JOURDAIN
Le Cédron. — Notre escorte. — Les sauterelles. — Le remède au mal. — La guerre ab ovo (Ibrahim-Pacha et le général Ghauzy). — La Montagne des Francs. — Un candidat allemand. — Le couvent de Mar-Saba. — Jean Damascène. — La mer Morte. — Questions géologiques. — Un tournoi pacifique. — Le Jourdain; un double bain. — Le plant de Sodome. — Guilgal et Jéricho. — La caravane russe. — La Fontaine d'Elisée. — Les bayadères. — Retour à Jérusalem par le Kérith et Adummim.
— Voyons, Messieurs, à cheval s'il vous plaît; et un peu vite, nous sommes en retard.
C'était le grand Habib qui nous pressait ainsi et personne n'aurait osé contredire cette noble majesté du désert.
Nous devions quitter prochainement la Terre-Sainte, nous nous mettions en route pour notre dernière expédition : le couvent de San-Saba, ou Mar-Saba, la mer Morte et le Jourdain.
Les chevaux de la caravane étaient déjà tout sellés et bridés dans l'étroite petite ruelle (bien sale, cela va sans dire) qui longeait l'Hôtel de Malte et d'Angleterre, non loin du couvent de Y Annonciade et de l'Hospice autrichien . Tous nos amis étaient là, les dames prêtes à monter en selle. J'étais dans les retardataires, ayant dîné en ville et l'expédition ayant été improvisée en mon absence ; on m'avait dépêché un moukrepour me prévenir, et j'arrivais enchanté, mais haletant. Je cherchai mon cheval r mon gentil petit bai syrien avec lequel nous avions fait si bonne connaissance pendant près de cinq semaines ; hélas ; il n'y était
plus.
Habib m'informa que la bonne bête avait dû repartir pour Beyrout avec quelques autres ; mais elle était remplacée par un excellent alezan, charmant, sans défaut, le trot parfaitement doux, jeune encore.
— Seulement vous aurez soin de ne pas toucher la bride ; il est extrêmement douillet de ce côté et la moindre chose le fait cabrer.
— Mais, comment ferai-je ? on a toujours besoin de pouvoir tenir les guides, pour tourner à droite ou à gauche, ou s'il vient à butter, ou pour l'arrêter.
— Non, non, laissez-le. Regardez plutôt. Et en disant cela le tranquille Habib touchait délicatement la bride ; ce peu suffit pour faire bondir le doux mais susceptible coursier.
— Vous voyez, n'est-ce pas! Laissez-le donc aller comme il voudra sans vous en inquiéter. Il obéit à la parole, il ne butte jamais, ou s'il bronche il se relève aussitôt. Tenez-vous seulement bien en selle.
Tout cela n'était pas gai pour un cavalier comme moi, mais il n'y avait pas à discuter; le temps pressait et j'enfourchai ma dangereuse monture, qui du moins se laissait prendre par la crinière sans trop de cérémonies. Habib prit la tête de la caravane, puis le docteur Pierotti qui avait l'œil à tout, puis ces dames, puis quelques messieurs, puis mon ami Hébert, puis moi ; enfin, derrière nous, quelques moukres, les muletiers du pays, portant nos bagages et nos provisions, pendant que leurs camarades étaient partis en avant pour dresser nos tentes à quatre lieues de là dans le désert de Juda, dans les environs de la montagne des Francs, aux portes du couvent de Marsaba.
Trois soldats à cheval nous servaient d'escorte ; leur chef était un sheikh des environs de Béthanie. Quels fusils et quels uni* formes I Mais aussi quelles belles figures et quels beaux cavaliers ! Bientôt, après avoir laissé à gauche l'hospice autrichien et l'église de Sainte-Anne, à droite la caserne militaire et le réservoir de Béthesda, nous passâmes sous le porche St-Etienne, et nous nous trouvâmes hors des murs de Jérusalem» La descente est rapide et, sans le vouloir, machinalement, je posai une fois la main à la bride, mais le soubresaut de mon cheval me rappela les ordres que j'avais reçus, et force me fut bien de
m'en remettre entièrement aux quatre jolis pieds qui me portaient. Nous vîmes l'endroit où Etienne a été lapidé, à ce que . prétend la tradition; quelques instants plus tard, nous étions en vue des deux Gethsémané, et nous arrivions pour ne plus le quitter jusqu'à la mer Morte, au torrent de Cédron qui donne son nom à la vallée, après qu'elle a porté pendant deux kilomètres environ, le nom de vallée de Josaphat.
Un petit chemin, que nous laissons à gauche, mène à Béthanie. Des deux côtés de la route, des milliers de tombeaux. Nous revoyons la fontaine de la Vierge Marie, celle de Siloé qui arrose de jolis jardins, les ci-devant « jardins du roi, » et enfin le puits de Néhémie où la vallée de Hinnom rejoint celle du Cédron. Haceldama, Tophel, le mont du Scandale, beaucoup de grottes funéraires, la montagne du Mauvais Conseil, des mûriers, des oliviers, sont les derniers objets qui nous parlent encore de la ville sainte. Nous tournons à gauche, et nous voilà dans le désert.
Sans doute ce désert porte le nom champêtre de Torrent de Cédron, et chez nous cela représente des arbres, quelque végétation, de la verdure, et même des chalets ou des cabanes. Mais ici, rien de pareil. Le torrent n'a d'eau que lors des grosses pluies, et pour le moment, comme pendant dix mois de l'année, il est complètement à sec ; pas d'eau, rien même qui ressemble à ce que l'on pourrait appeler de la transpiration, c'est le rocher partout, la roche basaltique, de beaux blocs qu'on voudrait emporter pour les faire tailler, qu'on admire, mais dont on finit bien vite par se fatiguer.
Nous marchons à la file. Rien ne venant plus rompre la monotonie du chemin, les conversations s'engagent, mais elles sont fort difficiles, car on ne peut s'entretenir qu'avec le cavalier de devant ou celui de derrière. Tout-à-coup l'on se rappelle qu'au moment du départ, le kawas du consulat de France nous a apporté le courrier de la veille, et chacun d'ouvrir ses lettres et de les lire en commençant par celles qui portent la date la plus récente. Pour ma part j'en avais trois de Genève, dont l'une m'avait été adressée à Beyrout, la seconde à Damas, la troisième à Jérusalem. J'étais depuis trente-six jours sans nouvelles. Les postes de l'Orient ont cela de bon que si elles vont
bien lentement et très-irrégulièrement, elles finissent presque toujours par arriver tôt ou tard. J'avais trois courriers à la fois, tous séparés par un intervalle de dix jours l'un de l'autre. Ces nouvelles, même quand elles sont bonnes, remuent le cœur, et Ton se transporte volontiers en esprit au milieu de ceux qu'on a laissés ; on ferme un instant les yeux pour rêver de la maison, de la femme et des enfants, des arbres et des ruisseaux, du lac et des montagnes. Et quel bonheur de recevoir aussi de petites photographies inattendues! Dieu soit loué! on contiuue son voyage le cœur plus léger. Je crois même que j'aurais pris mon parti de mon cheval, si ce n'était cette malheureuse selle arabe qui a dû servir, je crois, d'instrument de supplice à quelque infortuné.
Mais voici des rochers verdâtres, jaunâtres, rougeâtres : sontce encore des basaltes? Non, ça se meut ; ce sont des sauterelles !
Oui, sur ce terrain sans végétation, rocailleux, calcaire, basaltique, dénudé : sur ces rochers qui bordaient le chemin, dans les anfructuosités des rochers, dans les creux, dans les ornières du sentier, sur le sentier même et sous les pas des chevaux, on voyait, spectacle horrible, une mousse vivante, animée, de sauterelles se traînant par paires, n'ayant presque pas la force de s'envoler quand le sabot les menaçait, ou ne s'élevant qu'à la hauteur du cheval ou du cavalier, toujours deux par deux, puis retombant de lassitude sur le sol, quelquefois sur la selle, sur les vêtements, sur la crinière et sur le chapeau. Les unes étaient roussàtres, les autres verdâtres, suivant le sexe ; toutes passablement grosses, les mâles surtout.
Une description ne remplacera jamais un fait, et les voyageurs ont beau nous parler de ces nuages qui interceptent le soleil, de ces champs ravagés en un clin d'œil, involontairement on fait une certaine part à la poésie, à la fleur de rhétorique, et l'on se refuse à prendre au pied de la lettre un récit, qui cependant reste toujours au-dessous de la réalité. Il est presque matériellement impossible de se représenter l'horreur de ces sinistres tourbillons quand on ne les a pas vus, et Ton met volontiers sur le compte de l'exagération ce que le modeste voyageur venu de loin raconte de ces épais nuages et de leur affreux crépitement.
Nous avions déjà vu des milliers de ces sauterelles à Beyrout ; je les avais prises à la hauteur de leur vol et à la grosseur de leur taille pour des hirondelles du pays. Mais ce n'était qu'un nuage passager.
Nous en avions vu d'autres encore, dans la tribu de Nephtali, au pied des montagnes de la Galilée, dans la Syrie creuse, près du lac Mérom, non loin de notre campement d'Aïn-Mellachah. Elles étaient déjà plus nombreuses et se comptaient par milliers de millions. Elles volaient du sud au nord, et passaient comme un tourbillon de neige chassée par le vent, et bien que nous allassions en sens contraire, nous au pas, elles de toute la force de leurs puissantes ailes, ce passage, ce tourbillon, cette tourmente dura plus d'une demi-heure. C'était pour le soir la dévastation des charmantes plaines qui avoisinent l'une des sources du Jourdain ; nous y avions laissé le matin des pâturages, des arbres bien feuilles, des champs d'avoine, des champs de blé ; une caravane américaine qui nous suivait ne devait plus y retrouver le soir que le spectacle d'une hideuse dévastation, la
terre rasée et des milliers de cadavres restés sur le champ de bataille. Il me semblait avoir vu tout ce que je pouvais voir de ces sauterelles dont la Bible fait de si effrayantes descriptions ; mais ce n'était rien en comparaison de ce que nous offrait, le torrent, ou plutôt la vallée de Gédron en ce mémorable lundi il avril.
Tout ça grouillait, bougeait, fourmillait, pullulait; on se sentait comme empesté. Nos chevaux en écrasaient quelques* unes à chaque pas, nous en abattions d'autres avec nos crav#ches ; pour ma part une bonne centaine de couples. Mais qu'estce que cela? Nous en aurions tué un million que cela n'aurai! pas paru sur le nombre. Et nous avions le sentiment que nous avions là sous les yeux la ruine des récoltes de Tannée prochaine, la ruine des riches et des pauvres, la destruction des campagnes et des arbres fruitiers.
Au détour du chemin, nous vîmes un pauvre fellah qui faisait une guerre acharnée à ces ennemis de son pays. Etait-il fou, enragé, désespéré? je l'ignore. Mais s'il était fou de rage en voyant l'avenir que ces bêtes lui réservaient, il était plus sage que l'administration, car il faisait au moins quelque chose pour
combattre le fléau. Chaussé de semelles de bois, il se jetait avec fureur dans un creux où il s'enfonçait jusqu'aux genoux; il prenait un bain d'insectes, écrasant chaque fois des centaines de sauterelles et recommençant chaque fois le même manège, toutes les minutes, en même temps qu'il frappait d'un bâton celles qui dans leur terreur trouvaient encore assez de forces pour papillonner autour de lui comme un essaim d'abeilles au milieu duquel il disparaissait presque entièrement.
Ce spectacle nous navra. Nous ne pouvions pas nous arrêter pour faire la conversation avec ce malheureux; d'ailleurs nous n'aurions pu nous faire comprendre de lui. Mais nous nous demandions, comment il se faisait qu'en présence d'un mal aussi redoutable, les gouvernements ne prissent aucune mesure pour adoucir et diminuer autant qu'il était possible, l'intensité de la prochaine catastrophe.
Mais bah! Dieu est grand! C'était écrit! Voilà l'éternelle réponse du fanatisme turc, et nous ne pouvons pas empêcher que la volonté de Dieu ait son cours. Il y avait déjà des sauterelles dans le temps de Moïse, il y en aura toujours I
Si c'est plausible, en tout cas ce n'est pas consolant.
Mais une chose à laquelle les musulmans ne paraissent pas réfléchir, c'est que pendant les siècles de l'occupation juive, les sauterelles ont été singulièrement réduites dans leur nombre et dans leurs ravages ; elles ne sont mentionnées çà et là qu'à titre d'exception et tout-à-fait temporairement; elles étaient une crise, tandis qu'aujourd'hui elles sont un mal chronique.
L'apathie officielle s'expliquerait mieux par le fait que le fléau n'a rien de local. A quoi bon, dira le pacha de Jérusalem, à quoi bon, en effet, détruire les sauterelles du Cédron et leur future progéniture, quand on sait qu'il y a des nids semblables partout où il y a le même soleil, dans toute la Syrie, en Arabie, en Egypte, en Barbarie, dans la Tunisie, en Algérie et dans le Maroc, pour ne rien dire des pays situés plus à l'orient et plus au nord? C'est un fléau vieux comme Moïse, et célébré par tous les prophètes comme une verge de Dieu; l'Apocalypse ellemême le réserve pour la fin des temps. Les savants ne tarissent pas sur l'indescriptible fécondité de l'espèce, et ils en énumèrent avec complaisance les nombreuses variétés. Vaut-il la peine
d'essayer quelque chose, et peut-on se flatter d'obtenir un succès quelconque?
A ne rien essayer on est bien sûr de ne rien obtenir! Et quoi faire? L'initiative d'un pacha pourrait bien un jour trouver des imitateurs. Je me représentais le pacha de Jérusalem prenant l'héroïque résolution d'envoyer un beau jour, un de ces joui*s de printemps où les sauterelles vont appariées, une cinquantaine de fellahs, avec de bons souliers de bois, chargés d'écraser en se promenant tout ce qu'ils pourraient trouver de sauterelles. On donnerait à ces pauvres drôles qui n'ont rien à faire, huit à dix piastres par jour (2 fr. à 2 fr. 50 c.) pour se promener; on les ferait manœuvrer trois ou quatre jours dans la vallée, et pour peu qu'ils y missent de bonne volonté, ils feraient un singulier dégât dans cette race dévastatrice, et leurs ravages sauveraient au moins quelque chose des prochaines récoltes. Un autre pacha se mettrait de la partie. Le khédive ne resterait pas en arrière. D'autres suivraient. Et si les premières années ne donnaient pas de brillants résultats, nul doute cependant qu*à la longue, en renouvelant, en récidivant, en s'obstinant, on ûe finit par triompher en quelque mesure d'un mal qui n'est invétéré que parce que depuis des siècles on ne lui a opposé que le fatalisme traditionnel de la paresse musulmane.
Il semble pourtant que la civilisation soit assez avancée, fct les rapports entre nations assez faciles, pour qu'une enteûtè entre les divers gouvernements puisse se produire pour une extermination simultanée de ces horribles insectes qui représentent à la fois la famine par leurs ravages, la peste par l'infection de leurs cadavres, et une entrave à la circulation des chemins de fer; on l'a vu récemment en Algérie. Nous ne doutons pas que ce dernier inconvénient, cet empiétement des sauterelles sur la voie publique et sur les droits du XIX e siècle ne soit pour elles un coup fatal et ne décide des mesures générales pour leur extermination.
Il serait d'ailleurs injuste de dire que rien n'a été fait encore. En 1837 (sous Ibrahim Pacha; la Syrie était alors sous la domination égyptienne), le gouvernement égyptien envoya un corps d'armée pour venir en aide aux populations du Hauran, menacées par le fléau : rien moins que huit régiments d'infanterie et
un de cavalerie. Des fourgons d'artillerie et des convois de chameaux apportèrent par milliers des pelles, des pioches, des corbeilles, des haches. Toute la population fut mise sur pied. On creusa de larges fosses de quatre à cinq mètres de profondeur. Il y eut trente lignes de fossés ayant une longueur de plus d'un kilomètre, et les criquets (les sauterelles avant qu'elles puissent voler) y furent enterrés par centaines et par milliers de corbeilles. Sur les vingt-quatre bataillons employés à ce service, huit étaient continuellement à l'ouvrage, creusant des tranchées jour et nuit et les recouvrant de terre battue aussitôt qu'elles étaient remplies. Ce service dura deux mois. Il n'en fallut pas moins les violentes rafales de la fin d'avril pour balayer au désert les nuages noirs et compactes de ces insectes qui avaient échappé à la guerre dirigée contre eux. La poudre fût employée par traînées immenses pour brûler les corps des criquets restés sur le sol.
D'autres moyens encore ont été indiqués. Un des plus originaux serait certainement de les ramasser avec ces voitures à cylindre creux, qui sont employées à Paris et à Londres pour ramasser la boue des rues ; elles y rencontreraient un laminoir qui les réduirait en bouillie, et lorsque le cylindre serait plein, on le viderait au bord de la route pour recommencer la même opération. Une promenade de ce genre dans la seule vallée du Gédron, ou dans un des wadis du Sinal, sauverait bien des récoltes, et ce qui ne se ferait pas en un an se ferait en plusieurs années.
En 1864 des moyens analogues furent employés en Algérie, à Bouzaada et ailleurs, et donnèrent quelques bons résultats.
Aujourd'hui le général Ghanzy prend la chose à cœur, et se concilie par sa guerre contre les sauterelles, ceux qu'il s'était aliénés par sa guerre à la presse algérienne. Il entreprend de livrer bataille au fléau, et il commence la lutte ab ovo; il fait recueillir les œufs ; chaque Arabe doit en apporter une certaine quantité, et ceux qui ne veulent pas s'en donner la peine, les font ramasser par de pauvres fellahs qu'ils paient. On les brûle au fur et à mesure, seul moyen héroïque d'en être définitivement débarrassé; car on a remarqué ce .singulier phénomène que là où des myriades de sauterelles avaient été enterrées sans
qu'on eût la précaution de répandre de la chaux sur leur tombe, la fermentation avait fait éclore leurs œufs, et de véritables sources de criquets jaillirent au bout d'un an, et sortirent par flots pendant des semaines entières, des lieux mêmes où les auteurs de leurs jours avaient été inhumés. C'est bien là où jamais que la crémation des corps s'impose comme un progrès indiscutable; mais nous le répétons, si l'on veut arriver à un résultat, il faut que le gouvernement de combat s'organise sur tout le littoral de la Méditerranée et dans tous les pays où les mois de mars et d'avril ont le triste privilège de menacer la santé, la vie et la richesse des habitants.
Et les sauterelles sont une nourriture ! Encore un détail que j'oubliais. On en mange en Egypte ; on en remplit de petits tonneaux, on les sale. Jean Baptiste en mangeait. Ce n'est peut-être pas exquis ; mais, à tout prendre, il vaut encore mieux manger les sauterelles que d'être mangépar elles. Décidément si ce pays tombait en des mains plus civilisées on ferait quelque chose pour le purger de ces affreux insectes, et tout le monde y gagnerait.
C'est par de semblables entretiens que nous abrégions les longueurs d'une route qui ne paraissait pas finir, et dont la monotonie n'était interrompue de loin en loin que par le vol d'un oiseau de proie, milan, vautour ou faucon, cherchant si par hasard nous ne laisserions pas en arrière quelqu'une de nos bêtes, morte de fatigue ou de faim.
A travers les collines décharnées qui nous entourent, nous apercevons sur la droite, à cinq ou six kilomètres, une sommité conique plus apparente que les autres ; c'est la Montagne des Francs; elle s'élève à 160 mètres au-dessus du plateau qui l'environne, et doit son nom à une vieille tradition qui veut qu'après les croisades les chevaliers de Saint-Jean en soient restés les maîtres assez longtemps après que Jérusalem fut tombée entre les mains des Sarrasins. Nous n'en n'avons pas fait l'ascension, et comme je n'ai d'autre prétention que de raconter ce que j'ai vu, je m'abstiens de copier dans les livres des voyageurs ce que ceux-ci ont déjà raconté. Voici cependant une anecdote qui ne manquera pas d'intéresser nos lecteurs ; je la tiens de bonne source, d'une diaconesse de Jérusalem.
Il y a de cela une dizaine d'années, tout au plus. Un jeune allemand, candidat en théologie, avait, comme tant d'autres, visité la ville sainte et ses environs. Au retour d'une course à Bethléhem il voulut voir aussi la Montagne des Francs et les quatre vieilles tours massives qui en décorent le sommet. On lui dit les dangers de cette expédition ; on lui parla des voleurs qui infestaient la contrée; ce fut en vain. En sa qualité de savant allemand, il répondit que le repaire des brigands avait été détruit par Lucilius Bussus (voir Josèphe), et il partit seul, sans escorte, et à la garde de Dieu. Très-bien. Il gravit sans encombre les pentes rapides de la montagne ; il y admire tout ce qui vaut la peine d'être vu, les restes de l'enceinte, le réservoir, l'îlot du milieu, les substructions. Il fait une bonne sieste à l'ombre de la vieille tour, il fait de beaux rêves comme un homme qui a la conscience tranquille; tout lui sourit, comme au juste. Mais le réveil, hélas 1 lui ménage une affreuse déception. Quand il ouvre les yeux, il se voit entouré d'une cinquantaine d'individus dont il ne connaît pas la langue, mais dont il comprend parfaitement les gestes. La montre y passe la première, puis la bourse, puis le chapeau, l'habit, le gilet, le pantalon, les souliers ; puis le reste. Il est bientôt nu comme un ver. Circonstance pénible autant qu'humiliante! Mais notre jeune homme ne se désole pas pour si peu. On aurait pu lui prendre quelque chose encore, la vie, et on la lui laissait! Il lit sans doute des réflexions sur les bons conseils qu'on lui avait donnés le matin, et sur le tort qu'il avait eu de ne pas les suivre; mais enfin il était vivant, sain et sauf, et il ne pouvait autrement que reconnaître encore la bonté de Dieu. Le voilà qui s'assied sur une pierre à défaut de gazon, et qui se met à entonner de sa belle voix allemande :
Eine feste Burg ist tmser Gott.
Les couplets se succèdent. Mes voleurs charmés, bientôt terrifiés, écoutent avec stupeur cette musique d'église ; ils s'entre-regardent, chuchotent, hésitent. Le plus hardi prend son courage à deux mains, s'approche, dépose aux pieds du chanteur l'objet qu'il lui a dérobé, et se sauve à toutes jambes;
un second l'imite, puis un troisième, et bientôt tout est restitué ; les Bédouins ont disparu. Ils avaient pris le chanteur pour un saint quelconque, d'une religion quelconque, pour un derviche, que sais-je? pour un protégé, pour un intime de la divinité, et ils craignaient de se mettre mal avec le Dieu que venait d'invoquer le chanteur. Les musulmans révèrent les prophètes de tous les cultes.
Il rentra paisiblement à Jérusalem, et ne revit plus ses étranges voleurs. Ce sont des histoires qui peuvent arriver une fois, mais il ne faut pas s'y fier ; le candidat ne renouvela pas l'expérience, et si j'ai raconté le fait, ce n'est pas pour engager personne à l'imiter. Pourtant on ne peut qu'être touché de la confiante résignation du chanteur et de la récompense dont sa foi fut couronnée.
L'heure avançait, le jour baissait, la lune brillait au-dessus de l'horizon, et nous marchions, toujours encaissés entre les rochers de la vallée du Cédron qui allaient se rétrécissant à «mesure. Nous laissâmes à gauche l'espèce de sentier que nous •devions reprendre le lendemain matin pour aller à la Mer Morte, .et nous prîmes à droite le chemin du couvent de Mar-Saba. C'est une gorge étroite et sauvage, d'un calcaire blanc serré qui a parfois la dureté du marbre et qui est susceptible d'en prendre le poli. Nous ne faisons que monter et descendre. Des deux côtés de la vallée d'inaccessibles excavations sont taillées ■dans le rocher; ce sont les grottes qui ont servi de retraites, lors des persécutions de Chosroès, à trois ou quatre mille anachorètes chrétiens qui s'y sont réfugiés. Comment s'y prenaientils pour entrer dans ces cavernes, des trous dans des murailles à pic? Et pour en sortir? Et pour s'y nourrir? Problèmes que la nuit qui nous enveloppe et la lune qui se voile ne nous permettent pas de résoudre.
J'ai d'ailleurs bien autre chose en tête. Mon cheval vient de faire un faux pas, à la descente, sur la pente de ce calcaire urî et glissant, à la clarté douteuse de cette luna mendax, dont les faux reflets sont si trompeurs, et Ion sait que je n'ai pas le droU de toucher les /énes. Ma bête fait ce que font toujours les bêtes de son espèce ap *ès un faux pas : elle se relève et pour réparer sa faute, commence, toujours en descendant le ravin, un
gentil petit trot qui m'inspire des inquiétudes sérieuses sur la manière dont finira notre expédition.
Enfin, après une ascension de cinq minutes, apparaissent à nos regards les deux grosses tours dont est flanqué le couvent. Elles sont reliées entre elles par des murs crénelés, et donnent en quelque sorte le ton au monastère. C'est décidément une forteresse bien plus qu'un couvent, et Ton ne s'en cache pas. Les religieux ont dû prendre des précautions contre les bédouins de la contrée, et si les bienfaits qu'ils répandent autour d'eux sont une garantie, la garantie subsidiaire de bonnes murailles n'a cependant pas été dédaignée non plus.
Deux ou trois de nos tentes sont là-dehors au milieu des rochers, au service de ceux d'entre nous qui préféreraient ce mode de passer la nuit, et au service forcé des dames qui voya-* gent avec nous, et qui n'obtiendraient ni pour or ni pour argent la permission de coucher au couvent.
Nous laissons en arrière ceux qui ne nous suivent pas ; nous approchons de la porte mystérieuse; nous sonnons; une corbeille descend de la fenêtre, nous y déposons nos lettres d'introduction, et bientôt on vient nous ouvrir la première porte, qui conduit aux écuries. De là nous descendons deux étages d'escaliers, ayant d'un côté le rocher de la montagne, de l'autre de petits jardins grands comme la main, et nous voilà enfindans une cour ou plate-forme intérieure, où deux ou trois frères, prévenus de notre arrivée, sont réunis pour nous recevoir.
Demain nous visiterons le couvent; pour le moment il est trop tard et nous sommes trop fatigués. On nous introduit dans une grande salle où bientôt Habib nous dressera le repas du soir, et quand cette opération sera exécutée, nous nous étendrons sur le divan qui entoure la salle en fer à cheval ; chacun prendra du divan l'équivalent de sa longueur personnelle ; un petit oreiller, des draps et une couverture achèveront l'image d'un lit. Mais que c'est durl Je crois que c'est rembourré en bois d'olivier.
Le lendemain M. Pierotti, qui a mieux aimé coucher sous la tente, vient nous réveiller. Nous quittons sans trop de regrets nos lits de bois, et quelques escaliers nous ramènent dans la
cour, espèce de plate-forme spacieuse et bien dallée. Là nous retrouvons nos moines de la veille, et par terre tout un étalage de crucifix, de cannes, de chapelets, de gobelets, d'objets de piété et d'objets de voyage, en bois, en nacre, en pierre, en argent, de chers, de bon marché ; tout cela à vendre, et passablement de pèlerins tout autour, qui avaient passé comme nous la nuit dans le couvent ; ils ne veulent pas s'en aller sans avoir acheté quelque souvenir, et plusieurs des nôtres les imitent.
Au milieu de la cour s'élève une chapelle octogone, le tombeau de saint Saba, moine du V e siècle qui, sous Justinien, fit une guerre acharnée aux monophysites, et soutint courageusement la doctrine de la double nature du Christ. C'était l'époque où les hommes religieux cherchaient volontiers des cavernes sauvages pour y demeurer. Saint Saba en trouva une, et comme elle était déjà habitée par un lion, il chassa tout simplement le lion ; on montre encore la caverne. Comme l'eau manquait dans la contrée, le saint fit jaillir une source du creux d'un rocher, au pied des murs extérieurs du couvent; la source est abondante, elle coule encore, et les voyageurs ne manquent pas de s'y désaltérer. Il planta un palmier : c'était vers l'an 500, et le palmier, qui a peut-être un siècle, fait encore l'objet de la curiosité générale. Il vaut réellement la peine d'être vu, non pas à cause de la tradition qui est absurde, mais parce qu'il est presque le seul arbre de la contrée, et parce qu'on s'explique difficilement comment il peut nourrir ses racines et s'élever de là parallèlement au rocher, auquel il est rattaché du reste par une barre de fer, crainte d'accident.
Les moines de Tordre sont grecs, et il faut savoir un peu de grec pour s'entretenir avec eux, à moins qu'on ne préfère l'arabe.
Visitons encore l'église, construite en forme de croix grecque et surmontée d'une coupole ; l'intérieur, un peu surchargé d'ornements, manque de goût, mais c'est riche. Une autre chapelle renferme un ossuaire où sont gardés les os, surtout les crânes, des moines qui périrent en 614, pendant la persécution des Ghosroès; on parle de trois ou quatre mille. Enfin la grotte de saint Jean Damascène, taillée dans le roc, est encore un souve-
nir historique avec lequel on a du plaisir à faire connaissance. Ce Jean de Damas, qui servit longtemps le calife sous le nom d'Al-Mansoûr, se convertit vers Fan 730, et se retira au couvent de Saint-Saba, où il écrivit son livre sur la Véritable foi. Il possédait une riche bibliothèque, et entr'autres un manuscrit de l'introuvable ouvrage d'Irénée contre les hérésies. Est-il définitivement perdu? Et la bibliothèque du couvent, qui a fourni à Tischendorf quelques palimpsestes, a-t-elle dit son dernier mot?
Maintenant que tout est vu, on jette un dernier coup d'œil sur l'ensemble de cet étrange et presque impénétrable monastère; ce ne sont que terrasses, escaliers, corridors, cellules, labyrinthes, hautes murailles, contrescarpes, chapelles, et Ton se demande comment les hommes ont pu construire un pareil château-fort, qui est aux autres couvents ce que le Pont du Diable est aux autres ponts.
Nous remercions les frères de leur hospitalité , nous leur donnons la rémunération de rigueur, et nous reprenons nos chevaux.
Il s'agit pour aujourd'hui d'aller à la Mer Morte à quatre lieues et demie d'ici ; puis au Jourdain, deux lieues plus loin, puis à Jéricho et à la fontaine d'Elisée. C'est près de neuf lieues de marche. Hâtons-nous donc.
Et surtout ne nous arrêtons pas trop longtemps dans cet affreux désert de Juda, si célèbre par le. séjour qu'y fit David quand il fuyait devant Saûl. Jamais je n*ai vu un idéal plus désolant de la solitude. Toujours monter et descendre, presque point de vue, pas trace de végétation ; tout au plus par intervalles quelques arbustes rabougris au fond de la vallée, là où le torrent passe exceptionnellement quand iï a plu ; des rochers à nu, des basaltes partout. Pas d'ombre, un soleil ardent dont la réverbération blesse les yeux. « L'aspect des montagnes, dit Chateaubriand, était toujours le même, c'est-à-dire blanc, poudreux, sans ombre, sans arbre, sans herbe et sans mousse. »
Mais quel admirable spectacle quand tout-à-coup au sortir des montagnes la vue se découvre! C'est la Mer Morte, et au delà ce sont les montagnes de Moab, le mont Pisga, le mont Nébo où mourut Moïse. Au nord on voit se dessiner les sinueux
contours du Jourdain, une ligne très-fine, et qui ne promet pas un fleuve considérable. Tout le reste de la plaine est stérile.
Déjà au point où nous sommes l'influence fatale de la Mer Morte se fait sentir; le sol est crevassé, fendillé, saupoudré d'une poudre blanche salée; l'air qu'on respire est saturé de vapeurs salines ; les vêtements s'en imprègnent et tout ce qu'on touche est gluant, gommeux. Le sol qu'on foule rappelle l'histoire de Sodome et de Gomorrhe ; le sel qui couvre la plaine explique l'histoire de la femme de Lot. Il y a là comme un témoignage permanent de la malédiction divine, abîmant une terre sur laquelle il ne se trouvait pas seulement dix justes.
La mer Morte est un lac mystérieux qui, depuis longtemps, préoccupe les voyageurs et les naturalistes par les différentes questions que soulèvent sa dépression, sa salure extraordinaire, son bitume et son absence de vie organique.
On sait, mais depuis peu d'années seulement, que son niveau est inférieur à celui de la mer, et que, par conséquent, il ne saurait avoir aucun écoulement. Sa dépression est d'environ 400 mètres (d'après Bertou 419 m , Russeger 435, Lynch 390, L. Vignes 392). Les Arabes croient encore à une communication souterraine avec la Méditerranée, ne réfléchissant pas que, si elle existait, le niveau se serait établi.
La salure augmente considérablement la densité de ses eaux ; la densité de l'eau distilée étant 4,00, on a trouvé, par de nombreuses expériences, que la densité de l'eau de la mer Morte allait jusqu'à 1,162 à la surface çt à 1,256 à 300 mètres de profondeur; aussi les corps surnagent-ils facilement, et l'on n'a pas besoin d'efforts pour se maintenir à flot. La salure varie également suivant les saisons, les profondeurs et les endroits où l'on fait les expériences ; on a trouvé de 27 °/ 0O à 206 °/ o à la surface, et jusqu'à 278°; o à 300 m . Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, c'est la forte proportion de brome (jusqu'à 7 °/ 0# ) qu'on trouve dans ses eaux, ce qui prouve que la colline d'Usdom , au sud, n'est pas la principale cause de la salure, puisque le sel en est parfaitement pur. En concentrant l'eau de la Méditerranée, Usiglio a montré que les sels les moins solubles se déposent les premiers, et que la proportion du brome augmente d'autant. L'extrasalure proviendrait donc de l'évaporation, et,
d'après la composition de sa salure, la mer Morte serait le plus anciens des lacs salés.
Toutefois, si l'évaporation explique la concentration, elle n'explique pas l'origine des sels. Ils proviennent en grande partie des sources thermales salées distribuées le long de la faille; elles étaient autrefois beaucoup plus nombreuses qu'aujourd'hui, comme le témoignent d'anciennes incrustations, mais elles n'ont pas toutes disparu; celles de Gallirhoé,d'Aïn-Zara, renferment la plupart des sels contenus dans l'eau de la mer Morte ; et dans celle d'Emmaûs, non loin de Tibériade, on a retrouvé même le brome. Enfin, beaucoup de sources minérales sous-marines expliqueraient la différence de salure qu'on remarque en plusieurs endroits, notamment sur un point de l'extrémité nord du lac, où l'eau est plus salée, quoique par le débouché du Jourdain, l'on eût pu supposer le contraire.
Les bitumes abondent sur les bords de la mer Morte, ainsi que le long du Jourdain jusqu'à Hasbéya, et même jusqu'au Liban, tout le long de l'axe de dislocation. Ces éjections sont toutes récentes, car on n'en rencontre aucun débris dans les anciens dépôts. On a trouvé aussi à diverses reprises des masses d'asphalte ou de bitume, formant comme des îlots flottants sur la mer Morte ; on a remarqué les dernières en 1834 et en 1837, après les tremblements de terre qui eurent lieu ces années-là ; ces phénomènes sont évidemment en connexion immédiate avec les éruptions volcaniques, les sources thermales et l'axe de dislocation.
L'absence de vie organique résulte naturellement de la salure concentrée des eaux, et surtout de la forte proportion de brome qui s'y trouve. Il y a dans les environs d'Usdom une lagune salée dans laquelle vivent de petits poissons, des cyprinodon; on a essayé de les transvaser dans des baquets d'eau de la mer Morte, mais ils périssaient immédiatement, ce qui prouverait bien que c'est le brome et non le sel qui les empêche de vivre ; cependant vers l'embouchure de l' Arnon, on les retrouve encore, et quelquefois ils s'avancent en pleine eau, ce qui permet de supposer aussi que, pourvu que la transition ne soit pas trop brusque, ils peuvent s'habituer en une certaine mesure à ces conditions de vie. Au Nord-Ouest, près d'un îlot, où la salure
est très-forte, et où la proportion du brome est encore de 4 1[2 °ioo. on trouve des foraminifères dans la vase.
On a souvent exagéré en parlant de la désolation de la contrée ; M. Fraas a été émerveillé de l'aspect riant et de la luxuriante végétation des rives de la mer Morte ; il a même trouvé sur ses bords des lézards, des mollusques, et d'autres petits animaux.
Les opinions les plus divergentes ont été émises sur les premières origines de ce lac étrange ; M. de la Borde (1828) a supposé que le Jourdain s'écoulait primitivement dans la mer Rouge, et que la destruction de Sodome correspondit à un affaissement du sol, dans lequel s'accumulèrent, sans issue possible, les eaux du Jourdain, de manière à former un lac intérieur ; mais cette hypothèse est réfutée par le fait des dépôts beaucoup plus étendus qu'on a retrouvé vers le nord et vers le sud. D'autres ont supposé une ancienne communication marine avec le golfe d'Akaba; mais les 240 m de hauteur des collines anticlinales d'Akaba, l'absence de tout dépôt fiuviatile ou marin sur le calcaire crétacé qui forme ces collines, enfin la différence de salure, rendent cette nouvelle hypothèse au moins douteuse, et M. Lartet n'hésite pas à la repousser. La seule chose positive c'est que la mer Morte était autrefois beaucoup plus étendue qu'aujourd'hui. Mais quand? à quelle époque? C'est ce qu'il est impossible, vu l'absence de fossiles dans ses dépôts, de déterminer d'une manière précise. Le D r Hooke a constaté l'existence d'anciens glaciers au Liban ; les cèdres, avec leur altitude, ont dû connaître un climat moins chaud que celui d'aujourd'hui, et leurs derniers représentants plongent leurs racines dans d'anciennes morraines. Fraas a trouvé également des blocs erratiques au Sinal. Ces faits supposent un climat plus humide et plus froid que le climat actuel. Les mêmes conditions météorologiques sont nécessaires pour expliquer la grande extension de la mer Morte ; il est donc très-probable qu'elle a eu lieu dans l'époque glaciaire de ces régions, qui fut vraisemblablement aussi la même que la nôtre. La réduction de ce lac à ses limites actuelles coïnciderait dans ce cas avec la fonte des glaciers, qui aurait été amenée par les vents chauds et secs venus du sud-ouest, après l'émersion des déserts du Sahara»
Les éruptions basaltiques auront contribué au même résultat, soit en élevant quelque peu la température, soit en changeant le cours de certains affluents, cemme le Léontès qui coule d'abord du nord au sud, et qui, interrompu par le massif du Liban, se détourne brusquement vers l'ouest, pour aller se jeter dans la Méditerranée.
L'immersion de la plaine de Siddim est dans tous les cas un phénomène beaucoup plus récent, un affaissement local en rapport avec un tremblement de terre et des éjections bitumineuses : c'est vers le sud de la mer Morte, là où les eaux sont le moins profondes, que les voyageurs sont d'accord à placer le théâtre de cette catastrophe. J'ai traité ce sujet dans mon Dictionnaire de la Bible et je n'y reviens pas. En contemplant de la hauteur ce bassin bleu, frangé d'ocre, on est involontairement saisi comme devant une immense ruine de la nature. Ces paroles nous reviennent: « La terre sera maudite à cause de toi. »
Et pourtant la vue est splendide; elle a quelque chose de magique. Ce ne sont pas seulement les souvenirs qui lui donnent de l'intérêt, c'est la nature elle-même qui, malgré sa désolation, reste une chose privilégiée. La nature est belle partout ; plaine ou montagne, lacs ou volcans, déserts ou vertes prairies, le charme peut être différent, mais partout il y a un charme, parce que partout on reconnaît la main du Créateur. Cette Mer Morte nous rappelait par l'azur de ses eaux le lac de Genève, et les montagnes de Moab nous rappelaient vaguement aussi, par les formes plus que par les couleurs, la chaîne du Jura. Quant à la plaine du Ghor, avec son petit Jourdain, ses insignifiants monticules, ses misérables villages clairsemés, son absence complète d'agriculture et de verdure, elle ne nous rappelait rien, elle ne ressemblait à rien.
En trois quarts d'heure nous arrivâmes au bas du plateau élevé sur lequel se trouvaient les collines de Juda entre lesquelles nous marchions depuis quatre heures, et quelques minutes après nous étions au bord de la Mer Morte. C'était la halte du déjeûner. Nous étions tout disposés à y faire honneur, mais d'abord il nous fallait toucher de la main ces flots célèbres; que dis-je? nous entendions bien nous y baigner tout
entiers, et laissant nos amis manger tranquillement leurs œufs cuits durs, leurs poulets, leurs oranges et leurs dattes, nous nous éloignâmes un peu pour pouvoir plonger dans ces eaux historiques. Nous trouvâmes un arbre, chose rare, qui nous abrita de son ombre, et dont les pieds plongeaient dans le sol à deux pas de la mer. Quelques brasses, quelques plongeons suffirent; les vagues étaient fortes et nous en eûmes bientôt assez. Se sécher était une opération difficile, la couche d'eau salée dont nous étions couverts ne se prêtant pas aux procédés qui suffisent aux autres bains. Nous en vînmes à bout, tant bien que mal, et rejoignant la caravane, nous n'eûmes que tout juste le temps de manger à la hâte un morceau, de boire un verre de vin de Chypre dont nous avions grand besoin, et de nous remettre en selle.
Pendant une dizaine de minutes i\ous continuâmes de longer le rivage, bien entendu après nous être munis de galets, de fragments de bitume et de quelques bouts de roseaux, reliques inutiles dont la plus grande partie devait naturellement rester en chemin. Nous traversâmes le torrent de Jéricho, Nakar-Mcha, qui était à sec, vu la saison ; nous laissâmes à deux kilomètres sur la droite l'embouchure du Jourdain, que nous aurions eu du plaisir à visiter, et nous entrâmes dans une espèce de plaine sablonneuse, entrecoupée de petits monticules insignifiants et recouverte d'une maigre végétation de buissons et de roseaux.
Là, un spectacle nouveau nous attendait. Au cri de halte I toute la caravane s'arrêta, et, prenant du champ, M. Pierotti et notre sheikh arabe fondirent l'un sur l'autre, maniant leurs chevaux avec la plus grande dextérité, se frappant de leurs bâtons en guise de lance, se poussant, reculant, et simulant un de ces combats avec lesquels l'histoire des croisades nous a familiarisés. On eût dit Saladin et Richard Go&ur-de-Lion. Ce carrousel dura un quart-d'heure, et nous nous remîmes en route.
— Décidément, dis-je à M. Hébert, cette eau de la mer Morte m'a tout gommé ; j'ai peine à respirer; c'est comme si les pores de la peau étaient bouchés.
— Moi la même chose, mais ça passera dans un bain du Jourdain.
■ — A la bonne heure, pourvu qu'Habib ne nous fasse pas d'ob-
je et ions. Il a déjà prévenu la caravane que nous n'aurions pas le temps de nous arrêter ; je crois tout simplement que c'est pour nous empêcher de nous baigner. Il a toujours peur de quelque accident.
La contrée dans laquelle nous chevauchions était pleine' de souvenirs. Impossible de déterminer d'une manière exacte les emplacements précis, car les rives du Jourdain ont subi trop de changements dans le cours des siècles ; mais l'ensemble était resté le même ; en face de nous, sur la droite, était le mont Pisga ; c'est de là que les Israélites partirent sous la conduite de Josué pour traverser le Jourdain à pied sec ; c'est près de là qu'étaient Guilgal et Jéricho ; c'est enfin dans ces environs que le Sauveur fut baptisé. Nous étions sûrs de la vue des montagnes, de la plaine et du fleuve, et comme souvenir, la nature nous suffisait. Par trop d'expérience, nous avions appris que le détail gâte l'impression au lieu de la rendre plus vivante, et nous n'avions pas envie de retrouver des jardins gardés par de pieux solitaires, grecs ou latins, avec l'indication des pierres, des arbres et des bancs historiques.
Enfin, le voilà, ce Jourdain tant désiré I Nous l'avions déjà traversé une première fois en descendant l'Hermon ; une seconde fois, à Banias, nous avions vu sortir une de ses sources du flanc de la montagne ; une troisième fois, le même jour, nous avions campé à Tell-el Kadi (Dan), à côté d'une autre source également abondante, et le lendemain nous avions longé et traversé la rivière composée de tant de riches affluents ; nous l'avions vue bondir de rocher en rocher; nous l'avions entendue murmurer doucement au milieu d'une forêt de lauriers roses, de térébinthes et de joncs qu'elle baigne et qu'elle vivifie ; nous avions vu de petites tortues se promener sur ses rivages, des cigognes faire sentinelle dans la campagne et de longues files de chameaux croiser notre caravane, emportant sur leurs dos disgracieux toute une tribu d'habitants du désert. Alors c'était un ruisseau, aujourd'hui c'est une rivière, comme l'Arve à Genève dans les basses eaux.
Tout le monde est descendu de cheval. Les deux rives sont garnies d'une riche végétation de roseaux, de saules, de lauriers et de tamarisques ; on y trouve aussi de petites pommes jaunâ-
très que Ton nous donne pour \e plantée Sodome. L'eau est quelque peu limoneuse, trouble, mais agréable au goût. Les berges du fleuve sont en général escarpées, abruptes ; mais où nous sommes, un plan incliné nous conduit au rivage. Que faire? Toute la société est là ; défense absolue de s'éloigner; on ne sait ce que Ton pourrait rencontrer dans les jungles du voisinage,, bêtes féroces, serpents ou maraudeurs bédouins? on ne voit pas d'ailleurs, d'autre endroit pour se baigner. Pourtant nous sommes deux, même trois (en comptant une dame), qui sommes décidés de passer outre ; l'occasion ne se représentera plus. La dame endosse son costume de bain et plonge ; c'est une affaire faite. Pour nous la ohose est plus difficile, mais nous avons tellement geint de l'eau salée, qui nous empêche de respirer, que nous sommes en droit de réclamer aussi notre bain pour cause de forée majeure; nous nous regardons un instant, cherchant l'inspiration dans les yeux l'un de l'autre : enfin, prenant notre grand courage, nous prévenons la société que nous allons nous baigner aussi ; à elle de s'arranger comme elle voudra, à ses ris* ques et périls. Au bout d'un moment nous étions dans l'eau : une fois, deux fois et trois fois! On dit que c'est l'endroit même où notre Seigneur a été baptisé : je ne le crois pas, mais je n'en avais pas moins ce baptême présent à la pensée , soit quand je plongeai, soit quand je sortis de l'eau. Involontairement je portai mes regards vers le ciel.
Mais partons ; nous avons encore deux longues lieues devant nous. La plaine est monotone. A gauche on nous montre un monticule qui porte le nom de Galgala; est-ce Guilgal? Plus loin, à droite, la fontaine d'Aîn-Hadjla. Enfin nous arrivons à JRtcha, que l'on prend ordinairement pour Jéricho, et où l'on montre dans une tour carrée, qui a neuf mètres de côté, la prétendue maison de Zachée. Tout le reste n'est que masures, et l'on peut se demander si ces machines que l'on voit sont d'expavillons en ruines ou de simples tentes de branchages. Quelques beaux palmiers, des figuiers, de la vigne aux gros troncs et aux sarments indéfiniment prolongés, rappellent l'exubérante végétation des temps antérieurs : Jéricho, la ville des palmiers, des roses, des parfums. Mais ce qui nous frappe plus que le reste, c'est le campement d'un millier de pèlerins grecs' établis sur la
grande place, et qui se disposent à aller se purifier le lendemain matin dans les eaux du fleuve sacré. Ils en ont réellement besoin. Quels costumes et quelles figures I Ce sont nos pèlerins de Sichem.
Ils sont là sur la place, hommes, femmes enfants, vieillards à longue barbe, prêtres en vêtements plus ou moins abîmés par la misère et les fatigues du voyage, chameaux, chevaux, bourriques, marchands de comestibles solides ou liquides, marchands de reliques et de souvenirs, de bimbeloterie, de chapelets, de bouteilles de zinc ou de fer blanc pour recueillir de l'eau du Jourdain ; les uns se promènent, les autres font la cuisine, d'autres sont accroupis, adossés à leurs chameaux agenouillés ; on crie, on s'appelle, c'est un vacarme sans nom. Puis tranchant sur le tout, des soldats turcs sont là, commandés par le pacha ou par son remplaçant, dont les belles et larges tentes s'élèvent au milieu du camp; ils accompagnent la caravane sainte et la protègent, soit contre les bédouins, soit contre ses propres excès. Il vaut la peine de voir de près cette exhibition toute orientale; nous entrons dans le camp, les uns à pied, les autres à cheval ; M. Pierotti nous accompagne, mais il nous engage à faire vite, car il y a là tout un monde d'affreuses petites bêtes, qui ne respectent rien, et qui passent de l'un à l'autre avec une prodigieuse agilité. Le conseil n'est pas de trop, mais nul ne peut se flatter d'échapper à sa destinée, et chacun de nous emporte un souvenir vivant, mais plus ou moins désagréable, de sa visite au €amp des pèlerins.
Du reste la vue est magnifique sur la plaine environnante, dont la riche végétation, succédant aux longs déserts de la journée, repose le regard et rafraîchit la poitrine.
Encore une lieue au milieu de jardins verdoyants, mais mal soignés : pêle-mêle d'arbres, d'arbustes, de fleurs et de légumes, avec des sources et des ruisseaux limpides. Nous rencontrons à chaque instant des chevaux qui reviennent de l'abreuvoir ; ils appartiennent à l'état-major du pacha. D'autres portent des outres et des cruches qu'ils ont été remplir un peu plus loin pour ne pas être obligés d'attendre dans la foule des pèlerins que leur tour soit venu, ce qui aurait pu durer longtemps. Nous approchons du pied de la Quarantaine, où la légende place le
jeûne et la tentation du Sauveur. Nous laissons à droite, au sud, un petit village et de grandes ruines, avec tumulus et réservoirs, qui doit être l'ancienne Jéricho, tandis que la Rihha que nous avons quitté serait Guilgal, et nous arrivons, très-fatigués, hAïn es-Soultan, la fontaine du sultan, du chef des prophètes, d'Elisée, celle dont on raconte que le prophète la purifia en y jetant une poignée de sel (1 Rois 2, 19. 22.).
Nous sommes campés entre deux petits mamelons parfaitement stériles, et à deux pas de la source.
La nuit est splendide ; la lune brille aux cieux, et la vue qui se déploie devant nous à l'Orient ne laisse rien à désirer comme grandeur et comme pittoresque. Adossés contre l'un des mamelons, et fumant paisiblement une pipe apportée de Damas, nous avons pour premier plan nos tentes, dont les formes blanches se dessinent nettement sur les ténèbres qui nous envahissent peu à peu. Nos montures errent en liberté quelques pas plus bas. Les moukres passent et repassent, jetant par intervalles quelques-uns de ces cris rauques et gutturaux si nombreux dans la Jangue arabe. On entend à quelques minutes de là le cri plaintif des chacals. Nos cuisiniers préparent le repas du soir qui sera le bienvenu, car depuis la mer Morte nous n'avons rien pris; un long réchaud garni de charbons embrasés jette dans l'ombre de blafardes lueurs, et l'on distingue les divers ustensiles, chaudières, marmites, casseroles grandes ou petites où s'apprêtent tous les aliments, depuis le potage jusqu'au café. La tente d'Habib est toute éclairée ; c'est là que reposent pêlemêle les caisses nombreuses de la caravane, l'attirail de la cuisine, les tapis, les provisions; c'est là que reposera bientôt l'aristocratie de notre escorte, le drogman, le sheick, le cuisinier en chef, le chef des moukres ; on y fait place au besoin aux blessés et aux malades quand il y en a. Une autre tente ne tarde pas à s'éclairer; c'est celle de M. Pierotti ; elle se divise en deux compartiments, l'appartement du maître et sa salle à manger. La table est dressée, la nappe de fin lin est toujours d'une blancheur éblouissante; pour sièges, nous avons des pliants; des piles d'assiettes, des verres de cristal, des carafons, des bouteilles de Bordeaux, trois chandeliers en plaqué, d'excellents couteaux, des couverts en argent, voilà pour la.
forme. C'est le premier plan, et en attendant l'heure du dîner, nous nous repaissons de ce spectacle.
Mais le second plan n'est pas moins animé. Ce sont les feux de bivouac qui brillent à Jéricho, feux militaires et feux deg pèlerins. On dirait de loin une grande ville, et Ton entend ce vague murmure qui s'élève toujours d'une agglomération un peu considérable d'hommes et de bêtes. Les feux s'allument et s'éteignent; d'autres se meuvent dans la nuit noire et circulent; la tour carrée et les palmiers en sont illuminés.
Plus au fond, le Jourdain, la mer Morte et les montagnes de Moab se dessinent confusément à l'horizon, et quelques lumières lointaines, immobiles, trahissent des campements de bédouins nomades.
Pendant que le corps se repose à la fraîcheur, des fatigues de la journée, l'esprit continue de travailler, et le regard obstinément fixé vers le nord-est, au delà du Jourdain, presque à la hauteur du lac de Génésareth, je visite en esprit ce pays mystérieux dans ses origines et dans son histoire, que la Bible nous dépeint comme ayant été habité par une race de géants ; c'est l'Argob de Moïse, le pays de Basan, de Josué, la Trachonite du Nouveau-Testament, le Ledjah des Arabes, le Hauran d'aujourd'hui; basaltique au nord, calcaire en se rapprochant du midi, riche en cavernes, abondant en forêts et en gras pâturages. C'est la limite naturelle, la frontière, on peut presque dire la barrière qui sépare de la Terre Sainte l'Arabie et les contrées de l'Asie occidentale. Quand Moïse et Josué s'en approchèrent pour entrer en Canaan, ils comprirent qu'il n'y aurait aucune sécurité pour les tribus, s'ils ne commençaient d'abord par s'emparer de ces montagnes, de ces défilés volcaniques et de ces plateaux couverts de forêts. Et non seulement ils s'en emparèrent, mais non contents d'y établir en permanence deux de leurs tribus, Ruben, Gad et une portion de Manassé, ils décidèrent l'extermination complète des peuplades cananéennes, féroces et corrompues, qui en occupaient les cités et les forteresses. Ce devait être leur protection. Mais il n'y a pas de force contre l'incrédulité qui ronge comme une gangrène. Quand le peuple de Dieu cessa d'être fidèle, ces montagnes qui paraissaient imprenables, et qui lui servaient de boulevard contre les
peuples de l'Asie, tombèrent les premières entre les mains des Assyriens ; puis vinrent les Grecs et les Romains, laissant derrière eux les traces de leur conquête et l'empreinte de leur civilisation ; puis l'apôtre Paul dont la voix puissante, s'élevant sur cette terre de Bahal et d'Astarté, la transforma en une terre chrétienne qui bientôt compta de nombreuses basiliques* de florissantes églises, et jusqu'à trente-trois évêchés. Mais dèg le septième siècle l'islamisme déclare la guerre au christianisme dégénéré de l'Orient, et cette riche contrée tombe, pour ne plus se relever, sous le cimeterre de Mahomet et de ses sectateurs. Seetzen (1805), Burkhardt (1812), Buckingham (1816), qui l'ont visitée, n'y ont plus trouvé que des ruines et des inscriptions. Porter de Damas, aujourd'hui à Belfast, Rey de Paris, Wetzstein consul de Prusse, d'autres encore ont visité le Hauran à une époque plus récente (1853 à 1865) avec des facilités plus grandes, dans des conditions meilleures, et s'ils ont fait de nouvelles découvertes ils n'ont pu que redire ce que disaient leurs prédécesseurs sur la triste condition de ce pays, et répéter la parole de Volney: « Pourquoi tant de villes détruites? Pourquoi cette ancienne population ne s'est-elle point reproduite et perpétuée? Pourquoi ces terres sont-elles privées des bienfaits anciens ? — Un Dieu mystérieux exerce ses jugements incompréhensibles t Sans doute il a porté contre cette terre un anathème secret. » Il y a du grandiose dans ces ruines, cependant c'est plutôt encore l'idée de désolation qui domine, et comme le dit Volney, on a l'impression d'un châtiment qui pèse sur une race. Le souvenir de Hog, roi de Basan, semble planer encore sur la contrée, et les siècles qui se sont écoulés n'ont pas lavé la tache originelle de ces cananéens impurs et cruels, de ces géants et de ces troglodytes. On s'étonne qu'ils aient eu tant de force et qu'ils aient accompli d'aussi gigantesques travaux, mais on s'étonne davantage encore de la catastrophe qui a frappé la race sans anéantir les œuvres qu'elle a laissées après elle. On retrouve avec étonnement dans le massif hauranique des villes entières et des villages relativement bien conservés, des maisons presque habitables encore, et tout cela presque complètement abandonné. Dans la partie sud-est du Hauran, Wetzstein a compté trois cents villes et villages déserts, dont quatorze seule-
ment sont habités ; et encore à Têmâ il n'y a que seize familles, et douze à Bûshan qui a plus de trois cents maisons.
Qu'était-ce que ces populations? D'où venaient-elles? Quels rapports y a-t-il entre les Réphaïms, les géants de Basan, et les Réphaïmsde la Palestine? La race de Caïn se serait-elle perpétuée dans leur famille? Quels étaient leur culte, leurs mœurs? Y a-t-il quelques liens de parenté entre eux et les Hyksos d'Egypte? Ont-ils peuplé quelques parties de l'Europe? la Grèce peut-être, ou la Sardaigne, ou l'Irlande? Et que sont devenues les deux capitales de cet antique royaume, Astaroth et Edréhi? Autant de questions qui ne manquent pas d'intérêt, mais qui ne peuvent pas se résoudre dans le désert ; elles me reviennent à l'esprit et me rappellent les mémoires lus à la Société de Géographie de Genève (La Terre de Basçan et les villes des Réphaïms, par M. Alex. Lombard, 1872), mais mes souvenirs sont vagues, vaporeux, et la seule impression positive qui me reste, c'est que cette terre de Basan a été peuplée par une race dure, forte, puissante, conquérante, qui a fait du bruit dans le monde, et qui cependant n'a rien eu de glorieux dans son histoire.
— De quoi rêvez-vous? me dit tout d'un coup mon compagnon. Il commence à faire froid sur ces rochers ; nous ferions peutêtre bien de rejoindre nos tentes. D'ailleurs le dîner doit être prêt.
— Tiens, c'est vrai; j'étais bien loin d'ici, dans les Trachones, dans ces montagnes que vous voyez tout là bas, et encore, non, vous ne les voyez pas. Nous aurions dû y passer en venant de Damas; c'est très-curieux; il y a là une quantité de villes, mais point d'habitants; et de curieuses villes, des maisons en pierre, des portes en pierre, des gonds en pierre.
Une visite inattendue vient nous surprendre. Ce sont des bayadères de Jéricho. Elles nou6 offrent une représentation musicale et théâtrale, et pour vingt francs nous acceptons. Le spectacle pourrait durer toute la nuit et se prolonger indéfiniment, mais nous en avons bientôt assez. Aucune de ces femmes n'est jolie; elles sont toutes vêtues d'une espèce de sarreau bleu qui les prend à la gorge et descend jusqu'aux pieds, attaché, mais mal attaché sur la poitrine ; c'est, je crois, leur seule pièce-
d'habillement ; je n'ai pas remarqué qu'elles eussent de sandales ; quelques boucles d'oreilles, des bagues et des bracelets leur servent d'ornements. L'une d'elles se détache du groupe, armée d'un sabre, et, faisant face à ses compagnes, elle entonne un chant de guerre auquel celles-ci répondent en se donnant la main, se balançant par un mouvement gracieux d'avant en arrière, et toujours répétant le même refrain plus litanique que belliqueux. Quand la première est fatiguée de brandir son sabre, qu'elle tient par la poignée et par la pointe, et avec lequel elle fait les gestes les plus violents, comme si elle voulait s'en percer ou en percer ses adversaires, elle le donne à l'une de ses compagnes et prend sa place dans les rangs. Cette gymnastique artistique est curieuse à voir, mais comme la situation pourrait durer ainsi jusqu'au matin sans avancer d'un pas, nous les congédions bientôt, et... nous nous mettons à table.
Après le dîner, nouvelle surprise. Ce sont des hommes qui viennent pour le même prix nous offrir la même représentation. Accepté. Pourquoi pas? Us se sont donné la peine de venir de Jéricho, et nous ne voudrions pas nous en faire des ennemis. Leur danse est plus énergique, plus caractérisée que celle des femmes, mais tout aussi monotone, et au bout de vingt minutes nous les remercions. D'ailleurs il se fait tard; les bruits s'éteignent, et la sagesse nous dit qu'il nous faudra demain dès l'aube nous remettre en chemin, si nous voulons arriver de bonne heure à Jérusalem.
Pourtant j'ai de la peine à m'endormir, et je repasse sans cesse en mon esprit tout ce que j'ai vu depuis le matin; le couvent de Marsaba, l'affreux désert de Juda, la mer Morte, le Jourdain, Guilgal, Jéricho et la fontaine d'Elisée. C'est hier seulement que nous avons quitté Jérusalem. Que de choses en trente heures, que de souvenirs I Et quand, fermant les yeux, je crois que je vais céder au sommeil, voilà que ces danses me bercent et me réveillent, ou bien c'est mon alezan qui route dans un précipice. Les deux bains de la journée sont peut-être aussi pour quelque chose dans mon insomnie, et je dois essayer de tous les moyens connus pour vaincre cette agitation ; je tâche de me rappeler la suite des rois de France à partir de Pharamond ; j'essaie de recomposer de même celle des rois de Juda,
je fais des multiplications de tête, je me récite à voix basse des vers de Virgile ; je ne sais lequel de ces systèmes a fini par réussir, un peu chacun peut-être, mais le fait est qu'au matin je dormais comme un bienheureux, et que je fus interrompu désagréablement au milieu d'un beau rêve quand mon compagnon de tente, déjà tout habillé, tout harnaché, fumant sa pipe et me présentant une goutte de raki, me dit: « Vous ne voulez donc pas vous lever aujourd'hui? On va emporter la tente. »
Le soleil était déjà au-dessus de l'horizon ; pas un nuage au ciel; la journée s'annonçait brûlante et nous avions en perspective la montée de Jérusalem, entre des rochers nus, dont la réverbération, comme lumière et comme chaleur, ne promettait rien de bon. C'est au milieu de ces rochers, vrai repaire de voleurs, que l'Evangile place l'histoire du bon Samaritain.
Nous traversons d'abord, laissant à droite les ruines, les tumulus et l'abreuvoir de l'ancienne Jéricho, une longue plaine aride et pierreuse, semée de misérables arbustes rabougris, parmi lesquels on nous signale le zakkoum ou baumier, quelques roseaux et le doum ou nabka, sorte de charbon vivace dont on prétend que ftit faite la couronne d'épines du Seigneur ; on l'appelle encore Spina Christi. De jolis oiseaux bleus, d'un bleu idéal, voltigent d'arbre en arbre, et de féroces collectionneurs prient nos guides de leur en tuer deux ou trois ; heureusement ces charmantes petites bêtes échappent au plomb destructeur. Un peu plus loin, trois faucons planent au-dessus d'une carrière abandonnée; il doit y avoir là quelque hideux festin, un cadavre de cheval ou de chameau. Sur un mot, notre sheikh presse les flancs de sa monture dont il ne touche jamais la bride, et, galopant au milieu des rochers comme s'il était au bois de Boulogne, il tire ; un faucon tombe à cent pas de là; le cavalier toujours au galop va le ramasser sans descendre de cheval et nous le rapporte en triomphe. De chaleureux applaudissements saluent ce beau fait d'armes, et l'un des nôtres, en s'adjugeant le corps du vaincu, traite de gré à gré avec l'habile tireur.
Un jeune capitaine anglais que nous avons rencontré, part des merles bleus pour nous dire, très- sérieusement, que la contrée devrait être utilisée pour la culture de l'indigo ; et pendant deux jours il ne lui viendra pas d'autre idée. Il arrive des Indes.
Sa conversation nous plaît, mais elle nous plairait davantage encore s'il pouvait sortir un moment de son indigo, et surtout s'il pouvait en parler d'une voix moins solennelle. On dirait le but, sinon de son existence, au moins de son voyage.
Route rapide, gorges étroites, contreforts escarpés, de rares touffes d'herbes, précipices des deux côtés, torrents desséchés comme le Gédron, dont le nom se trouve sur les cartes (on nous indique entr'autres le Kérith), mais qui n'ont d'eau que deux ou trois jours par an, soleil torride, voilà notre journée. Ce Kérith du prophète Elie, aujourd'hui Wadi el Kelt, est peutêtre aussi la vallée de Hacor, de Jos. 7, 25. 15, 7. Gomme épisodes, vingt fois, cent fois, nous nous croisons avec des pèlerins, tous grecs, qui vont se laver au Jourdain, riches et pauvres, piétons ou cavaliers, quelques-uns à chameaux, les femmes en palanquin.
Un moment je perds la caravane. J'avais laissé mon alezan suivre la société, et seul en arrière je cherchais à me représenter dans ce large ravin, d'abord les scènes qui amenèrent la lapidation du malheureux Hacan, puis le séjour du prophète, les corbeaux d'Elie, le torrent desséché. En face de moi, j'avais la montagne traditionnelle de la Tentation de notre Seigneur. Je donnais* un corps, une vie à tous ces souvenirs, et je m'absorbais dans le passé, quand tout d'un coup je m'aperçus que je ne voyais, ni n'entendais plus rien. Je pressai le pas, mais pour toute récompense j'arrivai à une bifurcation de la vallée, sans que rien me mît sur la trace de la route suivie par mes compagnons. Je collai mon oreille contre terre, je cherchai les traces des chevaux, mais aucun indice ne me mit sur la voie, et je me rappelai avec une certaine inquiétude la mauvaise réputation de ces parages. Abandonner la caravane, juste au moment où l'on a besoin d'une escorte ! Parfois il me semblait voir quelque chose bouger sur la colline, ou derrière un rocher. Tout d'un coup j'entends le galop de deux chevaux. Sont-ce des Bédouins? Non, c'était un de nos moukres qu'on venait d'envoyer à ma recherche et qui me ramenait ma monture. Habib et M. Pierotti ne me dirent pas des choses bien aimables sur mon imprudente escapade.
Nous déjeunons au haut de la montée d'Adummim ou du
sang (Jos. 15, 7), avec trois ou quatre cents pèlerins, mais à une honnête distance, pour cause.
Une lieue plus loin nous nous arrêtons à la jolie Fontaine des apôtres, près d'un vieux khan [Aïn-el-Haoud, peut-être le Hen- Sémès de Jos. 15, 7), et le cabaretier du voisinage, cabaretier en plein vent, nous apporte quelques tasses de café. ' Bientôt voici Béthanie, village qui n'a que ses souvenirs, et on les profane en les exploitant. C'est là que nous nous séparons du sheikh et de notre escorte. Les murailles de Jérusalem ne tardent pas à se montrer à nos yeux, le mont de Sion, le Morija, la grande mosquée. Nous laissons à gauche Bethphagé, à droite le mont des Oliviers, et nous rentrons dans la ville sainte par la porte de St-Etienne, fatigués, mais saturés de souvenirs. La course entière n'a pas duré quarante-huit heures.
Race et Religion. — L'imprimerie et les écoles de Beyrout. — L'œuvre allemande; l'hôpital des chevaliers de Saint-Jean ; l'orphelinat de Tsohar. — Le prince de Prusse. — Damas, Safed, Tibériade, Nazareth et Sichem. — Jérusalem. — L'évêché protestant et M. (iobat. — Les temples ; l'hôpital ; Thalitha Koumi. — L'orphelinat syrien. — M. Scherr et les travaux de M. Schick. — La léproserie. — Les écoles et la chapelle indépendante. — L'orphelinat de Bethléhem. — Les Amis de Jérusalem à Jaffa. — Un mot sur l'œuvre d'Egypte. ,
Parmi le grand nombre d'idées fausses qu'une science incomplète a pour ainsi dire naturalisées, et qui, grâce à certaines apparences, ont fini par passer à l'état d'axiomes, on peut classer en première ligne celle qui fait dépendre la religion des hommes ou des peuples, des circonstances particulières dans lesquelles ils se trouvent placés. On n'en est plus à la modeste théorie de Voltaire :
J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane eri ces lieux.
Ce n'est plus du simple fait de la naissance que l'on part aujourd'hui pour décider de la religion des gens. Toutefois Voltaire avait ouvert une voie nouvelle, et de nombreux savants s'y sont précipités ; les uns ont fait valoir la question du climat, d'autres la descendance arienne, d'autres l'angle facial ou la forme du crâne. Quelques faits sont venus appuyer ces consistions générales, et dès lors il a été convenu en gros que l'Asie serait polythéiste ou panthéiste, l'Afrique grossièrement idolâtre, et l'Europe monothéiste. D'autre part, étant donné le
christianisme, on a de même affirmé que dans les climats chauds il mûrirait sous la forme splendide et variée des cérémonies catholiques, tandis que dans les climats tempérés il se développerait sous la forme plus austère du protestantisme. On a dit de même que la race latine serait catholique, de par sa constitution, et que les Saxons, les Allemands, les Slaves seraient plutôt protestants. Inutile d'énumérer les conséquences diverses qu'on a voulu faire découler de cette dépendance réciproque des organes et de la foi ; dernièrement encore des littérateurs haut placés ont paru soutenir la thèse qu'il est impossible d'être à la fois protestant et bon Français.
Je n'entrerai pas dans la discussion de fond de cette théorie d'un matérialisme si relevé. Je dirai seulement que j'ai eu l'occasion de voir de près les diverses influences dont on parle, et que rien ne m'a paru justifier, au point 'de vue de la réceptivité religieuse, les catégories qu'on veut fonder sur les diverses races ou les divers climats.
La grande masse des populations est musulmane ; je n'ai pas à expliquer pourquoi. Les chrétiens sont relativement en petit nombre, groupés surtout dans le nord de la Syrie, sur les flancs du Liban, dans les villes de commerce et dans les ports. Ils se divisent et se subdivisent en un grand nombre de sectes ; d'abord les arméniens dont l'importance numérique est incontestée ; les grecs viennent ensuite, puis les maronites, puis les latins ; enfin les protestants. C'est de ces derniers seuls que je veux parler aujourd'hui.
Il n'existe aucune statistique qui permette de fixer le chiffre même approximatif de la population protestante en Syrie; je le crois peu considérable, mais je serais fort embarrassé pour affirmer quoi que ce soit à cet égard.
Gonstantinople,Smyrne, Beyrout, Damas, Nazareth, Naplouse, Jérusalem, Jaffa, Bethléhem, Le Caire et Alexandrie sont le* principaut centres de l'activité missionnaire ou pastorale des églises évangéliques. L'Angleterre, les Etats-Unis et la Prusse y entretiennent des églises et des établissements d'éducation admirablement dirigés, qui comptent parmi les plus prospères que nous connaissions. Nos journaux en ont déjà parlé plusieurs fois; en racontant ce que j'ai vu, et seulement ce
que j'ai vu, je ne m'exposerai pas à répéter ce que d'autres ont déjà dit.
A Beyrout, les Américains possèdent une imprimerie arabe. Ils sont établis dans le pays depuis fort longtemps et s'occupent surtout d'éducation populaire. Le missionnaire Van Dyke, sexagénaire, achevait la publication d'un Manuel de physique; après l'avoir composé comme écrivain, il devait le composer encore comme imprimeur ; de nombreuses planches explicatives étaient insérées dans le texte, baromètre, thermomètre, machine électrique, etc. Mais c'est surtout l'impression de la Bible qui occupe de nombreux ouvriers ; c'est une nouvelle version revue et corrigée. La typographie arabe est beaucoup plus compliquée que la nôtre à cause des accents placés au-dessus ou audessous des consonnes, et à cause djd la forme différente des mêmes lettres suivant qu'elles sont placées au commencement, au milieu ou à la fin des mots. Il ne faut pas moins de deux mille espèces de caractères différents. Les Américains ont, en outre, des écoles très-fréquentées et une sorte de collège ou d'école moyenne où les Arabes reçoivent l'enseignement secondaire.
Les Anglais, si dignement représentés depuis 1860 par l'excellente et bienheureuse M e Thomson, possèdent, ainsi que nous l'avons vu, plusieurs écoles en ville et hors de ville, dirigées dans le même esprit par les deux sœurs de la fondatrice, M es Mentor Mott et Loyd. M. Mott et M. Waldmeyer, l'ancien prisonnier de Théodoros, s'en occupent avec activité. La principale maison est située sur la hauteur, non loin de la route de Damas, près de l'église anglaise et de la maison du consul de France; elle contient environ 80 jeunes filles pensionnaires {dont plusieurs sont musulmanes), et un plus grand nombre d'externes. Un refuge pour les veuves, une école élémentaire pour garçons et filles, et une école normale d'institutrices se rattachent à cet établissement. Dans le voisinage presque immédiat se trouve, placé sous la même direction, un asile pour les aveugles; il y en avait treize au mois de mars; ils apprennent à lire et se plaisent dans le chant des cantiques. On se rappelle que cet institut avait été primitivement destiné aux chrétiens échappés des massacres du Liban; ce sont les mahométans
eux-mêmes qui en ont pour ainsi dire forcé la porte, et parmi ses plus zélés admirateurs on compte le pacha de Beyrout et plusieurs hauts fonctionnaires musulmans. Seize autres écoles, dispersées dans le Liban et dans la Gélésyrie, appartiennent à la même direction. Ce sont des écoles très-mixtes, car on y trouve des protestants, des latins, des grecs catholiques, des maronites, des druses et des mahométans; renseignement est franchement évangélique, mais il n'a rien d'agressif et ne touche pas à la controverse.
C'est en me parlant de ces écoles qu'un dignitaire catholique me disait : « Si jamais de retour en Europe, vous écrivez sur les écoles de la Syrie, n'oubliez pas que nous avons aussi nos écoles, quoique beaucoup plus modestes. Il faut rendre justice à qui de droit, mais ne pas nous oublier tout-à-fait. » Je dois à la vérité de dire que les catholiques se donnent aujourd'hui beaucoup de peine pour répandre l'instruction parmi les Arabes ; malheureusement ils n'ont commencé à s'en occuper que lorsque déjà la réputation des écoles de M e Thomson était faite ; en outre leurs méthodes sont défectueuses et plusieurs de leurs maîtres sont peu développés. Ce qu'ils enseignent le mieux, c'est le chant et l'écriture.
J'ai parlé de réputation. Beyrout compte au moins cinquante mille habitants, et partout où j'ai vagué, cherchant mon chemin avec mon ami le peintre Hébert, nous n'avions qu'à prononcer le nom de Mott ou celui de Thomson, pour que les habitants nous indiquassent, en arabe ou par gestes, la route que nous devions suivre. Ces écoles sont très-populaires. Un petit examen que j'ai fait faire dans une des classes m'a surpris, non-seulement par les connaissances dont faisaient preuve les élèves, mais encore par la convenance et la modestie de leur conduite. Une sous-maîtresse arabe d'environ dix-sept ans parle trèscorrectement l'anglais et le français. Invité à adresser quelques paroles à ces enfants dans la vaste salle qui sert de chapelle, j'ai accepté avec plaisir, et aussitôt quatre-vingts jeunes filles sont arrivées; on n'avait fait venir que celles qui savaient assez la langue pour me comprendre. La réunion s'est terminée par le chant de plusieurs cantiques français ou arabes, remarquablement exécutés. On chanta entre autres un beau can-
tique arabe composé en souvenir de Madame Thomson par M. Mott.
Les Anglais et les Américains ont des pasteurs et des missionnaires qui célèbrent régulièrement le culte public dans leurs chapelles. Ils vivent dans la meilleure harmonie.
Quant aux Allemands, leur œuvre se poursuit dans tout TOrient avec un ensemble, une régularité et une vigueur qui m'ont frappé. Ce n'est pas sur quelques points seulement, c'est partout qu'on les trouve, et leur présence se révèle sous toutes les formes, églises, écoles, hôpitaux, orphelinats, chevaliers de Saint-Jean, etc. On dirait qu'ils aient entrepris une pacifique et sainte croisade, et qu'ils regrettent de s'être laissé devancer par d'autres. A Beyrout même ils ont un jeune et excellent pasteur, M. Médem, qui prêche alternativement en allemand et en français ; le conseil d'église se compose indistinctement de protestants de diverses nations, nommés par la communauté ; la France y est représentée par M. Gharlier, fils du pasteur de ce nom, qui occupe dans la ville une position considérable, et qui est le député attitré du commerce auprès des différents consulats. M. Gharlier est le bras droit de M. Médem, ce qui les honore l'un et l'autre, et si la congrégation n'est pas nombreuse, elle est en tout cas dans de bonnes conditions d'accroissement. Le consul de Prusse, M. Th. Weber, était autrefois consul à Jérusalem : il avait débuté dans cette dernière ville comme vicaire du pasteur allemand, et il continue de donner une grande attention à la question religieuse ; il aime beaucoup M. Gobât, mais il m'a paru peu favorable à l'évêché angloprussien dans les conditions qui lui sont faites par l'église anglicane.
L'hôpital des chevaliers de Saint-Jean, situé à un kilomètre et demi environ au sud f de la ville, avec une vue splendide sur la mer, a été fondé par l'ordre dont il porte le nom, et qui en fait tous les frais. Il est dirigé par les diaconesses de Kaiserswerth. Près de 300 malades y ont été soignés en 1868, dont 51 Européens, 8 druses, 17 musulmans, 4 juifs et 207 chrétiens orientaux; 211 ont été guéris, 11 sont morts, 46 sont sortis volontairement et dans de bonnes conditions de convalescence, 4 ont dû être renvoyés. Une clinique attachée à la maison a
donné dans l'année 975 consultations. On éprouve un sentiment paisible quand on visite cet établissement; on est heureux de voir tant de misères soulagées par la charité chrétienne, et les pauvres malades reposant côte à côte, ou se promenant ensemble dans la cour ou dans le jardin, sans distinction de religion, et faisant l'expérience que les hommes peuvent avoir des convictions différentes et s'aimer et se respecter les uns les autres.
Mais la fondation la plus considérable des Prussiens à Beyrout est sans contredit leur grand Orphelinat de Tsohar, plus connu sous le nom de Etablissement des diaconesses de Kaiserswerth. C'est un immense bâtiment, bien aéré, bien distribué, entouré d'un vaste jardin, et séparé de la rue par un mur, et non par ces haies de cactus qui prennent et perdent tant de place. Il y a pour le soin de la maison dix-neuf diaconesses placées sous la direction d'une soeur qui paraît être une personne réellement supérieure de toutes manières. Cette maison est tout un monde. On y trouve le temple, un hôpital, une pharmacie, un orphelinat, un pensionnat, des écoles primaires et une école secondaire de filles»
Le temple n'est au fond qu'une grande salle pouvant contenir environ 200 personnes ; il est insuffisant comme place, et plusieurs personnes hésitent à s'y rendre parce qu'il n'a pas un caractère assez public; il est probable que d'ici à peu d'années les protestants de Beyrout aviseront à se donner un temple à eux, qui ne soit pas sous la dépendance de la maison des diaconesses.
L'hôpital, construit d'abord en vue de besoins plus généraux, a perdu de son importance depuis l'achèvement de l'hospice dont il a été parlé ci-dessus. Il ne sert plus guère aujourd'hui que pour le personnel de la maison.
Quand on se rappelle quelle est en Orient la triste condition des femmes et des filles, on comprend que ceux qui s'intéressent à ce malheureux pays se préoccupent avant toute chose d'instruire et d'élever celles qui sont plongées dans des ténèbres systématiques. Les mariages précoces sont aussi un des fléaux du pays, de sorte qu'on ne doit rien négliger de ce qu'il est possible de faire pour ce pauvre sexe déshérité. La maison tout entière a
en vue essentiellement de relever la femme et de lui rendre en Orient la position qui lui est due.
L'orphelinat comptait en 1868 près de 150 enfants, dont 23 protestantes, 99 catholiques-grecques, 4 maronites, 4 druses, etc. On dit généralement que les Arabes ne savent pas chanter; j'ai cependant entendu ces jeunes filles arabes chanter seules des chants figurés très-difficiles, et leur voix souple, à la fois gracieuse et ferme, disait assez que la seule chose qui lui manque, c'est d'être cultivée. L'oreille est juste et la mesure parfaitement observée. Rien de forcé ni de maniéré dans ces jeunesfilles , et si ce n'était leur teint bazané et leurs yeux noirs ardents, on pourrait^ se croire dans une de nos meilleures écoles d'Europe.
Quant au pensionnat, il constitue une des grandes ressources de la maison, en même temps qu'il est lui-même une précieuse ressource pour les familles de la ville. Il comptait en 1868 (les derniers rapports s'arrrêtent tous à cette date) 10 pensionnaires proprement dites, 12 demi-pensionnaires et 44 externes ; en tout 66, appartenant à diverses nationalités, soit 28 grecques, 6 allemandes, 6 autrichiennes, 4 françaises, 9 de la Suisse française, 5 hongroises, 4 écossaises, 4 hollandaises, 3 arabes, 2 juives et 1 turque. On voit par cette simple énumération à combien de besoins répond cette maison d'éducation, et le bien qu'elle peut faire en répandant dans ces jeunes cœurs la bonne semence de l'Evangile. Le prix de la pension est intentionnellement assez élevé, beaucoup plus que celui des maisons américaines et anglaises; si la direction consentait à le réduire, le nombre des élèves augmenterait rapidement, mais soit manque de place, soit pour d'autres motifs, on a refusé d'entrer dans cette voie pour l'école supérieure. Celles de ces jeunes filles qui désirent se vouer à l'enseignement reçoivent des soins spéciaux. Si elles veulent devenir diaconesses, elles sont soumises, avant leur noviciat, à une attente préalable de deux ans; plusieurs ont persévéré, et l'une d'elles, une jeune arabe, est aujourd'hui diaconesse à Jérusalem.
Le prince royal de Prusse, qui a récemment parcouru ces contrées, a visité avec soin et avec toutes les marques d'un véritable intérêt les nombreuses institutions protestantes de
l'Orient, sans distinction de nationalité ou de confession particulière. Sans parler des dons, parfois considérables, qu'il a faits à la plupart d'entre elles, il a laissé partout son portrait et celui de sa femme; j'ai vu ces portraits dans la maison des Mott, anglais et indépendants, aussi bien que dans la maison de Kaiserswerth, prussienne et luthérienne. Quand il voulait accentuer d'une façon plus particulière la valeur de son souvenir, il ajoutait sa signature autographe au bas du portrait. Cette visite princière laissera des traces derrière elle ; les Arabes eux-mêmes n'oublieront pas de longtemps « un émir qui va si bien à cheval (1), » et la question d'Orient pourrait bien s'en ressentir aussi tôt ou tard.
Voici quelques chiffres officiels sur la communauté évangélique de Beyrout; ils ne comprennent ni les Anglais, ni les Américains, ni les Musulmans convertis. Le nombre des protestants français et allemands est de 154 (dont 39 de langue française). Il y a des annexes à Ain-Louise, Damas, Kuraya, Aley, Areya et Aïn-Hamadé. Le service divin est célébré alternativement en allemand et en français. Des catéchismes ont lieu l'après-midi dans les deux langues. Il y a eu l'année dernière deux baptêmes, quatre réceptions à la communion, neuf célébrations de la sainte cène, et quatre enterrements.
Nous sommes donc ici dans les limites modestes d'une œuvre qui date de trente ans à peine, et qui se poursuit au milieu de difficultés matérielles et morales de divers genres. Quoi qu'on fasse, on a le sentiment qu'on est au milieu d'une population musulmane ; druses et maronites se ressemblent beaucoup, et l'air qu'on respire est si peu celui dont nous avons l'habitude en pays chrétien, que l'âme en éprouve une sorte d'oppression. Il y a de l'avenir sans doute, mais le présent est peu de chose, et malgré les beaux travaux des Anglais, des Américains et des Prussiens, les succès ne semblent pas être encore en proportion des sacrifices faits et de l'activité déployée.
(1) On m'a raconté plusieurs fois, comme une circonstance mémorable, le fait que le prince avec son escorte a fait en quatre heures le chemin de Jaffa à Jérusalem, douze fortes lieues, par monts et par vaux, avec de mauvais chemins.
C'est une impression de même nature qu'on éprouve en traversant le Liban; décidément l'on se sent étranger, et la beauté de la vue ne suffit pas à décharger l'esprit du poids des souvenirs et du malaise que causent une langue que l'on ne comprend pas et des croyances avec lesquelles on n'a presque rien de commun. Je ne mentionne du reste cette impression que pour mieux faire comprendre ce que nous éprouvâmes le second jour de notre voyage, lorsque vers le soir, approchant de Baalbeck et nous étant arrêtés dans un petit village pour y boire un peu d'eau, la foule nous entourant pour demander des bakchich, un jeune homme, aux traits grecs et fortement basanés, nous adressa la parole en anglais; c'était l'instituteur chrétien de l'endroit; il voulait savoir si nous étions des amis de l'Evangile. Nous ne pûmes passer qu'une dizaine de minutes avec lui, mais j'eus le temps de visiter la chambre d'école, bien simple, cela va sans dire, et pour le motnent privée de ses élèves. Il a une trentaine d'écoliers des deux sexes, et le Nouveau Testament est à la base de l'enseignement.
De là jusqu'à Damas, quelques églises grecques, arméniennes et latines ; pas une protestante pendant ces trois jours.
A Damas, beaucoup de sectes chrétiennes formant entre elles peut-être un vingtième de la population.
Nous avons visité l'école des garçons, celle des filles et un pensionnat de demoiselles, qui se rattachent tous à la mission. Ils nous charmèrent par leurs chants. Nous ne pouvions oublier que nous étions dans la ville d'Elihézer, de Naaman et de saint Paul.
Passons maintenant le désert, tournons l'Antiliban par son côté méridional, longeons l'Hermon, visitons Banias; quatre jours se passent avant que le protestantisme nous apparaisse sous une forme quelconque. Puis voilà, dans la tribu d'Aser, sur les hauteurs du Liban, la charmante ville de Safed, avec une église, et une école, un pasteur et un instituteur. Il n'y a rien dans la tribu de Nephtali, mais dans celle de Zabulon nous trouvons deux centres évangéliqnes : Tibériade où, sous la direction de M. Gobât, il se fait une œuvre assez importante parmi les Juifs, et Nazareth, qui est la station la plus considérable de la Galilée. M. et M e Zeller, aidés d'un instituteur et
d'une institutrice, y instruisent environ cent-vingt enfants, presque tous musulmans.
Les rapports des différentes dénominations entre elles sont plutôt bons, quoiqu'il y ait de petites rivalités quant aux légendes, notamment en ce qui concerne l'endroit où l'ange apparut à Marie pour lui annoncer la naissance du Sauveur; le pasteur protestant, qui n'élève aucune prétention semblable, n'inspire pas de jalousie à cet égard, mais comme il combat la superstition par l'instruction, il passe pour dangereux et les latins surtout ne fraternisent guère avec lui. Tous d'ailleurs sont d'accord pour désirer que la ville qui a été le berceau du christianisme devienne peu à peu un centre exclusivement chrétien, et quoiqu'ils ne donnent à ce mot qu'un sens tout matériel, j'ai vu les hommes les plus pieux partager le même désir et la même espérance. Cette pensée unit aujourd'hui contre l'ennemi commun des hommes qui partout ailleurs ne songent qu'à se combattre, et l'on peut se demander s'il ne vaut pas mieux pour la mission qu'il y ait longtemps encore des musulmans à Nazareth, puisque leur présence empêche seule les chrétiens de se diviser.
A Naplouse (Sichem), dans la tribu d'Ephraïm, nous avons vu deux églises protestantes, trois écoles et un médecin missionnaire. Mais c'est Jérusalem surtout qui doit être considérée comme le centre du mouvement évangélique en Orient, quelque peu considérables que soient, jusqu'à présent, les congrégations qui s'y réunissent.
Il y a à Jérusalem des pasteurs et des missionnaires allemands, anglais et américains, un consul allemand et un consul anglais, deux ou trois temples ou chapelles, trois ou quatre écoles, trois ou quatre grands orphelinats, un pensionnat fort nombreux et très-bien dirigé, un hôpital, une maison de diaconesses, un hospice ou hôtellerie pour les pèlerins protestants, fondé par les chevaliers de Saint-Jean, une librairie, une maison d'apprentissage et une léproserie. L'évêché d'une part, les diaconesses de Kaiserswerth et les chevaliers de Saint-Jean, de Vautre, se partagent la direction de ces différentes œuvres, qui ont ainsi le double cachet allemand et anglais, allemand surtout.
On connaît l'origine de l'évêché protestant de Jérusalem et son caractère. C'est une idée du D r Bunsen, chaleureusement épousée par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, et à l'exécution de laquelle la reine Victoria a bien voulu concourir en acceptant la part du lion. Le premier évêque, Alexandre, est mort après un ministère de trois années, et depuis vingt-deux ans c'est M. Gobât qui occupé ces hautes fonctions. Suisse de naissance, Anglais par sa consécration, et Allemand par sa nomination, il était qualifié mieux que tout autre, indépendamment de ses qualités personnelles, pour réunir en un seul troupeau les diverses nationalités qui sont établies dans la ville sainte. Il prêche facilement en anglais, en français et en allemand, au besoin même en arabe, et tous les dimanches le culte se célèbre dans ces différentes langues. Il est aidé dans ses fonctions par plusieurs ministres anglicans, d'un anglicanisme plus prononcé que le sien et qui plaisent plus ou moins aux membres du troupeau suivant que ceux-ci font passer le fonds avant la forme ou la forme avant le tonds. Lies Anglais tiennent à M. Gobât parce que c'est l'évêque, les autres parce qu'il est chrétien.
L'église de Christ est située sur le mont de Sion, près de la porte de Jaffa; c'est un beau bâtiment, construit dans le style gothique, avec nef, transept, autel et galeries (mais toit plat), et pouvant contenir de trois à quatre cents personnes. C'est le , bâtiment officiel, l'église anglicane avec son pasteur et son presbytère attenant a l'église. L'évêque peut y prêcher quand il veut, et le pasteur n'aurait pas le droit de lui refuser sa chaire, mais il faut l'accord de l'un et de l'autre pour laisser prêcher un étranger, et l'on connaît sous ce rapport les exigences du système anglican. Pour éviter toute occasion de conflit, et pour se sentir un peu plus le maitre chez lui, M. Gobât a ouvert une chapelle arabe dans la rue de David ; cette chapelle, qui dépend de lui seul et dans laquelle il y a tous les dimanches un culte et une prédication arabe, est mise à la disposition des pasteurs évangéliques non-anglicans qui passent à Jérusalem ; j'y ai prêché moi-même le Jeudi-saint, et j'y ai entendu, le jour de Pâques, un sermon d'un pasteur luthérien.
Il y a encore une autre église allemande qui, provisoirement
du moins, n'a ni temple, ni pasteur; elle a été desservie pendant treize ans par M. Valentiner, puis par M. Hoffmann, de Berlin. Si la place est vacante depuis deux ou trois ans, cela tient, d'une part, à ce que le besoin d'une troisième église ne se fait pas beaucoup sentir, d'autre part, à ce que la Prusse a l'intention de s'établir à Jérusalem dans des conditions beaucoup plus grandioses qu'elle n'a fait jusqu'à présent. Déjà le prince royal a obtenu du sultan la concession d'un immense terrain qui va de l'hôpital anglais jusqu'à la Voie douloureuse ; des écoles, un orphelinat, un temple, un presbytère y trouveront de la place, avec de vastes dépendances, et l'on espère pouvoir même conserver les ruines d'un vieux couvent des chevaliers de Saint-Jean qui se trouvent dans cette magnifique enceinte.
L'hôpital, ou maison des diaconesses, est situé sur le mont de Sion, derrière la maison de M. Gobât et non loin de l'église anglaise. Il occupe trois étages et compte deux ou trois cours intérieures. Fondée en 4851 par M. Fliedner, assisté de quatre diaconesses, la maison primitive contenait au début trois œuvres distinctes, un hospice ou auberge, l'hôpital et un pensionnat. L'hospice a dû être transporté ailleurs, ouvrant sur la Voie douloureuse; c'est une fondation des chevaliers de Saint-Jean; il est dirigé par un Hausvater (père de famille); nous en avons déjà parlé. C'est une heureuse et belle institution, qui n'est pas assez connue et qui est de nature à faciliter singulièrement les voyages à Jérusalem.
Quant au pensionnat de jeunes filles, il a été transporté hors de ville, à dix minutes de la porte de Jaffa; c'est quelque chose de magnifique à voir; il a coûté environ 120,000 fr. et porte le nom de ThaUtka Koumi (Jeune fille, lève-toi). Une centaine de jeunes filles, dont une vingtaine mahométanes, y reçoivent une instruction sérieuse. Comme architecture, c'est une des plus belles constructions de la contrée, peut-être la plus belle de Jérusalem ; comme établissement d'éducation, c'est un modèle d'ordre, de calme, de méthode ; pour s'en faire une idée, il faut visiter ces larges corridors ou ces salles d'études, les dortoirs ou la salle à manger, les cuisines ou les jardins ; surtout il faut voir la directrice et tout ce personnel modeste, intelligent et dévoué. Là, c'est une classe toute à l'européenne ; vous entrez,
on parle allemand; une série de petites demoiselles lèvent la tête et se mettent à chuchoter en souriant ; vous avez interrompu une leçon de géographie; un peu plus loin, dans une autre salle, ce sont des enfants plus jeunes qui cousent ou tricotent en chantant; d'autres sont occupées à nettoyer du légume, à écosser des pois, à préparer de la salade. Partout règne l'activité tranquille d'une vie féconde et bien réglée.
Enfin, l'hôpital proprement dit, déjà agrandi trois fois, est sur le point d'être transporté ailleurs, faute de place. En 1864 il a reçu 476 malades, 520 en 1866, dont 312 mahométans ; beaucoup de grecs, de juifs, de catholiques, de protestants arabes, d'arméniens, d'abyssins, d'européens, etc. Plus de vingt mille consultations et remèdes gratuits ont en outre été délivrés dans l'espace de deux années par l'excellent docteur Ghaplain, l'ami et le médecin dévoué de l'établissement. Cette maison est une prédication vivante de l'Evangile, un des moyens les plus puissants pour dissiper les préjugés des juifs et des mahométans et pour les amener à Jésus-Christ.
L'orphelinat syrien est tout entier sous la direction exclusive de M. Gobât; c'est lui qui en est le fondateur, et c'est encore lui qui, personnellement, l'entretient par des collectes régulières en Europe. La plupart de ces orphelins ont perdu leurs parents lors des massacres ; druses ou maronites, musulmans ou chrétiens, ils sont tous élevés sous une même discipline évangélique. L'établissement est situé à mi-côte du mont de Sion, et domine le chemin qui conduit à Bethléhem. C'est une grande maison, toute taillée à l'orientale, adossée au rocheT, avec cours et jardin ; au delà du jardin se trouve le cimetière protestant de Jérusalem, qui crée ainsi une servitude à la maison. Les enfants sont au nombre d'une centaine ; les Syriens sont en majorité, mais il y a aussi quelques Egyptiens et quelques Abyssins et nègres du plus beau noir. Deux pères de famille sont à la tête de l'orphelinat : M. et M e Baldensperger, pour le matériel, cuisine, jardin, etc.; M. et M e Palmer, pour l'enseignement et la direction morale. Nous avons plus d'une fois visité ces écoles, et si nous avons été réjouis en voyant le bon esprit qui y règne, nous avons été également surpris du niveau, moyen de l'instruction générale : cahiers bien tenus, lecture agréable et facile, notions
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satisfaisantes de géographie, écriture soignée, calcul, chant, etc. Je ne crois pas qu'il y ait dans nos cantons beaucoup d'écoles primaires qui l'emportent sur celle de l'orphelinat. Pendant les récréations on monte sur le toit, on s'amuse dans la cour, on jardine, et quelquefois les plus âgés obtiennent l'autorisation d'aller faire un tour en ville.
Le vaste jardin de la maison reçoit souvent des visites le dimanche, et parmi les amis que j'y ai vus, je mentionnerai M. Scherr, qui dirige un autre orphelinat de quatre-vingts enfants environ, à une demi-lieue de Jérusalem, entre la route de Jaffa et les tombeaux des Juges; puis M. Schick, directeur ou père de l'école d'industrie, auteur bien connu d'un excellent plan en relief de Jérusalem. M. Schick a reconstruit aussi, d'après la Bible, un modèle double du tabernacle, certaines données laissant indécise la question de savoir si le toit du tabernacle était plat, comme on le croit généralement, ou s'il était incliné, comme le sont toujours les tentes en Orient; M. Schick penche pour cette dernière opinion, mais il a fait ses modèles d'après l'une et l'autre hypothèse. Ces modèles sont exposés dans une salle particulière dépendante de la librairie biblique, et Ton est admis à les voir, moyennant une faible rétribution. Dans la même salle, on voit encore un relief, en bois, de Jérusalem, avec ses rues, ses églises, ses maisons; travail de patience, au moyen duquel il est facile de s'orienter, tellement tous les détails sont exacts et précis. Les différents quartiers sont indiqués par des couleurs différentes.
La léproserie est située hors de ville, du côté de Thalitha Koumi; c'est une maison propre et bien aérée, avec cours et jardins. Treize pauvres malheureux, dont une femme, s'y trouvaient quand nous allâmes la visiter; tous musulmans. Leur nombre varie, car malgré les soins paternels dont ils sont entourés, ils ont vite le mal du pays, et ils éprouvent le besoin d'aller rejoindre leurs anciens compagnons d'infortune; naturellement on ne les retient pas malgré eux. Les guérisons sont rares, mais on peut empêcher les progrès du mal, et quelquefois adoucir de vives souffrances. C'est une œuvre toute d'amour et de dévouement, et l'on éprouve pour le père et la mère de famille qui se consacrent à cette mission un profond sentiment de res-
pect et de sympathie. La vénérable Madame Gobât, qui patronne tout particulièrement cette maison, et qui nous y conduisit, montée sur son ânesse blanche, est aussi une véritable mère pour ces infortunés.
Les latins doivent se sentir chez eux à Jérusalem, par la protection des puissances catholiques de l'Europe ; les grecs se sentent également chez eux par la protection de l'empereur de Russie. Quant aux chrétiens arméniens, sujets turcs, ils sont complètement chez eux, et le sultan leur accorde de petites faveurs, peut-être pour se venger de ce qu'il est obligé de subir, de tolérer, et au besoin môme de protéger les chrétiens occidentaux; les couvents arméniens sont magnifiques, leurs jardins de toute beauté, et leurs églises d'une richesse que rien ne surpasse. Ces trois grandes sectes rivales se partagent le Saint- Sépulcre, les grecs ayant la grosse part, mais les latins et les arméniens pouvant, comme eux, circuler dans toutes les galeries, visiter toutes les chapelles, et pénétrer dans le célèbre tombeau du Sauveur. Les protestants évangéliques n'ont rien de tout cela. Et cependant, ils se sentent chez eux à Jérusalem, aussi bien que les autres églises, et peut-être plus à certains égards ; ce n'est point à une protection extérieure, c'est à euxmêmes qu'ils le doivent. Je ne parle pas des souvenirs seulement, ni du culte en esprit,£ii du droit, mais du simple fait matériel.
Quand on entre dans Jérusalem par la porte de Jaffa, la première chose que l'on voit sur la gauche, c'est, nous l'avons déjà dit, la Maison Spittler et Comp. de Baie. Gomme impression, «omme effet moral, c'est beaucoup plus qu'on ne se l'imagine ; la langue, les compatriotes, la communauté de foi sont à l'entrée de la ville et semblent nous souhaiter la bienvenue.
Presque en face nous avons la demeure de l'évêque Gobât. Pour un grand nombre de personnes cet homme vénérable est la vivante incarnation "du relèvement de Jérusalem, et depuis plus de vingt ans c'est lui qui représente, dans le pays de l'Evangile, l'œuvre missionnaire, l'alliance évangélique, la philanthropie et la vie religieuse. J'étais invité à descendre chez lui quand je viendrais à Jérusalem ; et je jouis durant quelques semaines de
sa cordiale hospitalité, ce qui me permit de voir de près le mouvement religieux en Orient.
Le soir nous nous réunissions au petit salon, et alors le pasteur, oubliant son épiscopat et ses soixante-douze ans, nous racontait des histoires du vieux temps, ses premières impressions religieuses, sa conversion et sa mission en Abyssinie; il nous parlait de son élève Théodoros ; il nous donnait des détails sur les vingt et quelques écoles qui relèvent de lui.
Jamais nous n'oublierons ces charmantes et paisibles soirées, où seuls, au nombre de quatre ou cinq seulement, avec le narguileh au milieu de nous, oubliant le monde extérieur, nous Técoutions narrer les souvenirs de sa jeunesse, avec une dépréoccupation de lui-même bien rare chez ceux qui font leur propre biographie. Et quand nous le mettions sur le terrain de la carrière publique, il s'arrêtait avec complaisance sur des récits missionnaires, il nous transportait à Gondar, il nous faisait admirer les dispensations et la fidélité de Dieu dans diverses circonstances où, humainement parlant, il n'y avait plus rien à espérer. C'était le beau temps de sa vie, comme pour tout homme le beau temps c'est celui où il est jeune. Quant à son épiscopat, il en parlait avec reconnaissance, avec sérieux, avec le sentiment de la responsabilité que le Chevalier de Bunsen et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV lui avaient imposée en l'appelant à ces fonctions ; mais aussi comme d'une retraite que Dieu lui avait assurée pour ses vieux jours.
Et cependant ce diocèse est loin d'être une sinécure. Avec un nombre peu considérable de ressortissants, il comprend l' Abyssinie, la Nubie, l'Egypte, l'Arabie, la Syrie, et les contrées au delà de Palmyre et de Bagdad ; partout il y a quelque chose à faire, peu sans doute, mais assez pour nécessiter des soins et une correspondance étendue. Il y a souvent, parmi les arméniens surtout, des moments de réveil qui aboutissent à des conversions à l'Evangile; la ville de Diarbekir en est un des exemples les plus frappants, et l'humble archevêque Mugherditch a droit aux prières des chrétiens dans l'œuvre de réformation qu'il a entreprise et qu'il poursuit avec une grande fidélité.
J'ai parlé tout-à-1'heure des écoles ; c'est june œuvre des plus
importantes. Voici quelques nonîs et 'quelques chiffres qui me restent. L'école de Ramleh ( Dan ), compte 55 garçons et 32 filles ; celle de Lydde, à une lieue de là, 25 garçons ; celle de Bethléhem 45 garçons ; à Bethjala 26 garçons, à Naplouse 33 garçons et 18 filles (deux écoles distinctes) ; à Sait (Ramoth-Galaad) 30 garçons et quelques filles ; près de Samarie, à Nasr-et-Djebell, 20 garçons, etc. En tout plus de 300 garçons, sans parler des orphelins et des écoles de Jérusalem. Gomme on le voit, c'est toute une mission, qui depuis dix-huit ans est soutenue en Angleterre par un comité spécial (Bîshop Gobat's Fund) à la tête duquel sont placés l'archevêque de Gantorbéry et lord Shaftesbury.
En sortant de la maison épiscopale, à gauche, on a l'église de Christ et le dépôt de livres de la société biblique; à droite le grand hôtel (ci-devant) de la Méditerranée, tenu par M. Hornstein, Juif converti. Tournant à droite, la direction des postes françaises, tenue par M. Bergheim, qui est aussi un Juif converti. A gauche, une petite rue étroite et longue, dont l'un des côtés, donnant sur l'étang d'Ezéchias, est presque entièrement occupé par des négociants chrétiens , banquiers , libraires, photographes, marchands de curiosités, la plupart des juifs convertis. C'est aussi dans cette rue que se trouve la chapelle arabe du D r Sandreski. Les protestants se visitent entre eux, et resserrent ainsi les liens de l'affection fraternelle. La maison des orphelins syriens, à cause de sa cour et de son vaste jardin, est volontiers un lieu de réunion pour l'après-midi ou pour la soirée, d'autant plus que M. et M me Palmer s'entendent parfaitement à en faire les honneurs. Quand le temps n'est pas trop chaud, de petites promenades s'organisent ; on descend la montagne de Sion, on longe la vallée de Hinnom; on s'avance sur la jolie route de Bethléhem, et l'on revient par « les eaux de Siloé qui coulent doucement. » Le chemin qu'on longe pour revenir est semé de petites pierres carrées, débris d'anciennes mosaïques qui ornaient peut-être le palais du roi David, et Ton ne peut s'empêcher de penser à cette } gloire éclipsée qui ne subsiste plus aujourd'hui que dans les souvenirs.
•Je mentionnerai encore, avant de quitter la Palestine, quelques œuvres qui s'y poursuivent avec plus ou moins de succès,
les unes sous la direction de M'. Gobât, les autres complètement indépendantes de lui. A Bethléhem, l'orphelinat syrien et l'école ; tout se fait en arabe ; le pasteur Muller est aimé et respecté ; l'œuvre dépend de Krishona ; M. Gobât s'y rend à des époques régulières. A Jaffa, il y a la petite congrégation du pasteur Gruhler, une succursale de la maison Spittler, un dépôt de Bibles et de Nouyeaux-Testaments, deux écoles très-bien tenues par des dames anglaises, et la grande Colonie américaine.
On désigne sous ce nom, parfaitement impropre d'ailleurs, une réunion de fermes, ateliers, charmantes maisons d'habitation, hôtels et jardins, qui, après avoir été construits par des américains, ont été rachetés il y a quelques années par des Wurtembergeois en assez grand nombre, connus sous le nom d'Amis de Jérusalem. C'est une secte respectable à beaucoup d'égards: elle a pour chef le pasteur Chr. Hoffmann, et se fondant sur « l'Evangile éternel » (lequel?) elle attend à Jaffa le retour du Seigneur. Tous travaillent activement; ils sont unis entre eux, ils pratiquent une sorte de communauté des biens ; autant qu'il est possible, ils vivent en paix avec les chrétiens évangéliques, et quoi que l'on puisse penser du but qu'ils se proposent et des espérances qu'ils nourrissent, il est sûr qu'ils exercent dans le pays une bonne influence par l'exemple de leur vie, par l'agriculture et par les différentes industries qu'ils ont importées d'Europe. Leur hôtel, et les villas qu'ils louent aux voyageurs, rendront le séjour de Jaffa toujours plus facile et plus agréable, de sorte que la ville même en profitera, et deviendra une première station sur le chemin de Jérusalem. Ces campagnes, riches de cactus, de citronniers, d'orangers et d'autres arbres fruitiers, sont au bord de la mer, au nord de Jaffa, à l'entrée de la plaine de Saron.
Les mêmes amis ont fondé à Haïfa-Syrien, au pied du Garmel, un établissement industriel et agricole, dans lequel on enseigne * l'architecture, la charpenterie, la menuiserie, la serrurerie et le métier de forgeron, ainsi que le français, l'allemand, le latin, l'arabe, l'histoire, etc. Tout l'enseignement a pour point de départ l'Ecriture sainte. Le directeur est M. Hardegg; il a au moins sept sous-maîtres pour les différentes branches d'études. L'établissement n'a été ouvert que le 1 er novembre 1870.
En Egypte, c'est une œuvre de protestants disséminés qu'il s'agit de faire et d'y consolider. Les Allemands, les Anglais, les Américains y travaillent; ils ont des églises et des écoles; les protestants de langue française n'ont rien encore, et cependant ils sont plus de trois cents, dispersés sur les bords du canal et du Nil, dans le quadrilatère formé par les villes d'Alexandrie, Le Caire, Suez et Port-Saïd. Il y aurait là quelque chose à faire pour nous. En attendant, les écoles anglaises du Caire, surtout celles de M lle Whateley, prennent un développement considérable et sont très-bien vues du khédive. L'œuvre allemande d'Alexandrie se consolide, soit comme église, par les soins de M. le pasteur Lûtke, sous le patronage du consistoire supérieur de Berlin ; soit comme école et mission, sous la direction de M.Bauder de IaKrishona. Cette école (il y en a d'autres) compte 90 élèves, 66 garçons et 24 filles ; plus de la moitié des garçons sont juifs, un quart protestants, l'autre quart grecs ou latins. Ils sont répartis en quatre classes dans quatre salles différentes avec autant de maîtres. « Quant à l'enseignement religieux, dit M. Bauder, je m'en tiens surtout aux récits bibliques. Nous ne nous servons du catéchisme que pour les enfants protestants, les parents juifs ayant contre le catéchisme des préventions qu'ils n'ont pas contre le Nouveau Testament. Tout ce qui m'importe, c'est que je puisse leur parler du Sauveur et leur raconter comment il a vécu et comment il est mort pour nous. »
L'impression générale qui m'est restée de ce voyage, pendant lequel, à côté des souvenirs bibliques, j'étais préoccupé surtout de l'évangélisation possible de l'Orient, c'est qu'il n'y a pour ainsi dire rien encore de fait, mais qu'il y a presque partout des portes larges ouvertes, possibilité d'agir, et par conséquent devoir.
Ce n'est pas seulement le fanatisme musulman, ce n'est pas non plus l'immobilisme traditionnel des Orientaux, qui paralyse l'action que l'on pourrait exercer sur ces peuples ; c'est encore et surtout le fond de vérité qui se trouve dans leurs croyances, c'est la piété sérieuse et grave d'un grand nombre, c'est le contraste frappant qui existe, et qu'ils remarquent certainement eux-mêmes, entre la vie légère et dissipée, frivole et matérielle des soi-disant chrétiens qui peuplent leurs ports de mer, et la
fidélité religieuse avec laquelle ils s'appliquent eux-mêmes à remplir leurs devoirs envers Dieu et envers le prochain. Ils sont consciencieusement persuadés qu'ils valent mieux que nous, et qu'ils sont plus réellement pieux que ces marins grecs, ces marchands franchi, ces agents consulaires européens, avec lesquels ils sont tous les jours en rapports, et qui sont loin de représenter le christianisme d'une manière toujours bien édifiante. Raison de plus pour envoyer en Orient des hommes fidèles qui sachent faire aimer l'Evangile et qui exercent à l'occasion une bonne influence sur les malheureux chrétiens qui le déconsidèrent.
Toutefois, quoi qu'on fasse, il ne faut pas se payer d'illusions, et l'on ne saurait espérer à vues humaines, d'obtenir jamais des résultats bien considérables par l'évangélisation des musulmans. Le climat, la religion, la politique, le fatalisme, la paresse, les préjugés, les habitudes gouvernementales, tout concourt à fixer, à figer le disciple de Mahomet dans les idées dans lesquelles il a été élevé ; et si l'on peut, cela arrive quelquefois, l'amener à parler de Jésus- Christ avec respect, et comme d'un grand prophète, il n'est guère possible d'aller plus loin, ni surtout de lui faire comprendre et accepter la doctrine de la rédemption.
Là, plus que partout ailleurs peut-être, l'homme reste ce qu'il a été enfant, et c'est sur l'enfance qu'il faut agir. Sous ce rapport, les écoles sont l'avenir de l'Orient; par elles, une nouvelle génération s'élève, un nouvel esprit public se forme. Beyrout, Damas, Nazareth, Jérusalem, l'Egypte, sont des centres importants par l'action qu'exercent à la longue les écoles évangéliques des missionnaires, les orphelinats et toutes les institutions charitables qui ont surgi depuis quelques années au milieu de ces populations. Si l'Angleterre et la Prusse interviennent par leurs pasteurs et leurs consuls, les chrétiens de tout pays interviennent et doivent intervenir toujours plus par leurs instituteurs, leurs évangélistes et les diaconesses ; deux ou trois mille enfants syriens ou arabes élevés dans nos établissements feront plus qu'un nombre quadruple de soldats pour la régénération de ces contrées. Je crois que si les peuples chrétiens n'avaient pas compromis leur position par leur politique, le croissant ne
tarderait pas à s'incliner devant la croix. Mais il n'est jamais trop tard pour faire le bien ; nos églises qui travaillent en tant de lieux, doivent se rappeler qu'il y a là aussi pour elles une œuvre intéressante à accomplir, un témoignage à rendre, et des âmes à sauver. C'est aux chrétiens qu'il appartient peut-être de résoudre la question d'Orient.
Les lignes qui précèdent ont été écrites il y a quatre années ; une partie des renseignements qu'elles renferment ont déjà paru dans le Chrétien Evangélique du canton de Vaud (février, avril et juin 1870). Dès lors sans doute divers changements ont eu lieu, soit en bien, soit en mal, mais on peut dire d'une manière générale que les différentes œuvres dont il a été parlé sont plutôt en voie de progrès, notamment en ce qui concerne le nombre des écoles et des orphelinats, le chiffre des élèves et les résultats obtenus. Toutefois nous croyons devoir insister une fois de plus sur une observation que nous avons déjà faite, c'est que si l'œuvre ecclésiastique, l'œuvre d'évangélisation proprement dite, reste un devoir que les chrétiens ont à remplir vis-à-vis de leurs coreligionnaires d'Orient; si la mission, si la fondation d'églises, si des pasteurs, des évangélistes, des missionnaires doivent être envoyés en Syrie pour y faire une œuvre de conservation, l'expérience prouve qu'il n'y a presque rien à faire sous ce rapport auprès des populations musulmanes. Elles resteront pour ainsi dire inaccessibles à tout ce qui sera controverse, discussion ou évangélisation. Les écoles mêmes sont paralysées dans leur action par le profond mépris que les parents ne cessent de témoigner pour les instituteurs chrétiens ; et quand après avoir été placé pendant quelques heures sous l'influence d'un bon maître, l'enfant rentre le soir à la maison, les impressions qu'il peut avoir reçues dans la journée, sont réduites à rien par un sarcasme ou par une maxime à l'adresse des « chiens de chrétiens » qu'il a fréquentés. Ce qu'il faudrait, ce seraient des maîtres indigènes. Ce qu'il faut surtout, ce sont des établissements de charité, des hôpitaux, des asiles. Les musulmans sont en général durs, parce qu'ils sont fatalistes : « Ce qui
arrive devait arriver; » ils ne s'occupent guères de lutter contre la Providence en essayant de guérir ceux que Dieu a frappés. Mais en voyant que Ton prend soin de leurs enfants, de leurs malades, de leurs pauvres, de leurs aveugles, de leurs lépreux, de leurs fiévreux, ils comprennent que l'idée chrétienne de Dieu est plus juste que la leur et ils se réconcilient avec une religion qui leur fait du bien. On peut raisonner contre un syllogisme, on ne raisonne pas contre la charité.
Le départ. — Le service postal. — Koulouniéh; Kostoul; Latroûn. — Abu-Gosh et Moddin. — Ramleh ; les lépreux. — Lydde. — La plaine de Saron. — La foire à Jaffa. — Les embarras de la solitude. — Le Scamandre. — Visite au bureau des postes. — Dernière visite au couvent. — Embarquement.
Enfin le jour est venu de quitter Jérusalem. De grand matin nous sommes groupés dans la petite ruelle qui sépare le couvent latin de l'hôtel de la Méditerranée, non loin de la résidence du pacha; c'est là qu'Habib nous a donné rendez-vous. Quatre ou cinq membres de la caravane nous ont quittés, les uns pour prendre les devants et visiter le Garmel, d'autres pour retourner dans le nord. Notre cavalerie a été remontée ; nous avons de meilleurs chevaux et de meilleures selles. M. Hébert a un magnifique isabelle; moi un étalon blanc, qui mériterait un plus habile cavalier. C'est une bête irréprochable, jeune encore, de belle taille, et qui n'a pour moi qu'un défaut, celui de n'être pas habitué à la marche des caravanes ; il ne sait pas emboîter le pas; dans le sentiment de sa force, il veut courir, trotter, galoper; il ne comprend pas la règle absurde qui le force à marcher à la suite; à chaque instant il quitte sa place et part en avant; Habib me rappelle à l'ordre; je me fatigue le bras à tenir les rênes du coursier indocile, qui se venge, par des hennissements répétés, de l'humiliation qu'on lui inflige. Je le flatte de la main, je cherche à lui faire comprendre que dans ce monde il n'est pas toujours sage de vouloir faire mieux que les autres, et qu'un bon petit pas bien ordinaire est de beaucoup préférable aux allures présomptueuses qu'affecte parfois un cheval supé-
rieur. Mon Bucéphale a cependant des qualités qui lui font pardonner ses impatiences; quand je marche il se tient modestement derrière moi; il me connaît déjà; il n'a plus alors ridée de courir; que je monte à pied le coteau, ou que je le descende en courant, que je m'arrête ou que je franchisse l'ornière pour entrer dans le taillis, il me reste fidèle, et marche, court, ou s'arrête avec moi; les autres peuvent prendre le trot, cette belle occasion ne le tentera pas, il restera près de son maître. Une seule fois je m'aperçus qu'il avait cessé de me suivre ; il était à cinquante pas en arrière, secouant sa blanche crinière, mais ne bougeant pas plus qu'un terme; je l'appelai en vain; l'une de ses jambes s'était prise dans les rênes que j'avais attachées trop négligemment à la selle et qui avaient glissé ; il attendait du secours avant de se remettre en route, et ne voulait pas se commettre en public avec un harnachement en désordre.
Le cheval isabelle de mon compagnon avait la même taille et les mêmes qualités. C'étaient des chevaux de race, mais de quelle race? nous l'ignorons; en tout cas, ni arabes, ni syriens.
Une fois tout le monde prêt, les bagages vérifiés et chargés, nous dîmes adieu aux amis qui étaient venus nous accompagner, et nous sortîmes par la porte, de Damas, ayant à notre gauche les murailles de la ville, à droite, un peu en arrière, la grotte de Jérémie. Bientôt nous laissâmes derrière nous la cité sainte et ses trois vieilles tours; nous dépassâmes le couvent russe, l'étang de Guihon, la léproserie, Thalitha Koumi, la maison d'habitation des MM. Spittler, l'orphelinat de M. Scherr, derrière lequel nous avions visité les tombeaux des Juges. Nous nous retournions presque à chaque pas pour avoir le plus longtemps possible la vue de Jérusalem, puis au haut de la côte, après dix minutes de marche, un pli de terrain nous déroba complètement d'abord les murs, puis les tours, les coupoles, les minarets, et enfin la montagne même des Oliviers.
On compte environ douze lieues de Jérusalem à Jaffa, l'affaire de huit ou neuf heures pour. un bon cheval; le prince royal de Prusse a fait la course en quatre heures avec sa suite. Mais dans quelque sens que l'on marche, soit à la descente, soit à la montée, on s'arrête presque toujours à Ramleh; c'est l'étape naturelle, le seul endroit où l'on puisse convenablement passer
DE JÉRUSALEM À JAFFÂ. 335
la nuit. La route est bonne, au moins pour le pays, et par moment elle s'élève presque à la hauteur de nos chemins vicinaux ; entre Jaffa et Ramleh elle est même un peu plus large, et mieux entretenue. Il y a quelques années, vers 1867, quand elle fut construite, on avait eu l'ambition d'y établir un service de diligences, faisant la course deux fois par semaine, mais comme il s'y brisait en moyenne une roue à chaque voyage, on dut y renoncer, et le service de la poste se fait aujourd'hui par un messager à cheval, qui perçoit un piastre pour chaque lettre et chaque colis transporté, piastre payable au départ par l'expéditeur, ou à l'arrivée par le destinataire, en sus de l'affranchissement qui est de rigueur pour tous les pays de l'Europe.
L'affranchissement se fait au moyen des timbres du pays auquel appartientle vaisseauque l'on en charge, timbres français si la lettre pour la France ou pour l'Angleterre est remise aux Messageries impériales, timbres autrichiens si cette même lettre doit passer par le Lloyd, timbres d'Italie si elle prend la route de Brindisi.
Pendant près de cinq heures on chevauche dans les montagnes de Juda. montant et descendant tour à tour, mais descendant plus qu'on ne monte, passant d'une vallée à l'autre, tantôt au milieu de petites forêts rabougries dont aucune ne présente un arbre de haute futaie, tantôt au milieu de rochers dénudés. Parfois au fond des vallées on trouve un petit village, presque toujours sale et chétif, mais entouré de vignes, de vergers et de riantes plantations d'orangers. Les sources n'abondent pas, si ce n'est à l'époque des pluies. On éprouve une curieuse impression à constater les couches historiques superposées dans le même endroit; d'abord une population musulmane, moitié turque, moitié arabe; puis de vieilles ruines chrétiennes qui transportent le voyageur à l'époque des croisades et même audelà; enfin, des noms propres qui sont les noms actuels des localités, mais qui, sous leur forme corrompue, rappellent l'époque de la domination romaine; ainsi le village de Koloniéh ou Koulouniéh, n'est qu'une ancienne colonie d'Adrien; Kostoul, à huit kilomètres de Jérusalem, est probablement l'ancien castellum que Vespasien fit élever sur une hauteur pour y loger
une garnison, et enfin Latroûn porte sans sourciller un nom latin qui est une injure.
Chemin faisant Ton nous montre à titre de curiosité les restes plus ou moins authentiques d'Emmaûs, le Kostoul dont on vient de parler, avec les ruines d'une église de saint Cléophas. Dans la vallée des Térébinthes, nous passons sur un pont de pierre un frais ruisseau dans le lit duquel la tradition veut que David ait choisi ses armes contre Goliath. Dans le lointain, sur notre droite, nous laissons la montagne de Samuel, puis Gabaon, puis les hauteurs qui dominent les deux Beth-Horon, et la vallée d'Ajalon, qui rappelle la victoire de Josué et la prolongation miraculeuse du jour (Jos. 10, 12). Nous traversons le riche et fertile village d'Abu-Gosh, célèbre au commencement de ce siècle par les déprédations de son chef, un brigand, tranchons le mot, qui prélevait un impôt de passage sur les voyageurs, en d'aiftres termes, qui les dévalisait. Ce fut une sorte de dynastie, avec laquelle vers 1830 Ibrahim-Pacha fut obligé de traiter. Un de ses membres servit d'escorte à Chateaubriand; un autre, plus civilisé, reçut la visite du grand-duc Constantin. Ce village est l'ancien Kirjath-Jéharim , célèbre par le séjour qu'y fit l'arche de l'alliance chez Abinadab, pendant une vingtaine d'années (Jos. 15, 9. 1 Samuel 7, 26). Il s'appelle aujourd'hui Kariel-el-Enab, village des raisins, nom plus paisible que celui du redoutable maraudeur qui lui avait fait une si mauvaise réputation. Près d'une fontaine à gauche de la route, on trouve encore, assez bien conservée, mais transformée en écurie, une belle église gothique à trois nefs, de l'époque des croisades, qui porte le nom de Jérémie.
Nous ne sommes pas encore au bout des voleurs. Voici en effet la jolie vallée de Wady-Ali, avec des sources et des palmiers ; la population actuelle paraît laborieuse, mais on dit que ses ancêtres étaient de vrais pillards. Plus loin encore Latroûn, le bourg des voleurs, qui, pour conjurer le mauvais effet de ce nom peu sympathique, prétend rattacher son étymologie à l'histoire dû bon larron. Chacun se console comme il peut. Sur une hauteur, à droite, l'ancienne Moddin, la patrie, le champ de bataille et le tombeau de l'héroïque famille des Maccabées; c'est du moins l'opinion de Robinson, mais elle concorde si bien
avec les différentes données de l'histoire et de la tradition, qu'elle équivaut à une certitude. On ne peut s'empêcher de ressentir une vive et sympathique admiration pour cette poignée de héros croyants, qui organisèrent et inspirèrent la levée en masse de leur petit peuple contre le fou couronné qui rêvait leur anéantissement ou leur apostasie. Les descendants des huguenots sont faits pour comprendre la grandeur des Maccabées ; il n'est pas jusqu'à l'emportement du vieux Mattathias que le cœur ne justifie d'instinct, alors même que la raison s'appliquerait à le condamner. Pascal l'a dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas, » et c'est peut-être une des grandeurs de l'humanité, qu'elle sache parfois s'élever audessus des règles que la raison lui trace pour les circonstances ordinaires de la vie.
Voilà cinq heures que nous sommes en route. Au bord du chemin poudreux nous voyons enfin poindre l'hôtel fixé pour la station du déjeûner; l'hôtel, c'est-à-dire quatre pieux fichés en terre, et plus ou moins reliés par des branches sèches qui ne gênent en rien la circulation, car on peut entrer et sortir des quatre côtés. Ce n'est pas même une cabane. Au milieu, par terre, brûle un petit feu de charbon que l'on fait flamber parfois en y jetant une poignée de bois sec pris aux buissons du voisinage. Deux ou trois indigènes, dont une vieille femme, nous en font les honneurs.|Noûs nous asseyons, dehors, bien entendu, à l'ombre de quelques noyers, et sur un frais gazon qui dispense d'étendre les tapis. C'est notre dernier déjeuner en plein air. Nous avons encore du poulet, du thon mariné, des œufs cuits durs, du pain, du vin, d'excellentes oranges, des dattes, des figues; puis on nous apporte du restaurant le café, la seule chose, ou à peu près, qu'on y débite, café savoureux, oriental, avec le narguileh qui l'accompagne invariablement. Prix, une piastre, c'est-à-dire 20 à 25 centimes.
De là à Ramleh la course n'offre rien d'intéressant ; la plaine succède à la montagne ; nous laissons à gauche l'Emmaûs des Maccabées, qui n'a rien de commun avec celui de l'Evangile; la campagne est fertile, grâce à quelques ruisseaux, mais les rares villages que l'on rencontre portent l'empreinte de la misère turque; c'est toujours la même chose;
personne n'ose posséder, ou, s'il possède, il n'ose pas le laisser voir.
Trois ou quatre kilomètres avant d'arriver, on distingue les principales tours de Ramleh, et comme le chemin est facile, sûr, sans chance d'épisodes, Habib me permet d'aller en avant, et me voilà bientôt tout seul dans les faubourgs de cette petite ville, où je me trouve encore plus seul que je ne l'aurais supposé. Mon cheval ne sait pas où est notre gîte ; il ne connaît pas le chemin ; moi non plus, et nous nous arrêtons entre le cimetière et la promenade, plantée de mûriers et de cactus. Trois, quatre personnes m'abordent, puis dix, quinze, vingt, tendant vers moi des mains suppliantes, et réclamant à grands cris des bakchich. Miséricorde, ces gaillards n'ont point ou presque point de doigts; à l'un il manque un pied; à un autre le nezl Les physionomies ne valent pas mieux que les figures; je ne m'appesantis pas sur ce hideux spectacle, je me rappelle vaguement ce que j'ai lu de la justice orientale qui coupe les doigts, les poignets ou les pieds des voleurs, et après avoir donné ce que j'avais de piastres et de demi-piastres en menue monnaie, je prononce le sacramentel Ma fischf (laissez-moi tranquille), je distribue quelques coups de baguette à ceux dont les moignons peu scrupuleux retiennent les rênes de mon cheval, et je tourne bride pour rejoindre la caravane.
Hélas! ces pauvres drôles dont l'assaut m'avait causé une peur mêlée de dégoût, c'étaient les lépreux de Ramleh, cette colonie dont j'avais tant entendu parler et que j'avais pour le moment complètement oubliée. Qui sait si je n'ai pas donné une piastre à son grand sheik, ou peut-être un coup de houssine? Il paraît en tous cas que la règle qui les isole des autres humains n'est pas aussi rigoureusement observée que le disent quelquefois les voyageurs, car lorsque la caravane fit son entrée, ils revinrent à la charge, mais cette fois sans succès ; Habib leur donna des explications destinées à remplacer le bakchich, et parmi les raisons qu'il développa, très-sobrement d'ailleurs, je suppose que la principale fut que la colonie était assez riche pour ne pas avoir besoin d'aumônes. Ils ne tardèrent pas à disparaître.,
Un peu plus de trois mille cinq cents habitants, dont les
quatre cinquièmes sont musulmans; quelques savonneries, l'industrie et le commerce du coton, plusieurs couvents, de belles ruines, de jolis abords, voilà Ramleh, la ville des sables. On a voulu en faire tour-à-tour la Ramathajim-Tsophim de Samuel, et l'Arimathée de Josèphe et de Nicodème (Eusèbe et Jérôme), mais il ressort des travaux d'Abul-Feda que Ramleh ne date que du huitième siècle. Gomme étape entre Jaffa et Jérusalem, elle ne tarda pas à prendre une grande importance, et les croisés la disputèrent aux musulmans avec des alternatives diverses de succès et de revers. Richard Cœur de Lion en fit son quartier général, mais depuis 1266 elle rentra définitivement sous le joug des califes, qui la laissèrent dépérir.
Nous logeons au couvent latin, bâti en 1393, sur remplacement même où la tradition prétend que s'élevait la maison de Nicodème ; or, l'Arimathée de l'Evangile, en dépit de la légende, n'a rien à faire avec Ramleh, mais il convient plutôt de la chercher à Beth-Rimah. On nous montre dans le voisinage les six vasques ou réservoirs de Ste-Hélène, qui datent des croisés; des ruines souterraines considérables, éclairées par en haut, que l'on dit être les restes d'un couvent des Templiers, et qui pourraient n'être que les ruines d'un khan ; enfin une tour de 18 mètres de hauteur, appelée des Quarante martyrs, mais qui est incontestablement de construction arabe; nous y sommes montés par 113 marches, et de sa plateforme, en fort mauvais état, nous avons pu admirer la plaine de Saron qui s'étend d'une part jusqu'à la Méditerranée, de l'autre jusqu'aux sables du pays des Philistins, et derrière nous jusqu'aux montagnes de la Judée. Nous pouvons suivre de l'œil la route qui demain doit nous conduire à JafFa. En redescendant nous regardons encore la mosquée Blanche d'El-Abiad, ancienne église qui date du 12 e siècle, et dont l'Islam s'est emparé.
La soirée ne passe pas vite au couvent ; nous nous promenons dans ses longs corridors et dans son petit jardin ; ce qu'il y a de plus authentique dans les souvenirs qu'on nous raconte, c'est que l'établissement a servi de bivouac à l'armée française, que l'église a été changée en hôpital, et qu'après le départ de Napoléon, les religieux furent assassinés par les musulmans qui les rendirent responsables de crimes militaires auxquels ils avaient
été complètement étrangers. On montre encore la chambre où Napoléon a couché ; tout y est simple, propre et soigné comme une relique ; personne, m'a-t-on dit, n'a couché dans ce petit lit blanc depuis que le général s'y est reposé; j'ai lieu de croire que cela aussi est une légende.
Après le souper, simple, frugal, mais abondant (c'est vendredi, mais on ne nous astreint pas au maigre), nous nous hâtons de regagner nos cellules et nos petits lits ; il est tard, nous sommes fatigués, il n'y a plus rien à voir, et demain nous devrons nous mettre en route de bonne heure.
J'ai oublié de dire que notre halte du déjeûner marquait à peu près l'ancienne limite des tribus de Dan et de Juda. La tribu de Siméon est encore passablement plus au sud ; c'est là que nous trouverions Asdod et Gaza, Gath et Kadès-Barné, mais aucun de ces endroits ne rappelle assez de souvenirs pour nous décider à prolonger notre voyage ! Nous n'irons pas même visiter Lydde, qui n'est qu'à trois quarts de lieue de Ramleh, que nous distinguons parfaitement au milieu de ses vergers, de ses cactus et de ses oliviers, et où nous aurions été heureux de retrouver quelques restes des temps apostoliques, de Pierre et du paralytique Enée ( Act. 9) ; mais on ne nous y aurait montré que des reliques de St-Georges et les murailles ruinées de son église. Gé n'est plus aujourd'hui qu'un misérable village, quoique le frère Liévin, qui a l'habitude d'être très-exact, lui donne près de 6000 habitants. Il compte dans le nombre 5 protestants, comme il en compte deux à Ramleh ; nous avons avec lui le privilège des petits chiffres. J'ai appris, mais seulement après notre départ, qu'il y a dans ces deux villes, de Lydde et de Ramleh, des écoles évangéliques, et une mission très-prospère, dirigée par M. Gobât.
Le lendemain, samedi, de bonne heure et par un magnifique soleil d'Orient qui empourprait toute là campagne, nous nous mîmes en route pour Jaffa. La caravane était toute dépareillée : M. et Madame Pierotti étaient partis en avant, avec quelquesuns de nos moukres, pour visiter les consulats et préparer l'embarquement. J'étais attendu à Port-Saïd pour le lendemain, dimanche. Heureusement que le temps était beau, et la brise modérée. Quand on approche de ce malheureux port de Jafïa,
on en est toujours à se demander si l'on pourra partir; trop souvent il arrive que les paquebots, après avoir essayé vainement d'approcher, de la côte pour remettre leurs dépêches et embarquer leurs passagers, sont obligés de prendre le large et de continuer leur route. Les passagers doivent alors rester neuf jours à Jaffa pour attendre la poste suivante, et Ton peut juger combien ces neuf jours promettent de récréations et de plaisirs. Nous échappâmes à cette mal-chance, plus fréquente d'ailleurs en hiver qu'au printemps.
La route étant parfaitement sûre, Habib me permit de me laisser aller à toute la lougue de mon cheval; j'en profitai avec discrétion, mais enfin je pris les devants, et bientôt je me trouvai seul dans cette riche et belle plaine de Saron, si vantée par Salomon pour la magnificence de ses fleurs (Cantiq. 2, 1), et dont le prophète Esaïe (33, 1) annonce la future désolation; «elle deviendra comme une lande. » Cette plaine, presque unique eà son genre, comprend tout le littoral de la Palestine, depuis le Carmel jusqu'à Gaza, sur une longueur de quatre-vingt à cent kilomètres, et sur une largeur qui varie, en s'élargissant vers le .sud, entre trois et trente kilomètres. Elle se partage en quatre plateaux distincts, séparés par des arrêtes de rochers nus et arides. Des cours d'eau, plus ou moins abondants suivant la saison, lui donnent une fertilité extraordinaire, mais de ces quatre plateaux c'est celui que nous traversons qui est incontestablement le plus beau ; c'est la véritable plaine de Saron, celle des champs cultivés et des riches moissons ; celle des vergers plantureux et des jardins fermés de cactus, où croissent les orangers, les citronniers, les oliviers, les sycomores, les rosiers et les grenadiers; celle des vertes prairies où s'épanouissent à l'état naturel et sans culture, les roses, les iris, les narcisses, des anémones de toutes couleurs, des lys, des tulipes, des giroflées, dss immortelles et mille fleurs diverses, blanches, bleues, rouge-feu, violettes, jaunes d'or, ou cramoisi, encadrées de haies vives, ou bordées de vignes, de figuiers, de maïs et de concombres. Je n'affirmerai pas que nous ayons vu Saron sous son plus beau jour; ce n'était peut-être pas la saison, et parfois il pouvait paraître que la lande d'Esaïe l'emportât sur la gracieuse description du fils de David. Cependant, à défaut
des couleurs voyantes, la campagne réjouissait la vue par sa culture, et les cactus commençaient à présenter au regard autre chose que leurs immenses bras et leurs larges palettes hérissées d'épines; leurs fleurs se montraient jaunes ou rouges, éclatantes et pleines de promesses. Il y avait plaisir à trotter ou à galoper sur cette route passable, au milieu de ces petites forêts, souvenirs de Colbert, ou de ces champs immenses qui rappelaient les exploits de Samson le danite, ses luttes acharnées contre les Philistins, sa chute, son relèvement et sa mort. On ne nous montre nulle part une relique; l'esprit est abandonné à lui-même, et il se sent plus fort pour reconstruire Thistoire du passé: là bas, à gauche, l'eunuque de la reine Candace, baptisé par Philippe ; à droite, à Césarée, l'histoire du centenier Corneille, et St-Paul prisonnier, comparaissant devant Félix et Drusille, devant Pestus, devant Agrippa et Bérénice.
D'ailleurs aucune localité importante sur ce trajet de quatre lieues : une quinzaine de tours de garde, ou postes militaires, dont un seul, je crois, est occupé par une garnison de deux bachibouzouks ; Sarfend, ancien évêché, dont une tradition impossible veut faire l'ancienne Gath, la patrie de Goliath et la résidence du roi Akis ; Beit-Dedjan, la maison ou le temple de Dagon, ce dieu toujours si populaire chez les Philistins, malgré ses insuccès répétés. Est-ce l'endroit où mourut Samson? l'endroit où le dieu fut renversé devant l'arche? l'endroit où les Philistins suspendirent la tête de Satil? On peut l'affirmer ou le nier; des maisons en bousillage ne seront jamais des témoins séculaires. Voici sur la droite un superbe ouali, surmonté de neuf coupoles, qui s'élève sur le tombeau d'un derviche ou d'un iman célèbre, dont nous ne pouvons rien apprendre, sinon qu'il s'appelait Ali. Puis le pauvre petit village de Yasour, ancienne ville royale des Cananéens et ville lévitique, connu dans l'histoire d'Israël sous le nom de Guézer, mais si bien déchu qu'on n'ose pas affirmer son identité.
De là à Jaffa il y a encore une bonne heure de marche. C'est jour de foire et la route est pittoresquement peuplée de vendeurs et d'acheteurs, fellahs pour la plupart ; on porte les provisions au marché; grains, fruits et légumes ; on y conduit du menu bétail, beaucoup de brebis et de chèvres noires ; les cha-
meaux abondent chargés de gens et de denrées, mais plus je les regarde, moins je leur trouve un air spirituel. Je me sens d'ailleurs un peu dépaysé au milieu de ce monde ; s'il faut que j'emboîte le pas, j'aurais aussi bien fait de rester avec la caravane, et si je veux avancer, je risque d'enfreindre des règles d'étiquette orientale que je ne connais pas, et de me faire interpeller en turc ou en arabe par des gens qui croiront avoir à se plaindre. Cependant à force de précautions et de prudence, à force de saluer les hommes et de ne pas saluer les femmes, je réussis à gagner, sans encombre, la tête, de la colonne, et je finis par arriver au petit trot à la fontaine d'AJbou-Nabout. Une fois là je me sens chez moi ; je reconnais les cyprès et les sycomores, je retrouve les troncs renversés sur lesquels nous nous assîmes il y a sept semaines, je me rafraîchis à la source dans laquelle se désaltèrent deux maigres baudets conduits par une grande femme couverte d'un voile rouge fané, puis je remonte sur mon cheval, et au bout de quelques minutes je suis à Jaffa au beau milieu de la place du marché, tout encombrée de monde et de marchandises. Mais c'est ici que commencent les difficultés. Je ne sais où mettre le pied ; toutes les denrées sont par terre, et les gens sont accroupis à côté ; la place est littéralement pavée d'oranges, de citrons, de dattes, de bananes, de cannes à sucre, de grenades, de limons ; ici du blé, là de l'avoine ou du maïs; ailleurs de la volaille et des œufs ; les chameaux et les ânes sont couchés sur le sol, tranquilles et patients ; des étoffes de tous genres s'étalent pour tenter les amateurs ; il y a des soieries et des cotonnades, des foulards et des mouchoirs, des burnous de différentes couleurs, des ceintures de cuir, des tapis; de la bijouterie et de l'orfèvrerie de tous karats; on parle toutes les langues, on crie dans tous les tons. Le fumier abonde également. Il s'agit pour moi de traverser sans offenser personne, sans toucher à rien, sans attirer l'attention ; si j'ai le malheur de casser un œuf, je ne serai jamais capable de prouver au kadi que je l'ai fait sans le vouloir. Et dire que pour cela je dépends de mon cheval, de sa bouche, de son instinct et de ses quatre pieds. Au bout de cent pas j'avise un café grec, et le plus sûr me paraît de m'y arrêter pour attendre la caravane. Mais où mettre Pégase pendant ce temps? Un garçon vient à ma
rencontre et me demande en turc, puis en grec, puis en italien, puis en anglais, ce que je désire, café, limonade, orangeade.
— Tout ce que vous voudrez, mais où mettre mon cheval? — Laissez-le là. — Mais où rattacher? — Pourquoi l'attacher? Il ne s'en ira pas. — C'est vrai, mais on pourrait me le prendre.
— Soyez tranquille, on y veillera.
Bref, je monte au premier étage dont le principal charme est une galerie qui fait tout le tour de la maison; je me mets naturellement du côté de l'ombre, et de là je puis surveiller mon cheval et mon portemanteau, admirer l'étrange bigarrure du marché, et guetter tranquillement l'arrivée de la caravane. J'en étais donc là, buvant tranquillement mon orangeade, quand je fus surpris par la bienveillante figure d'un de nos moukres arabes, un de ceux qui le matin étaient partis avec M. PierottL Il se promenait dans le marché; flânai Wl? je l'ignore, je ne sais pas si les musulmans savent flâner; c'est un vice ou une vertu qui requiert un certain degré de civilisation. Quoi qu'il en soit, il se promenait, il avait reconnu mon cheval blanc, il avait couru du cheval au cavalier, et il venait pour se mettre à ma disposition. Bien qu'il n'y eût entre nous que fort peu de mots que nous pussions échanger, son arrivée me fit grand plaisir, car elle me tirait de mon isolement et pouvait au besoin me servir de protection. Il me donna quelques indications sur le personnel du marché, il me montra, sur son âne monté, le chef de la colonie dite américaine, M. Hofmann, que j'avais connu à une autre époque, mais que je ne vis que. de loin cette fois et à qui je n'eus pas le temps de faire visite. La caravane arriva, je la rejoignis, et bientôt nous descendîmes de cheval sur le triste et sale quai dont j'ai déjà parlé à l'occasion de notre premier passage.
C'était dix ou onze heures du matin. Le Scamandre qui devait nous emmener était en rade et ne devait partir qu'à cinq heures, mais comme la mer était légèrement houleuse et qu'il y avait du mouvement dans l'air, il n'eût pas été sage d'attendre le dernier moment pour s'embarquer. M. Pierotti fixa à midi l'heure du dîner; les Pères du couvent, qui nous avaient si bien reçu la première fois, nous offrirent au départ la même bienveillante hospitalité ; en sortant de table nous devions nous rendre direc-
tement au bateau. D'ici là, liberté complète pour chacun. J'allai visiter l'évangéliste dont M. Gobât m'avait donné l'adresse ; le dépôt biblique tenu dans un bazar près de la place du marché, ^nfin les écoles dirigées par une demoiselle anglaise, ou américaine.
Mais j'avais encore autre chose à cœur, Et je fis une expérience que je n'aurai probablement jamais, l'occasion de faire dans nos contrées. Le Menzaleh qui se croisait avec le Scamandre à Jaffa, apportait le courrier d'Europe, et selon toute apparence il devait y avoir là des lettres pour plusieurs d'entre nous ; mais «es lettres étaient toutes adressées à Jérusalem. Il s'agissait donc de les surprendre au passage, de les intercepter, de les détourner de leur destination. Gomment faire? Et l'administration, déjà surchargée d'ouvrage par la coïncidence des différents paquebots, consentira-t-elle à nous entendre seulement, à écouter nos explications ! a-t-elle le droit de nous délivrer nos lettres ailleurs qu'à l'endroit marqué par l'adresse ? Gomment justifier de notre identité? En tous cas il n'y avait pas de temps à perdre, et je me rendis avec mon passeport au bureau des postes. En entrant, je vis trois jeunes gens, fumant le chibouque ou la cigarette, étendus sur leurs divans, et lisant les journaux de France ; on était alors dans les préoccupations de l'assassinat d'Auteuil et dans les préparatifs du plébiscite du 12 mai. Je demandai si je pourrais parler au directeur.
— Pourquoi? me dit un de ces jeunes gens, sans changer d'attitude.
Je lui exposai brièvement la nature de ma demande que je croyais exorbitante, et pour laquelle il me semblait qu'il ne fallût rien moins que l'intervention directe de l'autorité supérieure.
— Cherchez là, me répondit-il simplement, et il me montra de la main, sur deux tables rondes, deux pyramides de lettres et de journaux à direction de Ramleh, Jérusalem et Bethléhem, sans parler de tout ce qui devait rester à Jaffa.
— Oh, asseyez-vous, ajouta-t-il au bout d'un moment, quand il vit que j'avais commencé mon triage ; vous en avez pour longtemps; et il continua de lire les détails du procès d'Auteuil, qui paraissaient l'intéresser vivement.
Je trouvai ci et là quelques lettres pour des membres de la caravane.
— Puis-je les emporter pour les remettre à mes amis ?
— Non, mettez-les seulement là, sur cette chaise, si vous voulez, et vous leur direz de venir les prendre.
Mon travail fini, je saluai et m'en allai, laissant les trois jeunes gens achever en paix leur lecture que ma présence avait à peine interrompue. L'un était français, l'autre grec, le troisième turc. Je comprends parfaitement le besoin qu'ils avaient de lire les journaux; le moment était grave, quoique personne ne pût encore prévoir la folie du 18 juillet et les désastres qu'elle allait attirer sur la France. Mais je n'en étais pas moins stupéfait des facilités qu'on m'avait données, et de la confiance avec laquelle on m'avait permis pendant une bonnes demi-heure de fouiller dans le mystère de toutes ces correspondances. On ne m'avait pas seulement demandé mon passeport. En tous cas rien ne prouve que cette confiance ait jamais porté malheur, ni que des correspondances ou des groupes pour Jérusalem aient souffert d'un laisser-aller qui n'est ni dans nos habitudes, ni dans nos principes. La situation exceptionnelle de Jaffa, et le fait que les paquebots apportent souvent des dépêches pour des voyageurs qui sont déjà en route, justifient une tolérance de ce genre et la rendent même nécessaire.
A midi, retour au couvent, promenade sur la terrasse, dernier coup d'œil sur la mer et sur la mosquée qui s'élève à l'endroit où la tradition place la maison de Simon le corroyeur; puis le dîner, les bakchichs, et les adieux aux révérends pères.
Sur le port on se bat littéralement pour avoir des embarcations ; nous finissons cependant par en avoir une convenable, et après nous être séparés d'Habib et de son personnel, nous partons par une mer un peu agitée pour rejoindre en rade le Scamandre.
Nous avons trois heures à passer sur le pont avant le moment fixé pour le départ, mais les distractions ne nous manqueront pas; nous aurons à voir le chargement du navire. Des multitudes de barques, petites ou grandes, nous accostent, apportant des colis, des denrées, des vivres, des provisions, des paniers, des bêtes de toutes sortes, et tout cela se monte à la vapeur, au
moyen d'une petite machine, succursale de la grosse machine qui doit bientôt nous emporter. C'est inouï ce que ces géants de la mer peuvent engouffrer de marchandises; feu le cheval de Troie n'était qu'un enfant en comparaison. Le plus curieux, et les badauds font galerie pour voir cette opération, c'est la manière dont on hisse abord le gros bétail, les bœufs et les chevaux; nous les comptons par vingtaines; le plus grand nombre est à destination d'Alexandrie, où ils se vendent fort bien. Ces pauvres bêtes ne se laissent pas embarquer de bon cœur et résistent énergiquement aux efforts du nègre qui veut leur faire endosser le harnais ; mais une fois en l'air, étonnées, stupéfaites du procédé, craignant peut-être les suites d'un faux mouvement, elles se calment et restent immobiles jusqu'au moment où l'ingénieux appareil les dépose de nouveau en sûreté sur le plancher du vaisseau.
Le nombre des passagers est assez considérable ; il y a beaucoup de soldats nouvellement levés; des conscrits malgré eux. Le jeune ténor franciscain avec lequel nous avons fait le premier voyage est également à bord, retour de Jérusalem, Il y a aussi une quinzaine de sœurs de charité, dont une savoyarde ; elles ne paraissent pas être bien au courant de la vie. L'une d'entr'elles se plaint déjà du mouvement du vaisseau ; pour la consoler, une de ses compagnes lui dit : Ho ! ce n'est rien encore ; c'est quand le bateau partira, qu'il y aura du mouvement. — Oui, lui dis-je à mon tour; il y aura plus de mouvement, c'est vrai, mais il sera beaucoup moins désagréable. A ces simples paroles les saintes filles effarouchées se détournent, soit que l'assertion leur paraisse choquante de paradoxe, soit qu'elles regardent comme inconvenante l'intervention d'un étranger dans les petits secrets d'un cœur que la mer commence à émouvoir.
Mais j'ai mieux que cela sur le pont. Un monsieur m'aborde, que je n'avais pas encore remarqué : — Vous venez à Port-Saïd pour le baptême, me dit-il. C'est M. Aymé-Droz, que j'avais vu à mon précédent passage, et qui dans l'intervalle avait fait aussi le voyage de Damas pour les intérêts de sa maison; il savait que je devais baptiser sa nièce à mon retour, et il s'était arrangé pour se trouver sur le même bâtiment que moi.
Maintenant adieu Jaffa! adieu la Terre-Sainte! La vapeur siffle, et derrière nous l'hélice invisible commence à tourner rapidement. C'est en quelque sorte la fin du voyage et nous ne voulons rien perdre de nos dernières impressions. Nous restons longtemps à l'arrière du bateau, contemplant les montagnes de la Judée qui s'effacent peu à peu, et les côtes des Philistins qui disparaissent les premières. Puis la cloche implacable du dîner nous appelle et nous descendons à sa voix, bien que nous eussions mieux aimé attendre encore. C'est aussi l'opinion de quelques personnes. Au bout d'un moment une des religieuses se lève de table, en disant : J'ai assez dîné ; je vais faire un petit tour sur le pont, pour respirer le bon air.
Une autre la suit : Je crains qu'elle soit peut-être indisposée, dit-elle ; je vais voir ce qu'elle fait.
Une troisième : Mais elles restent bien longtemps; je vais leur dire de redescendre; elles pourraient prendre froid.
Et ainsi jusqu'à sept, toutes pâles, mais aucune ne voulant avouer qu'elle a le cœur sur les lèvres. Notre table perdit de la sorte une douzaine de convives, et il faut avouer que chaque départ causait une certaine impression ; décidément le mal de mer est contagieux.
La soirée cependant fut tranquille, la nuit se passa sans épisode, et le lendemain matin de bonne heure nous jetions l'ancre devant Port-Saïd. C'était Dimanche.
l'égyptb ancienne.
L'Egypte, terre des patriarches. — Les hiéroglyphes déchiffrés. — Les rivages du Nil. — Thèbes et Louqsor. — Momies royales. — Le pays de Goscen. — Rhamsès. — Le docteur Brugsch. — La traversée de la mer par les Hébreux. — Le désert de Sinaî. — Tischendorf. — Les wadys. — La montagne et le couvent du Sinaï. — Les moines. — Le Codex sinaittcus.
Nous voici donc à Port-Saïd, à six heures du matin ; à Port- Saïd, c'est-à-dire encore une fois en Egypte. Ces lignes sableuses qui se profilent infiniment au-delà de la portée de la vue, c'est l'ancienne, la vieille terre des plus anciennes civilisations connues, et je ne sais pourquoi j'éprouve pour elle une vénération presque aussi grande que celle que j'éprouvai pour la Canaan des patriarches. C'est qu'il me semble que l'Egypte mérite également, quoique sous un autre rapport, la qualification de Terre-Sainte. Elle reçut la visite d'Abraham, le père des croyants; elle devint la patrie adoptive de Joseph, qui en fut le gouverneur et qui peut être considéré comme le politique le plus sagace et le plus profond de l'ancien monde, accapareur désintéressé des fruits de la terre à une époque où l'abondance n'aurait profité à personne, si le génie du gouverneur n'avait réservé pour les temps de famine les richesses que l'incurie orientale aurait laissé perdre, s'il ne s'était trouvé un homme intelligent pour les recueillir et les mettre en réserve. L'Egypte a vu les douze patriarches. Elle a donné au vieux Jacob et à ses enfants son territoire le plus fertile, la terre de Goscen, la meilleure partie de ce que nous appelons aujourd'hui le Delta. C'est en Egypte que sont morts les douze patriarches ; c'est dans ses plaines que reposent encore leurs .dépouilles, à l'exception
de celles de Jacob et de Joseph qui ont demandé, par la foi r que leurs os fussent transportés dans le pays de la promesse. En Egypte, les Hébreux ont souffert l'oppression d'un roi jaloux, oublieux des services rendus. C'est sur les rives du Nil que le jeune Moïse fut recueilli par la fille de Pharaon, adopté, élevé par elle comme son héritier présomptif, instruit dans toute la science des Egyptiens, et mystérieusement préparé pour l'œuvre d'affranchissement que la Providence lui réservait. La traversée de la mer Rouge et les souvenirs du Staaï, la délivrance et le Décalogue, appartiennent encore à l'histoire de l'Egypte, et le peuple de Dieu n'a jamais cessé d'être en relations intimes, bonnes ou mauvaises, avec ses anciens dominateurs, jusqu'au moment où Jésus-Christ lui-même y fut transporté par ses parents pour échapper aux persécutions d'Hérode.
Ainsi les origines du Judaïsme et celles du Christianisme peuvent revendiquer un modeste berceau sur cette terre classique de la philosophie, de la théologie et de la Civilisation. Quand le regard se porte en arrière, par de là les siècles historiques, il trouve les légendes ; mais il trouve aussi les réalités, représentées par les pyramides, par les nécropoles et par les inscriptions hiéroglyphiques; représentées surtout par les souvenirs bibliques de l'Ancien et du Nouveau Testament. Où que nous allions, on nous montrera, comme en Palestine, des grottes ou des arbres rappelant quelques souvenirs de l'enfance de Jésus, et partout aussi, papyrus ou monuments nous parleront des Hébreux réduits en esclavage et travaillant pour le compte de rois d'Egypte. Il n'y a pas jusqu'à M. de Lesseps, creusant le canal de l'isthme, qui n'apporte son contingent à cette masse de souvenirs et de témoignages. Non loin d'Al Kantara, près des ruines de Daphné (Tell Defenneh), le Taphnès de Jérémie 2, 16., il retrouve les restes d'une vaste briqueterie abandonnée par les Hébreux au moment de leur fuite, et il s'occupe de la faire restaurer par les fellahs d'aujourd'hui.
Mais indépendamment de ses nombreux rapports avec l'histoire sacrée, l'Egypte a son histoire propre qui en fait l'un des pays les plus mystérieux, les plus étranges et les plus grands de l'antiquité. Ce sera l'une des gloires de notre siècle d'avoir
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retrouvé la clé de l'Egypte, de l'avoir pour ainsi dire rendue à la circulation, d'avoir déchiffré les énigmes de ses papyrus et découvert le mot de ses inscriptions, de ses cartouches et de ses monuments. L'Italie avec ses Rosellini et ses Caviglia; sir Gardner Wilkinson, Birch, Hinks, Sait en Angleterre; la France depuis Champollion jusqu'à Mariette et de Rougé, l'Allemagne dans la personne de ses Lepsius, de ses Bunsen et de ses Brugsch, ont ressuscité la vieille Egypte et l'ont présentée au monde moderne plus belle, plus sage, plus grandiose, plus jeune même qu'on ne l'aurait jamais imaginée. L'histoire a été reconstruite à l'aide des documents; les ruines ont recouvré la voix, les nécropoles ont livré des secrets enfouis depuis quarante siècles ; les mœurs, les coutumes, les habitudes, la littérature, les arts, la religion, la vie publique et la vie privée des anciens Egyptiens ont été mis en pleine lumière, et les savants d'aujourd'hui nous en ont révélé davantage sur ce royaume disparu, que ne nous en ont raconté les .Hérodote et les Manéthon contemporains de ses dernières années. C'est un nionde qui s'est conservé presque intact sous lapoussière des siècles, comme les villes italiennes se sont conservées sous les cendres du Vésuve ; et quand ailleurs on découvre péniblement ruine après ruine, maison après maison, ici les villes se découvrent par poignées, et l'on retrouve parfaitement conservés sous l'admirable ciel de l'Orient, des palais, des temples, des serapeum, des nécropoles et des monuments de tous genres, immenses, dans l'intérieur desquels on marche de surprise en surprise, étonné de tant de richesses amoncelées, de tant de révélations inattendues, de tant d'or, de tant de goût, et d'un développement artistique aussi remarquable. Quand l'Egypte actuelle ne compte plus que par son Delta, l'Egypte de l'histoire nous fait remonter le long des rivages du Nil à des cents lieues en -arrière, et là nous contemplons, en les admirant, ces antiques cités dont il ne nous restait que la légende, et qui dépassent tout ce que cette légende même nous avait fait entrevoir ou pressentir.
Les soixante et quelques pyramides, les obélisques, les sphinx ensevelis dans les sables, les papyrus et les inscriptions hiéroglyphiques ne sont en quelque sorte que le vestibule grandiose de ce monde souterrain que les savants modernes ont ramené
à la surface du sol. Ce sont des rois et des reines exhumés dans toute la pompe de leur momification ; ce sont des statues gigantesques de rois appartenant aux plus vieilles dynasties ; c'est la vieille Héliopolis avec son avenue de sphinx, déjà décrite par Strabon, avec son obélisque d'Ousertésèn, vieux de quarantesix siècles; c'est la statue de Sésostris, l'antique Rhamesès, Crocodilopolis, le Fayoum, le lac Mœris, le célèbre Labyrinthe; puis, en remontant plus au sud, l'ancienne Tanis, qui a donné son nom à deux dynasties; les ruines d'Abydos, avec leufs décombres et leurs temples ; Dendérah, dont le planisphère a inspiré tant de fantaisies aux incrédules du siècle dernier; Karnak, avec sa gigantesque salle des colonnes ; enfin Thèbes, ou Louksor, dont la description exigerait à elle seule tout un volume ; c'est là que repose encore dans le tombeau des rois, la dépouille desséchée et emmaillotée du grand Sésostris. Ces ruines de Thèbes occupent aujourd'hui un emplacement prèsqu'aussi grand que le Paris actuel, mais ce n'est plus que la ville des morts. Tout ce qui était maisons a disparu, détruit par le temps, ou enfoui sous les alluvions du Nil; seuls les palais, les temples et les tombeaux sont restés. Et quels tombeaux I Des galeries de plusieurs centaines de mètres, creusées dans le rocher de la montagne, avec des couloirs latéraux, de vastes salles soutenues par des colonnes sculptées, des puits qui s'ouvrent sous les pas des visiteurs pour les engloutir ou tout au moins pour les dépister. Et l'on sait que le tombeau du riche est par là ; mais où ? On cherche le sarcophage, on va jusqu'à l'extrémité de chaque galerie, on examine si elle aboutit au roc ou à de la maçonnerie, on visite les salles dans leurs plus petits détails, et l'on revient désappointé de n'avoir rien découvert, surveillant sa lumière de peur qu'elle ne s'éteigne, et prenant garde aux puits dans lesquels une chute serait la mort. Mais quand l'explorateur est un homme de génie, comme Wilkinson ou Mariette, il s'obstine ; il ne veut pas en avoir le démenti ; le cercueil doit être là, quelque part ; il faut qu'il se trouve. Alors la visite recommence ; on fouillera les puits euxmêmes; on s'y fera descendre avec des cordes; rien. Le fond c'est le rocher. En remontant on examine soigneusement les parois du puits, et à la hauteur de trois ou quatre mètres on
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découvre un étroit passage qui conduit à une petite chambre voûtée au fond de laquelle, sur un banc de pierre, on trouve enfin le sarcophage. Que de peine ces vieux égyptiens se donnaient pour être bien enterrés, et pour mettre à l'abri leur dépouille terrestre ! Ils redoutaient les bêtes féroces, les maraudeurs, les violateurs de sépultures, les bandes de voleurs, les Arabes qui ne devaient venir que vingt siècles plus tard; ils ne se sont pas défiés des archéologues, et maintenant ce sont des riches, de puissants seigneurs, des rois, des reines, dont les momies sont mises au jour et transportées dans les musées de l'Europe comme de simples objets de curiosité. Les rois que l'on y trouve surtout sont ceux de la 18 e , de la 19 e et de la 20 e dynastie, environ 1706 à il 10 avant Christ. Ce serait donc là Fépoque de la grande gloire et de la prospérité de Thèbes. On y rencontre cependant aussi quelques tombes de la 12 e et de la 13 e dynastie (2812 à 2246) qui l'une et l'autre entrèrent en lutte contre les dynasties memphites, et opposèrent capitale à capitale, Thèbes à Memphis. Cette dernière tomba en décadence, non sans quelques tentatives de relèvement ; Homère déjà ne la connaît plus ; il ne nomme que Thèbes aux cent portes. Mais Thèbes à son tour tombera ; les prophètes annoncent sa chute (Nahum 3, 8. 9. elle est appelée No-Amon); Hérodote ne nous donne aucun détail (460 av. C.) ; Diodore de Sicile n'en dit que peu de chose ; Tacite, Strabon, Juvénal n'en parlent que comme d'une gloire ancienne. Ainsi cette Thèbes si fière n'était déjà plus qu'une magnifique ruine au commencement de l'ère chrétienne ; les memphites lui avaient porté un premier coup ; puis Cambyse en 527 ; Ptolémée Lathyre l'acheva en 82. Plus heureux que les savants de la Grèce et de Rome, nous pouvons aujourd'hui pénétrer dans ce monde inconnu, fouiller les entrailles de ses tombes et ramener à la lumière du jour une histoire si longtemps ensevelie dans des rochers ou dans des papyrus.
Quand, en remontant le Nil, on arrive à cette nécropole du monde ancien, espèce de cirque naturel formé par la double chaîne des montagnes libyques et des collines plus douces de la rive orientale, on se trouve en présence d'un de ces tableaux qu'on est tenté de prendre pour un rêve, et Ton a peine à se
persuader que Ton veille, lorsque sous le nom général de Thèbes, le drogman énumère successivement les noms magiques de Karnak, de Luxor, de Médinet-Abou et de Kournah. Le fleuve partage Thèbes en deux moitiés, et quatre lies principales ajoutent le charme de la nature à la mélancolique solennité des souvenirs. A gauche on admire tour à tour des propylées, le temple d' Aménophis, des obélisques, la grande colonnade, une avenue de sphynx, et une profusion d'antiquités de tous genres ; à droite, des palais et des colosses, mais surtout ces montagnes percées d'ouvertures sépulcrales en nombre immense, comme autant de jours ouverts sur l'empire des morts.
C'est ordinairement à Luxor, ou Louqsor, que l'on débarque, parce que là sont les postes, les agents consulaires, la colonie européenne, les drogmans avec l'attirail nécessaire, les moukres, les ânes, les marchands de provisions et les marchands de curiosités. On ne s'attarde pas longtemps en pourparlers inutiles, parce qu'on a beaucoup de choses à voir, et peu de temps devant soi ; il faut au minimum trois jours : il en faudrait même huit pour n'avoir vu que l'essentiel, et chemin faisant l'on a encore la triste satisfaction de rencontrer ça et là des piles de momies que les fellahs ont exhumées pour chercher jusque dans leurs entrailles les bijoux, les ornements, les célèbres scarabées, que la piété des survivants y avait déposés il y a trente ou quarante siècles.
Le voyage de Thèbes se recommande, s'impose presque à ceux que leur bonne fortune a déjà portés au Caire. Sans doute c'est encore une dépense supplémentaire d'environ 12 à 1,500 francs, mais tout se réunit pour solliciter les voyageurs à poursuivre ce pèlerinage : la beauté du ciel, le charme d'une expédition sur le Nil dans une de ces canges traditionnelles qu'on ne trouve nulle part ailleurs; cette navigation tout ensemble uniforme et variée sur un fleuve renommé par ses crocodiles, ses hippopotames et ses inondations régulières, entre deux rives admirables par la richesse de la nature, plus admirables encore peut-être par les ruines dont elles sont couvertes et qui donnent à chaque instant la tentation d'aborder. Il faudrait ne rien connaître de l'histoire ancienne pour que l'imagination restât calme et tranquille au milieu de ces souve-
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nirs ; et plus encore que Ninive ou Babylone, les noms de Thèbes et de Memphis, ces berceaux de grandes et vieilles monarchies ont un langage qui provoque et réveille le désir de voir, de visiter et de connaître. Il me semble surtout que l'ami des études bibliques ne peut rester froid et indifférent sur cette terre des Pharaons, où Ton retrouve à chaque instant les traces des Hébreux et celles de leurs oppresseurs. Apophis, le dernier des Hyksos, le contemporain de Joseph, a été chassé par Amosis (Aahmès), le premier roi de la nouvelle dynastie thébaine, et M. Mariette a découvert d'abord la momie authentique d'Aah- Hotep, mère d' Amosis, puis le corps d' Amosis lui-même, avec tous les ornements de la majesté royale, dont la finesse et le ciselé prouvent combien étaient avancés les arts de l'orfèvrerie, de la bijouterie et de la gravure sur pierre ou sur métaux. Dès lors aussi l'on comprend sans peine qu'il se soit trouvé parmi les Hébreux des ouvriers capables de fondre le veau d'or et de construire le tabernacle avec les ornements de toutes natures qui s'y rattachaient.
Mais l'Egypte nous offre d'autres souvenirs encore. Nous redescendons le Nil, et dans le Delta nous avons le pays de Goscen qui fut donné à Jacob et à sa famille, et les villes de l'Exode que traversèrent ûu début de leur fuite les enfants d'Israël, lorsque Dieu les délivra de la maison de servitude.
La plupart de nos cartes placent assez exactement, quoique d'une manière un peu vague, Goscen dans la partie orientale du Delta. Sans infirmer cette indication, M. le docteur Brugsch la précise. La partie orientale du Delta se composait de trois districts principaux (ou, comme on dit aujourd'hui, de trois moudirieh) ; les deux premiers, au nord et touchant la Méditerranée, avaient pour chefs-lieux Tanis-Ramsès et Pithom ; l'autre au sud de Ramsès était la terre de Goscen, ou Pha-Gosem (pâa est l'article); les Grecs ont conservé ce nom sous les formes corrompues de Pha-kusa, Phacusaï et finalement, pour abréger, Fakus, qui figure sur les cartes modernes (1).
(1) La plupart des détails relatifs au Delta oriental et au Voyage des Israélites dans le désert sont empruntés à la Conférence intitulée : La sortie des Hébreux d'Egypte et les Monuments égyptiens»
Cette contrée, c'est-à-dire presque tout le Delta oriental, était habitée par une population mixte, d'origine phénicienne, sujette des Pharaons, soumise aux lois, gouvernée par des chefs égyptiens, mais vivant de sa vie propre, trafiquant, péchant et conservant l'usage de sa langue nationale. Non-seulement les papyrus ne laissent aucun doute sur ce point, mais encore la plupart des noms de villes, villages, lacs, etc.; que l'on trouve dans ces trois nomes, sont d'origine sémitique, et le type phéninicien semble s'être conservé jusqu'à ce jour chez les pêcheurs du lac Menzaleh. Ce serait là une partie de ces « toutes sortes de gens » qui se joignirent aux Hébreux lors de leur départ d'Egypte. Ex. 12, 38.
M. le docteur Brugsch a étudié récemment, à l'aide de documents nouveaux qu'il avait entre les mains, les premières étapes de ce voyage des Israélites, qu'il regarde comme l'événement le plus important de leur histoire, et si quelques-unes des conclusions auxquelles il est arrivé ne sont pas absolument nouvelles, il a du moins l'honneur d'avoir établi ce que d'autres n'avaient fait que supposer, et d'avoir donné une base solide aux hypothèses de ses prédécesseurs ; il a en outre coordonné ce qu'il y avait de décousu dans les solutions entrevues par quelques savants.
• Voici les faits principaux qui ressortent des récits bibliques : Les enfants d'Israël, autorisés par le pharaon, partent de Raamésès; ils viennent à Succoth (les tentes), puis à Etham; et là l'Eternel les fait « se détourner » pour aller camper devant Pi- Hahiroth, entre Migdol et la mer (il n'est pas parlé de la mer Rouge) vis-à-vis de Bahal-Tsephon; ils arrivent ensuite à Mara (les lacs amers) et à Elim ; enfin au Sinal.
Sans entrer dans de longs détails, qu'on retrouvera dans la brochure, si on le désire, nous pouvons résumer en quelques mots les difficultés du récit et la solution du savant.
Quel est le pharaon dont il s'agit, et quelle est la ville qui servit de point de départ aux Hébreux? Il est aujourd'hui
par Henri Brugsch-Bey, vice-président des écoles libres, gratuites et universelles de la ville du Caire. Publiée sous les auspices de S. A. le prince Ibrahim-Pacha. 47 p. in-8*. Alexandrie, Mourès, imprimeuréditeur.
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prouvé que le roi d'Egypte, vers cette époque de la vie de Moïse, était le célèbre Rhamsès II, le Sésostris des Grecs, qui régna 66 ou 67 ans, et que l'exode eut lieu sous son fils Meneptah I er . Or nous savons que cet illustre monarque, Rhamsès, employa les Hébreux, appelés Epriou dans les inscriptions, à construire deux villes fortes, Rhamsès et Pithom, Ex. 1, 11. La ville de Ramsès a fait longtemps le désespoir des interprètes, qui l'ont cherchée tour à tour au Vieux Caire, à Héliopolis et à Héroopolis, tandis que c'était le nom d'un quartier de la grande Tanis, le Zân des Egyptiens, le Tsohan des Hébreux, Ps. 78, 12. 43., dont les ruines s'étendent encore aujourd'hui sur un territoire nommé San, et qui était à l'époque des pharaons une forteresse importante, commandant la route qui conduisait de l'Egypte en Palestine. Non loin de là, sur la même route, se trouvait Migdol (la tour, le fort). Plus au sud, le Succoth de la Bible, appelé Thukut dans les inscriptions, et dont le chef-lieu était Pithom; non loin des lacs. De là les Hébreux vont camper à Etham , le Khatom d'un papyrus conservé au musée britannique; ils passent par la Muraille au nord de Migdol; puis toutà-coup ils se détournent et se rendent à Pi-Hahiroth, entre Migdol et la mer. Chose curieuse, on a retrouvé sur un monument, dans le temple de Karnak à Thèbes, le texte d'un traité conclu entre Ramsès II et ce roi des Héthiens, la plus forte peuplade de Canaan, par lequel le roi des Héthiens s'engage à renvoyer, sans les laisser passer, tous « les habitants du pays appartenant à Rhamsès II » qui essaieraient de s'en aller. L'émigration était défendue. Moïse ne pouvait ignorer ce fait, et nous avons ainsi la clé du circuit qu'il impose à son peuple. Les Hébreux franchissent ensuite à pied les basses qui s'étendent entre la Méditerranée et le lac Sirbonis, à peu près à la hauteur du lac Menzaleh, puis les Egyptiens qui les poursuivent sont surpris par une marée haute favorisée par un vent violent ; la débandade se met dans l'armée qui y est engloutie, hommes et . chevaux, comme Diodore de Sicile raconte qu'il arriva à une expédition du roi de Perse Artaxercès dirigée contre l'Egypte (Diod. de Sic. I, 30, XVI, 46). SiDieu se servit de moyens naturels, s'il fait des vents ses anges et des flammes de feu ses ministres, il n'en conserve pas moins intactes sa place et son autorité.
Nous retrouvons les deux stations suivantes : Mara, dans les lacs amers de l'isthme de Suez, Elim, dans l'oasis connue sous le nom de Aïn-Musa, à une petite journée de chemin de Suez, et par elles nous rentrons dans les données géographiques traditionnelles et dans les difficultés ordinaires de ce voyage de quarante années. Nous voyons de loin les palmiers, les jardins, les villas qui s'élèvent à la faveur des sources de Moïse, et quelle que soit l'authenticité de ces dernières, il vaudrait la peine de visiter la demeure du consul Costa et les pavillons d'Abbas-Pacha. De là, sur les ailes de l'imagination, plus rapides que celles de Pautruche, plus légères que les voiles carrées du port de Suez, moins fatigantes que le bât des chameaux, nous irions encore visiter le Sinaï et le fameux couvent de Sainte- Catherine. Nous suivrions certaines étapes toutes tracées auxquelles les voyageurs et les théologiens du moyen-âge ont absolument voulu donner de s noms bibliques , souvent au petit bonheur et sans la moindre apparence.
Dans tous les cas ce serait un joli voyage, un peu fatigant, mais à quelques égards plus curieux que la navigation du Nil. Tischendorf Ta fait trois ou quatre fois, et dans le récit qu'il nous en a laissé, il a donné à cette contrée une physionomie, une expression tout autre que telle que nous connaissions au désert de Sinaï. Sans doute les sables n'y manquent pas, ni les rochers nus, sauvages et désolés. Mais on y trouve encore autre chose, des sources, de riches et fertiles vallées, des arbres, des habitants, des industries, des souvenirs historiques, des inscriptions en grand nombre, des ruines. On se représente trop souvent le désert de Sinaï comme un océan de sables au milieu duquel s'élèverait le massif rocheux qui fut le témoin de la promulgation de la loi, et dans lequel errèrent et campèrent pendant quarante années les tribus qui avaient refusé d'obéir à la voix t de Moïse et d'entrer en Canaan par Kadès-Barné. Le seul fait qu'à plusieurs reprises les tribus changèrent de campements devrait faire comprendre que ces campements signifiaient quelque chose, qu'ils se distinguaient les uns des autres par les avantages qu'ils pouvaient offrir, et les simples et brèves indications données par l'Ecriture suffisent à elles seules à montrer que le désert n'était pas et ne pouvait pas être une
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solitude sans bornes, une simple lande sans aucun accident de terrain.
A la suite de Tischendorf nous voyons se succéder les petits et les grands wadis, les gazons, les buissons, les palmiers, les tamarisques, des sources tantôt pures, tantôt calcaires, tantôt sulfureuses. L'une des vallées les plus curieuses à visiter et sur laquelle on a beaucoup écrit, est celle qui porte le nom de Mokatteb (l'écrite), à cause des nombreuses inscriptions que l'on y trouve ; on a cru longtemps, et sur la foi de Cosmas, que ces inscriptions dataient des Hébreux, mais il semble aujourd'hui prouvé qu'elles remontent seulement aux siècles les plus rapprochés de l'ère chrétienne, un peu avant ou après Jésus-Christ, et qu'elles sont dues, les unes à des pèlerins sabéens, les autres à des pèlerins chrétiens, qui auront gravé leur nom sur la pierre pour le transmettre à la postérité.
Voici maintenant une autre vallée, le wadi Feiran, qui se présente à l'œil comme un magnifique tableau encadré ; c'est l'expression dont se sert le savant allemand, et il ne recule pas devant le nom de paradis, employé pour décrire ce charmant vallon. « Un épais bosquet de palmiers, d'une vigoureuse végétation, y serpente en moelleux détours entre de colossales murailles de porphyre et de granit dont les limites sombres d'un gris rouge et brun, quelque fois même d'un rouge sang, contrastent aussi agréablement avec le vert tapis des palmiers qu'avec la voûte azurée du ciel, étendue sur le tout d'une chaîne à l'autre. » Evidemment ce n'est là ni le Sinaï de notre imagination, ni même le « grand et affreux désert » des souvenirs hébreux, Deut. 1, 19. D'anciennes ruines fort considérables prouvent que la vallée a été autrefois habitée, et la montagne du Serbal nous ramène au culte de Bahal qui, dans les temps anciens, remplissait les peuples d'une terreur mystérieuse. Il est probable que c'est dans ces lieux, ou peut-être dans le wadi qui en est le prolongement, que Josué eut à combattre les Àmalécites. Une ville de Faran y existait du temps de Ptolémée, au second siècle ; plus tard, du quatrième au septième siècle, on y trouve une population chrétienne et des évoques ; au quinzième l'arabe Makrizij y place une ville mahométane qu'il qualifie encore d'amalécite. Aujourd'hui ce ne sont plus que
quelques cabanes, au milieu desquelles s'élèvent un certain nombre de villas et de maisons de campagne appartenant au couvent du Sinai ou à des personnages distingués du Caire. On y fait un grand commerce de dattes, de tabac, de chanvre, d'oranges, etc.
A l'extrémité de la vallée, une porte de rochers, el Bueb, introduit le voyageur dans le wadi Scheik, la patrie de la manne, dont « les perles brillantes pendent comme de nombreuses gouttes de rosée à beaucoup de rameaux ». C'est le fruit d'une espèce de tamarisque ; on trouve l'arbre en dehors de la péninsule du Sinaï, mais il ne donne de résine nulle part ailleurs. Les Bédouins recueillent cette substance pour la vendre, ou bien ils l'utilisent pour leur pain, auquel elle communique une douceur semblable à celle du miel. On peut expliquer ainsi, par des analogies, le miracle de la manne au désert, mais il faut avouer en même temps que toutes les explications n'enlèvent rien à la grandeur du miracle. Ritter et avant lui Josèphe, admettent que la manne actuelle est décidément en rapport avec celle de la Bible, avec « ce pain que Dieu faisait pleuvoir des cieux » (Ps. 73, 2. 4), mais ils ne songent pas à nier le caractère surnaturel de ce don céleste. Les cinq pains et les deux poissons n'étaient pas un phénomène étrange non plus, mais la manière dont ils servirent à nourrir les cinq mille hommes, voilà l'œuvre de Dieu. « En tout état de cause, dit Tischendof, la manne de nos jours doit être considérée comme un souvenir sacré des merveilles accomplies par le Seigneur pour son peuple de prédilection, alors même que nous ne pourrions contrôler personnellement celles-ci, quant à leur nature intime.
Un peu plus loin, au-delà d'une nouvelle porte naturelle formée par deux murs de granit brun-rouge, veiné de bleu noirâtre, haut de plusieurs centaines de pieds, on arrive à un joyeux amphithéâtre semé de gazon, de plantes et d'arbustes; quelques roches isolées jonchent le sol ; l'une d'elles porte le nom de chaise de Moïse ; les Bédouins l'appellent la chaise de Mahomet. C'est Réphidim (Exod. 17, 1-9. 18, 1 et suiv.).
Enfin voici le Sinaï, la montagne sévère et sombre, dont les abords ne parlent que de désolation : « Le spectacle qui s'offre
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de tous côtés aux regards n'a peut-être pas son pareil au monde. {Test la plus sublime, la plus grandiose solitude de rochers ; des montagnes de granit, hérissées de pics sauvages et déchirées de fissures irrégulières, se dressent devant nous presque de tous côtés à des distances de plusieurs milles, sans que la végétation y. pénètre par un bois, un champ, une prairie verdoyante, ni que le ruban argenté d'un torrent adoucisse le tableau. C'est un spectacle saisissant, plein d'horreur et de majesté. Rien n'y fleurit, rien ne s'y fane, rien n'y marque le cours des saisons ; on dirait que le temps y soit resté immobile, que le passé s'y impose au présent avec toute la puissance d'un grand événement, inviolable et sacré. On dirait que les inflexibles commandements soient encore gravés avec un burin d'acier sur ces immenses blocs ! »
A 500 mètres environ au-dessus du monastère, on trouve un plateau gazonné, avec un vieux cyprès, le seul arbre du Sinaï, qui forme une charmante oasis au milieu de l'ascension. C'est de l'extrémité de ce plateau que partent, comme d'une base commune, les deux cîmes rivales et presque ennemies, de l'Horeb au nord, et du mont de Moïse au midi, revendiquant l'une et l'autre l'honneur d'avoir présidé à la promulgation de la loi. Nous laisserons la tradition se prononcer pour la seconde cîme et Robinson pour celle du nord, et nous nous garderons d'intervenir dans une discussion à laquelle manquent les éléments nécessaires. Il est en effet de notoriété que pendant longtemps, et notamment au temps de Fabri, l'on donnait le nom de Sinaï à la montagne jusqu'au plateau, et qu'à partir de là le sommet du midi prenait le nom d'Horeb. D'après les moines ce nom appartiendrait à tout l'ensemble du plateau élevé, tandis que selon les guides de Seetzen (1807) il ne désignerait que la cime du nord. Il y a plus. L'église du moyen-Age a consacré deux chapelles aux prophètes Elie et Elisée, en souvenir d'Elie fuyant la colère de Jésabel, et comme il est dit 1 Rois 19, 8. qu'il « marcha jusqu'à Horeb, la montagne de Dieu, » il est évident que les deux chapelles ont été érigées sui^ le théâtre même de cet événement; or elles sont creusées dans la montagne du midi, ce qui prouve qu'à cette époque c'est celle-ci qui portait le nom d'Horeb. Mais ce qui nous paraît surtout rendre
inutile toute discussion sur ce point, c'est que la Bible semble se servir indifféremment des deux noms en parlant de la montagne sainte ; cf Exod. 19, 18. etc., et Deut. 5, 2. L'usage du nom étant vague, et la tradition étant assez positive en faveur du sommet méridional, on ne voit aucune raison déterminante qui doive la faire abandonner.
Quant à la chapelle d'Elie, bien modeste et sans garantie d'aucune sorte, le désordre sauvage des rochers qui l'entourent rappellerait « le vent impétueux qui fendait les montagnes et irisait les rochers, » mais il serait puéril d'en faire un argument en faveur de l'authenticité.
Le monastère est situé notablement plus bas que le plateau dont nous venons de parler. Il date selon toute apparence de l'époque de Justinien, qui avait fait construire au bas de la montagne un château-fort et qui y avait établi une garnison pour protéger les chrétiens contre les nomades du désert ; il avait également élevé en l'honneur de la mère de Dieu une église, beaucoup .plus bas que le sommet de la montagne, n'ayant pu l'ériger sur la cîme à cause des phénomènes étranges qui survenaient pendant la nuit.
Nous ne nous arrêterons pas à décrire ce grandiose mais incohérent monastère, où le niveau ne se rencontre presque nulle part, où la porte d'entrée, au moins pour le commun des mortels, est à dix mètres au-dessus du sol, où les étages sont de hauteurs inégales, où les cours forment une espèce de labyrinthe, où les murailles extérieures semblent appartenir à un château-fort bien plus qu'à une maison de prière, où les chambres supérieures font saillie et représentent des nids d'hirondelles plaqués contre le mur, où Ton trouve un pêle-mêle de galeries, de cellules, de chapelles, d'ateliers, d'arsenaux, de bibliothèques, d'infirmeries et de logements. Tout le monde a vu des photographies ou des gravures, tout le monde a lu des descriptions de ce célèbre couvent. Ce que l'on sait moins, c'est que les moines qui l'habitent sont régis par la règle sévère de St-Basile, qu'ils font maigre toute l'année, qu'ils couchent sur un mur recouvert d'une simple natte ou d'un tapis, qu'ils consacrent les jours et les nuits, avec de courts intervalles de repos, à la méditation et à la prière ; que leur seule distraction
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est le jardinage, et qu'ils préparent leur tombe dans le beau verger qu'ils cultivent.
Il y a peut-être plus de vingt chapelles dans le couvent, toutes fort simples. En revanche, l'église principale dite de la Transfiguration, est un magnifique monument, digne de ses fondateurs, Justinien et Théodora son épouse ; le pavé est de marbre, les mosaïques y abondent, et l'on y trouve quelques beaux tableaux. Derrière l'autel une chapelle est consacrée au Buisson ardent, et nul ne peut y pénétrer qu'à la condition d'ôter sa chaussure ; cf. Exode 3, 5.
Quant à la bibliothèque (on pourrait même dire : quant aux bibliothèques, attendu qu'elles sont réparties dans trois salles différentes), elle doit sa réputation à un splendide manuscrit de saint Jean, écrit sur le plus beau parchemin et en lettres d'or onciales qui le font remonter à la fin du septième siècle ou au commencement du huitième. C'est un trésor par sa rare beauté beaucoup plus que par sa valeur critique. Mais plus encore que ce manuscrit si richement orné, ce qui assure à la bibliothèque du Sinaï une réputation impérissable, c'est la découverte faite, il y a une quinzaine d'années, du manuscrit à la fois le plus ancien et le plus complet que nous possédions encore de Nouveau Testament, avec la plus grande partie de l'Ancien, le Pasteur d'Hermas et l'épttre de Barnabas. Il faut lire dans les écrits de Tischendorf lui-même ce qu'il éprouva lorsqu'il fit cette découverte du Codex sinaïticus, et les difficultés de tous genres qu'il rencontra pendant près d'une année pour copier d'abord, pour collationner, pour essayer d'acquérir ce précieux document du quatrième siècle, et pour aboutir enfin à l'offre spontanée que fit le prieur du monastère de faire hommage de « sa Bible » à l'empereur Alexandre, protecteur et défenseur de l'Eglise orthodoxe.
Mais quittons le couvent. Aussi bien il est grand temps de rentrer dans la réalité des choses. J'avais promis de ne dire ou de ne raconter que ce que j'ai vu de mes yeux et touché de mes mains, et voilà tout un chapitre que je consacre à parler de ce que je n'ai pas vu, de ce que j'ai seulement rêvé et convoité. Le Nil, Thèbes, Rhamsès, le Sinaï n'ont jamais figuré dans le programme de notre voyage, mais il me semblait impos-
sible d'en être aussi près sans y jeter un coup d'oeil, et plus d'une fois, par l'étude que j'en avais faite, j'ai pu croire que j'avais visité toutes ces merveilles et que j'en parlais de visu. J'espère que le bienveillant lecteur ne m'en voudra pas, et qu'il ne regrettera pas non plus l'expédition improvisée que nous venons de faire en dehors du champ prédestiné de notre récit. Il voudra même en connaître davantage, et dans ce cas nous lui conseillerons la lecture de quelques volumes qu'il est trèsfacile de se procurer et qui le charmeront par leurs nombreux détails, non moins que par la facilité d'un style toujours clair et animé.
Outre le livre du docteur Brugsch déjà cité, nous indiquerons les Explorations modernes en Egypte de M. Matthey, deux séries, Tune de huit, l'autre de cinq séances (Lausanne, Vincent), et Tischendorf, son voyage intitulé Terre-Sainte (Paris, Reinwald) et son écrit sur la Date des Evangiles (Toulouse, Société des Livres religieux).
Le culte à Port-Saïd. — Les protestants disséminés. — De Port-Saïd à Ismaîlia. — Al Kantara. — Pétra. — Ismaîlia. — Un peu de pluie. — Suez. — Le chemin de fer. — Une famille musulmane. — La fin du désert et le pays de '"■oscen.
Gomme je l'ai dit, nous arrivâmes à Port-Saïd de bonne heure. J'avais eu la précaution d'écrire de Jérusalem, et lorsque nous débarquâmes j'étais attendu sur le port par quelques amis.
L'un d'eux se charge de ma personne, me conduit d'abord à l'hôtel pour m'installer, puis au cercle, dont la grande vérandah nous a été prêtée, à la demande du consul, pour y célébrer notre culte. Le consul était là, préparant, organisant, soignant, faisant même du luxe. Le plancher de la salle n'était autre que le sable du rivage sur lequel la maison est bâtie ; les murailles sont des joncs et des buissons qui laissent pénétrer assez de jour pour qu'on n'ait pas besoin de fenêtres ; au-dessus de nos têtes, un toit de paille. L'air du désert et le bruit des vagues arrivent jusqu'à nous. Une sorte d'estrade s'élève à l'une des extrémités de la salle ; je suppose qu'elle sert à tous les usages. Le consul l'a fait recouvrir des plus riches tapis. Sur l'estrade, une table garnie de dentelles magnifiques. Ce sera notre temple pour aujourd'hui.
Un avis inséré dans le Journal de Port-Saïd, et rédigé par le consul, à ce qu'on m'a dit, a convoqué les protestants des environs. Il est ainsi conçu :
« Jeudi, 21 avril 1870. — Nous apprenons que dimanche prochain à trois heures, dans le local du cercle de Port-Saïd, aura lieu un service religieux célébré par M. le pasteur protestant
Augustin Bost, de Genève, qui donnera le baptême aux enfants du culte réformé. — Les parents qui désirent faire baptiser leurs enfants, devront se faire inscrire préalablement au vice-consulat de la Confédération de F Allemagne du Nord. »
Ce dimanche était, par suite des arrivages de bateaux, un jour très-chargé pour le consul, et il ne put assister au culte ; il s'en excusa quand nous nous rencontrâmes de nouveau. J'appris d'ailleurs qu'il était catholique; mais je ne m'en serais guère douté, à voir le zèle avec lequel il avait tout si bien organisé.
Une soixantaine de personnes assistèrent au service divin. C'était peu, semble-t-il, surtout pour un service extraordinaire; mais dans ma conviction, et avec ce que j'ai d'expérience, je crois, précisément parce que c'était unjserviee extraordinaire, que beaucoup de personnes n'y ont pas assisté, elles n'en ont pas l'habitude et elles disposent autrement de leur temps. Je suis persuadé que ce chiffre de soixante irait plus en augmentant qu'en diminuant, même sans tenir compte de l'augmentation probable et prochaine de la population protestante.
J'eus un baptême à faire et un mariage à bénir. Après cette double cérémonie, le service divin fut célébré, et l'auditoire écouta la parole de'Dieu avec la plus religieuse attention, sans se laisser troubler par le bruit des vagues, qui venait expirer à quinze pas de la salle.
On comprend comment le reste de la journée fut employé. .Partout on voulait me voir; on tenait à ma visite; les mariages mixtes venaient me chercher; ceux qui n'avaient pu venir au culte voulaient se dédommager ainsi de ne m'avoir pas entendu. Je n'insiste pas sur les détails. Je noterai seulement que le soir je fus occupé à une conciliation, que cela nous mena jusqu'après minuit, et que j'eus le bonheur de réussir.
J'avais été chargé à Genève par la Société pour l'évangélisation des protestants disséminés et par son digne président M. le professeur Munier, de visiter en passant nos frères d'Egypte, de constater leur nombre, leurs besoins et leurs dispositions, et de leur apporter, avec des encouragements, peut-être aussi quelques espérances.
Malheureusement les deux principaux centres sur lesquels
PORT-SAÏD ET i/ ISTHME DE SUEZ. 367
on pouvait compter venaient d'être presque dissous à la suite de circonstances diverses, et il est à regretter qu'on n'ait pas pensé plus tôt à les visiter. L'un, c'étaient les ouvriers de l'Isthme; le canal ayant été inauguré en octobre, et les travaux de l'Isthme ayant été interrompus un peu prématurément, le plus grand nombre des ouvriers avaient été renvoyés et étaient rentrés en Europe. L'autre, c'étaient les employés du Caire. Il faut noter que dans cette immense ville, avec son commerce, ses caravanes, ses bateaux, ses chemins de fer et ses nombreux étrangers, la police est aussi difficile que nécessaire; en outre, on ne trouve pas d'indigènes qualifiés pour accepter des fonctions qui exigent tout ensemble de la délicatesse et de la résolution. Le Khédive, préoccupé du désir de réorganiser le pays et l'administration, se heurtait contre des difficultés matérielles presque insurmontables, et il finit par comprendre qu'il n'obtiendrait rien des nationaux et qu'il lui fallait absolument le concours d'européens. Mais lesquels? Des Français? Que dira l'Angleterre? Des Anglais? Que dira la France? L'incurable jalousie de ces grands pays était un nouvel obstacle. Le Khédive crut tout sauver en s' adressant à la Suisse, pays neutre, peu formidable, peu suspect (Je vouloir s'annexer l'Egypte, et une soixantaine de nos compatriotes répondirent à son appel. Fonctions bien rétribuées et considérées. Malheureusement les consuls, qui perdaient ainsi quelques-unes de leurs attributions, quelques-uns de leurs droits et entr' autres celui de se mêler des affaires intérieures du pays, prirent la chose en mauvaise part, suscitèrent comme Basile « de méchantes affaires, » mirent des bâtons dans les roues, et l'institution naissante dut se dissoudre. Pour être vrai, il faut dire que quelques-uns de ces fonctionnaires n'étaient pas à la hauteur de leur tâche, et voulurent un peu trop vivre de leurs rentes. Quelques-uns cependant sont restés, et j'ai eu un vrai plaisir à les voir, soit à Alexandrie; soit au Caire.
Les renseignements que l'on me donna n'étaient donc pas de ùature à m'inspirer une grande confiance pour le succès et les résultats de mon voyage. Il m'aurait fallu venir six mois plutôt. Néanmoins je compris qu'il y avait quelque chose à faire, et sans m'inquiéter outre mesure des deux points d'appui qui me
manquaient, je résolus de visiter en personne tous les protestants dont je pourrais obtenir l'adresse. Je savais que ce serait pour eux une double joie d'entendre parler leur langue et de voir un pasteuç de leur culte.
Un petit bateau partait le lendemain de bonne heure pour Ismaïlia; j'y pris place; plusieurs amis vinrent me faire leurs adieux, l'un m'apportant des coraux, un autre unnarguileh, un autre des plumes de flamand, tous me demandant de leur envoyer un pasteur, me remerciant de la visite que je venais de leur faire, et me chargeant de salutations pour leurs amis et leurs parents d'Europe. Mais le signal est donné, la vapeur siffle, l'hélice commence à tourner, on se dit adieu, on se dit même au revoir, et me voilà parti seul, pour la première fois de tout mon voyage ; car la veille quelques-uns des nôtres ont poursuivi leur course sur Alexandrie, tandis que mes amis Hébert et Mackenzie ont pris les devants pour voir Suez, Ismaïlia, Zagazig et le Caire, et pour gagner un jour.
Notre bateau est un vrai lilliputien ; nous n'en voudrions pas pour nos Mouches sur nos rivières et sur nos lacs ; il n'y a que deux hommes d'équipage; la machine est dans le salon des secondes ; nous sommes une trentaine de passagers, dont trois de première classe. Je ne m'arrêterai pas à redire ce qu'il y a eu de colossal dans l'idée et dans l'exécution de ce canal prodigieux, dont l'honneur principal revient certainement à la France, et devrait lui marquer son vrai rôle et ses nouvelles destinées. Encore moins perdrai-je mon temps à rabaisser cette entreprise, sous prétexte que les pharaons avaient, eux aussi, réuni les deux mers par un canal. La gloire de l'un n'ôte rien à la gloire de l'autre. Maintenant que l'œuvre est achevée, on peut dire qu'elle était facile à faire; il suffisait d'avoir des hommes et de l'argent. Il était facile aussi de découvrir l'Amérique, et le premier venu en aurait fait autant que Christophe- Colomb, s'il avait toujours navigué de l'est à l'ouest. C'est tour jours l'œuf que l'on veut faire tenir sur sa pointe.
Un canal bleu sous un ciel bleu, au milieu des lagunes grisât très et des sables gris du désert, c'est monotone, mais cette monotonie même a sa grandeur. Après avoir quitté Port-Saïd, nous longeons quelque temps encore le lac Menzaleh, que les
berges peu élevées du canal nous permettent de distinguer à notre droite, et où les flamands blancs et roses se baignent et se promènent par milliers; on dirait de loin des îlots ou des rochers. Les ibis (l'oiseau sacré), les vanneaux, les pélicans abondent. Puis cette distraction disparaît à son tour, et il ne nous reste plus que les poteaux télégraphiques sur Tune des rives, et sur l'autre les tuyaux de fonte qui conduisent l'eau du Nil à Port-Saïd, en attendant un petit canal qui doit prochainement rendre les mêmes services sur une plus grande échelle.
Nous avons devant nous cinq stations : Raz-el-Ech, le Gap, Al Kantara, El-Ferdame et El-Guisr ; j'ignore si nous avons touché à toutes; elles sont si peu importantes ! et sauf erreur elles ne correspondent à aucune ville ni village.
Il fait sur le pont une chaleur extrême; dans les salons il fait plus chaud encore à cause du voisinage de la machine, mais on souffre moins de la réverbération. Les indigènes sont en train de faire leur déjeûner; ce sont des œufs et des oranges; quelques-uns mangent du pain et du cervelas; aucun ne boit. A bord, pas trace de restaurant. Je remonte sur le pont. Au loin je vois une file de chameaux : c'est une caravane qui se rend en Palestine. Devant nous, mais bien loin, au delà de cette ligne droite et bleue qui forme le canal, une fumée très-caractérisée remplit l'atmosphère ; ce doit être un bateau à vapeur. — C'est probablement le Tigre, me dit le capitaine; il était hier soir à Suez, malle des Indes. — Mais pourquoi ne le voit-on pas? — Il est encore à cinq lieues d'ici, au moins.
Et le tictac saccadé de notre petit bateau, s'ajoutant à la chaleur et à la réverbération, commence à me faire mal à la tête. Mais au bout de quatre heures nous arrivons à Al Kantara; deux maisons, la douane, un arrêt d'une heure, un pont tournant au service des caravanes; trois ou quatre chameaux y sont engagés au moment où nous touchons terre ; ils passent silencieusement de l'Afrique en Asie, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
Le nom d'Al-Kantara se retrouve fréquemment dans ces contrées, et je suppose qu'il signifie quelque chose comme frontière, douane ou comptoir. C'est ici, de temps immémorial et
longtemps avant l'ouverture du canal, le rendez-vous des caravanes d'Egypte en Syrie et vice-versà ; il est probable que Joseph et Marie se rendant en Egypte avec le petit enfant, se sont arrêtés-dans le voisinage; on le dit du moins, sans avoir d'ailleurs pour cela de raison, sinon que c'était le chemin et l'une des étapes ordinaires. Il y avait cependant quelques autres passages encore, et dans tous les cas le percement du canal a du modifier le point exact où s'arrêtaient les voyageurs.
En regardant à droite et à gauche, partout on ne voit que le sable, un sable d'une ténuité infinie, mais le désert est loin d'être aussi plat, aussi uni qu'on se le figure généralement. Il est ondulé; des espèces de dunes, de petites collines, coupent l'uniformité de la plaine et semblent d'immenses vagues pétrifiées, qui pour le moment sont au repos, mais qui lorsque le vent soufflera, laisseront s'envoler comme une écume la crête de poussière qui garnit leur sommet. Ce phénomène des trombes de sable est assez fréquent ; c'est surtout le matin qu'on le remarque, vers dix heures, et il s'explique par la différence de température.
Le désert! nous le voyons enfin dans toute sa grandeur, dans toute sa beauté. Est-ce l'amour du contraste ? est-ce une sympathie secrète pour l'infini? Est-ce liaison d'idées ou l'amour du vague? Je l'ignore, mais le cœur de l'homme est ainsi fait qu'il affectionne les choses immenses, et qu'il se sent attiré par leur grandeur plus qu'il n'est repoussé par ce qu'elles ont d'étrange, de dangereux ou de menaçant. L'abîme, l'océan, le désert! Quel attrait dans le mystère de ces choses, et comme nous en rêvons volontiers ! Il semble que les esprits doivent s'y trouver plus à l'aise, planer, nager, voler, se mouvoir sans toutes les entraves de la vie civilisée, s'étendre, s'agrandir sans que rien vienne leur rappeler que la matière a des lois et par conséquent des bornes. Le voilà donc devant nous ce désert, le désert du palmier, le désert du chameau, l'idéal des enfants d'Ismael, le désert chanté par Buffon, par Chateaubriand, par Félicien David. Nous le foulons de nos pieds, et je n'ai pas le droit d'y faire cinquante pas !
Une caravane a passé le matin, venant d'Hébron. Pourquoi n'avons-nous pas pris le même chemin? Nous aurions visité en
passant les environs des villes maudites, la montagne de sel, le Djebel-Ousdoum, des ruines romaines, et Pétra surtout, la célèbre Pétra, le Sélah de 2 Rois 14, 7, le rocher de Esaïe 16, 1. la capitale ou plutôt l'une des capitales de l'ancien Edom, aujourd'hui pleine encore des souvenirs de Moïse. Oubliée pendant des siècles, au point que l'on ne savait plus même où elle avait été située, cette ville a été en quelque sorte découverte par Burckhardt, en 1812, et ce qui n'était d'abord qu'une conjecture du savant voyageur s'est trouvé être la réalité. L'étude des inscriptions et les travaux des Delaborde et des Robinson ont dissipé les derniers doutes à cet égard. Une gorge étroite et sombre percée de grottes sépulcrales, ornée de tombeaux monolithes taillés dans des rochers de grès rouge ; un temple monumental, surmonté d'une urne que les Arabes appellent le Trésor de Pharaon, un théâtre avec trente-trois rangs de gradins, le Forum, un arc de triomphe, une colonne solitaire, des terrasses en grand nombre, des restes de palais, rappellent pendant plus d'une lieue de chemin la grandeur et la force de cette ville déchue, et le mont Hor qui la domine n'a jamais cessé dans la contrée d'être considéré comme le lieu de la sépulture d'Aaron ; v. Nombr. 20, 22-29. Les musulmans honorent encore aujourd'hui la mémoire de ce prophète et lui ont élevé un modeste sanctuaire sur le sommet de la montagne. Plus d'une fois M. Pierotti, en nous en parlant à Jérusalem, nous avait fait venir l'eau à la bouche. C'était si près, trois ou quatre journées seulement, pour l'aller! Mais c'était si cher! Et voilà qu'aujourd'hui j'arrive tout prosaïquement à Al-Kantara en bateau à vapeur, et que je m'assieds à table d'hôte pour déjeûner, dans une gentille petite auberge entourée d'un semblant de jardin conquis sur le sable. Les maîtres de céans sont un Zuricois et sa femme; ils me disent qu'il y a encore dans les environs sept ou huit protestants employés à la grande drague, mais c'est à une certaine distance, et la cloche du bateau à vapeur nous rappelle.
Vers deux heures de l'après-midi, par un soleil tropical, nous entrons dans le joli lac de Timsah, bleu foncé, bordé d'une ceinture blanche éblouissante. On [espère avoir un peu de verdure dans quelques années ; pour le moment tout est sable ou
rocher. La ville d'Ismaïlia pourrait seule protester contre cette définition, car elle est coquettement assise près du rivage ; elle a vu des palmiers, et d'autres arbres encore, il y a six mois, lors de l'inauguration du canal, et bien des têtes couronnées ont pu se prendre à ces palmiers que la science avait réunis à grands frais et qui maintenant ne présentent plus que des troncs desséchés. Il y a cependant deux ou trois beaux jardins : "celui de M. de Lesseps est d'une grande fraîcheur, mais chaque pouce de terre végétale a coûté cher, et l'eau d'arrosement coûte plus cher encore. Le palais du vice-roi est très-beau, mais ses jardins sont dévastés par la sécheresse; il y a quelques autres maisons bien tenues; de jolies rues avec arcades, trèsrégulières, et beaucoup de magasins qui semblent prospères. On avait un peu compté sur l'avenir de cette petite ville; je crains au contraire que le passage des bateaux, qui ne s'y arrêtent pas, et bientôt celui des chemins de fer qui ne feront que la traverser, ne lui soient défavorables; elle est un peu trop perdue au milieu des sables, et ne s'impose pas, comme Port- Saïd, où l'on est obligé de s'arrêter et où il y a des garanties pour ceux qui s'y établissent. Je visitai là un tailleur allemand, un jardinier alsacien, un maître d'hôtel français protestant, deux frères vaudois, horlogers, et le directeur de la poste égyptienne, M. Bluntschli, de Zurich. Cet aimable compatriote voulut absolument que je logeasse chez lui, et il envoya son nègre, un beau garçon, pour chercher mes effets à l'hôtel. Sa femme est grecque de religion, parlant arabe dès son enfance, fille d'un père vaudois et d'une mère italienne, née en Grèce. Ils ont huit enfants, tous baptisés par les pasteurs allemands d'Alexandrie. La famille parle français. Nous avons lu la Bible le soir, et ce modeste culte domestique a fait plaisir à tous ceux qui y ont pris part.
Je crois que si M. de Lesseps fils avait répondu favorablement à la demande que je lui adressais, de faire pour les protestants ce qui a été fait pour les autres cultes, en nous concédant pour l'érection d'un teiïiple un terrain gratuit, la question aurait fait un pas en avant; le voisinage de Suez, de Zagazig, de Port-Saïd et de quelques autres localités moins importantes [faisait d'Ismaïlia un centre naturel pour cette partie du Delta, et une fois
le temple construit plusieurs familles s'y seraient rattachées, et peut-être fixées, qui aujourd'hui songent plutôt à s'établir au Caire. En tous cas les sympathies ne nous auraient manqué ni de la part des protestants, ni de la part des catholiques euxmêmes. Voici en effet quelques \lignes qui parurent le 3 mai dans le Journal de Port-Saïd, après une description assez détaillée et très- bienveillante de notre « fête religieuse. » Nous les reproduisons volontiers, sans toutefois en adopter toutes les conclusions :
« Pourquoi n'y a-t-il dans tout l'Isthme, pour représenter les divers cultes, que des hommes qui font profession et gloire de la mendicité? Pourquoi la religion protestante, si digne, si élevée, n'a-t-elle jamais eu de ministre à Port-Said? Pourquoi, quand il s'agit de protestants, les actes de l'état civil n'auraientils pas la sanction religieuse?
« On a donné des appointements fixes aux chefs de la religion musulmane, aux popes, aux capucins, aux religieuses (toutes allemandes, ce qui les rend infiniment propres à l'enseignement de la langue française!) ; on leur a prodigué les concessions de terrain et les faveurs de toute nature ; leur casuel est considérable. On les voit s'enrichir de jour en jour. Ne pourrait-on pas assurer une existence modeste à un ministre protestant et à un rabbin, bons pères de famille? Un seul de chaque religion eût suffi pour tout l'Isthme. Port-Saïd appartient au monde entier; il faut que toutes les libertés y soient respectées, la liberté de conscience comme les autres. »
A Ismaïlia, comme à Port-Saïd, les suisses établis me parlèrent beaucoup de M. Gustave Revilliod qui avait si bien représenté notre patrie lors de l'inauguration du canal et des fêtes qui eurent lieu en octobre à cette occasion ; je ne suis pas même bien sûr que la visite de leur compatriote ne leur ait pas fait plus plaisir encore que les fêtes elles-mêmes. En tous cas M. Revilliod a vu le canal dans de meilleures conditions que moi, mais il y a une chose dont il a été privé et dont j'ai eu le privilège de jouir. Il ne pleut jamais à Ismaïlia; c'est chose convenue, reçue; 11 pleuvra peut-être dans quelques années, quand il y aura des arbres dans le voisinage et que les berges seront gazonnées ou garnies de frais buissons. Eh bien, j'ai eu
de la pluie, le 25 avril, entre quatre et cinq heures, et assez de pluie pour devoir me réfugier sous une arcade pendant quelques minutes. Gomme on respirait bien ! Cette pluie, ce phénomène, Tévénement du jour fit le sujet des conversations pendant toute la soirée.
Le surlendemain vers midi je partis par le chemin de fer pour Suez ; douze à quinze cents habitants. Aussi une ville en décadence; le canal débouche à trois ou quatre kilomètres de là, et la ville devra déménager, si elle veut conserver sa clientèle de vaisseaux, c'est dommage; car si la ville est laide, elle est du moins très-pittoresque; une splendide jetée dans la mer, une rade immense et parfaitement sûre. Tout au plus conserverat-elle le cabotage de la mer Rouge, La Mecque et Massowah. Les bazars sont curieux à visiter, très-orientaux. Le village arabe est tout ce qu'il y a de plus misérable; ce sont de mauvaises huttes de terre, et comme il avait plu quelques semaines auparavant, plusieurs de ces cabanes s'étaient effondrées. Garnison anglaise, dont les chefs me reçurent très-bien, mais leur culte est régulièrement organisé, et ils n'ont de [rapports avec personne dans la ville. Je découvris à force de recherches une quinzaine de protestants de langue française, dont trois ou quatre de Genève, presque tous hommes d'affaires, qui m'ont parfaitement accueilli et qui désireraient tous avoir dans l'année quelques visites pastorales.
Un jeune genevois, très-actif, spéculait sur le transport des pèlerins de La Mecque ; c'était le moment où ils revenaient par centaines, et il s'agissait de les transporter jusqu'à Ismaïlia ou Zagazig; ils font ordinairement ce trajet par eau, et chaque année celui qui peut louer un grand nombre de petites embarcations est assuré de faire de bonnes affaires ; mais le progrès, le chemin de fer, la concurrence a réduit beaucoup les bénéfices, et j'ignore jusqu'à quel point la spéculation a réussi.
Peut-on donner le nom d'aventure au petit fait qui m'arriva au retour. J'avais pris le train, première classe, la seule possible à cause des insectes et de l'encombrement des pèlerins. J'avais pris ma place du côté opposé au soleil, lorsque, à Suez même, un monsieur, une dame, une jeune fille et un jeune garçon montèrent dans le même compartiment. A peine assis,
le monsieur se mit à déployer un immense foulard et l'épingla catégoriquement à l'avant et à l'arrière du wagon, de manière à se créer une petite chambrette et à dérober son personnel féminin à la vue des passagers, ou plutôt du passager, car j'étais seul. Ce rideau ne me convenait naturellement qu'à moitié. Je ne dis rien d'abord, mais quand nous fûmes arrivés à la hauteur des Lacs amers, que je ne voyais pas, mais que je voulais voir, je me levai pour regarder par dessus le voile, je posai délicatement le doigt sur le voile pour me faire un peu plus de jour, et crac, le rideau tomba; il était mal épingle. Mon brave musulman, acceptant toutes les excuses que je lui fis en français, rajusta son foulard comme si de rien n'était, et nous fîmes encore ainsi quelques kilomètres. J'entendais parler, mais je ne comprenais rien. Tout-à-coup une petite main, à côté de moi, soulève le voile et me passe discrètement une orange ; j'y réponds en faisant passer à mon tour une bonbonnière garnie de pastilles, et au bout de quelques instants elle me revient, après que tous se furent servis. Une seconde fois je veux regarder du côté des lacs et du canal, et une seconde fois le même accident se reproduit, le voile tombe, je me confonds en excuses ; je les prolonge de manière à empêcher moralement le père de famille de remettre son écran, et je le persuade si bien, par mes gestes plus que par mes paroles, du vif désir que j'ai d'admirer la belle nature de son pays, qu'il renonce définitivement à ragraffer son
mouchoir.
Nous sommes inondés de poussière ; j'écris mon nom sur la manche de mon habit. Malgré un soleil intense, il fait moins chaud dans le wagon que je ne l'aurais crû ; cela tient à ce que les wagons ont un double plafond, et que l'air circulant entre les deux empêche la chaleur du bois supérieur de se communiquer à celui qui est au-dessous. Les stations sont assez éloignées les unes des autres; on s'y arrête plus ou moins longtemps suivant que cela convient aux voyageurs. Au Serapeum, près d'Ismaïlia, nous sommes restés une demi-heure; il y avait d'excellente bière. Notre chef de train est anglais, mais il ne nous tourmente pas pour l'exactitude. Cependant nous ne faisons que toucher barre à Ismaïlia, où M. Bluntchli vient rne faire un dernier adieu. Nous sommes prévenus qu'à Zagazig
nous nous arrêterons plus longtemps, trois quarts d'heures au moins, à cause de la foule des pèlerins que nous transportons et qui se proposent d'y descendre.
Enfin nous sommes sortis des sables, voici des champs, des jardins, des légumes, des arbres; c'est le commencement de la terre de Goscen, et si j'ai admiré le désert et ses. solitudes, je n'en apprécie que davantage le bonheur d'en être sorti. Zagazig nous intéresse parceque nous y avons deux connaissances, «n genevois et un neuchâtelois, mais ils ne sont pas prévenus de notre arrivée et nous ne les verrons pas. C'est un grand et gros village, très-riche, admirablement cultivé, parfaitement arrosé, et qui s'est endimanché pour recevoir ceux des siens qui reviennent de La Mecque ; il y a foule à la gare, mais personne n'est voilé; l'importance de la fête et le plaisir du retour expliquent peut-être cette infraction à l'étiquette musulmane ; tout le monde a l'air content, et l'on ne saurait rien voir de plus pittoresque que ces costumes aux couleurs si variées, encombrant la voie publique et ne connaissant, aucune discipline, même en face de la redoutable locomotive. Quand enfin les passagers sont descendus, quand leurs bagages ont été déposés le long du chemin, quand tout est réglé,.... on ne part pas encore; il faut attendre quelques voyageurs... qui ne doivent pas tarder à revenir.
Mais aussi, pourquoi tant se presser? Il fait bon être ici, et il m'importe pep d'arriver au Caire une heure plus tôt ou une heure plus tard. C'est d'à présent seulement que je me sens tout à fait en Egypte, dans le pays de Joseph et des sept années d'abondance.
N.-B. On lira avec plaisir sur les fêtes de l'inauguration du canal, le beau volume de M. Gustave Revilliod: De Genève à Suez, lettres écrites d'Orient ; et sûr la partie technique, deux articles de M. Raoul Pictet, publiés dans le Globe de Genève, en 1870.
La vallée du Nil et le Delta. — Les principales villes de la Basse-Egypte. — Le fellah. — Les deux races. — En chemin de fer. — D'Alexandrie au Caire.-* Manufactures de poulets. — La fantaisie. — Les Pyramides. — Méhémet-AIL
— Les Mille et une Nuits. — Les palais. — La citadelle. — L'Esbékiéh. — Un ânier qui n'a pas de chance. - Boulâq et son musée. — Le Vieux Caire.
— Triste effet du Khamsin. '-— Le docteur Beille. — Le protestantisme au Caire.
Les Guides ne se gênent pas pour nous dire qu'il faut avoir passé au moins trois mois en Egypte pour connaître un peu le pays, et au moins dix ou douze jours au Caire pour pouvoir en parler. Ne remplissant ni Tune ni l'autre de ces conditions, je me présente avec le double désavantage d'une incapacité démontrée et d'une prétention que les faits semblent condamner. J'aurais d'ailleurs à m'excuser sous ce rapport auprès du lecteur, si l'annonce de ce livre avait pu l'induire, à penser que dans l'espace d'un chapitre je me proposais de lui donner une Egypte ou un^Caire complet, avec histoire, géographie, topographie, monuments, habitants, mœurs, harems, nègres, musée, et curiosités de tous genres. Une simple visite à Boulâq absorberait, et au-delà, tout le temps et tout l'espace dont nous pouvons disposer. Mais de même qu'on peut avoir sur Londres, sur Paris, sur la Suisse, une idée générale dans les étroites limites d'une modeste conversation, l'on peut ébaucher avec le Caire un commencement de connaissance qui rendra plus faciles des relations ultérieures.
Il est certains faits, trop connus pour que nous ayons à les mentionner, mais que nous devons cependant rappeler en <pas-
sant, l'importance du Nil pour l'Egypte, l'importance de ses inondations au point de vue de l'agriculture et des récoltes, et la richesse du Delta formé dans la suite des siècles par les alluvions du fleuve. Ce que l'on sait peut-être un peu moins, c'est que l'Egypte tout entière, dont les limites matérielles sont à l'est la mer Rouge et à l'ouest le désert de Lybie, ne compte guère de terres arables et habitées que précisément cette vallée du Nil et ce Delta dont nous venons de parler ; tout le reste n'est que sable, solitude et désolation. Géographiquement l'Egypte occupe une surface égale à peu près aux deux tiers de celle de la France ; elle a 180 lieues de longueur. Mais par sa constitution topographique et géologique elle est stérile partout où l'eau ne vient pas la féconder, et quand la France compte 27,000 lieues carrées de terres cultivées ou boisées, l'Egypte n'en compte guère que 3500, dont 1000 dans la vallée et 2500 dans le Delta.
C'est dire en même temps que le nombre des villes est peu considérable, et que presque toutes sont en rapports plus ou moins directs avec le Nil, sans lequel elles seraient inhabitables. On a presque tout dit quand on a nommé Alexandrie, Aboukir, Rosette, Damiette, Port-Saïd, Ismaïlia, Suez, Tantah, Zaggazig et le Caire ; encore plusieurs de ces villes ne comptent-elles que comme souvenirs historiques, ou comme stations d'avenir, sans avoir d'ailleurs aucune importance commerciale ou géographique. Rosette rappelle la fameuse pierre bilingue trouvée en 1799, actuellement au musée de Londres, qui servit de point de départ aux découvertes de Ghampollion ; Aboukir n'est célèbre que par les deux batailles de 1798 et 1799, dans lesquelles, défaits une première fois sur mer par Nelson, les Français prirent l'année suivante leur revanche contre les Turcs, sabrant, fusillant ou noyant en quelques heures une armée de 18,000 hommes.
Quand j'aurai nommé encore Damiette, sur la branche orientale du Delta, avec ses 25,000 habitants, son commerce jadis prospère, aujourd'hui menacé par la concurrence d'Alexandrie ; Tantah, à moitié chemin d'Alexandrie au Caire, avec son embranchement sur Damiette, ville riche comme entrepôt et comme foire ; Benà'l-Assal, une des ci-devant rési-
dences d'Abbas-Pacha, avec embranchement sur Ismaïlia, j'aurai, je crois, tout nommé. Tout le reste ne sont que villages, mais terres fertiles et soigneusement cultivées, coupées d'une foule de petits canaux d'irrigation qui portent l'eau dans chaque district; les puits sont nombreux et primitifs; les arbres abondent, palmiers de toutes sortes, sycomores, mûriers, acacias, oliviers ; puis les arbustes, le cotonnier, l'indigotier, le henneh, le rosier. La tige du dourah (millet) atteint jusqu'à 4 mètres de hauteur.
Dans les campagnes on est frappé de voir le pauvre et digne fellah travailler comme s'il avait de grands résultats à attendre de son travail. Il ne s'exténuera pas, mais il semble aimer l'ouvrage ; il s'y adonne consciencieusement, il le fait avec intelligence, presque avec goût ; il cherche à se rappeler comment ont fait ses pères, et il n'y a pas de danger qu'il fasse autrement; la charrue Dombasle, si quelqu'un venait à la lui offrir, lui paraîtrait une offense à la mémoire des ancêtres, et peut-être une preuve de plus de la frivolité des Européens qui ne savent pas apprécier assez le travail manuel et qui redoutent la fatigue. Lui ne la redoute pas ; ses pères ont vécu sans machine et il saura vivre comme eux ; ils sont morts, c'est là sa constante préoccupation, et il mourra comme eux. Il n'est ni sombre, ni maussade, mais de quoi serait-il gai? Tous les monuments du pays ont un cachet sévère qui transporte sa pensée vers ce qui n'est plus, ou vers ce qui n'est pas encore. A peine s'il vit sur la terre ; il y passe, il y souffre ; il n'est entouré que de nécropoles sous toutes les formes, sépultures, momies, tombeaux, pyramides pour les rois, sérapeums pour les bœufs, labyrinthes pour les crocodiles ; la religion elle-même, comme l'architecture, comme la poésie, semble n'être qu'une des antichambres de la mort, et si l'homme des champs quitte un instant ses instruments de travail, s'il va rêver sous un arbre, à l'ombre d'une charmille, là où les rayons de soleil ne pénètrent pas, soyez sûrs que ses pensées n'auront rien de joyeux ; s'il s'endort, ses rêves seront sans espérance ; on dirait que le poète ait rencontré le fellah sous un figuier, quand il a dit que le sommeil était comme l'image de la mort.
Et cependant on ne peut pas dire qu'il soit triste. Il est indif-
férent, résigné; c'est le fatalisme sans élan, sans initiative; un mécanisme vivant.
Deux races occupent le sol, celle des Coptes, les vrais, les anciens égyptiens, ' es héritiers des Pharaons ; et celle des Arabes qui, sous Omar, se jetèrent sur cette terre féconde et se l'approprièrent. Ces derniers chassèrent l'idolâtrie que le judaïsme et le christianisme n'avaient pu extirper entièrement ; mais ils ne chassèrent pas l'apathie ; on dirait au contraire qu'ils lui aient apporté un aliment nouveau. Isis, Osiris, Thot, Nou-t, Phtah, tout le panthéon des dieux antiques s'est réfugié dans le musée de M. Mariette ; nulle part on ne trouve plus en Egypte aucune trace de paganisme ; mais le christianisme oriental, controversiste à Alexandrie, mystique dans la Thébaïde, sans vie et sans vigueur, n'avait pu infuser une vie nouvelle à ces populations depuis longtemps écrasées, et les soldats de Mahomet en s'établissant dans le pays, y avaient apporté leur immobilisme religieux et politique, leur prostration morale, une sorte de découragement anticipé, la conviction que les efforts de l'homme n'aboutissent à rien.
Mais nous voilà bien loin du Caire. Nous y revenons.
Et nous y revenons en chemin de fer. Ce qu'il y a peut-être de plus étrange pour le voyageur, c'est bien d'aller au guichet d'une gare, et. de prendre son billet dans la patrie des Pharaons et des rois pasteurs. Le matin l'on est tranquillement assis au bord de la mer, dans un café d'Alexandrie, au Pélican, par exemple, non loin des aiguilles de Gléopâtre, tournant le dos à la colonne de Pompée, et fumant le narguiléh. On va sur la place des consuls; on prend son fiacre à deux chevaux, avec cocher nègre ou berbère, on se rend à la gare, comme si l'on était au cœur de l'Europe ; on se dispute pour le prix, parce que le cocher de ce pays-là réclame trois fois la somme portée au tarif (absolument comme s'il était civilisé), et la discussion ne s'apaise que grâce à l'intervention d'un employé de la police qui ne demande pas mieux que de protéger l'innocence et de faire acte d'autorité.
C'est que, il faut bien le dire, malgré son caractère tout-à-fait oriental, Alexandrie compte encore une population européenne fort considérable (je ne cite point de chiffres, toujours parce-
qu'il n'y en a point d'offiriels). Les consuls européens sont de petits souverains dans leur sphère, et il ne s'agit pas de leur donner le moindre sujet de plainte. Les nègres peuvent ignorer ce détail, mais le gouvernement ne l'ignore pas, et s'il le supporte avec impatience comme une nécessité provisoire, il travaille de son mieux à donner à son administration un caractère tel que les puissances n'aient plus, aucun sujet de maintenir un régime d'intervention que rien ne justifie en principe.
Il y a une cinquantaine de lieues d'Alexandrie au Caire ; on les fait par l'express en six heures. Après avoir traversé quelques marais salins on passe successivement plusieurs bras du Nil, au milieu de plaines fertiles semées de bouquets d'arbres; les villages sont nombreux et partout les hommes travaillent. A côté de l'agriculture il y a l'industrie; à côté de vieilles ruines s'élèvent les mosquées et les minarets ; sur les canaux de petits bateaux vont porter au fleuve les fruits des jardins et les produits de la récolte.
Trois ou quatre fois je fus frappé des ruches énormes que je voyais groupées par huit ou dix dans certains villages que nous traversions. Elles avaient environ cinq mètres de hauteur, et au juger elles devaient être construites en briques ou en terre. Je n'en eus que plus tard l'explication. Ce sont des fabriques de poulets, comment dirai-je, des manufactures de poulets, en un mot, des établissements dans lesquels on fait des poulets artificiels. J'avais bien entendu parler de quelque chose dans ce genre, mais à ce moment c'était trop loin de ma pensée pour que je comprisse la chose. Les œufs abondent dans le Delta, et pour ne pas abuser du temps des couveuses on a eu l'idée de faire éclore ces œufs par un autre moyen. Un fabricant s'en procure autant qu'il le peut; il les compte chaque mois par milliers; il les place sur des rayons percés de petits trous, et superposés les uns sur les autres, dans les grandes ruches dont je viens de parler, et quand la ruche est pleine il allume un feu souterrain qui doit lui donner la chaleur nécessaire. C'est une opération délicate ; il ne faut pas que les œufs soient cuits durs, naturellement; il ne faut pas non plus que pendant ces trois semaines ils se refroidissent un instant. Quand le moment de l'éclosion approche, les soins redoublent, et l'on attend avec
une émotion inquiète le premier coup de bec qui brisera la coquille du premier œuf. Le soir on possède dix à vingt mille petits poulets, suivant l'importance de la fabrique ; on les élève de son mieux, et quelques jours après on recommence avec une nouvelle volée. Ces poulets se vendent très-bon marché; ils sont excellents ; mais comme la nature ne perd jamais ses droits, on assure que les petits êtres qui sont venus au monde dans ces conditions anormales ne sont pas capables de faire des œufs à leur tour; ils n'ont pas de parents, ils n'auront pas d'enfants.
Mais le jour baisse, et le ciel tout-à-l'heure si bleu revêt ses couleurs de soirée ; les montagnes qui sont à notre droite se colorent de rose-pourpre et leurs crêtes se dessinent à l'horizon comme une masse noire sur un fond doré. La campagne, avant de s'endormir, nous envoie ses derniers parfums ; l'atmosphère en est embaumée. La chaleur étouffante se dissipe peu à peu. On éprouve le besoin de respirer à pleins poumons l'air pur et fortifiant des champs, des prairies, des vergers et des jardins; c'est l'air du Nil, l'air du Delta, chargé d'effluves magnétiques; les canaux eux-mêmes, filtrés par un sol d'élite, n'envoient que de saines et fraîches émanations, et l'on se sent bercé mollement sur cette vieille terre de la plus antique civilisation, rêvant tour-à-tour des trente dynasties, des hiéroglyphes, du gouverneur Joseph, de Moïse et des Hébreux, de Jésus-Christ, de Mahomet et des Mille et une nuits.
C'est la fantaisie. Tout-à-coup, à un détour du chemin, trois immenses cônes apparaissent, projetant sur un ciel nuancé de mille couleurs leurs masses sombres, régulières et mélancoliques. Les pyramides ! Voilà les pyramides ! s'écrient à la fois tous ceux pour qui ce spectacle est nouveau. Elles sont encore à six ou sept lieues de distance, mais l'effet n'en est pas moins saisissant. Entre elles et nous, à mi-chemin, il y a le Caire que l'on ne distingue pas encore ; mais l'illusion est complète, on se croit près d'arriver; on pourrait dessiner ce tableau; quelques coups de crayon, voilà les monuments; on y ajoute le désert, aussi deux coups de crayon; quelques palmiers, quelques chameaux, quelques ânes, quelques Arabes fumant en silence leur mélancolique narguileh. Quarante siècles, disait
Bonaparte ; oui, quarante siècles d'écrasement, d'aplatissement, qui n'ont pas cessé de se faire sentir depuis que ces masses colossales pèsent sur le pays et sur ce pauvre peuple. En vain les Arabes conquérants, et d'autres après eux, ont pillé et dépouillé tout ce qui pouvait se prendre des pyramides, or, momies et revêtements ; elles sont toujours là pour nous dire ce que le despotisme peut faire d'une nation et comment il peut l'abrutir. Si les Hébreux, comme tout l'indique, ont dû concourir à ces travaux, il n'est plus étonnant que Moïse ait rencontré de leur part tant de résistance, quand il entreprit leur libération. Sous l'influence.de ce beau soleil qui brise les énergies, usufruitiers du sol qu'ils cultivaient sans le posséder, et qui leur donnait de savoureux pastèques et tant de légumes précieux; façonnés à la servitude par l'exercice de plusieurs générations, ils ne comprenaient plus rien à la liberté, et pourvu qu'ils eussent le droit de vivre, le reste leur importait peu. Aussi, que de murmures quand ils se trouvent aux prises avec les difficultés de la vie, avec les dangers de la mer, avec les ardeurs d'un soleil que rien n'adoucit, avec les sables sans fin d'un désert sans bornes. « N'aurions-nous pas pu mourir en Egypte aussi bien qu'ici? » disent-ils. La mort, et toujours la mqrt, c'est là tout ce qu'ils voient dans la liberté; ils n'avaient pas vu autre chose dans l'esclavage.
Les pyramides ! quels souvenirs et quel symbole ! Avec cela je comprends qu'on en admire la grandeur, l'architecture, l'orientation, les chambres royales, les puits intérieurs; je comprends qu'on les gravisse pour jouir de leur sommet de l'immense panorama que présente à plus de vingt lieues à la ronde cette terre autrefois si peuplée : ici le Delta, là le désert, à droite et à gauche le Nil avec ses méandres, ses courbes, ses canaux, et ses rives bordées d'arbres, et animées d'une foule d'embarcations de toutes grandeurs et de toutes couleurs, solennelles ou gracieuses, § chargées de touristes ou de marchandises. C'est la patrie des crocodiles; plus haut, celle des hippopotames. Ce Nil, c'est la grande attraction des voyageurs; aussi, quand l'un d'eux a visité l'Egypte, on ne lui fait pas beaucoup de questions; une seule : Avez-vous été jusqu'à la première, ou jusqu'à la seconde cataracte? Avez-vous vu les
pyramides? Parlez-nous en. Voilà tout. Il n'y a guère autre chose à demander; et le voyageur en parlera, à moins qu'il n'ait été ni à Tune, ni à l'autre, triste victime d'un khamsin jaloux et d'un médecin plein de cœur qui lui dit : « Il faut partir ; quant aux pyramides, je m'engage à vous les conserver pour votre prochain voyage. »
Mais cette fois c'est bien le Caire que nous apercevons. Partout on sent l'arrivée d'une grande ville; les maisons sont plus belles, les jardins mieux soignés, les palais plus nombreux et plus riches; une immense allée de sycomores conduit à droite au palais de Ghoubra; de splendides coupoles, des minarets par centaines s'élèvent dans les airs; on reconnaît la citadelle qui semble adossée au Mokattam et que Ton devine sans l'avoir jamais vue. Enfin, après avoir traversé un bras du Nil, on arrive, et l'on n'a qu'un seul regret, c'est d'arriver en chemin de fer et de trouver à la gare des voitures, des omnibus, des chevaux, des ânes comme en plein 19 e siècle.
Tout est si musulman, si moyen-âge, si sarrasin, tout; nonseulement les souvenirs, mais le présent, l'architecture, les mœurs, le personnel, les costumes, les rues, les maisons, qu'on a autant de peine à se rappeler la civilisation contemporaine qu'on en aurait ailleurs à évoquer le passé. Et en même temps le sifflet des locomotives, les cheminées des bateaux à vapeur, l'éclairage au gaz, les Anglais qui réclament leur luggage, les petits arabes qui nous parlent grec ou français (à leur manière, bien entendu), les cochers de fiacres, les offres d'hôtel, les livrées de service, les crieurs de journaux, les sergents de ville, tout cela sent tellement l'Europe qu'on en oublie les Pharaons, les Ptolémées et les Turcs.
Décidément Méhémet-Ali, ou Mohammed-Ali, fut un grand homme, et le digne successeur de cet autre Macédonien (1) qui, plus de deux mille ans avant lui, après avoir conquis Babylone, fut enterré dans un cercueil d'or à Alexandrie. L'ancien chef des Albanais, après avoir combattu Bonaparte, le prit pour modèle dans la réorganisation de son armée, et ne craignit pas, arrivé à l'âge mûr, d'apprendre à lire et à écrire.
(1) Méhémet-Ali est né à Kwala, en Macédoine.
Nommé au pachalick d'Egypte, il y fut maintenu par l'influence française, brisa la puissance des Mamelucks, se créa une indépendance relative vis-à-vis de la Porte, se fit une armée et une flotte, s'entoura d'étrangers intelligents et capables, combattit les préjugés de son peuple, et devint presque le roi du pays dont la Turquie l'avait fait le pacha. Il rendit son pouvoir héréditaire à force d'énergie, et réussit à faire de l'Egypte, dont la population est à peu près celle de la Suisse, moins intelligente et moins énergique, un royaume d'Orient assez fort pour troubler les rêves du sultan et pour inquiéter l'Europe elle-même. On peut lui reprocher la fusillade des Mamelucks dans la citadelle du Caire (1811), les atrocités de la guerre de Nubie, beaucoup de violences, beaucoup d'arbitraire; il avait pris ses modèles en Europe, et il n'est pas besoin de sortir des dix premières, ou, si l'on veut, des dix dernières années de ce siècle, pour trouver chez nos peuples civilisés des faits de guerre ou des actes de perfidie qui ressemblent, sans les justifier, aux traits les plus barbares de l'histoire de Méhémet.
Méhémet s'était donné pour tâche de faire un peuple neuf, mais s'il n'y a réussi qu'en partie, c'est que ce n'est pas là l'œuvre d'une vie homme ; il y faut le temps. On ne lui contestera pas d'avoir beaucoup fait, d'avoir introduit une sève nouvelle dans les populations, d'avoir amélioré l'administration, d'avoir sinon désarmé, du moins adouci les antipathies de l'Orient contre l'Occident, d'avoir fait accepter de son peuple l'idée abstraite du progrès et de l'avoir fait passer de la théorie dans la pratique ; d'avoir forcé la consigne de l'immobilisme traditionnel, et, fils de ses œuvres, d'avoir inauguré pour l'Egypte une ère de force et de prospérité qu'elle ne connaissait plus depuis des siècles. En un mot, il a mérité, non-seulement la statue qui lui a été élevée, mais encore que cette statue tournât le visage vers l'Europe : détail inaperçu peut-être, mais significatif, presqu'un scandale pour les bons musulmans. Au lieu de regarder vers le Sud-Est, vers la Mecque, cet homme de marbre, qui a rompu avec les traditions de l'Islam, regarde vers la France qui fut toujours sa dévouée protectrice ; il la remercie, mais en même temps il semble lui dire : « Fais comme moi, cesse de regarder vers ton Sud-Est ; cesse de con-
fondre ta politique avec ta foi ; suis le soleil dans sa course au lieu de t'en tenir à son lever, et tu renaîtras. »
Nous pourrions maintenant commencer notre tournée un Guide à la main, et visiter le Caire d'une manière scientifique et systématique, visiter les 400 mosquées, les hôtels, les places, les musées, les quatre quartiers principaux, les murailles ou du moins ce qui en reste, les portes de la ville, ses marchés, ses bazars. Mais dites-moi combien de temps cela nous prendrait, à supposer que le Caire ne soit que six fois aussi grand que Genève ; dites-moi surtout le plaisir que nous y trouverions, et le profit que nous en retirerions.
Sachez qu'à l'hôtel du Nil, l'un des meilleurs, mais pas le premier, on paie de 15 à 20 fr. par jour, sans le vin, dont la moindre qualité coûte 4 fr. la bouteille. Evidemment ces détails de cuisine ne vous intéressent qu'à moitié. Vous aimeriez mieux voir la porte auprès de laquelle le génie déposa le pauvre Bedreddin, enlevé de Bagdad dans la nuit; ou le palais de la belle princesse Badroulboudour, où la place de Sindbad le Marin, autant de choses que nous connaissons mieux que les gens du Caire ; mais l'archéologie ne nous fournit à cet égard aucun renseignement.
Nous sommes plus heureux avec le nègre noir mordant de ses dents blanches dans l'orange d'or, jouant dans la rue avec de petits enfants. Nous rencontrons aussi l'esclave blanche voilée, qui vient de faire ses emplettes. Voici plus loin, se rendant au bazar, sa riche maîtresse, qui va s'acheter des étoffes, des bijoux, des parfums ; qui sait si elle n'ôtera pas son voile, non pas à l'intention de ce vieux juif qui l'exploite, mais parce qu'il y a là un jeune Arménien qui achète aussi des étoffes et qui se rencontre presque toujours dans la même boutique lorsque la même dame s'y trouve? Le juif ne voit rien ; l'âne est là dehors, soigné par l'esclave. Cet homme qui passe d'un pas rapide, serait-ce un mari jaloux qui court après son infidèle ? Je n'en sais rien; les choses que je vois me rappellent celles que j'ai lues, mais il y a dans tout cela peut-être plus de prose que de poésie, et la dame ne craint pas de se laisser voir des passants ; le voile l'étouffé, et quelquefois elle le met de côté pour respirer plus librement. L'étiquette est moins sévère.
Je voudrais voir des derviches ; en Voilà qui passent ; on en rencontre vingt par jour; rien de remarquable, de longues barbes mal soignées, une coiffure bizarre sans être caractéristique, une longue perche au bout de laquelle pendent quelques vieilles loques.
L'histoire des trois calenders borgnes me revient aussi à l'esprit ; je cherche des calenders, mais je n'en trouve pas. En revanche beaucoup de borgnes, sans parler des aveugles qui abondent. Je vois des nains, des géants, des bossus, des tailleurs, des marchands de grain, des meuniers ; dans chacun de ces individus je trouve tout ce que j'y mets, mais rien de plus. Ces enfants qui jouent aux osselets avec des pierres, pendant
que d'autres font tapisserie et les regardent, je peux supposer qu'ils ont joué ou qu'ils joueront au faux cadi, mais il est possible aussi que la race soit perdue et que les jours du grand Haroûn soient définitivement passés. Dans ce cas c'est l'imagination qui doit faire seule les frais du voyage.
Mais les palais de marbre ne peuvent avoir disparu. Je les cherche à travers les ruelles sombres, je passe et repasse. Partout la foule ; on se coudoie, on se pousse, on crie, et quels cris! Les hommes coiffés du fez, les femmes voilées de blanc, nègres, berbères, Arabes pur sang, hommes d'affaires, marchands et marchandes, âniers et chameliers avec leurs bêtes, c'est une cohue, et d'autant plus sensible que les plus larges rues (je parle de la vieille ville) rappelleraient notre rue Traversiez, tandis que les moyennes seraient représentées par la rue de Toutes -Ames, par la rue des Limbes ou par l'allée de Bémont, et guère plus belles, souvent moins propres. Les maisons sont hautes de plusieurs étages, et se rapprochent par le haut, de manière à empêcher les rayons du soleil d'arriver jusqu'au sol ; d'une maison à l'autre on peut quelquefois se toucher la main à travers la rue. Très-peu de fenêtres ; de petites portes basses, vieilles, solides, en bois, bardées de fer, ne laissant passer qu'une personne à la fois, et tout-à-fait en harmonie avec l'apparence extérieure de la maison qui est bâtie de briques séchées au soleil, une espèce de pisé, de bousillage qui ne dit rien à l'œil et qui ne promet rien.
C'est précisément ce que l'on veut : ne rien promettre, éviter
aux voleurs toute tentation, ne pas les mettre sur la piste de la richesse. Les palais des Mille et une nuits que nous avons tant cherchés, et en vain, les voilà. Vingt fois nous avons passé devant ces tristes maisons, sans nous douter que derrière cette porte il y eût tant de fabuleuses richesses. Entrons-y, puisque nous avons pour un moment la permission du maître. Un étroit corridor nous conduit, dans les ténèbres, de la première à la seconde porte, et nous arrivons de plain pied dans une cour spacieuse dont la richesse défie toute description. Les murs, de 8 à 10 mètres de hauteur, sont du marbre le plus pur; nous marchons sur des arabesques en mosaïques. Au milieu de la cour une fontaine jaillit d'un bassin de marbre, et déverse ses eaux dans de magnifiques vases en porphyre, dont chacun est du travail le plus admirable. Les orangers, les citroniers, les grenadiers en fleurs adoucissent ce qu'il y a de trop dur dans Téclat du marbre. Tout autour de la cour de riches salons garnis de divans, de tentures et de tapis ; d'immenses glaces y sont multipliées et reproduisent notre image à l'infini. Fatigués de cette vue toujours la même, nous élevons nos yeux vers le plafond, et là encore nous retrouvons des glaces et nos portraits. On nous fait asseoir sur les divans; ceux qui le peuvent se croisent les jambes à la mode du pays; les esclaves apportent le café dans d'infiniment petites tasses, supportées par des zarflfs en filigrane d'argent, et le tabac dans de longues chibouques ou dans de riches narguilehs. Nous voudrions voir plus loin ; mais plus loin c'est le harem, l'appartement des femmes, le vrai palais, le fruit défendu. C'est derrière ces murs de marbre que sont enfermées, légitimes ou non, ces malheureuses pour qui le monde n'existe plus ; c'est là qu'elles s'abrutissent, occupées à ne rien faire, à ne rien apprendre, à ne rien savoir, sans esprit comme sans âme, jalousées sans être aimées, et condamnées comme la fleur à mourir sur place. Si par exception un peu d'air, un peu d'exercice leur est accordé, le maître les fera promener en omnibus, mais dans un omnibus complètement fermé, ne recevant d'air et de jour que par en haut.
11 fait froid dans ces beaux palais. Sortons. Nous voilà dans la rue, il nous semble que nous sortions de prison. Pour nous remettre courons à la citadelle.
La ville forme une espèce de carré long, de quatre kilomètres sur deux, allant du nord au sud et parallèlement au Nil. Le débarcadère est au N.-O., la citadelle au S.-E. Nous traversons donc le Caire en diagonale, et pour la première fois de ma vie, probablement aussi pour la dernière (permettez-moi cet épisode), je me trouve voyager à mes frais comme un petit prince oriental. L'équipage est magnifique; les chevaux en bon état et bien harnachés n'ont pas trop l'air de locatifs; j'ai sur le siège un cocher arabe et un nègre, derrière moi un second nègre qui me sert de chasseur, assez mal habillé par parenthèse, et devant la voiture courent, habillés de blanc avec une ceinture rouge, deux petits garçons, deux sais, qui, par leurs cris et à coups de courbache, font ranger les passants pour que rien ne ralentisse la course de ma grandeur. Le bourgeois a pu se croire gentilhomme pendant une demi-heure, et il ne lui en a coûté que 3 à 4 francs. Ce n'est pas cher, et cependant la tête en aurait tourné à M. Jourdain.
Si la citadelle est peut-être ce qu'il y a de plus beau au Caire, ce qu'il y a de plus beau à la citadelle c'est la vue dont on y jouit sur la ville et sur la contrée, vue splendide, vue de première classe. Située à cent mètres environ au-dessus de la plaine, la citadelle forme tout un ensemble de bâtiments et de constructions diverses, fonderie de canons, fabrique d'armes, imprimerie, hôtel des monnaies, arsenal mosquée, palais, château, ministères, cours intérieures, puits gigantesque, etc. Nous ne visitons pas tout, cela va sans dire, mais nous visitons, munis des grosses pantoufles sacramentelles, la belle ou plutôt riche mosquée en albâtre de Méhémet-Ali, commencée par ce prince et qui renferme aujourd'hui son tombeau ; tous les styles s'y trouvent, sauf le mauresque ; le palais du vice-roi actuel, architecture orientale, meubles de Paris, tentures de Damas ; l'étroite place où furent massacrés le I e * mars 1811 les Mamelucks, dont un seul échappa, dit la légende, en lançant son cheval sur la ville; nous avons la même légende à Berne. Nous visitons encore l'immense puits qui porte le nom de Joseph, ou Youssouf, qui fut creusé à la fin du 12 e siècle par Joseph Saladin, Youssouf Salah et Din, et que la tradition fait remonter à Joseph le patriarche, le gouverneur de l'Egypte, quoique la
ville du Caire ne date elle-même que de Tan 969. Elle fut fondée par le général fatimite Gowher qui, à la suite de ses conquêtes, la nomma El-Kahira, la victorieuse. L'ancienne ville, Fostat, aujourd'hui le Vieux-Caire, était située un peu plus au midi, en amont du fleuve; peut-être selon quelques-uns l'antique Memphis, la capitale des Pharaons depuis Moïse, était-elle située encore à 3 ou 4 lieues plus au sud, non loin de Sakkarah. Il est donc bien difficile de s'orienter dans la recherche. des souvenirs bibliques, soit qu'il s'agisse de Joseph ou du jeune Moïse exposé s.ur les eaux. Mais le puits n'en reste pas moins une merveille des temps anciens par sa forme, sa largeur et sa profondeur, qui est de 95 mètres ; il est taillé dans le rocher, et l'on peut y descendre par une spirale en pente douce.
Mais je l'ai dit, ce qu'il y a de plus beau, c'est la vue dont on jouit des terrasses de la citadelle. D'un côté la ville avec sa forêt de clochetons et de minarets, ses coupoles, ses mosquées, ses places depuis la Roumélieh jusqu'aux sycomores de l'Esbékiéh près de la gare ; ces rues qui se dessinent si nettement, les casernes du Karameïdan, les tombeaux des califes ; un peu plus loin des palais d'albâtre qui, parallèlement à la grande allée semblent réunir le Caire à Boulâq où se trouvent dans le Musée de M. Mariette, tous les dieux de l'ancienne Egypte avec un certain nombre de souverains desséchés. En remontant vers la gauche, l'œil rencontre le palais et les jardins d'Ibrahim-Pacha qui bordent le Nil sur une longueur de 3 kilomètres, et qui sont l'une des plus belles créations de Méhémet-Ali, une conquête sur d'énormes amas de décombres et d'immondices. A gauche encore le Vieux-Caire, le Nilomètre, le Nil avec sa vigoureuse végétation. Enfin les pyramides qui malgré la distance se distinguent parfaitement et tranchent sur le sable du désert et sur l'azur du ciel. Sil'onregarde vers le nord, on a les vertes plaines et le commencement du Delta; vers l'Orient, les hauteurs du Mokattam et les approches du désert par un chemin qui mène à la forêt pétrifiée.
Avec la meilleure volonté du monde, je ne saurais prendre sur moi de courir partout où il y a quelque chose à voir. Ce n'est pas fatigue physique, c'est ennui. Quelques beaux tableaux me suffisent; si je dois avaler toute une galerie, cela m'écœure.
J'en dis autant de la musique ; laissez-moi savourer quelques beaux morceaux, mais ne m'en saturez pas ; il y a des limites à tout, et l'excès des bonnes choses engendre vite la # lassitude. Le proverbe allemand a raison : A force d'arbres on finit par ne plus voir la forêt. Si je voulais étudier mon Caire de fond en comble, je n'y comprendrais bientôt plus rien, et j'aime mieux rester sur l'idée générale que j'en ai, que m' absorber dans des détails qui me feraient perdre la vue de l'ensemble. Je rappellerai cependant encore quelques traits, quelques points, quelques endroits qu'un voyageur ne doit pas manquer de visiter. Avant tout, la place, ou promenade, ou square de l'Esbékiéh. C'est une place en hémicycle, toute moderne, garnie de trottoirs et bordée de sycomores. On la longe quand on vient de la gare pour entrer en ville. Là se trouvent plusieurs consulats, quelques-uns des meilleurs hôtels, des cafés en plein vent, et des âniers avec leurs ânes au service de tous ceux qui ont la moindre course à faire. Ces ânes au trot vigoureux se paient à raison d'une piastre la course, 25 centimes. Notez le bien; c'est tout ce qu'il y a de plus tarifé, et surtout n'allez pas faire le généreux; on verrait de suite que vous êtes un étranger et l'on vous surferait en conséquence. On m'avait prévenu, je voulus en avoir le cœur net. Un jour j'enfourche le premier aliboron qui me tombe sous la main, sans m'inquiéter de l'ânier qui n'est jamais qu'un détail et qui est le premier intéressé à suivre sa bête. Je logeais à l'hôtel du Nil, et j'y dirige mon âne en passant par la large rue du Mouski. Arrivé au tournant d'une ruelle qui devait me conduire chez moi, je descends et je donne une piastre^ demie à mon ânier, grand et superbe nègre qui m'avait accompagné à la course. Mais mon homme ne l'entend pas de cette oreille ; il se met à crier, à faire du tapage, à menacer, et plus j'essayais de lui faire comprendre qu'il était bien payé, plus il me criait: Arbah, arbahl (quatre, quatre 1). Peu à peu il se fit une espèce d'attroupement; il y a des badauds même au Caire; on ne savait pas de quoi il s'agissait. A ce moment je prends mon nègre par le bras, et je lui montre de la main le magasin d'en face ; ce magasin n'était rien moins qu'un caracone, un commissariat de police, dont le chef, M. C. un de nos, compatriotes, avait été prévenu par moi, que je méditais cette petite malice.
Il était à sa fenêtre. Le nègre qui d'abord m'avait empoigné le premier essayait maintenant de me faire lâcher prise ; il refusait absolument de donner suite à l'idée que je lui suggérais d'aller régler notre affaire au caracone, et il finit par sauter sur son âne et s'enfuir, poursuivi par les applaudissements ironiques et par les rires de la foule.
Il faut aller aussi à Boulâq. C'est un petit Caire à deux kilomètres du grand ; il en est séparé par le chemin de fer et par un canal, mais il s'y relie par une magnifique promenade bordée de sycomores et d'acacias. Boulâq est en quelque sorte le port du Caire; c'est là que l'on s'embarque ordinairement pour remonter ou pour descendre le Nil, et de nombreuses embarcations, ornées de leurs pilotes, sont toutes prêtes à conduire le voyageur à Choubra ou à Tbèbes, à une lieue ou à cent. Le marché se tient sur la grande place, et les fellahs qui sont arrivés par eau, chargés des trésors de leurs jardins, attendent patiemment que les gens du Caire viennent les débarrasser de leur marchandise ; bruit incroyable.
Boulâq est une assez jolie petite ville, d'environ 5,000 habitants; maisons à l'européenne, trottoirs. Mais la grande attraction c'est le Musée égyptien de M. Mariette ; à lui seul il mériterait une longue visite, et nous n'avons pas manqué de l'aller voir. Quant à faire ici l'office de catalogue, nous n'avons garde. M. Hébert et moi, nous avions eu le bonheur de trouver au Caire quelques amis parmi les Suisses nos compatriotes, et l'un d'entre eux nous faisait les honneurs de la ville avec une obligeance parfaite. Par deux fois nous visitâmes le Musée sous ses auspices, et nous pourrions à notre tour en faire les honneurs à d'autres, mais nous ne saurions donner les noms, ni les dates, ni la signification des mille objets, grands ou petits, précieux ou vulgaires, fins ou grossiers, que nous avons admirés dans les vitrines de ces nombreuses salles. Avec le commun des mortels, nous avons été frappés surtout des objets qui s'imposent à l'œil par leurs dimensions, cercueils en basaltes de diverses couleurs, momies, hiéroglyphes sans nombre, inscriptions, papyrus, bijoux, émaux, bracelets, pierres fines gravées, scarabées, etc. Il y a là tout un cours d'histoire à faire, et les dieux de l'Egypte ancienne passent successivement sous les
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yeux des amateurs; ils reconnaîtront entr'autres avec plaisir un charmant petit bo&uf Apis, la plus populaire chez nous de toutes ces divinités.
Ge que nous aurions aimé voir aussi, mais cela viendra peutêtre avec le temps, ce sont des reliefs topographiques, figurant le Delta, la vallée du Nil, et quelques-unes des grandes ruines de la Haute-Egypte. Le gouvernement actuel fait beaucoup, mais on ne peut pas lui demander de tout faire à la fois; la reconstitution du pays date de quarante ans à peine, et Ton ne sort pas d'une ornière aussi profonde en un si court espace de temps ; bien plutôt devons-nous admirer les progrès que Méhémet-Ali et ses successeurs, notamment le Khédive régnant, ont réussi à réaliser en dépit des circonstances les plus défavorables, climat énervant, habitudes énervantes, religion énervante, despotisme traditionnel, et vasselage de la Porte.
J'en suis malheureusement au mot de la fin, et il n'est pas gai. Un matin M. Hébert et moi nous quittons l'hôtel de bonne heure; nous allons voir quelques amis qui demeurent dans notre voisinage, et nous leur annonçons notre intention d'aller faire visite au Vieux-Caire, autrement dit à Fôâtat (la tente).
— Ah ! vous ne devez pas sortir par un temps pareil, nous disent-ils, ce serait imprudent.
— Gomment? un temps pareil? un soleil magnifique !.
— Oui, mais le khamsin souffle et il est très-dangereux.
— Bahl vous sortez bien vous-mêmes. Et d'ailleurs nous n'avons plus que peu de jours à passer ici ; nous devons en profiter.
— Ne faites pas cela ; vous auriez tort.
Mais nous nous obstinons ; nous enfourchons nos jolis ânes du Caire avec leurs selles si commodes, et nous voilà trottant le long du Khalig dans ces nombreuses petites rues qui nous font voir de près le quartier arabe, avec ses mosquées et ses gracieuses fontaines. Nous sortons par la porte de Seideh- Zeineh, et nous nous trouvons au milieu des décombres de l'ancienne ville. La route est pittoresque, semée de sycomores, d'acacias et, je crois, de platanes. A droite, dans l'Ue de Roudah, nous avons le Nilomètre, vieux de plus de mille ans, dont nous ne sommes séparés que par un bras du Nil ; une e&pèee de bac
nous y conduirait ponr quelques sous. A gauche, une avenue de petites maisons à un étage, qui semblent n'être là que pour maintenir les droits de l'ancienne capitale. Fôstat n'a que trois mille habitants, presque tous coptes, c'est-à-dire chrétiens et Egyptiens de la vieille race authentique. On nous montra une antique mosquée en ruines, qui ne compte pas moins de deux cent trente colonnes ; un vieux sycomore sous lequel la tradition prétend que la Vierge s'est assise avec l'enfant Jésus dans ses bras ; et, dans l'église de Saint-Georges, une chapelle souterraine où elle se retira pendant quelques jours. Mais tout cela ne m'intéresse plus ; je ne me sens pas bien, j'ai des courbatures et les mets sur le compte de mon âne, dont le trot saccadé me fatigue ; je ne désire qu'une chose, rentrer au plus tôt à la maison, et le retour ne s'effectue ni sans fatigue, ni sans souffrance. Je suis moulu, je me couche sur mon lit pour me reposer, mais au bout de deux heures je comprends que mon âne n'est pour rien dans ce que j'éprouve , et que toute la faute en est au khamsin, ou plutôt à moi qui n'ai pas voulu écouter les gens du pays. L'excellent docteur Reille, à qui j'avais été recommandé par M. Raoul Pictet, de Genève, vient me voir, et me soigne comme un frère pendant cinq jours, m'annonçant chaque fois la guérison pour le lendemain, et me promettant de me conduire lui-même aux Pyramides dans sa voiture. M. Hébert me fait des visites régulières et m'apporte des oranges, avec la permission du docteur, quoique celui-ci me recommande plutôt l'eau du Nil .comme boisson. Enfin les chers Portier, que j'avais vus plus d'une fois, décident sans autre que j'irai loger chez eux ; ils viennent m'enlever, un nègre emporte mes effets, un âne est en bas sur lequel on me hisse, et me voilà installé dans une maison à la genevoise, avec de bons amis, un bon piano et un bon lit. Le jeudi le médecin m'emmène dîner chez lui, mais après les deux premières cuillerées je deviens pâle et je dois me coucher sur un divan. Ce moment de malaise passe vite, et tout honteux d'une faiblesse passagère, je me hâte de me remettre à table et de reprendre mon potage au point où je l'avais laissé. Courage inutile, héroïsme superflu : je dois abandonner de nouveau le champ de bataille, et quand pour la troisième fois j'essaie de vaincre ma faiblesse.
— Restez seulement tranquille, me dit le docteur, vous partez demain pour Alexandrie par l'express de 8 heures.
— Mais, docteur,...
— Il n'y a pas de mais ; si vous ne partez pas de bon gré, je vous fais porter au train par mes barbarins. Vous avez été empoisonné par le Khamsin ; cela se voit à la manière dont vous mangez, et vous allez passer trois mois dans vos montagnes et dans vos forêts. Vous en avez au moins pour trois bons mois.
— Mais, docteur, les pyramides? Vous m'aviez promis...
— Les pyramides, mon cher pasteur, je m'engage à vous les conserver jusqu'à votre retour ; mais si vous ne partez pas, je ne m'engage à rien quant à vous.
Et ainsi fut fait.
J'avais heureusement consacré les premières journées de mon passage au Caire à visiter les protestants français dont on m'avait donné l'adresse, et j'en avais, chemin faisant, découvert un certain nombre d'autres. Les deux premiers, et peut-être les plus zélés, étaient MM. Portier et Cartier, mes compatriotes. Ils m'avaient rendu sous plusieurs rapports de grands services, et ils m'avaient mis en relation avec plusieurs familles genevoises, vaudoises, neuchâteloises et fribourgeoises (de Morat). Le cercle suisse d'abord, puis le cercle allemand m'avaient ouvert leurs portes avec la plus cordiale bienveillance et m'avaient fourni plus d'un renseignement utile et de nombreuses facilités. La grande maison Kienast, de Zurich, famille et employés, nous avaient accueillis M. Hébert et moi, comme des compatriotes et des frères, et nous ne saurions trop leur en témoigner notre reconnaissance. Ailleurs j'entre chez un libraire-photographe dont le nom me frappe, et je lui demande s'il n'est pas protestant. Oui. Puis un pâtissier des Grisons. Puis un menuisier et sa famille. Puis un horloger, deux femmes de chambre de l'Hôtel des Ambassadeurs, un ingénieur français que j'avais connu à Genève, un sergent de ville bernois, une modiste, etc., etc. Je garde pour la fin mon excellent ami, le docteur Reille, médecin du Khédive, sa femme qui est vaudoise, et leurs trois enfants. En somme une centaine de personnes ; je ne parle que de familles exclusivement françaises, et ne sachant pas l'allemand. Il valait la peine d'avoir un culte pour eux, et je les réunis en effet
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le dimanche 1 er mai dans la modeste chapelle allemande de M. le pasteur Pancmtius Stamm, qui m'avait gracieusement
offert une hospitalité de quelques jours. Ge digue pasteur .est anglican, ce qui rend ses rapports avec les luthériens et les réformés un peu précaire*, et lui enlève quelque chose de son influence.
Les protestants allemands se rattachent h l'église d'Alexandrie, en attendant qu'ils aient un pasteur et une église h eux, ce qui semble ne pas devoir tarder, le prince de Prusse ayant reçu et accepté du Khédive un terrain considérable situé dans le plus beau quartier de la ville et destiné à la construction d'une église, d'écoles et d'autres établissements réclamés par la communauté. Si le pasteur, qui sera nommé par le Consistoire supérieur de Berlin, possède les deux langues, il groupera facilement autour de lui tous les protestants suisses et français, aussi bien que les allemands.
Quant aux anglais, ils sont abondamment pourvus ; au moins quatre pasteurs anglais, écossais ou américains. En outre de nombreuses et florissantes écoles, dont les plus remarquables et les plus fréquentées sont celles de Miss Whately (i60 garçons et 60 filles) ; elles jouissent d'une réputation pour ainsi dire universelle, M. Edouard Dor, qui a étudié de près les écoles de la colonie européenne, et qui ne leur épargne ni les critiques, ni les bons conseils, reproche fc l'école de Mis§ Whately de ne suivre aucune méthode pédagogique, de vivre un peu au jour le jour, de laisser aux maîtres un peu trop de latitude, et cependant il conclut: « l*e résultat final.., c'est que tout n'y marche pas si mal. Le dévouement infatigable de Miss Whately supplée à tous ces défauts de détail, et nous avons été plus d'une fois appelés à constater les bons résultats auxquels arrive son établissement. » (Dor, docteur en philosophie, L'Instruction publique m Egypte, p. 280 et suiv,).