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LE SAINT-SÉPULCRE ET LE VENDREDI-SAINT

Jérusalem, 18 avril 1870.

Mon cher rédacteur, Il y a des années que je rêve de passer une Semaine-Sainte à Jérusalem, un Vendredi-Saint au Saint-Sépulcre, et ce rêve s'est enfin réalisé.

Je viens de traverser, avec une foule d'autres pèlerins, ces journées de souvenirs évangéliques, de fièvre et d'enthousiasme religieux; et je suis assis là, maintenant, à me demander si j'ai réellement joui, si j'ai gagné ou perdu à voir de mes yeux ce que j'ai si longtemps rêvé, si j'ai été déçu ou si ce que j'ai vu a répondu à mon attente.

Je me pose à moi-même les questions qu'on me posera plus tard; j'essaie d'analyser aujourd'hui pour mon compte des sentiments qu'il me faudra plus tard analyser pour le compte de mes amis, et je trouve qu'il me sera tout aussi difficile de sympathiser pleinement avec les fanatiques du Saint-Sépulcre qu'avec ceux qui voient l'abomination de la désolation partout où il y a quelque luxe, des tableaux, des décors, des crucifix ou des lampes allumées J'ai vu depuis huit jours trop de monde et trop de choses pour que cela soit bien nettement classé dans mon esprit, et je ne saurais dire au juste ce qui l'emporte, du bien ou du mal dans mes impressions ; je crois cependant plutôt que c'est le bien.

Dirai-je: Procédons par ordre? Impossible. On va où l'on peut, quand on peut, et nous n'avons rien de mieux à faire qu'à nous laisser conduire par notre guide, il sait tout, il connaît tout, il nous fera tout voir et nous racontera toutes les légendes. Sur la montagne de David (Nebi Daoud), il nous montre le Cénacle, c'est-à-dire la salle où Jésus a mangé la dernière Pâques avec ses apôtres, la cour où Pierre se chauffait, et même le coq du reniement. Trois reliques, trois mensonges; il semble que ce coq n'arrive que pour dire aux pèlerins trop crédules : « Vous voyez bien qu'on se moque de vous. » Le vieux mendiant arménien (un prêtre, je crois), qui pour un bakchich nous montre ce coq, en terre cuite, couleur vert-bouteille, nous verse en outre sur les mains de l'essence de rose pour nous laisser au moins un bon souvenir.

Allons maintenant au jardin de Gethsémané ; c'est à l'autre bout de la ville, au fond du torrent de Cédron.

Gethsémané ! On se recueille en pensant à tout ce que ce nom rappelle. On rêve d'un jardin mélancolique, on s'assied au pied de ces oliviers vingt fois séculaires, sur ce gazon foulé par le Christ et par l'ange venu du ciel ; on cherche des ombres et

des souvenirs ; on est prêt à tout accepter, à tout recevoir ; c'est le jardin sacré par excellence, et jamais comme ce jour je ne me suis senti disposé à tout croire et à tout voir en beau. Nous approchons ; bientôt nous allons arriver, ce sera certainement une date mémorable dans notre voyage.

— Le voilà, nous dit M. Pierotti.

Hélas! un affreux grand carré, entouré de murs de trois mètres de hauteur blanchis à la chaux! C'est cela! ce n'est qye cela! Et Ton vient encore nous parler du goût artistique de l'église latine !

Entrons au moins. Peut-être que l'intérieur nous dédommagera. Ce hideux grand mur blanc n'est peut-être qu'une mesure de précaution pour mettre mieux à l'abri tous les trésors /que renferme le jardin. Nous heurtons. Bientôt un moine vient nous ouvrir ; nouspassons sous la petite porte de l'angle sud-est, et nous sommes dans Gethsémané.

Impossible de ne pas éprouver quelque émotion ; mais encore une fois hélas! Au centre du carré, se trouve le jardin avec des ifs, des cyprès, des romarins, des soucis, et un certain nombre d'oliviers vieux de cinq à six cents ans tout au plus. Nous en sommes séparés par* une palissade à hauteur d'homme. Un sentier marneux longe la muraille, il a un peu plus d'un mètre de largeur. Au fond, à gauche, première station ; c'est là que Jésus a laissé en arrière ses huit apôtres. A l'angle suivant, second banc, seconde station ; c'est là que Jésus- Christ a laissé les trois disciples préférés, leur demandant de prier pour lui et de veiller avec lui. Tournons encore : troisième côté, troisième banc, troisième station; c'est l'endroit où le Sauveur est resté seul en prière, où l'ange est venu pour le fortifier, où le traître est venu lui donner son baiser de Judas, où les soldats ont mis la main sur lui pour l'emmener. On a beau se dire tout cela, on n'arrive pas à se représenter les gardes romains se prosternant devant la majesté de leur prisonnier sur cet étroit chemin blanc tiré au cordeau, et c'est à peine si, par acquit de conscience et pour répondre au désir des amis d'Europe, on ramasse quelques cailloux, on cueille quelques fleurs et l'on demande au père franciscain deux ou trois petits rameaux d'olivier, pour lesquels on lui témoigne sa reconnaissance. On n'éprouve aucun

besoin de rester plus longtemps dans un endroit où rien ne porte au recueillement, où rien même ne parle à l'imagination ; on longe son quatrième côté pour ressortir par la même petite porte par laquelle on est entré.

Il semble que ce soit assez de déceptions comme cela; malheureusement nous ne sommes pas encore au bout, et après le triste Gethsémané que je venais de voir, je me sentis comme un froid au cœur quand on me dit : Voulons-nous maintenant aller voir le Gethsémané des grecs? Nous y allâmes, mais je n'avais pas besoin de ce nouvel avertissement pour rentrer dans la réalité topographique. Laissons les concierges et les charlatans de tous genres exhiber leurs curiosités, et les pèlerins tout admirer la bouche ouverte. Le fait est que le vrai Gethsémané n'existe plus et que sa place doit être cherchée trois ou quatre mètres plus bas que le niveau du sol actuel, le lit du torrent ayant été exhaussé depuis dix-huit siècles par les pierres qu'il a charriées et par les remblais provenant des divers sièges que la ville a eu à subir depuis Titus. Un des canaux souterrains du temple, qui devait entraîner jusqu'au Cédron les eaux et le sang des sacrifices, a été exploré jusqu'à son extrémité, et il a été reconnu en effet qu'il ne pourrait plus répondre à sa destination, et que son embouchure est notablement au-dessous du sol.

Eprouverons-nous au Saint-Sépulcre quelque chose de semblable? C'est le Vendredi saint. Nous avons été voir les Juifs pleurer et se lamenter à la Wailing place ; nous avons été admis par faveur dans l'intérieur d'une maison juive mangeant l'agneau de Pâques et les herbes amères, après avoir préalablement et sous nos yeux visité tous les recoins de la maison pour en enlever jusqu'aux moindres miettes de pain levé. Mais rien ne peut nous faire oublier les cérémonies qui doivent avoir lieu au Saint-Sépulcre, et nous y arrivons entre sept et huit heures. Grâce au docteur Pierotti, les membres de la caravane ont d'excellentes places, et nous ne perdons aucun détail de la fête.

Quant à moi, les circonstances m'ont fait une position exceptionnelle. Comme je parlais, chez M. Gobât, de mon intention d'assister aux services religieux et à toutes les cérémonies de la sainte soirée, la fille de mon hôte, qui n'avait jamais vu ce spectacle, témoigna le désir de profiter de l'occasion pour y

aller aussi. La chose s'arrangea sans peine, et M. Gobât nous offrit un de ses kawas pour nous accompagner. Mais lorsque je revins vers cinq heures pour chercher M lle Blandine, notre société s'était considérablement augmentée, et je comptai jusqu'à sept le nombre des jeunes dames qui me furent confiées. En revanche ce ne fut pas un, mais deux kawas, que l'évêque nous donna pour nous piloter et nous protéger au besoin. Ces deux pommeaux d'argent n'étaient pas de trop dans la foule. Quand nous entrâmes dans l'église, il était déjà tard, et la tête de la procession était pour nous hors de vue; je n'aurais pas même songé à percer la muraille vivante qui nous en séparait, mais nos kawas, qui connaissaient leurs droits, et leur devoir, manœuvrèrent si bien que nous ne tardâmes pas à prendre notre rang immédiatement derrière les consuls, et par conséquent aux meilleures places pour suivre et saisir tous les détails de la sainte cérémonie.

Un père prêchait en arabe, et la multitude écoutait en silence, mais dans ce silence un peu tumultueux d'une foule vivante et sympathique, dont l'attention n'est pas fixée par l'intérêt du discours.

Pour mon compte je demandais à mon entourage quelques renseignements, quand tout-à-coup le sermon finit, le cortège se remit en marche et les chants religieux recommencèrent. Nous reconnûmes notre beau jeune ténor franciscain d'Alexandrie.

Il est assez difficile quand on ne l'a pas vue de se faire une idée quelque peu exacte de l'église du Saint-Sépulcre, et même quand on l'a vue, on a de la peine à en faire la description. Je vous fais grâce de la rotonde surmontée d'une coupole toute neuve, restaurée par la Russie. Cette rotonde forme la partie principale de l'église, et contient le Saint- Sépulcre comme une petite église au milieu de la grande. En sortant du tombeau, Ton a devant soi, élevée de quelques marches, une sorte d'église carrée, le chœur des grecs. Tout autour de la rotonde s'ouvrent une quinzaine de chapelles latérales qui appartiennent les unes aux grecs, les autres aux latins, le plus petit nombre aux arméniens.

Dans la sacristie on montre l'épée et le chapelet problématiques

de Godefroi de Bouillon; plus haut son tombeau possible et celui de Baudouin, comme si les ombres de ces illustres morts voulaient veiller encore sur le sépulcre qu'ils n'ont pu sauver des mains des infidèles. Un escalier large et profond descend dans la chapelle de Sainte-Hélène, où la vieille mère de Constantin a découvert le sépulcre et la croix du Sauveur. Mais passons les détails; mes lettres n'ont nullement la prétention de rivaliser avec le Manuel de Joanne et d'Isambert ; ceux qui tiennent à connaître par le menu les hauteurs, les longueurs et les couleurs peuvent consulter d'une part le beau plan de M. Pierotti, de l'autre les nombreuses gravures et photographies qui depuis quelques années ont reproduit les principales parties de l'édifice, l'extérieur et l'intérieur, le portail, la coupole, le tombeau, les chapelles, la pierre de l'onction, etc. Je n'entrerai pas non plus, pour le moment du moins, dans la discussion sur l'authenticité des lieux saints. C'est une question intéressante peut-être, mais à ce moment-là, je l'avoue, elle était bien loin de mon esprit. J'étais tout entier à cette foule immense qui ondulait dans l'église et aux souvenirs qui réunissaient dans une seule et même pensée les chrétiens du monde entier, et en particulier ces chrétiens palestiniens de tant de dénominations différentes, qui oubliaient leurs noms de latins, de grecs, de protestants, d'arméniens, de syriens, d'abyssins, de maronites, pour ne plus se rappeler que le seul nom qui a été donné aux hommes par lequel nous puissions être sauvés.

Du reste, s'ils étaient tentés de l'oublier, les soldats turcs sont là pour les en faire ressouvenir. Je les ai vus, ces braves soldats; j'en avais déjà beaucoup entendu parler, et les récits des voyageurs nous les ont trop souvent représentés comme se bornant à donner des coups de bâton aux chrétiens pour les maintenir en paix. Il paraît que les leçons des années précédentes ont porté leurs fruits, car je n'ai rien vu de semblable, et les deux ou trois cents soldats faisant la police de l'église m'ont paru se distinguer par une entière et parfaite convenance plutôt que par des manières grossières ou désordonnées. On raconte qu'ils fument dans l'intérieur du St-Sépulcre ; je n'en ai vu fumer qu'un seul, et encore ce n'était que dans une chapelle latérale des galeries supérieures et en dehors des heures du culte.

Les cérémonies du Vendredi-saint consistent surtout dans cette immense procession qui rappelle le chemin de la croix, et qui partant de la chapelle la plus éloignée, aboutit après un certain nombre de stations à la chapelle du Calvaire. Sept prédications sont faites en sept langues différentes et j'ai eu le plaisir de les entendre, sinon de les comprendre toutes.

Un crucifix marche en tête de la procession, détail en apparence insignifiant, puisqu'on sait d'une manière générale que le crucifix appartient aux ornements de l'Eglise latine. Mais je le relève parce que dans le cas particulier il joue un rôle qu'il ne joue nulle part ailleurs. C'est comme une résurrection des mystères du moyen-âge. Les pères de Terre-Sainte ont un Christ en relief, de grandeur naturelle, dont la tête et les membres sont flexibles ; ils récitent l'histoire de la Passion jusqu'à la descente de la croix, et à mesure qu'ils rappellent les paroles de l'Evangile, ils les traduisent par un mouvement de la figure qu'ils portent. Ainsi dans une des chapelles on couche le corps par terre, et l'on feint de le crucifier; dans une autre, on le démonte, on décroche les bras, la tête et les mains; on enveloppe le mannequin d'un drap et l'on finit par le déposer solennellement sur la pierre de l'onction avant de le porter au sépulcre. Je ne saurais dire l'impression pénible que produit cette partie de la cérémonie sur ceux qui n'en ont pas l'habitude. Quant aux gens du pays, c'est pour eux peut-être ce qu'il y a de plus intéressant, et il n'y a rien qu'ils n'affrontent pour arriver à jouir de ce spectacle. Je puis citer l'exemple d'une pauvre femme qui, dans la chapelle du Calvaire, où elle avait réussi à monter sans autorisation, 9e coucha par terre pour regarder entre les barreaux de la galerie sans s'inquiéter de deux ou trois personnes auxquelles elle servait de marche-pieds. Pour rien au monde elle n'aurait voulu se plaindre, car si on l'avait entendue, on l'aurait tout simplement mise à la porte. Et il y en avait une vingtaine dans ce cas ; elles viennent de loin ; elles veulent tout voir, et il est parfaitement reçu qu'on peut leur marcher dessus sans qu'elles s'en formalisent ; elles portent ce petit supplice de quelques heures au compte de leurs heureuses chances, de leurs bonnes œuvres ou de leurs pénitences.

Revenons à la procession. Nous avons naturellement en tête,

après le crucifix, la portion la plus distinguée du haut clergé. Mgr de Valerga fait défaut, cela va sans dire ; il est à Rome, au Concile, et personne ne le regrette. Puis viennent les moines des différents couvents de Jérusalem, tous franciscains. Après le clergé, les autorités civiles et politiques, consuls des nations catholiques, etc. La cérémonie étant un peu longue, et même très-longue (elle a duré près de trois heures), il est naturel que quelques conversations s'engagent sotto voce entre des personnes qui ne sont pas obligées de comprendre le sermon arabe, le sermon grec, ni même le sermon allemand. Certains fonctionnaires, porteurs d'énormes cierges destinés à brûler trois heures, commencent visiblement à s'ennuyer; il n'y aurait que demimal s'ils se bornaient à bâiller, mais ils donnent à connaître aussi par leurs conversations la nature des sentiments qui les animent, et je vous certifie que ce n'est pas l'édification qui domine; ils paraissent trouver les sermons trop longs et les cierges trop lourds. « Ce n'est pas dans notre cahier des charges, » disait l'un d'entre eux.

Parmi les sermons que j'ai compris, l'anglais et l'allemand étaient franchement évangéliques ; on aurait dit même qu'ils renfermaient tacitement une protestation contre tous ceux qui voudraient placer en dehors de Jésus-Christ l'autorité suprême dans l'Eglise. Quant au prédicateur français, Mgr Boyer, il s'est distingué par sa longueur, trois quarts d'heure, non moins que par le tact avec lequel il a su choisir un sujet qui n'avait aucun rapport, ni avec la procession, ni avec les souvenirs du jour. « Eglise de Jérusalem, » s'est-il écrié d'une voix lamentable, « tu as commis un grand pé^hé ! T.u t'es séparée de Saint-Pierre à qui Jésus a donné la primauté et la principauté ! » Puis une longue tirade sur le concile de Chalcédoine et une longue dissertation sur l'infaillibilité papale. C'est M. Valerga qui aurait été content; oui, mais c'est la grande majorité de l'auditoire qui ne l'était pas.

Le plus grand ordre n'a cessé de régner pendant toute la cérémonie, malgré la foule, et quoique nous, fussions resserrés dans les étroites galeries qui font le tour de l'Eglise.

Le général en chef, ou séraskier, Ali-Pacha, toujours en petite tenue pour éviter de froisser les chrétiens en se mettant trop en

évidence, avait l'œil à tout et se multipliait sans bruit. Deux fois j'eus le bonheur de pouvoir recourir à lui, et comme je lui avais été recommandé l'après-midi même par son fils, capitaine dans l'armée turque, je pus profiter de la circonstance pour rejoindre mon escorte que j'avais perdue. Le séraskier passait bousculant un peu à droite et à gauche, et il me fit l'honneur de me bousculer moi aussi ; je m'empressai de le saisir par la main comme s'il me l'avait tendue intentionnellement, et grâce à la méthode vigoureuse qu'il employait pour se faire de là place, je regagnai facilement le terrain que j'avais perdu et je pus arriver à Golgotha, dont l'escalier n'était accessible qu'à un petit nombre de privilégiés.

En rentrant le soir je rassemblai mes souvenirs de la journée, et comme je l'ai dit en commençant, j'eus de la peine d'abord à démêler ce qu'il y avait de contradictoire dans mes impressions.

Evidemment ce n'était pas là « le culte en esprit et en vérité ; » cette foule agitée et distraite qui n'avait peut-être compris un mot ni aux chants religieux, ni aux sermons, n'était pas l'auditoire recueilli que nous aurions voulu ; la sublimité même de quelques-unes des cérémonies était faite pour égarer l'attention bien plus que pour la ramener aux pensées sérieuses que rappelle le Vendredi Saint. Enfin la crucifixiou et la descente de croix du mannequin, d'un goût plus que douteux, me disposaient fort mal pour l'ensemble de cette solennité religieuse. Toutefois je n'ai pu me soustraire entièrement à cette double impression : d'une part que le St-Sépulcre est depuis quinze siècles le rendez-vous sacré des chrétiens de toutes les églises, et que depuis les temps d'Hélène, de Constantin, de Saint- Jérôme, à travers l'époque des Croisades et jusqu'à nos jours, c'est là que sont venus adorer tous ceux qui ont confessé le nom de Christ, rois, reines, chevaliers, savants, docteurs, prêtres et simples pèlerins ; d'autre part que cette union extérieure des enfants de Dieu, rêvée par tant d'esprits généreux ou absolus, se réalise autour de ce sépulcre mieux qu'elle n'a fait par les législations des pouvoirs temporels ou par les anathèmes des puissances ecclésiastiques. C'est la foi à la résurrection qui réunit ici tous ceux que séparent ailleurs des difficultés

théologiques, ou des rivalités d'intérêts plus ou moins respectables.

Tous ces hommes, toutes ces femmes, riches ou pauvres, grecs ou latins, qui se pressent ou se coudoient chaque année sous la verte coupole de Jérusalem, ont le sentiment d'une fraternité scellée par une adoration commune, et quand je me rappelle que tout ce qui nous entoure est musulman, je ne puis qu'apprécier les souvenirs du Saint-Sépulcre et le témoignage involontaire rendu à l'unité chrétienne par cet édifice et par les différents cultes qui s'y célèbrent.

Le mont des Oliviers. — Viri Galilcei. — La mosquée de l'Ascension. — Une jeune cicérone. — Encore Gethsémané. — La Wailing Place. — Le tour de la ville. — Hen Roguel. — Les cavernes royales. — La grotte de Jérémie.— Les tombeaux des rois. — Le tombeau d'Hélène d'Adiabène. — Les tombeaux des Juges. — Sépulcres blanchis. — Le couvent de la Sainte-Croix. — Le champ du Foulon. — Note sur Birket-Mamillah et Millo.

Après le témoin de la mort et de la résurrection du Sauveur, le témoin muet de son ascension, le mont des Oliviers. Malgré l'antiquité et l'unanimité de la tradition, il est utile de rappeler * qu'il n'y a là encore qu'une tradition. St-Matthieu semble placer cet événement en Galilée, St-Marc ne précise rien, St-Luc le place dans les environs de Béthanie, St-Jean ne le mentionne pas, et le livre des Actes se borne à dire qu'après l'ascension les disciples retournèrent à Jérusalem de la montagne des Oliviers. Tout cela est bien loin des détails circonstanciés que l'on nous donne sur les deux cîmes : de l'ascension proprement dite, et des Viri Galilœi (Hommes galiléens). Cependant nous ne sommes pas à cela près; nous avons vu trop de choses invraisemblables pour que nous nous gendarmions contre une chose possible, et sans discuter à fonds les raisons que l'on peut faire valoir en faveur d'une tradition qui dans tous les cas est fort ancienne, nous acceptons le mont des Oliviers avec l'ensemble de ses souvenirs, et cela d'autant plus volontiers qu'il se rattache d'une manière incontestable aux derniers jours de la vie de notre Sauveur. C'est de là qu'il a pleuré, sur Jérusalem ; c'est de ces hauteurs qu'il a dénoncé sur la ville rebelle les jugements de Dieu, et qu'il a prédit le boule-

versement prochain de ses pierres et de ses bâtiments (Matth. 24). Que le moyen-âge nous montre encore après cela la grotte où les apôtres se sont réunis pour composer le Symbole qui porte leur nom, et que les temps plus modernes exploitent la Tour ou la maison dans laquelle le Seigneur a prononcé l'Oraison dominicale, nous n'avons pas à nous en occuper. Nous ferions la course pour la seule beauté de la vue, si même nous n'avions pas de motif d'un ordre plus élevé, à plus forte raison, quand cette petite montagne est pleine de souvenirs évangéliques.

Le plus haut sommet ne s'élève guère qu'à 600 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée, et il ne domine que de 60 à 70 m. la ville sainte. Il paraît plus haut quand on regarde vers la vallée du Jourdain, à cause de la dépression de ce bassin qui est de 400 m. plus bas que la mer.

Nous avons fait deux fois cette course, une fois directement de Jérusalem par la porte St-Etienne: c'est le côté le plus escarpé ; une autre fois de Béthanie, c'est une charmante promenade à pente douce. Quant à la distance, il suffit de se rappeler que c'est le chemin d'un sabbat (Act. 1, 12), pour être rassuré sur la fatigue de l'expédition.

De la ville on descend dans la. vallée du Gédron jusqu'au jardin de Gethsémané, et là on se trouve en présence de quatre ou cinq chemins plus ou moins bien tracés (par les chèvres plutôt que par les hommes), dont deux conduisent à Béthanie et les autres à l'un ou à l'autre des sommets de la montagne. Nous prenons par le plus court qui est aussi le plus rapide, et au bout d'un quart d'heure nous sommes au sommet. Ces petits chemins crayeux, blancs, éblouissants, qui zigzaguent dans tous les sens, fatiguent la vue, et l'on n'a pas la ressource d'une végétation bien riche pour en neutraliser les effets. Sans doute c'est encore la montagne des Oliviers des anciens temps, mais elle est dénudée sous bien des points, la terre végétale est descendue dans la vallée, et les rares et maigres petits oliviers qui en garnissent les flancs semblent n'être là que pour justifier le nom traditionnel. Deux puissances terribles ont concouru à faire ce désert, l'une c'est le Croissant qui a le don de pétrifier tout ce qu'il touche; l'autre, c'est celle qui a transformé la campagne de Rome, si riche au temps d'Horace, en cette soli-

tude désolée que les voyageurs ne traversent plus aujourd'hui qu'avec le désir d'en sortir au plus tôt. Certainement aux jours de Jésus-Christ la montagne était plus boisée, mieux gazonnée qu'elle ne l'est maintenant. On peut se représenter le Sauveur assis avec ses disciples sur les pelouses qui font face à Jérusalem, à l'ombre d'oliviers vénérables qui permettaient à la fois le repos et les conversations tranquilles ; on peut se le représenter leur donnant ses dernières instructions, leur confiant l'évangélisation du monde, leur réitérant sa promesse d'être avec eux jusqu'à la fin, puis s'élevant doucement de terre comme soutenu par un nuage et disparaissant à leurs yeux. Mais au lieu de cela, c'est un petit édifice octogone que l'on nous montre, bâti par un musulman vers l'an 1200 sur la place qu'avaient successivement occupée une basilique construite par Hélène, une église élevée par Modestus, un couvent de bénédictins fondé par Charlemagne, une chapelle construite par les Croisés, autant de monuments de la piété chrétienne qui avaient été balayés les uns après les autres par la sauvagerie des guerres du moyenâge. Il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'un musulman ait consacré ce lieu par un édifice, car si les sectateurs de Mahomet ne croient pas à la résurrection de Jésus-Christ, ils admettent au moins qu'il a été élevé au ciel, et sous ce rapport ils méritent le titre de chrétiens au même titre et même plus que beaucoup d'incrédules qui prétendent à ce nom.

Au milieu de cette chapelle vide, qui a 6 ou 7 mètres de diamètre, on montre dans un encadrement de marbre assez mal travaillé, l'empreinte du pied gauche du Sauveur ■; les musulmans prétendent avoir le pied droit dans la mosquée d'El Aksa. En tous cas, à côté de l'empreinte, fort grossière, du pied gauche, on voit encore deux autres empreintes de pieds ; le derviche nous informe que ce sont les pieux pèlerins qui ont peu à peu creusé la roche pour en emporter des fragments, et qui ont ainsi ajouté à l'empreinte véritable deux traces qui ne sont que des apparences. Les Latins obtiennent chaque année, moyennant bakchich, la permission de dire la messe dans ce sanctuaire.

A quelques pas de là se trouve le logement du derviche ; il est surmonté d'un minaret où nous obtenons sans peine la permission de monter. La vue dont on jouit de la plateforme est peut-

être la plus étendue qui existe en Palestine, et certainement la plus belle. Ce n'est pas seulement Jérusalem et la vallée du Cédron, le couvent d'Elie, la vallée des Réphaïms ; tout cela nous le voyions d'en bas ; mais c'est encore au sud le mont des Francs et le désert de Juda ; à l'est, la mer Morte, la vallée du Jourdain, les montagnes de Moab, la tribu de Ruben, l'Arnon et le Jabbok ; puis plus au nord-est Gad et Manassé, l'ancien pays de Galaad ; enfin au nord la tribu et les montagnes d'Ephraïm. Mais partout on a la même impression, d'un pays autrefois fertile et maintenant ravagé ; le pays de Galaad en particulier, qui tenta les Rubénites lors de la conquête de Canaan, ne tenterait personne aujourd'hui.

Le petit village qui entoure la mosquée de l'Ascension s'appelle Zeitoûn; un peu au nord on trouve le sommet des « Hommes Galiléens » où s'élevait autrefois, dit-on, l'hôtellerie ou le khan des Galiléens, quand ils venaient à Jérusalem pour adorer. C'est là que les messagers célestes dirent aux apôtres, étonnés de la disparition de leur maître : « Pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel? » Plus loin vers le sud on veut nous montrer encore des grottes, des cavernes et des monuments curieux, mais les détails gâtent l'impression générale, et nous aimons mieux redescendre paisiblement la colline sans ajouter à l'incertain les invraisemblances. Nous rentrons à Jérusalem par un sentier situé un peu plus au sud, et sans pouvoir nous rassasier de la vue de ces monuments qui depuis trente siècles ont été consacrés au culte du seul vrai Dieu. L'esplanade du temple est quelque chose d'unique, et nous pouvons la peupler tour à tour des prêtres, des lévites et du souverain sacrificateur traversant les foules aux jours des grandes fêtes, ou de Jésus s'entretenant avec les multitudes et captivant par sa parole les sergents même envoyés pour se saisir de lui.

Mais le temps passe. Quand on a quinze jours devant soi, il semble que ce soit beaucoup ; lorsqu'on les a traversés, ils font l'effet d'un songe dans la nuit; ce n'est plus rien. Déjà l'on commence à parler du départ, et il y aurait encore tant de choses à voir, tant de monuments à visiter, tant de souvenirs auxquels on voudrait donner un corps. L'étranger qui visite nos princi-

pales villes d'Europe, je ne parle pas des grandes capitales historiques, peut à la rigueur les quitter au bout de quelques jours avec la conscience tranquille et le sentiment qu'il a vu ce qu'il y avait à voir, galeries, monuments, quais, ponts et promenades ; s'il a oublié quelque chose il retrouvera ailleurs l'équivalent et mieux encore. Mais à Jérusalem, ce que l'on veut voir, c'est le présent, mais c'est aussi le passé ; chaque pierre est un souvenir, chaque ruelle un problème, chaque pan de murailles une histoire. Ce sont des mois qu'il faudrait, et il ne nous reste plus que deux jours. J'en profiterai pour visiter rapidement les abords de la ville, et notamment certains lieux historiques marqués sur toutes les cartes et que nous n'avons pas encore aperçus. Pour cette course, j'aurai le plaisir de la faire avec un guide qui connaît à fond la contrée, et qui parlant parfaitement nos langues européennes, parle aussi parfaitement l'arabe ; c'est l'enfant de nos excellents amisPalmer, le directeur de l'orphelinat syrien; une véritable « fille de Jérusalem, » intelligente et vive, heureuse de parler de la Suisse avec moi, comme je le suis de l'avoir pour cicérone dans la ville sainte. C'est elle déjà qui m'avait conduit au réservoir de Siloé. C'est elle encore qui m'a conduit la première fois à Gethsémané, et le fait vaut la peine d'être raconté, car il expliquera peut-être le réalisme des impressions que j'y ai recueillies, comparé à l'impression toute différente, mélancolique et sérieuse, que d'autres en ont remportée.

C'était le Vendredi saint. Nous arrivâmes vers neuf heures du matin à la petite porte mystérieuse qui ferme le jardin. Je parlais bas, elle parlait haut. Je heurtai timidement* à la porte, qui était fermée; puis un peu plus fort, mais toujours avec réserve.

— Ah çà! dit-elle, il n'entend pas! Dormirait-il, par hasard? Hoé! père Alexandre!

Et s' adossant à la porte, elle se mit à la frapper du talon à coups redoublés.

— Laissons, laissons, lui dis-je, nous repasserons un autre moment. C'est vendredi ; peut-être qu'il est au Sépulcre.

Mais elle n'en voulut pas démordre, elle continua de heurter, elle jeta quelques pierres par dessus la muraille à l'endroit où elle le supposait en train de dormir ou de jardiner. A la fin une

tête surmontée d'un capuchon couleur minime apparut au-dessus du mur. — Ah ! c'est vous, Mademoiselle Lydie ! — Et sans la moindre émotion, sans reproche, sans un mot de plus, sans se presser, ils descendit pour nous ouvrir, s'excusant d'avoir en effet dormi, parce qu'il avait dû veiller une partie de la nuit précédente. Ce père Alexandre était un bon vieux moine allemand, de très-bonne composition.

Nous avions également visité ensemble la Wailing Place, le Mur des Lamentations, moi comme un homme qui ne le connaît que par les gravures, les photographies et l'imagination; elle, comme un enfant qui l'a vu cinquante fois et qui connaît par leurs noms plusieurs de ses habitués. L'impression qu'on reçoit de cette visite sera naturellement tout autre si l'on s'attache au tableau seulement, ou si l'on en a l'interprétatibn. Ces Juifs qui viennent, en longues robes, pleurer et sangloter pendant deux heures au pied de ces murailles salomoniennes, et baiser ces pierres massives dans les interstices desquelles l'hysope pousse par nombreuses touffes; ces Juifs, presque tous, des vieillards, que l'on voit et que l'on entend, la tête appuyée contre le mur, répéter les lamentations des prophètes; ces femmes aux costumes variés et couvertes d'un voile blanc, qui soupirent et gémissent dans une cour étroite de leur propre capitale, comme leurs ancêtres pleuraient sur les rivages des fleuves de la Babylonie, c'est d'un intérêt poignant, pathétique, dramatique. On voudrait leur parler du Sauveur le Réparateur des brèches, et l'on se rappelle qu'ils sont les monuments vivants de la condamnation qu'ils ont encourue en le mettant à mort. Je ne quitte cependant pas la place sans avoir serré la main à quelques-uns d'entre eux, en leur montrant le ciel et leur murmurant le f nom sacré du Messie, le serviteur de l'Eternel.

Mais à peine nous sommes sortis de l'enceinte réservée, que le charme cesse et l'illusion s'évanouit. Les voilà, ces Juifs, qui n'ont déjà plus de larmes ; ils sont rentrés dans les réalités de la vie, dans le commerce, dans les affaires ; c'est à qui criera le plus fort, et l'on peut supposer, sans crainte d'erreur, qu'il s'agit d'achats et de ventes. Leurs sanglots de tout-à-1'heure n'étaient-ils donc que du formalisme? Il faudrait bien peu con-

naître le cœur humain pour l'affirmer, mais certainement il y a aussi du formalisme dans cette surexcitation momentanée, et si mon jeune guide ne se laisse pas gagner par l'émotion, c'est que l'habitude lui a donné la juste mesure de la valeur de cette cérémonie.

Enfin nous voilà partis pour faire le tour de la ville. C'est un pèlerinage auquel on ne manque guères, et l'on peut y procéder d'après trois systèmes différents : faire le tour à l'intérieur, en suivant les rues au plus près des remparts ; faire le tour sur le mur d'enceinte lui-même, qui offre presque partout un chemin abordable d'environ deux mètres de largeur (M. Pierotti a compté dans ce sens 4,679 pas), ou enfin longer la ville par dehors en suivant les sinuosités topographiques du chemin. Ce dernier système est le plus long, mais le plus agréable et le plus varié.

En sortant par la porte de Jaffa, laissant à droite le mont Guihon sur lequel s'élèvent les établissements russes, on se dirige droit vers le sud entre le mont de Sion et la vallée de Guihon. Là sont les ruines, profondément encaissées, de l'étang du roi (Salomon), le Birket es-Soultan, peut-être le vieux étang de Es. 22, 9, en tout cas le plus considérable de Jérusalem ; il a 480 m de long sur 78 m de large ; il était alimenté par les réservoirs de Salomon, et se trouve aujourd'hui presque toujours à sec. Un peu au-dessus, presque en face du cimetière protestant, s'élève le splendide hôpital juif, construit par la munificence des Israélites d'Europe. Un aqueduc de neuf arches traverse la vallée qui, tournant ensuite à l'est, prend le nom de Hinnom et rappelle le culte abominable de Moloch (Jér. 7, 31. 19, 6-15. 2 Rois 23, 10). C'est cette vallée, en hébreu Gé-Hinnom, qui a servi de symbole à la géhenne de feu; pendant longtemps ce ne fut qu'une voirie, une lieu abandonné et détesté. A droite se dressent les rochers du Mauvais- Conseil; ils sont percés d'un nombre énorme d'ouvertures qui correspondent à d'anciens tombeaux ; on y trouve facilement des inscriptions hébraïques, et plusieurs amateurs se sont imaginé plus d'une fois avoir fait des découvertes précieuses en déchiffrant des noms propres ; la plupart de ces sépulcres sont relativement récents et de la construction la plus simple; en les visitant il est facile

de se convaincre que les troupeaux de moutons aiment à s'y réfugier.

A peu près au point de jonction de la vallée de Hinnom avec celle de Josaphat, on voit au bord du chemin un puits abrité sous un petit monument carré sans caractère architectural bien prononcé. C'est Hen-Roguel, l'ancienne limite de Juda et de Benjamin (Jos. 15, 7. 8. 18, 16), l'endroit où Jonathan et Ahimahats guettaient les nouvelles qu'ils devaient transmettre à David (2 Sam. 17, 17), et le quartier-général des complices, d'Adonija dans sa tentative d'usurpation (1 Rois 1, 9). Ce puits, très-profond en temps ordinaire, et dont l'abondance en janvier annonce une année fertile, est plus connu sous le nom de Bir- Eyoub, puits de Job (par corruption peut-être pour : puits de Joab, d'après Tischendorf), et plus ordinairement encore sous celui de puits de Néhémie, à cause d'une tradition portant que Néhémie, après le retour de l'exil, retrouva là le feu sacré que les Juifs y avaient caché avant leur départ, sur l'ordre de Jérémie. Si de là on continue de suivre la vallée du Gédron, on est sur le chemin de Marsaba et de la Mer Morte.

Remontant le Gédron et la vallée de Josaphat, que nous avons déjà parcourus, on tourne à gauche au-delà de la porte Saint-Etienne, pour suivre les murs de la ville, et l'on ne tarde pas à avoir d'un côté la soi-disant Grotte de Jérémie que, pour l'acquit de la conscience et moyennant un bakchich, on visite, bien qu'elle n'offre ni intérêt, ni caractère d'authenticité; de l'autre côté, à gauche, et s'étendant sous la ville dans une direction sud-est, d'anciennes carrières, connues sous le nom de Cavernes royales, et dont la Grotte de Jérémie faisait probablement partie. C'est de ces cavernes que furent extraits les matériaux nécessaires à la construction des différentes enceintes et des trois temples de Jérusalem ; la nature de la pierre et plusieurs des excavations coïncident parfaitement avec le calcaire et la dimension des blocs employés pour les fondements du temple. Pierotti a fait l'observation que le chemin est légèrement incliné du côté de Morija, ce qui a dû faciliter le transport des matériaux. Gomme carrières souterraines, ces cavernes sont intéressantes à voir, mais il ne faut pas s'attendre à davantage : ce sont des salles immenses, soutenues de place en place par

des colonnes naturelles ; on peut se promener de chambre en chambre, à la lueur des torches dont on a eu soin de se munir, et l'on admire tour-à-tour la précision de la taille des pierres dont les arêtes sont bien conservées, ou le chaos désordonné des débris laissés par le ciseau de l'ouvrier. Quelques infiltrations ont produit de nombreux stalactites. On jouit de la fraîcheur de l'air succédant aux ardeurs du soleil de midi, et l'on éprouve une impression singulière à penser qu'on a la colline de Bezétha sur sa tête, et que les pierres qu'on admirait quelques moments auparavant dans la vallée de Josaphat étaient là il y a trois mille ans. On se rappelle alors, et l'on comprend le cavati sub terra montes de Tacite (Hist. V, 12), les montagnes, creusées par dessous. Combien ces cavernes devaient être animées quand les légions d'ouvriers de David et de Salomon préparaient ces gigantesques travaux !

L'entrée des souterrains, ou plutôt les entrées, ouvraient dans le roc au-delà des murs de la ville ; elles ont été à peu près bouchées par les remblais; celle qui mène aux cavernes est presque enterrée et l'on n'y pénètre qu'en rampant; celle qui mène à la Grotte de Jérémie est en meilleur état, mais il est facile de voir qu'elle ne date pas de bien loin. La découverte de ces carrières est d'ailleurs assez récente, et pendant bien des siècles la Grotte a servi tour-à-tour de cimetière chrétien et de cimetière musulman ; quelques savants y placent même les tombeaux d'Hérode et d'Alexandre Jannée. Un cimetière musulman existe encore sur le tertre dans lequel est creusé la Grotte.

Sept ou huit cents mètres plus loin, un peu à l'est de la route de Naplouse, au milieu des mélancoliques oliviers dont nous avons parlé, on descend dans une espèce de carrière à pans coupés vers un soupirail fermé par une porte voûtée dont la partie supérieure est seule à découvert; le bas est enterré dans des décombres. Ce sont les Tombeaux des Rois. Un vestibule richement orné et passablement conservé, sauf le sol qui est très-inégal, conduit à une grande chambre intérieure, plus basse de cinq ou six marches, dont l'entrée était masquée par une grosse pierre qu'on roulait ou qui glissait dans une rainure que l'on voit encore. Cette chambre à son tour ouvre sur un

caveau dont trois parois sont percées de portes et communiquent directement avec les tombeaux. C'est dans la dernière de ces petites chambres que M. de Saulcy a trouvé un ou deux squelettes et les deux beaux fragments d'un couvercle de sarcophage qui se trouvent au Louvre. Il y a en tout trente et une tombes, et toutes paraissent avoir été achevées.

Il y a cinq opinions principales sur la destination de ce monument sépulcral. M. de Saulcy en fait les tombeaux des rois de Juda, malgré le texte précis de la Bible, qui place ces tombeaux sur le mont de Sion. Robinson y voit le tombeau de la reine Hélène, d'Adiabène, et de son fils Izates, mais différentes circonstances, et notamment le grand nombre des niches funéraires a dû faire écarter cette hypothèse. D'autres ont pensé aux rois asmonéens, mais la plupart d'entre eux ont notoirement été enterrés ailleurs. Perguson pense à des rois postérieurs au règne de Constantin, mais l'architecture est contre lui. Enfin Chateaubriand, d'accord avec Williams, et plus ou moins avec la tradition, croit qu'il s'agit des derniers rois de Judée, les successeurs d'Hérode. Cette dernière opinion, en l'absence de preuves positives, est peut-être encore la moins invraisemblable.

Quant au tombeau d'Hélène d'Adiabène, M. Pierotti le place à 310 mètres au nord de la porte de Damas. C'est un petit rocher isolé, élevé d'environ deux mètres et demi au-dessus du terrain environnant. On y trouve les restes d'une citerne, les restes d'une église dédiée à St-Etienne, la base d'une pyramide, et aussi l'ouverture d'un sépulcre judaïque avec une porte munie de deux pivots. D'après Josephe ce monument devait être à trois stades de la ville, et cette donnée coïncide assez avec la supposition de M. Pierotti. On peut y joindre l'autorité du consulgénéral de France, M. de Barrère, homme compétent dans ces questions, et auquel Tischendorf rend le témoignage qu'il est « presque plus artiste que diplomate. »

. Les tombeaux des Juges sont passablement plus loin, à 1600 mètres de là, un peu à droite de la route qui mène à Jaffa. C'est une succession de chambres funéraires dont quelquesunes renferment neuf, les autres treize tombes, groupées sur deux étages, et quelques-unes réunies deux par deux. On compte

environ soixante et dix de ces niches, mais on ne sait d'où leur vient leur nom actuel. Le plus probable, c'est que cette nécropole était-destinée aux membres du Sanhédrin, mais les données historiques manquent complètement.

On trouve d'ailleurs encore dans les environs beaucoup de tombeaux, ou d'ouvertures sépulcrales, mais elles ne présentent pas d'intérêt.

Dans le cours de notre excursion, nous avons rencontré aussi quelques sépulcres récemment blanchis à la chaux, qui nous ont rappelé les paroles du Sauveur, Matt. 23, 27. mais ils sont rares, et l'on n'a pas su m'expliquer le motif, peut-être fort accidentel, de ce genre d'ornementation. Anciennement la chose était plus fréquente, mais là encore les opinions sont divisées ; les uns pensent qu'on blanchissait les tombeaux pour faire honneur aux morts; d'autres supposent au contraire qu'on voulait les signaler à l'attention publique, afin d'en éloigner les passants qui auraient été souillés en s'approchant de trop près d'une sépulture.

Pendant que nous sommes de ce côté de Jérusalem, et puisque nous ne pouvons également pas aller jusqu'à St-Jean dans le désert, lieu de naissance de St-Jean, dit-on (St-Jean Baptiste), ni jusqu'à la Fontaine de Philippe, où la tradition place le baptême de l'eunuque éthiopien, poussons au moins jusqu'au couvent de Sainte-Croix. Nous passons devant les établissements de M. Scherr, nous coupons à angle droit la route de Jaffa, et marchant vers le sud nous arrivons en quelques minutes au haut d'une descente passablement rocailleuse qui nous conduit au couvent. C'est un grand bâtiment rectangulaire, qu'à ses tours massives on prendrait pour une forteresse, bien plus que pour un édifice religieux. Une tradition qui remonte aux jours de l'impératrice Hélène veut qu'il ait été construit sur l'endroit même où s'élevait l'arbre qui a servi pour faire la croix. Un révérend moine pousse la complaisance jusqu'à nous fournir la preuve matérielle de l'authenticité de cette légende ; il ouvre une portelette derrière l'autel et nous fait admirer le trou dans lequel était planté l'arbre ; en tâtant bien, on peut encore au fond de ce trou reconnaître quelques restes des racines. Je n'oserais l'affirmer de mémoire, mais je crois me rappeler

que l'histoire de cet arbre merveilleux remonte jusqu'aux premiers jours de la création. Dans tous les cas les peintures qui ornent le sanctuaire, racontent sa biographie avec beaucoup de détails et renferment de curieuses révélations. Ce couvent, qui a longtemps appartenu aux Géorgiens, appartient aujourd'hui aux grecs, et fait un digne pendant au couvent de Marsaba; l'église, un peu lourde, est divisée en trois nefs par quatre gros piliers. Les chambres et les cellules sont fort nombreuses ; il y a de grands réfectoires, de grands dortoirs, et l'on comprend que la Russie, dont la présence se révèle par une foule de détails, entr'autres par ses armoiries, ait eu l'idée d'utiliser ce monument comme grand séminaire. Une quarantaine de jeunes gens y font leurs études, sous la direction de quelques prêtres distingués.

Bientôt nous remontons la colline. Nous laissons à gauche un amas de décombres et des cavernes sépulcrales qu'on nous donne (Pierotti) comme le tombeau d'Hérode, quoique leur vieille magnificence ait depuis longtemps disparu sous les coups redoublés des chrétiens et de Chozroës II ; le champ du Foulon (Es. 7, 3.) transformé en cimetière depuis Saladin ; l'étang supérieur, ou Birket-Mamillah, haut canal de Guihon dont Ezéchias conduisit les eaux au moyen d'un aqueduc souterrain, dans la partie ouest de Jérusalem ; cet étang est probablement aussi la Fontaine du Dragon de Néhém. 2, 13. Nous passons près de Talitha Kumi et de l'Asile des Lépreux, et de là en quelques pas nous rentrons à l'orphelinat Syrien, fatigués d'une longue course, mais heureux de l'avoir faite.

Il nous reste à visiter encore avant de partir, la mer Morte et le Jourdain.

Il faut bien se le dire cependant, quoiqulil puisse en coûter. De toutes les choses que nous avons vues dans la journée, ep nous en avons vu beaucoup, il n'y en a pas une qui touche de près ou de loin aux souvenirs évangéliques. Ainsi l'on peut être dans la Terre-Sainte, dans la Ville Sainte, côtoyer les Lieux- Saints et les grands souvenirs de l'histoire du christianisme, sans rien trouver qui parle à l'âme et à la conscience. Nous venons d'en faire l'expérience matérielle. La même chose peut se passer dans le domaine spirituel, et plus d'une fois le théo-

logien, le savant sera forcé de reconnaître qu'il à passé sa journée plongé dans ses études favorites, dans la recherche des textes, dans l'examen des problèmes religieux, dans la méditation de la doctrine ou de la morale [chrétienne, sans que sa conscience ait été réveillée, sans que son âme ait été réchauffée. L'homme aura beau faire, c'est l'esprit seul qui vivifie, et la journée que je viens de passer me l'a rappelé d'une manière frappante.

Note. — J'ai nommé tout à l'heure le Birket-Mamillah. C'est une grande piscine qui se remplit quelquefois par les fortes pluies, et qui déverse son trop-plein dans une autre piscine, située à l'intérieur de la ville, et qui porte le nom d'Ezéchias. Cette dernière, que les gens du pays appellent aujourd'hui Birket-el-Bâtral* (l'étang du patriarche) est probablement l'ancienne Millo de l'époque de David, celle dont il est parlé 1 Rois 9, 15. Le nom de Millo qui reparaît plusieurs fois, mais toujours sans aucun détail explicatif, était vraisemblablement l'appellation générale de chaque grand réservoir artificiel destiné à recevoir l'eau qui coulait d'un autre réservoir situé dans une position plus élevée (Pierotti). Millo, et Mamillah qui en dérive, sont donc des noms communs plutôt que des noms propres, et l'on ne doit pas s'étonner de les voir désigner différents endroits. On nomme même Malleah les personnes qui vont prendre de l'eau dans deux réservoirs. Longtemps les commentateurs ont cru que les différents Millo mentionnés dans la Bible désignaient des tours, et ils ont fait fausse route en essayant de déterminer la topographie de l'ancienne Jérusalem au moyen de cette donnée défectueuse. Les passages 2 Sam. 5,9. et 1 Chr. 11,8. nous montrent David habitant la ville haute, la forteresse des Jébusiens, et dirigeant les travaux de reconstruction depuis Millo, en même temps que Joab surveillait les travaux de la ville basse. Ce réservoir existait donc déjà à cette époque. Sous Salomon il dut être réparé, peut-être même agrandi pour suffire aux nouveaux besoins de la population, et il semble avoir donné son nom à un quartier de la ville, 1 Rois 9, 15. Mais

quelques lignes plus loin, 1 Rois 9, 24. on voit Salomon bâtir un autre Millo, un autre réservoir, probablement en l'honneur de la fille de Pharaon, et tout porte à croire que c'est celui dont les ruines subsistent encore, droit au-dessous du mont de Sion, sous le nom de Birket-es-Soultan. Les matériaux extraits de ce réservoir servirent à « combler le creux » de la ville de David, c'est-à-dire à diminuer la trop grande différence de niveau qui existait entre la ville basse et le mont de Sion. Nous voyons enfin 2 Rois 12, 20. Ëzéchias élever une muraille au nord de la ville et « rétablir Millo dans la cité de David, » c'està-dire fortifier Jérusalem sur un de ses points faibles, et enclore le réservoir afin d'empêcher l'ennemi de le couper ou d'en profiter.

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