte du palais ducal, représente d'après les antiquaires. Ilarmodius et Aristogilon, assassins d'Hipparque, tyran d Athènes.

Ce ne fut pas sans une vive émotion et sans un sentiment de respect que nous nous approchâmes de lantique palais des chefs de cette république fameuse, qui, quoique anéantie, laisse encore d'ineffaçables souvenirs. En contemplant son architecture mauresque et orientant on se reporte au temps des croisades, aux siècles héroïques des peuples d(^ lEurope. où fleurirent les Tancrède, les Godefroid de lîouillon, les Philippe Auguste, les Richard, les saint Louis et tant d'autres héros qui, par esprit religieux, abandonnèrent leurs Etats, leur patrie, leur famille jiour aller concpiérir la terre sainte ainsi qu une partie de I Asie. Les doges de Venise, accompagnés de leurs vaillants capitaines, de leurs vaisseaux, de leurs richesses apparaissaient dans ces giiei res saintes a\ec lonir leur pui.ssanee et toute leur gloire.

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Ce palais est le seul reste de la république vénitienne, rivale autrefois des plus grands empires, et qui de là envoyait jusqu'à la Mer Noire ses ordres et ses décrets !

L'architecture de cet imposant édifice est composée de plusieurs styles, mais surtout de l'arabe. Ce fut vers le milieu du quatorzième siècle sous le doge Marino Faliero, que ce palais fut construit par l'architecte Philippe Calendario. Les trois façades donnent l'une sur le quai, l'autre sur lapiazzetta et la troisième sur le canal qui sépare le palais des prisons. Les deux premières, les plus remarquables, consistent en deux ordres de portiques superposés, surlesquels s'élève un immense mur lisse, incrusté de petits carrés de marbre rouge et blanc et percé de sept fenêtres, dont une placée au centre, garnie d'une balustrade flanquée de clochetons, projette son fronton pyramidal, surmonté d'une figure ailée, jusqu'au-dessus de la corniche. Le portique du rez-de-chaussée, qui donne sur le quai, a dix-sept arcades en tiers-point soutenues par des colonnes, dont les chapiteaux, presque fous diiïérents, ont été curieusement sculptés par la main de l'architecte du palais.

Après avoir passé le portique, on entre dans la %astecour du palais. Elle offre sur les quatre côtés la plus magnificpie décoration architectuiale que l'imagination puisse ré\er. La grande façade, vis-à-vis de la j)orte, déjjloie sa longue ligne de portiques et ses trois étages de marbres resplendis.sants sur une étendue de plus de ,soixante-dix mètres. Commencée vers lan loOO par mac^stro Antonio Bregno, elle fut terminée un demi siècle apiès par Antonio Scarpagnino.

Au milieu delà cour se trouvent d<'U\ puits en bronze et orni's de sculptures d All)ergli('tli et de Nicolo de Conti. où les Vénitiennes viennent puiser de Iran ([U elles portent dans d(\s cruches sur la tête. Ces puits ne sont pas alimenlc's, comme les puits ordinaires, par des sources ; ce ne sont propicnient ([ue (ies citernes remplies par les eaux pluviales.

\a\ façade de gauche, où Ion \(iif lliniloi^e, est dcTon-e de huit

PALAIS DLCAL. 331)

statues grecques et de celle de François de la Rovcrc, duc d'Urbin, général au service de la république, sculptée en l62o par Jean Bandini de Florence,

L'escalier (/e5 Géants par lequel on arrive au portique du premier étage, est tout en marbre blanc ; les deux rampes sont treillagées comme une dentelle et toutes les parties pleines sont littéralement ornées de sculptures d'une finesse admirable. Il doit son nom aux deux statues demi-colossales de NqUune et de Mars, symbolisant l'empire de la mer et de la terre. Ces deux figures sont l'ouvrage de l'architecte et sculpteur Sansovino. Cet escalier est devenu fameux dans l'histoire Vénitienne. Ce fut sur son palier que le doge^ après son élection^ était couronné par le plus ancien conseiller. C'est là aussi que fut décapité le doge Marine Faliero pour avoir con.spiré contre la république.

Ce même escalier des Géanls h\{, en 14o7, témoin d'une scène bien touchante et qui fut hautement blâmée par la postérité. Le conseil des Dix avait jugé que François Foscari, octogénaire, abdiquerait une dignité dont son âge ne lui permettait plus de remplir les fonctions. On lui donnait vingt-quatre heures pour se décider. Foscari répondit sur-le-champ, avec beaucoup de gravité, que deux fois il avait voulu se démettre de sa charge ; au lieu de le lui permettre, on avait exigé de lui le serment de ne plus réitérer cette demande ; la Providenct- divine avait [irolongé ses jours pour 1 éprou- \Qv ; cependant on n'était pas en droit de reprocher sa longévité à un homme qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de l'Etat; il était prêt encore à lui sacrifier ses jours ; mais quant à sa dignité, il la tenait de la république entière et il se réservait de répondre sur ce sujet, quand la volonté générale se serait légalement manifestée.

Le lendemain, à Iheure indiquée, les conseillers et les chefs des Dix se présentèrent. Il ne voulut pas leui- donnei- daulre léponse. Le conseil s assembla sur-le-champ et, séance tenante, lui en\oya demander encore une fois sa résolution. La réponse ayant été lu

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même, on prononça quf le doire était iole\e de son seiment et déposé de sa dignité : on lui assignait une pension de 1.500 ducats dor, en lui enjoignant de sortir du palais dans huit jours, sou.s peine de voir tous ses bien confisqués.

Le lendemain, ce décret fut porté au doge par Jacques Lorédan, Foscari répondit : <; Si j'avais pu prévoir que ma veillesse fût préjudiciable à lEtat. le chef de la république ne se serait pas montré assez ingrat pour préférer sa dignité à la patrie : mais cette vie lui ayant été utile pendant tant dannées. je voulais la lui consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est rendu, jobéirai." Après avoir parlé ainsi, il se dépouilla des marques de sa dignité, remit lanneau ducal, qui fut brisé en sa présence, et. dès le jour suivant, il abandonna ce palais, qu il avait habité pendant trente-cinq ans. Un secrétaiie qui se trouvait sur le perron, linvita à descendre par un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui sétait rassemblée dans les cours; mais il s'y refusa, disant quil voulait descendre par ou il était monté. Quand il fut au bas de lescalier des Géants, il se retourna, appuyé sur sa béquille, vers le palais, en proférant ces paroles : « Mes services m'y avaient appelé, la malice '( de mes ennemis m'en fait sortir. >

La foule qui souviait sur son passage, était einue de respect et d attendrissement. Rentré dans sa maison, il recommanda ù sa famille d oublier les injures de ses ennemis. Les cloches (jui le lendemain sonnèrent lélection de son successeur. S(»nnèrent aussi sa mort.

Dans la galerie qui règne autour du palais on \n\,iit j.idis la fameuse bouche de lion -. Bocra (tel li'onc, il n y reste niaiiilenanl qu une ouvei lure de trois où (|uatre doigts prati(|uee dans le nmr On piétend qu'elle était autrefois destinée à recevoir les dénonciations écrites adressées au tribunal des Dix el aux (rois inquisiteur.'d'étal II est cependant probable (pjccï'lait tout simplement une espère (le boite ;in\ lellrcs qui currespondail a quelque lieu serre!

l'AI.AlIî ULLAL. .{'j I

A cùlc (le lu Bocca del lione on lit une insci ijjlion on marbre qui marque leixxiuo du passage de Henri III par Venise, en I'i74. Les ornements el les deux statues qui aceomj)agnent cette inscription; ouvrages estimés, sont d'Alexandre Vittoria.

En suivant la galerie^ on trouve à gauche le magnifique escalier d'oi\ ainsi nommé à cause des belles dorures qui ornent la voûte. Là, un des custodes du palais s'offrit pour guide et nous introduisit dans un vestibule carré, dont le plafond est peint par Tintoretto. De là on entre dans la salle dite des quatre portes , parce qu'on y voit (juatre portes fort belles, de style romain, soutenues par d'élégantes colonnes et ornées de marbres orientaux. On y jugeait quelques crimes énormes contre les bonnes mœurs.

Dans la salle appelée anti-coUegio, qui était le lieu où attendaient les ambassadeurs étrangers av ant d'être admis de\'ant le doge, on admire les tableaux de Tintoretto. de Jacques da Ponte et le magnifique enlèvement d'Europe, chef-d'œuvre de Paul Véronèse, une |)orte très riche, ornée de deux colonnes de vert antique et de cipollin et une magnifique cheminée en marbre de Carrare, sculptée par ïiziano Aspetti.

La salle contignc, oii le doge donnait audience, contient les sièges des sénateurs. Sur une estrade de cinq marches se voit celui où se plaçait le doge. Au-dessus de la majestueuse figure de la sainte Vierge, rece^'ant sur son trône l'hommage des doges prosternés à ses pieds, on lit cette belle inscription :

NLMQIAM DF.REMCÏ.E REUH nLlC.K EINDAMEXTUM.

Et au-dessus des stalles, ces autres mots ;

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