LE RETOUR
Adieux* — Le tombeau de Burcfchardt.— Les rochers d'Alexandrie*— Quelques amis. — Le médecin du Mœris. — La douane de Marseille. — Arrivée à Genève.
Le sort en est donc jeté. Malgré toutes mes explications l'aima^ ble docteur Reille est impitoyable. Il n'a qu'un mot à la bouche : « Partez, allez dans vos bois », Après m'avoir piloté quand je me portais bien, après m'avoir soigné quand j'étais malade, il m'accompagne encore à la gare le vendredi matin pour s'assurer sans doute que j'obéis à son ordonnance et pour me donner ses dernières directions. J'ai fait mes adieux à mes nouveaux amis Portier, sans me douter que je ne reverrais plus cette charmante jeune femme; elle devait tomber bientôt victime de son dévouement conjugal, avant même que son mari pût lui rendre les soins qu'elle lui avait prodigués.
Bien d'important sur la route. Nous faisons une longue station à Tantah, mais pas assez pour avoir le temps de visiter la ville ; j'aurais voulu tout au moins voir le monument élevé sur la tombe de notre célèbre compatriote le voyageur Burkhardt, mort en 1817 t eu laissant chez les musulmans la réputation d'un hadji et d'un saint, Le brjiit s'est accrédité qu'il s'était converti à l'islamisme, mais ce n'est pas prouvé et sa famille l'a démenti,
En mettant pied h terre à Alexandrie, je suis cerné par une foule de cochers de fiacre qui s'arrachent mes effets et ma personne et qui ne demandent rien moins que douze francs pour me conduire en ville à dix minutes de la gare. Je m'exténue h leur crier Arfah, quatee, ou Tofatha, trois, mais peine perdue;
je ne suis pas de force à lutter contre ces gaillards, et deux d'entre eux me fourrent dans une voiture, et me demandent ensuite où ils doivent me transporter. Par une heureuse inspiration je me rappelle le nom d'un brasseur allemand dont on m'a parlé au Caire, et je donne l'ordre de me conduire chez Stern. Arrivé là je descends, on descend mes bagages, j'explique au vieux Stern d'où je viens, qui m'a recommandé à lui, et je le prie de régler lui-même le prix de ma voiture ; il donne deux francs à mon barbarin, qui regrette sans doute de ne pas avoir accepté les quatre que je lui avais offert, et qui reste pendant une vingtaine de minutes à la porte du restaurateur, mais sans oser entrer, faisant un vacarme terrible, criant, hurlant, gesticulant, pendant que M. Stern et moi nous nous rafraîchissions autour d'un pot de bière , tout récemment arrivé de Trieste. Je voulais ajouter encore un franc pour faire taire le noir, mais le père Stern s'y opposa vivement : Ce sont tous des voleurs, me dit-il ; et mon individu finit par s'en aller.
Je passai trois jours chez les amis Bauder, de la mission de Krishona, beaucoup plus tranquille et meilleur marché que dans un hôtel. Je visitai plusieurs fois leur école qui est parfaitement tenue et disciplinée. Je vis un certain nombre de coreligionnaires, dont beaucoup de suisses et quelques genevois. Je prêchai le dimanche pour M. le pasteur Lutke dans la belle église que les Allemands ont élevée entre la mer et la place des consuls, et où je comptai environ cent cinquante auditeurs. L'un d'eux m'attendait à l'issue du service et me fit dans l'aprèsdînée les honneurs des environs d'Alexandrie. Nous allâmes entr'autres visiter les magnifiques jardins de Moharembey, le long du canal Mahmoudiéh ; ils appartiennent au vice-roi, mais l'entrée en est publique ; nous y trouvâmes entr'autres Nubar- Pacha, le ministre des affaires étrangères, et plusieurs notabilités de l'armée. Excellente musique militaire. Une industrie que je ne connaissais pas prospère sur une échelle assez productive: de petits moutards se procurent pour quelques paras i une ou deux boîtes d'allumettes, suivant leurs moyens, et ils passent leur après-dïnée à guetter les cigares des promeneurs ; dès qu'ils en voient un qui ne brûle plus, vite ils frottent, ils allument, et ils présentent l'allumette au fumeur, avec ces mots