PRÉFACE
aujourd'hui l'une des énigmes et l'une des épines de la diplomatie, ce pays vaut la peine d'être étudié de près, et personne n'osera affir- , .mer que le dernier mot ait été dit sur son histoire.
Quand à côté de cela, c'est une nature pittoresque, originale, tout à la fois riche et pauvre, féconde mais épuisée, curieuse en phénomènes géologiques, ornée de neiges éternelles qui vont se fondre dans un lac plus bas que la mer, et relevée par des travaux d'art qui ont traversé les siècles et par des constructions dont quelques-unes restent pour ainsi dire inexplicables, on peut admettre d'avance que les descriptions qu'on en fera se compléteront sans se ressembler, et qu'elles ajouteront à la justesse de l'impression, bien loin de faire entre elles double emploi. Gomme le dit M. Taine dans ses Notes sur V Angleterre : « Les observations, pourvu qu'elles soient personnelles et faites de bonne foi, sont toujours utiles. »
C'est dans cette pensée qu'après beaucoup d'hésitations, je me suis décidé, sur la demande de nombreux amis, à publier ces souvenirs d'un voyage qui m'a été doublement précieux parce que j'y étais préparé par toutes mes études antérieures, et parce que j*ai eu le privilège de le faire sous les auspices et dans la société d'un homme, le docteur Pierrotti, dont l'inépuisable savoir et les connaissances j
archéologiques étaient encore rehaussée par une complaisance à toute j
épreuve. '••••ï: : V ••;..' .:!;:
Je suis loin d'avoir tout vu, et jVnê prétends "pas âVw fait aucune
découverte; je raconte seulement ce qutf j'aïjysôîefcjôj cherche à faire voyager le lecteur avec moi ; il verça j5etft : Mrê' Jlê§ # contrées qu'il n'a pas encore visitées, et j'ose espérer qp'r].yp;fegef^f ans» trop de fatigues, et surtout sans ennui. Nous rencontrerons* sûr notre chemin de bons franciscains, des couvents et des souvenirs légendaires parmi lesquels il nous faudra choisir : soyons reconnaissants envers les uns, ne soyons pas toujours 'trop difficile envers les autres et tout ira bien.
Quant aux textes bibliques, il n'est pas nécessaire de rappeler les clartés que jette sur un grand nombre l'étude du pays et de ses coutumes.
Genève, 20 Mai et 18 Novembre 1874.
pANLAS, JÉRUSALEM & LE pAIRE.
DE GENEVE A ALEXANDEIE.
Partirons -nous? — La caravane. — Le Mœris. — Marseille. — Le départ. — La Corse. — Gaprera. — La Sardaigne. — Stroraboli. — Des Orientaux sur le pont, et leur philosophie. — Messine. — Le culte en mer. — Médecin et mécanicien.
Le mardi 1 er mars 1870, à cinq heures du soir, nous sortions enfin du port de la Joliette, et pour la première fois sérieusement je me pris à croire que je verrais l'Egypte et la Terre- Sainte.
C'est que c'était un vieux rêve chez moi, j'ose à peine dire une vieille espérance. Enfant, je me représentais les scènes de l'histoire évangélique , je voyais Gapernaum, Nazareth, Bethléhem et Gethsémané; j'étudiais toutes les gravures, bonnes ou mauvaises, que les écoles et les librairies mettaient à ma disposition ; même de simples cartes de la Palestine avaient pour moi du charme, et j'y faisais, toujours à chameau, en esprit, des
voyages qui ne finissaient pas. Que de fois n'ai-je pas été de
Jérusalem à Jéricho ! Que de fois à Damas avec saint Paul ! Et jusqu'au voyage des Israélites dans le désert, j'en connaissais à fond les épisodes ; ces noms barbares n'avaient rien d'effrayant pour moi ; je disais Kibroth-Taava, Bené-Jahakan ou Réphidim, comme j'aurais dit Kornthal, Francfort ou Genève.
Plus tard la direction de mes études, en fixant davantage ma pensée sur l'Orient et sur ses richesses, ne fit que donner un nouvel aliment à mon imagination. L'Orient, c'est en effet le berceau de l'humanité ; c'est aussi le berceau du judaïsme, c'est celui du christianisme, c'est celui du mahométisme; c'est le grand théâtre de ces croisades qui ont fait l'Europe moderne et qui ont présidé à la Renaissance. Qui sait? L'Orient est peut-être encore aujourd'hui la clé de voûte de la civilisation, et nous avons beau tourner nos regards vers le soleil qui se couche , en nous efforçant de croire que c'est de l'ouest que nous viendra la lumière , il suffit de murmurer le nom magique de la question d'Orient pour que notre vieille Europe en soit profondément remuée. C'est la patrie de ces Juifs dispersés à tous les vents depuis dix-huit siècles , et que rien encore n'a pu détruire, ni les persécutions, ni les spoliations, ni les proscriptions, ni les supplices , ni même leur endurcissement et leur incrédulité. Témoins involontaires des anciens et des nouveaux oracles, ils sont toujours là, regardant vers l'avenir, c'est-àdire regardant du côté de Jérusalem , et rappelant que , malgré les apparences contraires, c'est encore là que se trouve le centre moral du monde, comme les moines grecs du moyenâge prétendaient avoir trouvé son centre matériel qu'ils ont marqué d'une étoile de marbre.
Entre étudiants nous parlions de ces choses, et nous mettions à réquisition tous les atlas, et tous les récits de voyages, jeunes et vieux, sur lesquels nous pouvions étendre la main ; pour nous Chateaubriand était un vieux, et Lamartine un contemporain. Mais si, enfant, j'avais pu me contenter d'un voyage en esprit dans le pays de l'Evangile, jeune homme, l'imagination ne me suffisait plus ; je voulais voir et toucher ; il me fallait y aller moi : même, en personne ; c'était un projet, un plan, une résolution. A la longue, cela devint une idée fixe, et j'oubliai complètement de compter avec les voies et moyens.
Les difficultés de la vie se chargèrent d'achever mon éducation sous ce rapport. Je finis |par découvrir qu'il fallait du temps et de l'argent, et les années se succédèrent sans me procurer ni l'un ni l'autre. Je prenais patience, mais je ne démordais pas ; ce qui était impossible une année, je le remettais tranquillement, mais imperturbablement à l'année prochaine ; plusieurs fois je crus que la chose était arrangée. Hélas ! il fallait de nouveau renvoyer d'une année, mais, comme dit le poète, on est heureux tout au moins en rêvant, et je continuais d'étudier et de préparer mes notes. Je crois . que j'aurais pu faire tout le voyage sans guide, si bien j'avais étudié les routes, les sentiers et les ruisseaux.
Pourtant quelques nuages blancs commençaient d'argenter mon menton, le demi siècle avait passé sur mes jarrets devenus moins élastiques, et un beau jour je me dis : Allons ! il faut y renoncer ; ce sera pour un de mes fils ! — Ce n'était pas sans regret, mais c'était bien sans arrière-pensée; je me résignais comme il faut se résigner à tant de choses quand on avance dans la vie, et je me consolais par la pensée que j'avais au moins espéré longtemps et que cette espérance elle-même n'avait pas été sans quelque jouissance. Un but fixe a toujours son charme, et celui-là m'avait fait travailler et m'avait soutenu dans maintes traverses. Je me rabattis sur de nouvelles études, et quand l'un après l'autre MM. Van de Velde et Pierotti vinrent à Genève nous raconter ce qu'ils avaient vu et nous montrer ce qu'ils avaient rapporté de la Terre Sainte, ils n'eurent pas d'auditeur plus assidu, plus affamé que moi ; c'était encore une manière de voyager en Orient.
Un beau jour j'apprends que M. Pierotti va retourner à Jérusalem, et qu'il organise une caravane dans des conditions abordables. Toute ma résignation passée s'évanouit ; l'occasion est magnifique, le chef est un homme qui réunit toutes les conditions désirables ; M. Pierotti est un homme qui connaît parfaitement le pays, et dont le caractère inspire une entière confiance. Il y a bien des raisons pour que je parte ; sans doute il y en a aussi pour que je reste. Deux ou trois mois se passent dans l'incertitude, mais les probabilités penchent de plus en plus vers l'affirmative. Enfin voici le mois de février; le 10, le
15, le 20, je ne suis encore sûr de rien, mais tout est prêt. Le 23, je quitte Genève. Je pourrais aller à Marseille en quinze heures, mais, comme dans le bon vieux temps, j'y mettrai cinq jours; n'ai-je pas des illustrations, des muses, des amis, des collègues, des parents à visiter sur les bords du Rhône, et dans le midi? Une heure à chacun. Bientôt je suis dans le pays de la garance et des oliviers, des troubadours et de Pétrarque ; je vois Avignon et Arles ; puis les rivages de la Méditerranée, les pêchers en fleurs, et le ciel de la Provence que je ne connaissais encore que par les livres, et que je trouve plus beau que dans les livres.
Bien des villes ont été tour à tour appelées les reines de la Méditerranée, et la France a naturellement donné cette couronne à la splendide cité que les Phocéens ont bâtie, mais qu'ils ne reconnaîtraient plus, Républicain, je n'aime aucune royauté, mais celle des villes moins encore que celle des hommes ; dans ces suprématies il y a toujours des intérêts sacrifiés, et ces milliers de travailleurs que je vois, travaillant ou ne travaillant pas, encombrant les ports, les rues, les quais, les marchés, j'aurais mieux aimé les voir, pionniers de l'agriculture, défricher ces plaines immenses de la Grau que j'ai traversées le matin et qui semblent n'attendre que la main de l'homme, un canal et des troupeaux, pour devenir aussi fécondes qu'elles sont stériles. Ce qu'on a fait pour les Landes, pour la Sologne, pour certaines plaines marneuses de la Champagne, pourquoi ne le ferait-on pas avec le même succès dans les Bouches-du- Rhône? Sans doute on a déjà fait quelque chose, mais il faut continuer.
Il n'en est pas moins vrai que Marseille est une splendide ville, et de quelque côté qu'on la regarde, on ne peut que l'admirer, mais nous avons pour le moment bien autre chose à faire ; il s'agit toujours de savoir si décidément nous partons, et quand? De la gare nous arrivons à la Ganebière, puis à la rue Beauveau, puis à l'hôtel, et j'y trouve, fidèles au rendez-vous, notre digne chef et trois ou quatre des amis qui doivent faire le voyage avec nous. Nous partons après demain. Allons, tout est en règle, c'est bien ; respirons ; allons voir les amis, allons visiter la ville, voir le Prado, les docks, le vieux Port, la Joliette, un
neveu, allemand, hélas ! et qui ne se doute guère qu'il devra partir dans cinq mois, quoiqu'il soit allié à Tune des meilleures et des plus vieilles maisons de Marseille. Des élections ont eu lieu récemment, et sur toutes les maisons on trouve encore les affiches qui recommandent les unes M. de Lesseps, les autres M. Gambetta ; le commerce a* donné 4,000 voix au créateur du canal de Suez, la politique en a donné 14,000 au tribun républicain. Décidément il y a quelque chose dans l'air, sans parler de l'affaire Tropmann, qui finit, et de l'affaire d'Auteuil qui s'instruit, mais dont nous ne saurons rien avant d'être à Jérusalem.
Assez de préface comme cela, dira peut-être quelqu'un de nos lecteurs ; il est temps de nous mettre en route.
Pardon, ce n'est pas une préface ; c'est un simple monologue ; j'aurais peut-être mieux fait de vous en prévenir au commencement de ce chapitre. Mais si vous avez dû attendre cinq minutes, songez aussi que, moi, j'ai dû attendre plus de trente ans. Maintenant plus rien ne nous attache au rivage, et, comme vous, je dis : Partons*
C'est donc le mardi 1 er mars que nous nous embarquons. [Le Mœris, magnifique bateau des Messageries impériales, a cent six mètres de longueur, onze de largeur, et jauge plus de trois mille tonneaux. Admirablement tenu. Dès trois heures nous sommes à bord, surveillant nos bagages, prenant possession de nos cabines, écrivant quelques dernières lettres, et faisant nos adieux aux amis qui nous ont accompagnés. Un départ a toujours quelque chose de solennel ; on voudrait à la fois le retarder et le précipiter. Les puissantes machines du bateau semblent elle-mêmes partager cette hésitation ; la fumée et les sifflements furieux s'échappent tour à tour de la gigantesque cheminée, et parfois un mouvement de queue de l'hélice vient ébranler le monstre tout entier ; mais ce n'est qu'une alerte.
Enfin la dernière sonne ; il est près de cinq heures, et nous sortons du port. La vue de Marseille prise de la rade a quelque chose de magique ; les lies sèches et dénudées, le château d'If, la Quarantaine, ne sauraient nous distraire du spectacle que présente la cité grandiose et maritime, que nous laissons en arrière avec les collines qui lui servent d'arrière-plan, avec ses
monuments, ses forêts de mâts, ses promenades, ses massifs de verdure, ses quais, son activité fiévreuse, les mille feux du gaz qu'on allume, ses souvenirs et ses espérances. Gomme nous sortons, d'autres vaisseaux entrent dans le port; ils viennent d'Alger, de Constantinople, de Buenos-Ayres. On parle peu, on est tout à la contemplation. Le ciel est gris ; la mer est légèrement houleuse ; chacun se pose en lui-même la redoutable question du mal de mer ; personne n'est entièrement rassuré. Tout à coup la petite cloche du dîner se fait entendre ; on n'a pas voulu nous laisser trop de temps livrés à nous-mêmes ; on craint que la réflexion trop prolongée ne soit une mauvaise conseillère, et ... à table ! Pour ceux qui doutent, c'est le moment critique et décisif; le cœur subira-t-il cette épreuve du dîner? Tout va bien ; personne ne bronche, tout le monde y met de la bonne volonté ; on prend sur soi, chacun raconte ce qu'il sait d'intéressant de manière à se distraire lui-même et à distraire ses compagnons de route. Nous sommes à table quarante à cinquante personnes; aux premières ils sont un peu moins nombreux ; les troisièmes dîneront après nous ; les quatrièmes dînent sur le pont, comme ils peuvent, des provisions qu'ils ont apportées, ou qu'ils achètent au restaurant de l'endroit.
Après le dîner nous remontons sur le pont ; le soleil est couché ; point de lune ; quelques étoiles brillent au ciel, plus pures et plus riches que les hauts-fourneaux que nous distinguons encore à terre, et qu'on nous dit être les célèbres usines de la Giotat où se construisent tant de machines et de locomotives.
Nous faisons un peu connaissance les uns avec les autres. Permettez-moi de vous présenter d'abord mon excellent ami le docteur Pierotti, le chef de notre caravane, qui nous a beaucoup promis, et qui a tenu davantage ; gentilhomme autant que savant archéologue, ancien militaire italien, ingénieur en chef de la Terre Sainte sous Surreya-Pacha; c'est sur lui que tout repose. Puis Madame Pierotti, la fille du général Belliard, la digne compagne de notre chef. Mon ami le peintre Hébert, qui sera mon matelot pendant toute la campagne ; nous partagerons sur mer la même cabine, dans le désert la même tente, et nos chevaux eux-mêmes s'habitueront à marcher ensemble ; il est déjà en train de prendre des croquis et son album ira s'enrichissant de
jour en jour. Voici encore l'auteur de la Concordance biblique, M. Mackenzie, l'Ecossais devenu Neuchâtelois par un long séjour dans nos contrées et par les nombreux amis qu'il s'y est acquis ; il est accompagné d'un de ses compatriotes d'adoption, M. E. de P., et tous deux cherchent en Orient; non pas plus de foi, mais les précieux souvenirs que la foi seule rend vivants.
Madame P. n'est pas de la caravane, mais elle m'a été recommandée à Marseille, et nous nous la sommes annexée à l'unanimité du suffrage universel; c'est une Zuricoise, mariée à un Genevois et qui va rejoindre au Caire son mari employé dans l'administration.
N'oublions pas notre ami, M. le pasteur Hurry, que sa santé a forcé jeune encore de résigner momentanément ses fonctions, et qui, marchant de conserve avec ses deux amis de Neuchàtel, contribue pour sa large part à maintenir dans la caravane un bon esprit de paix et de sérieux.
Ces présentations faites, et si j'ai oublié quelqu'un, nous pourrons toujours le retrouver plus tard, nous sommes à l'aise pour nous promener sur le pont. Que de place, et quelles longues promenades nous pouvons faire en ligne droite. Il faut cependant incliner un peu, tantôt à gauche, tantôt à droite, car ici cinq beaux chevaux, dont trois anglais, qu'un écuyer conduit au vice-roi d'Egypte, gênent la marche ; là ce sont huit veaux, une douzaine de moutons, des cages à poulets, des dindons, des paniers de pigeons, pauvres petites bêtes qui ne sont pas destinées à achever vivantes le voyage; ce sont nos provisions de bouche.
Appuyé sur la balustrade, avec deux de nos amis, nous voyons et nous commentons le jeune prince Albert de Prusse, à la taille gigantesque ; il descendra à Messine.
Tantôt accroupis, tantôt couchés sur le pont, au risque de ce qui peut arriver, sont deux nègres et quatre ou cinq Bédouins enveloppés de leurs burnous blancs. Un pilote d'Alexandrie, figure bazanée, costume bigaré, un viveur, à ce qu'on assure, s'est également embarqué à Marseille ; il retourne à son poste.
M. Hébert et moi nous passons cette première soirée à la poupe du vaisseau, absorbés tour à tour par le scintillement des étoiles, par les feux du rivage, où nous croyons reconnaître
Toulon, et par l'étrange phosphorescence du sillage que nous laissons dernière nous.
Vers 9 heures la fraîcheur de l'air nous engage à redescendre au salon. J'ai là ma précieuse petite Bible avec laquelle je voyage depuis plus de trente ans ; je commence la lecture des Psaumes, comme lecture du soir, et je fais tranquillement mon culte au salon. Chacun est occupé ; les uns écrivent des lettres ou leur journal ; d'autres jouent au trictrac, d'autres aux cartes ou aux dominos ; quelques-uns boivent de la bière, du thé ou du café; Hébert dessine et peint; il vient de commencer le portrait du pilote d'Alexandrie; les Musulmans un peu larges d'idées le laissent faire; ils assurent que d'après leur loi la sculpture seule est défendue, et en général tout ce qui peut projeter une ombre quelconque ; la peinture à l'huile est prohibée à cause de l'empâtement possible du portrait, mais l'aquarelle, la sépia sont permises. Voilà de l'exégèse, et qui doit faire envie à plus d'un moderne scolastique. C'est ainsi que l'on tourne les textes.
Nous sortons aussi nos buvards et nous nous mettons à écrire ; il y aura bien des lettres à destination de Genève, et c'est à Messine que nous les jetterons à la boite. Hâtons-nous, car il faut qu'à il heures tous les feux soient éteints.
Mercredi 2 mars. (Extrait d'une lettre particulière.) J'ai été toute la journée plongé dans les souvenirs. Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées ; mais il est bon de se rappeler qu'elles sont meilleures. Nous avons de la peine à nous faire à l'épreuve, mais si nous mettions dans une balance les biens et les maux; surtout si nous comparions ce que nous faisons pour Dieu avec ce qu'il fait pour nous, nous n'oserions plus murmurer... Temps magnifique. Pas un malade à bord ; une mer faite exprès. Ce matin en m'éveillant, vers 6 h. 3/4, nous étions en face de la Corse; nous avons longé pendant quelques heures ses côtes blanches et ses rivages escarpés; nous avons vu de près Ajaccio, Bonifacio, puis nous sommes entrés dans le détroit; on nous montre la place, ou à peu près, où la Sémillante a péri il y a douze ou quinze ans. Le détroit est semé d'îles; nous remarquons la Madelaine, avec deux vapeurs à l'ancre, mais chauffant, et par trois fois nous voyons paraître puis disparaître, l'île
de Caprera, avec la maison blanche qu'habite l'illustre patriote italien. Personne parmi nous n'était assez poète pour imaginer que dans six mois Garibaldi serait en France, combattant dans les rangs de la république française, et député au Parlement de Bordeaux.
Nous avons à notre droite la Sardaigne ; on nous fait admirer de loin une des curiosités du pays, un rocher bizarre qui se dessine sur la hauteur dans le ciel bleu et qui rappelle un peu la lourde encolure d'un ours ; il est connu comme tel de tous les voyageurs. Naturellement il change de forme à mesure que le vaisseau change de place, et d'un certain point il ressemble plutôt à un aigle ou à un grand condor.
Au milieu de ce groupe d'tles, toutes nues et desséchées, nous naviguons de point de vue en point de vue comme nous eussions navigué sur un de nos lacs. Les montagnes sont plus basses et moins belles ; pendant plusieurs heures pas trace d'habitations, ni maisons, ni fumée, ni champs, ni murs, ni troupeaux. N'y aurait-il donc rien à faire? Est-ce incurable stérilité du sol? es1>ce défaut de culture ou de volonté chez les habitants? Il y a là de belles forêts/ en Sardaigne surtout, qui supposent cependant des sources et une terre végétale abondante. Victor-Emmanuel devrait y penser.
Cà et là, au fond d'un^ crique, deux ou trois bateaux de pêche, et à mesure qu'on approche du phare de Cagliari, quelques maisons.
Nous sommes sortis du détroit vers 4 h. Bientôt la nuit est venue; à 7 h. on ne voyait plus les côtes de la Sardaigne; le phare seul brillait encore et se distinguait parfaitement à dix lieues de distance.
Longue conversation avec le médecin du bord. Il m'a beaucoup parlé de B. et de M. avec qui il a étudié à Paris. M. voulait absolument « le convertir; c'était sa marotte. » Je lui ai demandé de quelle religion il était; il m'a répondu : Catholique et libre penseur. — Et matérialiste aussi, ai-je ajouté, d'après ce que vous m'avez dit. — Oui, oui. — C'est que cela jure terriblement ensemble, tant de choses différentes !
Jeudi 3. La mer est unie comme un lac. Le bateau marche lourdement ; le capitaine s'en plaint, il assure que la quille doit
être encrassée par des herbes et des coquillages ; c'est sa dernière course; dès son retour à Marseille, le Mceris sera tiré à bord pour être nettoyé. Nous ne filons guères que neuf à dix nœuds à l'heure.
Ce matin j'ai été réveillé par le bruit que faisait M. Hébert en s'habillant. — Heure? lui dis-je en me frottant les yeux et en économisant les mots. — Huit. — En un clin-d'œil me voilà sur le pont. Le soleil sortait de la mer. — C'est par distraction que je vous ai dit huit heures, reprend mon imperturbable voisin ; il n'est que six heures et quart. Pourtant je n'ai pas regretté de m'être levé si tôt. Le spectacle était magnifique. Le seul inconvénient, c'est que nous ne savions pas où poser le pied ; on faisait la toitette du bateau. Chaque matin on lave à grande eau, on récure, on cire, on polit jusqu'au dernier recoin; il faut qu'à sept heures, quand le capitaine vient faire sa ronde, tout soit comme neuf.
Et ce n'est pas du luxe quand on se rappelle que nous possédons à bord des Orientaux, et que dans le nombre quelques-uns sont couverts de vermine, tranchons le mot, de punaises, qu'ils subissent stoïquement comme leur étant envoyées par la volonté de Dieu. Cela me rappelle qu'une fois dans le Midi, chez N. qui m'avait invité à loger chez lui, j'aperçus, au moment de me coucher, une, deux, dix, vingt, cinquante de ces hideuses créatures. Naturellement je passai la nuit sur une chaise, et encore sans me croire entièrement à l'abri, par conséquent aussi sans goûter un sommeil bien tranquille. Le lendemain, timidement, en rougissant, mais avec le sentiment d'un devoir à remplir, je me hasardai à communiquer à mon hôte ma triste découverte, dans son intérêt. Ah! ce n'est rien; me répondit-il en riant; dans notre chambre il y en a bien davantage. — Bah ! lui dis-je étonné; et que faites-vous pour cela? — Nous nous grattons.
Allons, cela prouve que toute philosophie n'est pas perdue en Europe ; mais il y en a de plus philosophes encore ; car je crois que mes Bédouins ne se grattent même pas : voilà la différence entre l'homme civilisé et celui qui ne l'est guères.
9 heures du soir. Nous venons de passer les îles Lipari à notre droite, et le Stromboli à gauche, mais sans aucune manifestation éruptrice. En face de nous, bien loin, mais assez dis-
tinct, l'Etna couvert de neige. Dans quatre heures nous serons à Messine.
Vendredi 4 mars. (Jour de naissance de J.) — La journée est assez bonne, quoique nous ayons plusieurs cas de mal de mer, dont j'ai traité et guéri un avec cocculus. La nuit dernière nous nous sommes couchés tard, à cause de notre arrivée à 1 heure du matin dans le port de Messine. Tout ce que j'ai pu voir de la ville c'est le quai éclairé au gaz et, perpendiculairement à la mer, plusieurs petites rues montantes. Nous serons peut-être plus heureux au retour. Mais la vue qu'on a du bateau est curieuse. Gomme nous entrions dans le port, il nous était facile de voir, sans toutefois les bien distinguer, une foule de petites barques qui s'avançaient vers nous en silence et glissant dans l'ombre. Tout-à-coup une lumière brille, puis une seconde, une troisième; toutes ces barques s'illuminent en abordant le Mcerts. Ge sont autant de boutiques en plein vent ; chacun fait son étalage, fruits ou bijoux, oranges et coraux, provisions de voyage ou souvenirs de Messine ; chacun crie sa marchandise ; tous parlent italien, mais ils s'exercent à prouver aussi qu'ils savent un peu d'anglais. Plusieurs passagers descendent les deux étages qui les séparent des bateaux-marchands, et suivant leurs goûts ou leurs appétits, ils vont marchander chez l'un ou chez l'autre. Les marchands de comestibles ont peu de chances ; nos voyageurs et nos voyageuses sont surtout séduits par ce qui brille, des colliers, des bracelets, des crucifix, des diadèmes, des médaillons ; tout cela dans des écrins. On essaie un peu de tout, mais c'est cher et c'est faux ; ces promenades de nuit, en pleine eau, ne sont pas faites pour conserver longtemps la fraîcheur d'objets qui d'ailleurs sont manipulés par toutes les mains et qui passent bien vite à l'état de rossignols. Gomme spectacle , cela vaut la peine d'être vu, mais c'est tout. Après un dernier coup d'oeil sur la ville, sur la mer, sur le phare, sur les côtes calabraises qui sont à notre gauche, sur Reggio qui brille encore à quelques lieues de là, sur ce détroit que Garibaldi a traversé en barque, lorsqu'il se rendit de Palerme à Naples pour en chasser Ferdinand, nous nous décidons à descendre dans nos cabines. Il est deux heures du matin ; à cinq heures et demie nous sommes de nouveau sur
pied pour voir le lever du soleil, l'Etna et les montagnes de la Galabre.
5 Mars. Aujourd'hui nous avons enfin quelques vagues, assez pour faire danser le bateau, pas assez pour nous rendre malades ; assez pour déranger l'équilibre des promeneurs, pas assez pour donner le mal de mer. Quelques personnes cependant me font redemander du cocculus; elles paraissent s'en bien trouver. Il y a de la pluie et du vent dans l'air, et la chaleur est étouffante. Nous longeons, mais à distance l'île de Crête ; malheureusement des nuages à l'horizon nous empêchent de rien distinguer. St- Paul a navigué sur cette mer ; il a vu les mêmes horizons ; nous avons dû couper au moins deux fois la route qu'il suivit en se rendant à Rome.
Dimanche 6 mars. Jour paisible, mer étincelante, chaleur d'Afrique; plusieurs mouettes, quelques pigeons venus de Crête, deux ou trois passereaux venus on ne sait d'où, voltigent autour du vaisseau et se posent quelquefois sur nos vergues lorsqu'ils sont trop fatigués. A distance on voit quelques souffleurs et leurs évents.
Ce matin nous avons célébré le culte à bord. Le capitaine, dès le premier mot, nous a gracieusement offert le salon des dames, J'ai lu Actes XXVII et Psaume GVII. Un grec et plusieurs catholiques se sont joints à nous ; il y avait aussi trois dames anglaises.
Notre mécanicien est un vieux routier, coutumier des mers de la Chine ; il croit à l'immortalité de l'humanité, mais pas à celle de l'âme ; il hait l'empire et tous les despotismes, et il se résigne à la mort comme une bête qu'on abat. Il m'invite quelquefois à un bout de conversation, et il m'engage à profiter de sa cabine toutes les fois que cela me conviendra ; elle possède un excellent petit canapé très-commode et très-agréable.
Ce soir une lune de toute beauté, un ciel d'Orient, des étoiles inconnues ; nous restons longtemps sur le pont à cause de la chaleur. Demain matin nous nous réveillerons à Alexandrie.
D' ALEXANDRIE A BEYROTJT.
Alexandrie. — One heureuse rencontre. — La douane. — Vie orientale. — One coursé à travers la ville. — Le passé et le présent. — Le Manzaleh. — Rosette et Aboukir. — Port-Saïd, le village arabe et le Canal. — Familles protestantes. — Jaffa. — La colonie américaine. — La maison de Simon corroyeur. — La fontaine d'Abon-Nebout. — Capitaines et conscrits. — Les côtes de la Palestine.
Lundi! mars, au soir. Hélas! nous sommes maintenant quatre dans notre petite cabine ; c'est un véritable étouffoir. Et encore sur les côtes d'Egypte. Mais ne nous plaignons pas trop ; nous avons eu une journée vraiment féerique.
Féerique? est-ce bien le mot quand on parle d'Alexandrie? Oui et non ; tout est relatif. Pour moi c'était féerique, parce que c'était la première fois que je touchais la terre d'Orient, que je voyais les gens d'Orient, une ville d'Orient, la vie d'Orient.
Arrivés ce matin vers 5 heures en vue d'Alexandrie, nous nous sommes levés au plus tôt, avec le pressentiment d'un pêlemêle et d'un brouhaha qui n'accompagnent pas toujours les déménagements. Il nous faut quitter le Mœris, ce bon Mœris qui nous a si bien conduits jusqu'ici et auquel nous nous étions si bien habitués. Vite, une tasse de café; vite, l'arrangement des bagages. Il faut penser à tout; M. Pierottti est là, tranquille en apparence, mais vigilant. Rien ne presse, nous dit-il. Avant que nous descendions à terre, il se passera encore quelque temps. La barque chargée des dépêches, avec le drapeau rouge et blanc, M. I. (Messageries impériales), s'éloigne seule. D'autres barques s'approchent avec le croissant pour drapeau ; c'est la police égyptienne. Nous sommes sur le pont, admirant les
mille mâts qui remplissent le port ; ces immenses et innombrables bateaux à vapeur, ces vaisseaux de toute forme, de tout tonnage et de tout pavillon, anglais, levantins, turcs, russes, autrichiens, français, italiens ; la jetée qui sépare le vieux port du nouveau; le phare, les entrepôts, les minarets, les églises, la douane, de grandes maisons aux toits plats, quelques autres construites à l'européenne. Des dauphins prennent dans la mer leurs ébats du matin ; de petites barques s'approchent, chargées d'hommes de toutes les couleurs et de tous les costumes ; par- # tout on entend des cris assourdissants.
Pendant que nous nous promenons sur le pont, admirant ce spectacle entièrement nouveau pour la plupart d'entre nous, et attendant qu'on nous permette d'aller à bord (il est à peine 6 1/2 h. du matin), un Monsieur tout habillé de noir, mais portant le fez rouge du pays, m'aborde cordialement par ces paroles : Hé, Monsieur le pasteur, quelle heureuse rencontre! Qu'est-ce qui vous amène de bon dans ce pays? Et il m'embrasse. Je ne le connaissais pas, ou du moins je l'avais perdu de vue ; mais il m'avait reconnu. C'était le mari de notre aimable compagne de voyage, Mad. P. A plus d'un égard, ce fut pour nous aussi une heureuse rencontre. Grâce à la place qu'il occupait dans l'administration, M. P. avait sa barque et ses hommes ; il avait aussi le droit de nous laisser descendre à terre, et bientôt nous voilà voguant à force de rames vers une maison grise, justement redoutée dans tous les pays à cause des abus de pouvoir dont elle est trop souvent l'innocente complice; je parle de la douane. Mon passeport était en règle ; dans mes bagages il n'y avait rien de suspect; cependant je n'étais pas rassuré. Que de fois n'avais-je pas passé à Annemasse, à Bellegarde ou à Saint-Louis, dans les conditions de la plus parfaite innocence, et j'avais été molesté, fouillé, toisé, interrogé, suspecté. Une fois même on avait voulu à toute force que je fusse un Polonais. Sans doute cela date de loin, mais j'ai conservé de ces souvenirs du jeune âge une impression ineffaçable, et je suis tout étonné et encore plus reconnaissant quand je rencontre, comme cela arrive quelquefois, des directeurs ou des employés qui ne se croient pas obligés d'être insupportables, et qui s'en tiennent au côté fiscal de leurs fonctions.
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Je fis part à M. P. de mes soucis. « Ne vous inquiétez de rien, » me dit-il. En effet nous abordons ; on nous fait entrer dans une belle salle, toute garnie de divans ; on me présente à deux ou trois Genevois qui sont là; on apporte des chibouques et de petites tasses de moka à l'orientale, c'estrà-dire avec le marc. La caravane ne tarde pas à être au complet ; quelques autres personnes sont aussi là ; tout le monde a eu sa part de l'hospitalité, et j'attends encore la visite de la douane, quand on vient nous prévenir que tout est fini, et que nous pouvons partir. Grand merci à M. P. qui nous avait valu cette dispense, le café et l'hospitalité du chibouque ; nous lui faisons nos adieux, ainsi qu'à sa jeune et digne compagne ; ils m'engagent à descendre chez eux quand j'irai au Caire.
En sortant du salon où nous avons été si bien reçus, nous entrons dans le vaste monde. Quelle foule, et quels cris! Je monte sur la banquette d'un omnibus pour mieux voir ; nous allons sur la place des Consuls, à l'Hôtel Oriental. On ne se fait aucune idée chez nous de ce que peuvent être ces villes de l'Orient; pas de pavé; des rues sales, parfois arrosées, jamais balayées ; tous les détritus possibles au milieu de la rue, dont le centre est toujours moins élevé que les côtés ; parfois on dirait un petit fossé. Des chiens les parcourent, rongeant les os qu'on leur jette et les cadavres qui tombent ; ce sont les seuls balayeurs de l'endroit. Et quels types humains! Des Maures, des Arabes, des Berbérins, des mulâtres, des nègres, des femmes voilées, des enfants presque nus jouant et se roulant dans les rues ; tout cela avec des anneaux, des bagues, des bracelets à profusion ; des Européens au costume plus sévère, mais uniformément coiffés du fez rouge ; des boutiques de toute espèce, toutes larges ouvertes, des bazars ; des marchands de pastèques, d'orangeade ou de limonade, criant leur marchandise ; des voitures de place conduites par des nègres ; de charmants ânes de diverses tailles, les uns aristocratiquement harnachés, les autres portant humblement des outres pleines d'eau ; des âniers de toutes couleurs ; des chameaux lourdement chargés, marchant plus lourdement encore et tournant bêtement la tête de droite et de gauche, comme pour faire croire qu'ils s'intéressent à quelque chose ; des bachi-bouzouks ; du blanc, du bleu, du vert, du jaune, bref toutes
les couleurs de l'arc-en-ciel, toutes les richesses, toutes les misères en raccourci ; voilà ce que m'a laissé ce premier coup-d'œil jeté en passant à travers les rues et les ruelles d'Alexandrie.
Je ne raconterai pas les origines de cette riche cité, ni ce qu'en dit Strabon. Tout le monde sait qu'elle fut fondée en 331 par Alexandre sur l'emplacement d'une petite bourgade nommée Rhacotis, et que le conquérant du monde, mort de ses excès, y fut enseveli dans un cercueil d'or. Bientôt elle devint une des reines du commerce. Ptolémée Soter l'agrandit et lui donna deux ports; ce fut pour cette ville une époque de prospérité inouïe ; le nombre de ses palais, de ses temples et de ses monuments était prodigieux; les savants et les poètes. y accouraient de toutes parts ; sa bibliothèque, fondée par les Ptolémées, fut en peu de temps la plus riche de l'ancien monde. Son mouvement intellectuel déteignit non-seulement sur la philosophie et sur les sciences, mais encore sur le judaïsme et sur le christianisme lui-même.
Elle eut à souffrir, en 48 av. G., lorsque César, après la bataille de Pharsale, poursuivit Pompée et fit pendant sept mois la cour à Gléopâtre, mais elle n'en conserva pas moins longtemps encore sa grandeur et ses richesses. Elle ne commença réellement d'être atteinte que sous Aurélien d'abord, en 273, puis en 389 sous Théodose qui détruisit le Serapeum, ensuite sous le Musulman Amrou en 641. A cette époque elle comptait cependant encore 4,000 palais, autant de bains, 400 cirques ou théâtres, 12,000 jardins. Les juifs, au nombre de 40,000, habitaient un quartier séparé. Elle se releva un instant vers l'an 1500, quand la découverte du Cap eut ouvert au commerce de nouvelles perspectives, mais en 1517 elle fut définitivement conquise et ruinée par les Turcs. Sa population, qui avait été d'environ 600,000 âmes aux jours des Ptolémées, ne s'élevait plus en 1777 qu'au chiffre modeste de 6,000 habitants.
L'expédition française de 1798 lui rendit un peu d'indépendance, et Méhémet-Ali qui rêvait pour son pays un avenir meilleur s'occupa de relever Alexandrie ; il en fit une de ses capitales, le centre de sa marine et l'une de ses résidences ordinaires. Aujourd'hui, pour autant qu'on peut hasarder des chiffres quand on parle de l'Orient, Alexandrie est une ville de cent à
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• cent cinquante mille âmes. Chateaubriand dit qu'il y en a eu
! jusqu'à trois millions.
Il faut distinguer ici, comme à peu près partout, le quartier européen, le quartier turc et le village arabe ; ce dernier est souvent le plus considérable comme population, mais il est toui jours misérable, sale et inabordable à force de vermine.
Gardez-vous comme du feu d'en approcher, si vous ne voulez pas devenir une nouvelle édition de la Curiosité punie.
Nous avons été visiter l'église latine, entourée de son couvent et d'un hôpital. On prétend, mais sans preuves, que le corps d'Alexandre reposerait sous les fondations du couvent ; Strabon le met, avec les tombeaux des rois, beaucoup plus à l'est, près de la porte de Rosette et du temple de Neptune. Nous visitons encore à la hâte l'église grecque, assez lourde, le couvent, les aiguilles de Cléopâtre, qui datent de Dioclétien, la colonne de Pompée (30 m de haut, 3 m de diamètre), l'église anglaise, l'église allemande, les ruines de l'ancien palais de Ptolémée, avec le Muséum et la Bibliothèque. L'architecture orientale a des mérites, mais elle ne supporte pas la médiocrité, et quand les clochetons, les coupoles ou les dômes ne sont pas bien réussis, ils ont vite quelque chose de massif et d'indigeste.
Le pasteur allemand, M. Lutke, m'a donné pour la route et pour le retour des adresses et de bonnes directions.
Mais le temps presse. A 6 h. déjà nous devons nous rembarquer. Je dîne à la hâte d'une tasse de café et d'un narguiléh, en vue du port. Encore un coup-d'œil sur la place des Consuls, la Bourse, les Postes, et nous voilà sur le Menzaleh.
Changement complet du personnel ; foule à bord, des Grecs, des Arabes, des Arméniens; plusieurs malades; des moines franciscains en route pour Jérusalem, une grosse savoyarde, un pasteur anglais et sa femme, un évêque wesleyen ; curieuse population. Sans compter tous ces Bédouins accroupis sans mouvement sur le pont, semblables à des paquets blancs, jaunes, rouges ou orange.
Le Menzaleh est un peu plus grand que le Mœris, mais moins bien aménagé ; ce n'est plus la grande ligne des Indes, c'est le cabotage des échelles du Levant; nous prendrons de tout en chemin, chevaux, conscrits, légumes, fellahs, ballots, etc.
Nous gagnons le large, à cause des sables et des bas-fonds qui s'avancent assez loin dans la mer. Nous distinguons à peine à l'horizon le promontoire d'Aboukir, quelques palmiers et des minarets, qu'on nous dit être Rosette ; les eaux sont grises, car à trois lieues des côtes, nous sommes encore dans l'embouchure du Nil, mais elles sont.salées, parce qu'il y a déjà lutte entre le Nil et la mer; une sorte de barrage naturel, blanc d'écume, nous montre l'endroit où le Nil, enfin vaincu et absorbé par la mer, cesse de lutter contre elle et de revendiquer une vie à part. Nous sommes de nouveau en pleine mer, entourés d'azur où que nous portions les yeux. Ciel magnifique, temps splendide.
Port-Saïd, mardi 8 mars. Arrivés à 2 h. après minuit. C'est le golfe de Damiette, à peu près l'ancienne Péluse. Levés de grand matin, après avoir assez mal dormi, nous avons vu de loin les derniers feux du phare, puis le soleil se lever, et les immenses jetées de Port-Saïd se profiler à l'horizon, pendant que d'autres vaisseaux, et notamment un vapeur anglais à trois mâts, s'avançaient comme nous vers ce chef-d'œuvre de l'industrie et de la civilisation au 19 e siècle. Entrés dans le port vers 7 h. et pour ne repartir qu'à 5 h. du soir, nous décidons de rester à bord jusqu'après le déjeuner, c'est-à-dire jusque vers 10 h. ,
Port-Saïd ne répond pas à l'idée que je m'en étais faite. On m'avait dit : Ce n'était il y a* dix ans qu'un misérable village de 12 à 1,500 âmes; aujourd'hui il compte 15,000 habitants; il y en aura 150,000 dans dix ans. Je ne suis pas prophète, et je ne sais pas ce qui en sera dans dix ans; mais pour aujourd'hui ce n'est guère une ville de 15,000 habitants, à moins que l'on ne comprenne dans ce chiffre les 10 à 12,000 Bédouins du village arabe qui est situé dix minutes plus au Sud ; et encore atteindra-tHm difficilement les quinze mille.
Port-Saïd se présente comme un grand village, exceptionnellement orné de quelques grandes maisons, entrepôts, consulats et hôtels ; voilà tout. Le reste, ce sont des maisons à un étage, deux tout au plus; les rues, non pavées, sont droites et bien alignées, mais n'ont rien de grandiose que leur largeur, qui n'est guère un avantage dans ces climats brûlants; l'église latine n'a ni flèche ni clocher.
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Mais nous débarquons, et si la ville n'a rien encore qui nous attire, sa situation, son histoire, son avenir parlent à l'imagination. L'entrée du canal, c'est comme l'entrée d'un nouveau monde. Sur nos têtes le ciel bleu, sous nos pieds la mer bleue, au loin les sables gris du désert, les eaux grises du lac Menzaleh, et des milliers de flamands qui s'y promènent ou s'y baignent.
Notre aimable guide qui sait tout, et qui est partout chez lui, M. Pierotti, nous pilote on ne peut mieux et nous engage à visiter avant tout ce merveilleux canal qui s'ouvre à notre gauche et qu'il a lui-même si souvent visité avant son achèvement. Bateaux-poste, petits vapeurs, barques et nacelles, vaisseaux marchands, grands steamers venant des Indes ; sur le rivage, chevaux, chameaux et bédouins ; solitude aussi loin que l'œil porte en dehors des berges du canal ; pas un brin de végétation ; frémissement de l'air sous l'action du soleil et commencement de mirage; fils télégraphiques le long de l'eau; conduits de fonte ; il y en a deux qui apportent à Port-Saïd l'eau du Nil, seule eau qui desserve la nouvelle ville ; coquillages innombrables que le pied foule à regret ; voilà tout ce que nous voyons pour le moment de cette terre des Pharaons et des Ptolémées, de Joseph et de Moïse. Quelque part, un peu plus loin, vers AlKantara sans doute, le Sauveur a franchi ces déserts, fuyant, enfant, devant le cruel Hérode.
Après une promenade de deux heures, la compagnie se sépare ; chacun veut vaguer un peu pour son compte. M. Hébert va prendre des croquis. Moi, je vais à la recherche des protestants qui ne peuvent manquer de se trouver dans l'endroit; il y en a partout. J'entre au café du Louvre, place Lesseps, je me fais servir un verre de bière (60 centimes), et au bout d'un moment je demande à haute voix à la maîtresse du comptoir si elle pourrait m'indiquer quelques protestants dans la ville. — Oui, me dit-elle. — Mais en même temps un Monsieur qui faisait sa petite partie non loin de moi, s'arrête, lève la tête, et me demande pourquoi. — Je suis pasteur, lui dis-je ; de Genève ; et en passant je serais heureux de voir quelques coreligionnaires. — Que cela tombe bien ! me dit-il ; mon frère a justement une fille à baptiser.
Nous allons chez son frère. Ils sont horlogers, du canton de
Neuchâtel, et nous nous trouvons avoir naturellement des amis communs. Ils connaissent d'autres protestants à Port-Saïd, et nous allons les voir.
Plus loin, me promenant seul, j'avise une Laiterie suisse: Etesvous bien Suisses, dis-je en entrant? — Non, mais il y a des suisses qui tiennent l'auberge à côté. J'y vais, et le maître de la maison m'accueille avec enthousiasme ; c'est un ancien aubergiste du canton de Vaud, chez qui j'avais logé plus d'une fois. Ailleurs ce sont des employés, des mécaniciens, des modistes, des cafetiers, des comptables. Tous ils me demandent s'il n'y aurait pas moyen d'avoir un pasteur pour la contrée, et tous semblent d'accord à penser que Port-Saïd est la seule ville du canal qui ait de l'avenir.
Que de laides et chétives maisons ! quels misérables quartiers que ceux qui s'éloignent de la douane ! Tout cela est bâti sur le sable, les rues sont du sable, mais les immondices que l'on jette sur la voie publique, légumes, coquilles d'œufs, vieux os, débris des repas ou balayures de la maison, tendent peu à peu à changer ce sable en terre végétale. Si seulement on avait de l'eau ! On dit que dans deux ans un canal apportera de l'eau du Nil en abondance ; alors aussi on pourra s'occuper de planter et d'arroser.
Il faut que la sécheresse soit bien grande pour qu'on ne trouve pas même des cactus en pleine terre. Mais là où il y a de l'eau l'abondance naît à l'instant; nous allons faire notre visite à M. X., et nous y trouvons, grâce à l'eau qu'il paie fort cher, des serres et un jardin où toutes les plantes des tropiques se sont donné rendez-vous. C'est d'une richesse inimaginable.
Le consul de Prusse, M. Bronn, que j'ai fini par trouver (il avait été retenu tout le jour par le service des bateaux et des dépêches) m'accueille de la façon la plus cordiale ; il m'engage vivement à revenir et se met à ma disposition pour tout organiser en cas de besoin.
En retournant au Menzaleh, comme je traversais le quai près du marché, j'entends des cris affreux sortir d'une hutte de roseaux qui se trouvait là près de la douane. C'était un malheureux arabe que la justice était en train de fouetter pour lui apprendre à ne plus s'approvisionner d'oranges sans permission ;
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au bout d'un instant, l'exécution finie, il sortit de là le front haut et l'air aussi insouciant que si rien ne s'était passé. Son péché était lavé par la peine qu'il avait subie. On prévient les européens, s'ils entendent pousser des cris de ce genre, ou s'ils sont témoins d'une semblable exécution, de ne se mêler de rien et de ne pas avoir l'air de s'en émouvoir ; la justice pourrait prendre toute remarque pour une critique, et là comme ailleurs, elle est susceptible et jalouse ; si même elle fait une faute elle tient à honneur de ne pas la réparer.
Mercredi 9 mars. Jaffa 8 heures du matin. — Hier soir nous avons quitté Port-Saïd à 5 h., et aujourd'hui de bonne heure, depuis le lever du soleil, nous sommes en présence de Jaffa, la première ville de la Terre Sainte que je toucherai. A droite s'étendent à perte de vue les côtes des Philistins, et toute cette terre basse, relativement récente, qui semble n'être formée que d'alluvions. C'est à peine si l'on y discerne des vestiges de hameaux. En face de nous, Jaffa ; derrière Jaffa, la plaine de Saron et les montagnes de Juda. A gauche dans le lointain, les collines d'Ephraïm et la Samarie. Au nord, le long de la côte, le torrent de Jaffa; plus loin Gésarée.
Jaffa! que de souvenirs! C'est la Joppe historique, dont le nom même signifie beauté, l'ancienne ville des Philistins, la première ville de la tribu de Dan, le port où se déchargeaient du temps de Hiram roi de Tyr, les cèdres employés à la construction du temple de Salomon (2 Chron. 2, 16. cf. Esd. 3,7); c'est là que Jonas s'embarqua pour se soustraire à l'ordre miséricordieux qui l'envoyait à Ninive ; c'est là que Pierre ressuscita Dorcas, et qu'il reçut bientôt lui-même la vision qui l'envoyait à Césarée et le faisait missionnaire auprès des Gentils (Jonas 1, Actes 9 et 10).
La mythologie et la fable ont aussi leurs légendes. Andromède y fut délivrée par Persée ; Pline rapporte que Scaurus aurait apporté à Rome les os du monstre, et du temps de St-Jérôme on montrait encore le rocher et l'anneau auquel Andromède fut attachée. Joppe, d'après d'autres, serait une des plus anciennes villes du monde ; elle existait avant le déluge ; c'est là que Noé entra dans l'arche ; c'est là enfin que Noé serait mort et enterré.
Ce que nous savons de plus positif, c'est que c'était le seul
port de la Palestine au temps de David, et encore il était bien mauvais. Détruite une première fois par Gestius, une seconde fois, comme repaire de pirates, par Vespasien, elle devint un siège épiscopal sous le règne de Constantin. Benjamin de Tudela l'appelle Gapha. A l'époque des croisades elle fut tour à tour prise et reprise par Saladin et par Richard Cœur de Lion. Blanche, fille de saint Louis, y naquit. Lorsque les chevaliers quittèrent la Terre Sainte, Jaffa retomba sous le joug des Sultans d'Egypte, ensuite sous celui des Turcs. En 1647 Manconys n'y trouvait plus qu'un château et trois cavernes.
Il est donc évident que la ville actuelle n'a guère plus d'un siècle et demi ou deux siècles, et les antiquités qu'on nous montrera sont frappées d'avance d'une espèce d'interdit.
Nous restons à bord jusqu'après déjeûner. De loin la ville qui s'élève en dos d'âne au-dessus de la mer, et qui ne nous présente que la belle façade de ses maisons et de ses couvents, se découpe en amphithéâtre sur le bleu du ciel et présente l'aspect le plus pittoresque. Elle rappelle un peu St-Saphorin sur les bords du lac de Genève.
Pendant que j'écris, on est en train de décharger le bateau, gens, bagages, chevaux et marchandises ; une foule d'Arabes et de nègres sont à bord, faisant entendre des cris étourdissants. Veillons sur nos effets, car tous ces hommes veulent s'en emparer sous prétexte de nous rendre service ; jamais je n'ai vu de portefaix plus enragés pour tout prendre ; il faut quelquefois leur donner des coups de canne pour les forcer àlâcher prise. Deux d'entre eux se disputaient mon sac de voyage qu'ils voulaient à toute force descendre à bord ; M. Pierotti leur a fait entendre raison avec son poing. On est assourdi de ce tumulte. Impossible d'écrire.
Le soir à S h. Oui Jaffa est très-beau, mais surtout de loin. Malgré le bruit qui se faisait autour de moi, malgré tout ce qu'avait d'excessif le déménagement qui s'opérait autour de nous sur le bateau, les sifflets de la machine, les grincements des poulies, les beuglements des bœufs qu'on descendait, et la foule de ces arabes à demi-furieux qui ne pouvaient soulever un poids de dix kilos sans pousser des cris, je restais sous l'impression solennelle que j'avais devant moi le pays de la promesse et que bientôt j'allais le toucher.
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A notre tour nous descendîmes dans une barque ; nous franchîmes sans trop de peine la passe étroite qui donne entrée au port; nous admirâmes, sans les envier, ces rochers à fleur d'eau qui rendent le passage si difficile, même par un temps calme, et ctont l'un fut le rocher d'Andromède, et nous abordâmes. Je ne pus m'empôcher de ployer le genou sur cette terre de tant de souvenirs, et de consacrer au recueillement et à l'action de grâce les premiers instants de cette arrivée inespérée en Palestine. A ce moment, s'il m'eût fallu retourner en Europe, je l'eusse fait sans murmurer; j'avais au moins touché le sol de la Terre Sainte. Et d'un autre côté, quand je pensais que nous n'étions qu'à douze lieues de Jérusalem, j'étais tenté de m'y rendre immédiatement sans m'inquiéter de Beyrout ni de Damas. Il est probable que je l'aurais fait si j'avais été seul.
Maintenant en route, et voyons d'un peu près cette ville des Danites. Je ne crois pas avoir vu de ma vie une ville plus crasseusement sale. C'est jour de marché. Du fumier partout. Des ânes, des chameaux, clés chamelles, des chamelots couchés dans leur fumier. Du bié, de l'orge, des figues sèches, des pruneaux, des dates, des fromages, étalés par terre. La grande rue est de la largeur de la rue de Toutes âmes à Genève, vieux style, mais pas aussi droite, ni aussi belle, ni aussi régulière, infiniment plus mal pavée, et deux fois aussi longue ; des voûtes ouvrent à droite et à gauche dans toute sa longueur; ce sont des magasins, des cafés, des cordonniers, des souliers rouges, des bazars, des coiffeurs, des marchands de pastèques, des marchands d'oranges (quinze des plus belles pour soixante centimes), et partout des hommes qui crient et qui hurlent. Quelles poitrines ! A droite de petites rues, de vrais cassecous, mènent à la partie haute de la ville. Le drapeau turc flotte sur la maison du pacha; plusieurs consuls ont également arboré leurs couleurs.
Nous visitons les fortifications; cinq pièces de canons non rayés, et des fossés que nos gymnasticiens ne se hasarderaient pas tous à franchir d'un bond. Ces fossés nous rappellent qu'en effet Jaffa est aussi une ville de guerre ; elle fut prise d'assaut par les Français le 6 mars 1799 ; Bonaparte y fit 4,000 prisonniers albanais, et pour ne pas s'embarrasser de bouches inutiles
il les fit froidement massacrer par ses soldats. Les nécessités de la guerre ! dira-t-on. Mais quand on est si peu douillet que cela pour son compte, il ne faut pas être trop douillet non plus lorsque d'autres invoquent à leur tour ces mêmes cruelles nécessités. « L'armée exécuta cet ordre en frémissant, » dit M. Thiers, On se console de semblables horreurs en pensant au chirurgien Desgenettes qui fit tout pour guérir et sauver les pestiférés de Jaffa.
A peine hors de la ville, nous sommes en pleine et luxuriante végétation. La grande route de Jérusalem est bordée de sycomores ; partout, à droite et à gauche ; des promenades, à travers champs, des sentiers fleuris, des grenadiers, des palmiers, des citronniers, des cactus, des orangers chargés de fleurs et de fruits mûrs, dont les senteurs pénétrantes embaument l'atmosphère. Nous nous avançons jusqu'à la pittoresque fontaine moresque d 1 Abou-Nabout (père du bâton), bâtie au commencement de ce siècle par le gouverneur de Jaffa qui lui donna son nom, et là, après nous être désaltérés, nous nous asseyons à l'ombre des sycomores sur des troncs renve^és qui attendent leur emploi. Nous voyons passer un derviche que les dévots saluent, et qui a l'air d'un fou avec les lanières de drap de diverses couleurs qui flottent au bout de sa lance en guise de fer; un bachi-bouzouk, espèce de gendarme, qui donnerait plutôt l'idée d'un brigand ; une caravane qui arrive de Jérusalem, une file d'une vingtaine de chameaux chargés de marchandises, et dans le nombre un charmant petit chameau blanc qui tette encore, qui a l'air d'un mouton bossu, et qui se laisse parfaitement caresser. Cette scène toute orientale est un de nos plus jolis souvenirs.
Je regrette que nous n'ayons pas le temps d'aller visiter la Colonie américaine. Ce sont de bons frères allemands, qui ont quelques vues fausses ou exagérées sur le retour de Jésus- Christ, mais qui travaillent ensemble dans un bon esprit, qui pratiquent la vie commune dans des limites raisonnables, qui cultivent le pays, qui exercent l'hospitalité, et qui font honorer l'Evangile. Leur colonie est à quelques minutes de là, mais il y a du mouvement dans l'air et il suffirait d'un caprice de vent pour nous retenir à Jaffa une dizaine de jours. Il vaut mieux
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rentrer et malgré l'ardeur du soleil nous reprenons le chemin de la ville. Nous voudrions visiter en passant un de ces beaux jardins, mais on nous fait des conditions si rapaces que nous préférons nous abstenir ; seulement je suis entré dans la cour d'une de ces maisons par le trou de l'aiguille et pour la première fois j'ai bien compris la parole du Sauveur, Luc 18, 25. Chaque grande porte d'habitation s'ouvre à deux battants pour laisser passer le gros bétail, puis elle se referme et l'on ne laisse ouverte pour le service de la maison qu'une portelette taillée dans l'un des deux battants; les hommes, les femmes, les enfants, les chiens, passent librement par cette petite porte qui s'appelle le trou de l'aiguille, mais les ânes, les chevaux, les chameaux ne sauraient y passer. J'en ai revu des centaines dans toutes les villes et dans tous les villages que nous avons traversés.
Avant de rentrer en ville nous sommes rejoints par une trentaine de pauvres conscrits, des fellachin, ou fellahs, enlevés de la veille peut-être à leurs familles et à leur coin de terre, et que Ton mène non pas tambours battants, mais bâtons battants, à la garnison qui leur est assignée. Nojis les retrouverons sur le Menzaleh, car ce sont des compagnons de voyage.
De petites rues plus sales encore que celles que nous avions déjà parcourues, nous conduisent au couvent des Franciscains, d'où nous jouissons d'une vue magnifique sur la mer : cinq vapeurs en rades, des bricks, des corvettes, des barques. Le père Daniel nous reçoit à merveille ; il nous montre au bord de la mer la maison de Simon le corroyeur, une maison qui n'existait certainement pas il y a cent-cinquante ans ; il nous offre de la limonade, puis du café ; il nous fait les honneurs de son église, dans laquelle on peut admirer entr' autres un tableau qui représente la vision de St-Pierre à Jaffa ; les animaux impurs se réduisent essentiellement à un gros pourceau. L'hospitalité des pères est si cordiale qu'on a de la peine à se quitter ; on s'embrasse presque, et l'on se dit au revoir.
Quatre rameurs bien musclés, dont trois arabes, et un nègre habillé jusqu'à la ceinture (depuis les épaules) nous ramènent au Menzaleh par une mer un peu houleuse qui fait crier les dames, et nous voilà hissés à bord, vers 3 1/2 h., avec la perspective d'attendre encore deux heures avant le départ. Mais
nous aimons mieux cela que la chance de manquer le bateau et de devoir attendre dix jours à Jaffa le passage d'un autre navire.
ii heures du soir. Le ciel est magnifique, l'étatte polaire est sensiblement moins élevée au-dessus de l'horizon ici qu'à Genève, nous voyons quelques étoiles inconnues ; la lune dans son premier quartier nous éclaire, l'air est doux, la mer est tranquille. Le phare de Jaffa est demeuré longtemps visible pour nous ; puis nous avons passé en face de Gésarée dont nous avons pu nettement distinguer les feux ; puis voici le phare du Mont-Garmel. Nous sommes à environ six kilomètres des côtes, et si peu éclairées qu'elles soient par la lune, je regretterais d'en perdre une partie. Nous sommes restés lopgtemps sur le pont ; je vais y remonter encore, mais quand nous serons devant Tyr et devant Sidon, j'aurai probablement cédé au sommeil. On ne peut pas tout voit, et je dois me le répéter quelquefois pour n'avoir pas trop de déceptions.
Comme compagnons de voyage nous avons eu depuis Port- Saïd des anglais dont quelques-uns sont des amis de ma famille; nous avons embarqué aussi un révérend et son épouse, qui sont de la caravane ; un drogman, Khalil, bel homme, intelligent et fier, maronite, dont le père et trois frères ont été tués dans les massacres du Liban ; il parle huit langues. M. Pierotti le connaît depuis longtemps, et peut-être que nous l'engagerons, si nous pouvons nous entendre avec lui pour les conditions.
Le pont est encombré de conscrits turcs ; ils sont couchés et dorment ; il y en a au moins deux cents. Pauvres garçons, ils apprennent ce que c'est que la vie turque. Ils ne s'appartiennent pas à eux-mêmes, et ils n'appartiennent pas à leurs parents ; ils sont au sultan comme tout dans le pays, terres, bêtes et gens. Personne ne peut se dire propriétaire, >car le Sultan a beau vendre, il ne perd jamais ses droits sur le sol. Aussi personne ne s'inquiète du lendemain ; il ne vaut pas la peine de planter;
Passe encore de bâtir
et encore quelles constructions? de petites maisons en pisé, avec une ouverture, deux tout au plus. A quoi Jm>e se faire un^e
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habitation convenable, puisque le Sultan et ses satrapes peuvent s'en emparer d'un instant à l'autre -aussitôt qu'elle leur convient?
Quant à ces conscrits qui couvrent le pont (il faudra le bien laver demain mathi) ee sont de nouvelles recrues. Le mode de conscription est bien simple dans ce pays, aussi simple que celui qui préside à la perception des impôts. Le Sultan a une guerre en perspective ; il dit à son ministre de la guerre : Il me faut, je suppose, deux cent mille hommes. Celui-ci notifie la chose à ses généraux, en leur demandant à chacun ^ringt, trente, quarante mille hommes. Les généraux en demandent mille ou deux mille à leurs colonels, et ceux-ci lâchent sur le pays leurs capitaines en les chargeant de ramener à un jour fixé, cent ou deux cents hommes chacun. Le pays est divisé en pachaliks ; le capitaine arrive dans son cantonnement avec une demi douzaine de bachibouzouks, et il fait main basse daas les maisons, dans les boutiques, dans les champs, sur tout ce qui lui parait capable de porter un fusil et de faire la manœuvre. Ce n'est pas plus compliqué que cela. On peut même profiter de l'occasion pour prendre ce qu'on trouve d'argent chez les paysans, à titre d'impôt, car plus tard peut-être on ne trouverait rien.
Le capitaine qui commandait ces conscrits, qui les avait pris la veille sans doute et qui les conduisait, je crois, à Tripoli, était un jeune turc de vingt-cinq à trente ans, de toute beauté, grand de taille, fines moustaches, dents magnifiques, cheveux noirs, courts, légèrement frisés, l'expression très-sympathique, à la fois ferme et douce. Nous eûmes ensemble d'assez longues conversations, comme on peut en avoir quand on ne parle aucune langue commune, lui en turc, moi en français, l'analogie de l'hébreu ne me fournissant pas autant de termes de comparaison qu'il m'en fournit plus tard avec l'arabe. Nous échangeâmes quelques petits cadeaux, et il me donna un billet de recommandation pour son père, le séraskier, ou- gouverneur militaire, de Jérusalem. A voir cette belle et noble figure, on n'aurait pas deviné qu'il venait d'arracher à leurs familles deux cents pauvres garçons qui peu de jours auparavant peut-être faisaient quelques beaux rêves d'avenir, où les splendeurs de la carrière militaire n'entraient pour rien.
Mais au fond, quand on y réfléchit, ce n'est guère différent, sauf pour la forme, de ce qui se passe dans les pays civilisés de l'Europe ; le seul avantage que nous ayons, c'est que nous savons la date précise à laquelle on viendra nous enlever nos enfants pour en faire de la chair à canon. Nous savons aussi que nos enfants ne mourront pas de faim, si le service des intendances est bien organisé.
Grande agitation sur le pont ; cris de commandement, tumulte, arrêt du bateau. Nous sommes en face de Beyrout, l'ancienne Berytus, que quelques auteurs comme Robinson, ont confondue à tort avec le Bérothaï de l'Ecriture (ce dernier, 1 Sam. 8, 8. cf. Ezéch. 47, 16. semble avoir été situé à l'intérieur du royaume de Damas, vers le Hauran).
En face de nous s'étend la chaîne majestueuse du Liban, dont un sommet, le Sannin est encore couvert de neiges. Je cherche en vain les cèdres historiques, ils sont à vingt lieues plus au nord, et dans un repli du Liban du côté de l'Orient. Nous ne les verrons pas même de loin.
DE BEYEOUT A DAMAS.
Beyrout. — L'Hôtel Oriental. — Visites. — La grande roule. — Les établissements religieux. — Nahr el Kelb ; Sauterelles. — Organisation de la caravane. — Les stations du voyage. — Départ. — Le Liban. — Premier déjeûner au soleil. — Méh'tzé. — Coup de soleil et démoralisation. — Le Léontès. — Baalbeck ; grandeur et décadence. — Les vieilles légendes. — Sourghaya, Zebdani, Ain-Fidjeh. — L'Abana. — Dammar. — Damas.
Beyrout, détruite une première fois par Tryphon, sous le règne de Démétrius Nicator, fut conquise par Agrippa qui en fit une colonie romaine et lui donna le surnom d'heureuse: Colonia Julia Augusta Félix Bery tus. Prise par Baudouin en 1110, reprise par Saladin en 1187, elle resta dès lors presque sans interruption sous la domination des émirs druses, dont l'un, Fakhr-ed- Din (le Fakardin des historiens français) la fortifia. Ibrahim- Pacha la prit en 1840, mais les Anglais la bombardèrent et la restituèrent aux Turcs. Elle s'est promptement relevée de ses ruines, quoiqu'elle porte encore les traces des boulets anglais, protecteurs de la Turquie, et c'est aujourd'hui l'une des villes les plus gracieuses et les plus coquettes de tout le littoral du Levant. Du bateau la vue est charmante; la ville s'avance sur un promontoire légèrement incliné vers le Nord ; on distingue de nombreux et beaux édifices à l'orientale, des mosquées, des églises, des minarets, les drapeaux des consulats ; puis, tout autour de la ville, à deux ou trois kilomètres de distance, de riantes maisons de campagne, entourées de bosquets et de jardins, des mûriers, des figuiers, des pins ; puis le sable rouge du désert, et, derrière, les premières assises du Liban.
En face de nous, à deux pas, dans ce port aussi capricieux,
aussi inhospitalier que celui de Jaffa, mais que nous pourrons aborder, grâce au calme de la mer, s'élève une espèce de tour carrée qui date des croisades et qui n'est plus qu'un souvenir historique.' Nous la rasons presque avec notre petit bateau, pour nous diriger vers la douane. C'est là qu'il faut ouvrir ses bagages, ses sacs, ses porte-manteaux. Nous sommes deux cents voyageurs, et chacun voudrait passer le premier. Mais il y a là aussi plus de deux cents employés, portefaix, bateliers, nègres, turcs, arabes et autres, qui tous crient à percer des tympans européens. Comme à Jaffa, je pense : quels poumons ! Et je commence à comprendre ce que devaient être les cris de populations ainsi constituées, quand elles demandaient la mort du Sauveur, ou qu'elles voulaient imposer silence à l'apôtre. (Jean 18, 40. 19, 6. 15. Act. 22, 22. 23). Impossible de lutter de voix avec de pareilles organisations. C'est une confusion dont on ne saurait se faire une idée. L'un s'empare d'une malle, l'autre s'empare d'un voyageur, les gestes se mêlent aux cris, et M. Pierotti a toutes les peines du monde à maintenir compacts ses bagages et son personnel. Il ne faut rien moins que des coups de bambous solidement appliqués pour rétablir par intervalles le calme et le silence, et encore l'individu qui a reçu son coup de canne ne s'esquive par la droite que pour revenir par la gauche. Les douaniers me font l'effet de ne pas savoir où donner de la tête, et je crois qu'ils sont heureux d'accepter un bon bakchich qui les dispense moralement d'y regarder de trop près avec nos vingt-cinq ou trente colis.
Nous voilà donc hors de la bagarre, et nous suivons machinalement, à travers d'étroites ruelles bordées de bazars de toutes sortes, un individu quelconque, de je ne sais plus quelle couleur, qui nous conduit à YHôtel Oriental, tenu par Nicolas Basoul. Ce qui me frappe en entrant dans la cour intérieure de l'hôtel ce sont plusieurs grandes jarres de pierre, des espèces de dames-jeanne, destinées à recevoir l'eau du toit, et qui me font penser aux vaisseaux de pierre des noces de Cana (Jean 2, 6), mais pour le moment je ne m'y arrête pas; je passe rapidement pour avoir le bonheur de me sentir à terre pour de bon, sérieusement solide sur le plancher des vaches, avec une vraie chambre qui ne bouge pas, un lit qui se tienne sur ses quatre
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pieds. Et quel bonheur aussi de pouvoir procéder, après dix jours de mer, à toutes les exigences de la civilisation, de se laver à grande eau, de vider ses sacs et sa «malle et d'en étaler les divers objets sur le lit, le divan et la table, de manière à mettre facilement la main sur tel détail insignifiant en apparence et qu'on est content de retrouver. En préludant à ces opérations, je demande au garçon qui me sert et qui vient d'entrer, un levantin, je crois, s'il n'y a pas de puces dans l'hôtel. « Ho, me répond-il d'un air niais qu'il veut rendre spirirituel, Monsieur veut plaisanter; Monsieur sait bien que là où il y a des punaises il n'y a pas de puces; les punaises les mangent toutes ? » C'est gai, mais c'est couleur locale. En attendant, mettons-nous à l'aise, reposons-nous, et hâtons-nous de dire que nous en avons été quitte pour la peur. Une heure d'un bon sommeil, la cloche du déjeûner, et en route pour visiter la ville.
Beyrout compte de 50 à 80,000 habitants, plus ou moins. Qui dira le chiffre exact, dans un pays où il n'y a ni statistique, ni administration? Les chrétiens y sont en majorité, grecs, latins, maronites, etc. Jamais et nulle part je n'ai vu une pareille profusion de divisions et subdivisions d'églises ; le protestantisme lui-même n'offre rien de comparable à ce grand nombre de sectes de tous genres qui, partant des latins les plus foncés, arrivent par les grecs catholiques, les grecs orthodoxes, les grecs unis, les grecs schismatiques, jusqu'aux maronites dont les diversités de culte ne sont pas moins remarquables. Et pour tous, des églises, plus ou moins bien construites, plus ou moins riches en ornements, peintures, tableaux, chaires et tapis. Ce qu'il y a de mieux sous ce rapport, c'est une vieille église, datant de l'époque des croisades, et devenue maintenant la principale mosquée. On la voit difficilement du dehors, car elle est flanquée d'une foule de petites maisons et boutiques qui en cachent l'entrée. Elle est divisée en trois nefs ; les colonnes sont surmontées de chapiteaux romans.
Ma première visite fut pour le consul de Prusse, M. Weber, qui nous reçut parfaitement, M. Hébert et moi; ma seconde, pour le pasteur allemand, M. Médem, à qui j'avais été recommandé par M. le général Dufour ; ma troisième pour mon ancien ami M. Gharlier, négociant français, faisant les soieries, la librai-
rie, la photographie, l'importation, la banque; bras droit du pasteur, et député du commerce auprès des consuls. On est heureux de se retrouver en pays de connaissance, et de raviver des souvenirs de jeunesse qui nous reportent à trente ans en arrière ; on redevient jeune et Ton oublie bien des choses.
Ce qui me plaît, quand j'arrive dans une ville étrangère où je ne peux faire un long séjour, c'est de laisser là le guide officiel, homme ou livre, et de me lancer de mon mieux à travers les rues pour recevoir de la ville une impression générale. Beaucoup d'écriteaux en français ; ici le Cercle suisse ; un peu plus loin un café-brasserie-restaurant, avec la Croix fédérale ; en sortant de la ville du côté du Sud une route de quatre mètres de largeur, bordée de chaque côté d'une haie de cactus de deux à trois mètres d'épaisseur. Quelle odieuse chose que ces haies qui perdent tant de terrain, et qui se rendent si redoutables par leurs milliers de piquants ! Pourtant les gens du pays y tiennent, car le cactus produit en abondance des fruits Savoureux, et surtout il est presque le seul végétal qui puisse se passer de pluie. Sous l'ardent soleil du Midi, il brave la sécheresse et n'en donne pas moins ses fleurs et ses fruits. C'est égal, je n'aime pas beaucoup ces Noli me tangere.
Les bazars sont curieux à visiter, mais j'en retrouverai d'autres, chemin faisant, que j'étudierai plus à loisir.
A mi-hauteur, et dominant la ville proprement dite, s'élève une caserne immense, de construction récente ; des soldats turcs sont là, faisant l'exercice, des fantassins et des artilleurs; ces derniers, avec des canons vieux style, ont brûlé passablement de poudre pendant ces trois jours.
La grande route passe au pied de la caserne, un peu au-dessus de l'église américaine. Et veuille le lecteur noter que j'emploie ici le singulier dans toute son emphase ; je dis la grande route, parce qu'il n'y en a pas d'autre dans tout le pays, la route de Beyrout à Damas, construite en 1860 par une compagnie française lors de l'expédition de Syrie qui eut lieu à l'occasion des massacres du Liban, expédition bienfaisante et généreuse, la seule de l'empire qui ait été désintéressée, la seule qui ait amené quelques bons résultats, la seule aussi contre laquelle ait réclamé l'égoïsme de l'Europe coalisée.
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Oui, il y a une route, bien entretenue, et desservie chaque jour par un double service de diligences, aller et retour. Au premier abord nous n'en avons pas été frappés comme nous le devions, car nous avons tellement l'habitude de voir des routes chez nous, qu'une de plus ou de moins n'est pas une affaire ; mais après que nous eûmes passé trente à quarante jours sans voir l'ombre de quelque chose qui ressemblât à un chemin battu, nous nous primes à considérer rétrospectivement cette merveille, unique en son genre, et nous comprîmes le sérieux avec lequel les gens du pays, en nous montrant à*Damas le hangar et la cour des messageries, nous disaient : Çà, c'est la Compagnie. On photographie ce hangar, et on le vend comme un des monuments de la ville, comme la grande mosquée, comme le Khân d'Assad-Pacha, comme la Porte orientale. A Jérusalem seulement nous retrouverons, sous les noms de route de Jaffa, route de Bethléem, l'apparence de chemins un peu accessible aux voitures.
Mais revenons à Beyrout. Les rues, sauf quelques exceptions, méritent à peine le nom de ruelles, au moins dans la vieille ville ; et malgré la prédominance croissante de l'élément européen, la voirie municipale conserve encore religieusement les traditions orientales. Ce qu'on peut leur reprocher, ce n'est pas leur infiniment petite largeur, calculée pour éviter l'action du soleil ; ce n'est pas non plus leur défaut d'alignement, qui contribue aussi pour sa part à maintenir une certaine fraîcheur dans la ville, en empêchant le soleil d'arriver par aucun côté jusqu'au sol ; mais c'est l'absence presque absolue de propreté. Mettez l'une à côté de l'autre un certain nombre de maisons ; en face, à trois ou quatre mètres de distance, d'autres maisons ; voilà la rue. Puis pour l'avantage des passants, établissons un trottoir à droite, un trottoir à gauche, chacun d'un mètre de largeur environ ; l'espace libre qui reste au milieu, un mètre ou un mètre et demi, servira à la circulation des bêtes de somme de toutes tailles ; c'est là que passeront les chameaux, les chevaux, les ânes, les chèvres, les chiens, creusant tous un peu le sol sous leurs pas ; c'est encore là que les maisons du voisinage jetteront leurs balayures et tous les débris du ménage ; le mouton qu'on tue, on le saigne quelquefois dans ce creux qui sépare
les trottoirs, et on l'y laisse jusqu'à ce qu'il ait fini d'agoniser. Parfois, quand la rue est trop encombrée, on la déblaie, et dans ce cas on emporte une partie du sol, de manière à creuser toujours plus cet intervalle, qui finit par prendre les allures d'un petit fossé ; ou quand par aventure il vient à pleuvoir, la pluie se charge de ce travail de nettoyage, et les rues, changées en . ruisseaux, vont déverser à la mer le trop plein de leur contenu, au détriment des nombreuses villas qui pourraient si bien en tirer bon parti comme engrais.
Le proverbe dit : Tel pays, telles coutumes, et nous ne l'oublions pas. Il serait impossible d'avoir en Orient des villes bâties sur le plan de nos villes plus septentrionales, mais ce qu'il est partout possible de faire, c'est de veiller à la salubrité publique et d'écarter toutes les causes qui, surtout dans les pays chauds, sont une source permanente d'épidémies. Les colons européens s'en préoccupent avec raison, et la ville de Beyrout gagne d'année en année sous ce rapport et méritera bientôt d'être appelée la plus belle des cités du Levant, comme elle est aujourd'hui le principal entrepôt du commerce entre l'Orient et l'Europe, entre Damas et Alexandrie.
Pour être vrai, le plus grand charme de Beyrout, c'est d'une part sa situation, de l'autre les belles maisons de campagne qui l'entourent, presque toutes conquises pied à pied sur les sables rouges du désert. On a bien vite visité les curiosités de la ville, et l'on se hâte d'en sortir pour aller faire quelques promenades aux environs, au Raz-Beyrout, aux Pins, espèce de Longchamp qui date de Fakhr-ed-Din, à Deïr-el-Kamar, la capitale des Druses, ou ailleurs.
Quelques-uns de mes amis et moi, nous attachions surtout une grande importance à visiter les établissements religieux que Beyrout compte en grand nombre, et sans entrer dans des détails qui trouveront mieux leur place ailleurs, je mentionnerai l'imprimerie arabe des Américains, leurs écoles et leur collège ; le pensionnat et l'orphelinat de la bienheureuse Madame Thompson, dirigés aujourd'hui par les deux sœurs de la fondatrice, Mesdames Mentor Mott et Loyd ; le reftige pour les veuves, l'asile des aveugles, et l'école normale des institutrices. M. Mott et M. Waldmever, l'ancien prisonnier de Théodoros, nous en ont
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fait les honneurs ; — les établissements allemands, l'hôpital des chevaliers de Saint-Jean, l'établissement des diaconesses de Kaiserswerth , avec temple, orphelinat, hôpital, pharmacie, pensionnat, école primaire, école secondaire, etc.
M. Pierotti, qui avait traité avec un drogman pour tout notre voyage de Syrie, ne voulait pas se mettre en campagne sans avoir essayé d'abord les chevaux, et peut-être aussi les cavaliers. Le samedi 12 mars nous nous mettions en route pour aller visiter à trois lieues de distance la célèbre gorgé du Nahrel-Kelb (rivière du chien; en hébreu Nahar ha Kékb), l'ancien Lycus. Pendant un quart d'heure nous chevauchons au milieu des beaux jardins de la banlieue, villas, dattiers, caroubiers ; on nous fait admirer de vieux sarcophages, une espèce de chapelle à laquelle se rattache la légende universelle de Saint - Georges et du Dragon, quelques mosaïques peu considérables, mais par-dessus tout le splendide amphithéâtre du Liban. Nous traversons le torrent de Beyrout (Magoras), puis le Nahr Ent Elias, et nous voilà au bord de la mer, avec deux lieues de sable devant nous.
Au-dessus de nos têtes, à une assez grande hauteur, scintillent au soleil des foules de petits être ailés, qu'à leurs ailes brillantes nous prenons d'abord pour des hirondelles ou pour d'aimables petits oiseaux de la même famille! Hélas! ce sont des sauterelles, le fléau du pays; nous en verrons bien d'autres encore, Le vent qui souffle en emporte un grand nombre à la mer, et les vagues en rejettent sans cesse des quantités sur le sable du rivage.
Chacun de nous essaie son cheval, les uns avec plus de précautions que les autres. Notre peintre a une bête un peu vive ; elle lui fait faire un temps de galop qu'il n'avait pas prévu, mais il se comporte en cavalier consommé, et bientôt il nous revient au petit pas avec son cheval fatigué d'une course inutile. En somme il n'y a guères que cinq bons cavaliers parmi nous.
La route est charmante, pas excessivement variée, mais agréable et facile jusqu'au moment où nous entrons dans la gorge. Là le sable est remplacé par le roc ; un sentier, probablement plus vieux que les Croisades, s'élève en corniche le long
de la montagne, à pic, à plus de trente mètres au-dessus de la mer; ses antiques dalles sont brisées, disloquées et rendent le chemin dangereux. Il nous faut descendre de nos bêtes, ce qui est plutôt pour nous un repos qu'une fatigue, et nous nous amusons à courir au milieu des rochers, faisant connaissance avec de nouvelles plantes et de jolies fleurs. Ce trajet, d'une vingtaine de minutes, nous laisse visiter dans la montagne des grottes et des cavités qui peuvent avoir servi de sépulcres, et nous découvrons, cejpie cent autres ont découvert avant nous, des souvenirs antiques taillés dans le rocher de la montagne : une colonne renversée, avec inscription illisible, qui date sans doute de l'époque romaine ; des cadres et des sculptures, dont la date n'est pas facile à préciser, mais fort anciens; Tune de ces stèles, assez bien conservée, représente un roi assyrien avec sa masse d'armes, un sceptre, un globe et des caractères confus et 'indéchiffrables ; quelques stèles vides ; d'autres stèles, avec des moulures, des intentions de rois assyriens, des bonnets persans. Tout cela date, d'après Layard, de l'époque de Sanchérib; d'après Robinson, ce seraient autant de souvenirs des diverses invasions assyriennes mentionnées dans la Bible, depuis Pul jusqu'à Sanchérib. Porter et Lepsius croient avoir reconnu des hiéroglyphes, des bas-reliefs égyptiens, même le nom de Rhamsès II, ce qui donnerait à quelques-uns de ces encadrements environ trente-trois siècles d'existence, mais c'est bien assez de les faire remonter à vingt-quatre siècles. Darius aurait donc laissé là des traces de son passage ; M. le général Beaufort, jaloux de ces antiques lauriers, a daigné consacrer aussi par une stèle et par une inscription toute neuve les souvenirs de l'expédition française dans ces parages.
Bientôt nous recommençons à descendre, nous entrons dans la gorge, et à deux ou trois cents mètres nous apercevons sur la rivière le pont charmant et pittoresque, d'une seule arche, qui doit nous ramener au bord de la mer, près d'un moulin champêtre dont l'ombre abritera notre déjeûner. Habib est déjà là, préparant volailles et poissons; quelques bouteilles de vin de Chypre se rafraîchissent dans un petit ruisseau qui se jette dans le Lycus ; les oranges, les œufs cuits durs, les bananes, le sel, le fromage, le thon mariné sortent de leurs retraites. Nous sommes
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assis ou couchés sur l'herbe, nos chevaux pâturent en liberté, un troupeau de chèvres noires broutent le gazon et les arbustes du voisinage, cytises, troène et sureau ; le ruisseau murmure, une petite chute d'eau qui chasse la roue du moulin nous rappelle les cascades de la Suisse, et les vagues de la mer en frappant les rochers qui ferment la vallée, nous expliquent par leurs aboiements le nom de chien donné à la rivière.
— Profitez aujourd'hui, nous dit M. Pierotti, car nous ne retrouverons pas de longtemps autant d'ombre, de verdure et de fraîcheur; c'est pour cinq jours au moins notre dernier campement au bord d'une rivière.
Le moulin nous a fourni les chaises et les bancs nécessaires ; la table est dressée les quatre pieds dans le petit ruisseau ; nous sommes assis autour, de chaque côté, un peu trop haut vu la situation de la table, mais heureux d'être à l'ombre, protégés par l'espèce de toiture qui sépare les deux corps de logis ; l'odeur du café, que nous prépare un Arabe quelconque, arrive jusqu'à nous, et la conversation ne tarit pas.
Après le déjeûner, sieste sur l'herbe ; il y a bien un tapis de jonc par terre dans l'une des chambres, mais on dit que c'est le lit des propriétaires, et cela donne à réfléchir. Non; à tout prendre il vaut mieux aller s'étendre sur l'herbe.
Le soir, retour à Beyrout sans épisode, sinon que quelques cavaliers ont les côtes brisées et se sentent un peu endommagés par l'usage du cheval et de la selle arabe. Quelques chevaux seront réformés pour une cause ou l'autre ; mon petit pommelé sera remplacé par un bai , et M. Pierotti mettra le soir la dernière main aux préparatifs du voyage.
L'organisation d'une caravane, toujours compliquée, offre cependant moins de difficultés qu'on ne se l'imagine à distance. Le tout est une question de prix.
On s'abouche avec un drogman qui ait une certaine expérience. On lui dit : Nous sommes tant de personnes; il nous faut un cheval pour chacun ; nous ferons en moyenne tant de lieues par jour; nous demandons le café au déjeûner du matin; dans le cours de la journée un déjeûner à la fourchette (dont on fixe approximativement le menu) ; le soir un dîner, en ayant
soin de spécifier le nombre et la nature des plats. Il nous faut tant de lits, un, deux ou trois par tente ; des lits de fer, avec matelas, oreiller, traversin, draps, couverture et descente de lit. Autant que possible on tâche de n'oublier aucun détail.
Le drogman qui connaît la place et qui a toujours un certain personnel à sa disposition, fait ses calculs, loue des hommes, des chevaux, des mulets, des meubles, achète ses provisions, et fait son prix. La moyenne varie de 25 à 40 fr. par jour par personne. Une fois le prix convenu, on rédige le contrat au nom du directeur de la caravane, et Ton se rend chez un consul européen pour le faire enregistrer. Une partie du prix est versée entre les mains du consul, une autre sera remise au drogman après un certain nombre de jours de voyage, dans un endroit déterminé, et le solde lui sera payé au lieu d'arrivée, entre les mains du consul, .s'il y en a un, et sur la déclaration formant décharge que le drogman a satisfait à tous ses engagements.
Il y a toujours beaucoup de compétiteurs qui se jettent sur une caravane ; je ne saurais dire combien il s'en présenta. Notre ami Khalil nous convenait beaucoup, mais ses prétentions étaient tellement exagérées qu'il n'y eut pas moyen de s'entendre avec lui. Le choix de M. Pierotti, après bien des hésitations, s'arrêta sur un drogman (ou dragman) bien connu Habib Saouma. Les pièces furent écrites, signées, enregistrées au Consulat de France, et le 13 mars, à dix heures et demie, la caravane s'ébranlait.
C'était un dimanche; plusieurs de nous regrettaient que M. Pierotti ne voulût pas attendre au lendemain, mais déjà nous étions restés deux jours de trop à Beyrout, et la composition de la cavalcade ne permettait pas d'espérer que nous pussions rattraper le temps perdu. Au contraire. Il n'y avait donc pas à hésiter. Les quarante chevaux piaffent dans la grande cour de l'hôtel. Nous écrivons en hâte nos dernières lignes à nos familles ; nous emballons, nous bouclons nos valises ; des figures inconnues viennent nous prendre nos effets, sans nous laisser à peine le temps de fermer nos sacs et nos malles, et nous descendons dans la cour.
Les présentations se font : Voici d'abord votre cheval, essayezle. Voici Habib, le drogman ; Antoine, le sous-drogman ; Joseph,
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une des plus belles têtes d'hommes qu'il soit possible de voir, et le cuisinier, et un moukre, et un autre ; presque tous maronites, quelques-uns latins, un grec orthodoxe ; et le petit Nicolas, tout de rouge habillé, avec fez rouge et pieds nus, qui malgré ses douze ans a supplié Habib de le prendre avec lui, sans demander autre chose que la nourriture ; il veut se former à l'état de moukre, de muletier, de guide, de drogman. Gentil petit garçon, infatigable, il rendra des services à tout le monde; et au bout de quinze jours, rencontrant une caravane qui retourne à Beyrout, il nous quittera sans prendre congé de personne, que d'Habib ; chacun aurait été content de lui donher quelques piastres.
On monte à cheval, on redescend, on veut savoir si tout est en ordTe, si le porte-manteau est bien attaché, si les malles ne risquent pas de se perdre en route ; les arabes se donnent en criant des directions les uns aux autres ; la cour offre le coup d'oeil le plus pittoresque avec tous ces chevaux, ces hommes bazanés, ces costumes de toutes formes et de toutes couleurs, ces caparaçons à mouchets jaunes, rouges ou bleus, ces mouchoirs de soie dont presque tous les moukres enveloppent leurs têtes ; et nous autres européens, nous ne sommes peut-être pas ce qu'il y a de moins curieux pour la foule qui nous regarde, avec nos chapeaux garnis d'une mousseline blanche flottante.
Cela dura près d'une heure. A la fin, Habib, le seul qui ne criât pas, enfourche son cheval, dont les rênes sont fixées à la selle ; il fait passer devant, sous les ordres du moukre en chef, les mulets du bagage, puis la carabine en travers de la selle, il nous donne le signal, et sort de la cour. Nous marchons à la file ; M. Hébert et moi, nous sommes les derniers, ou à peu près. Les gens de l'hôtel sont aux fenêtres et sur les escaliers. M. Gharlier nous jette ses derniers adieux, et nous voilà définitivement partis pour le désert.
Qu'on nous permette maintenant, pour éviter des longueurs ou des répétitions, d'indiquer rapidement ici les doubles étapes de nos journées, de Beyrout à Jérusalem, ainsi que les dates du voyage ; nous pourrons plus facilement ainsi nous en tenir aux
faits les plus intéressants, et généraliser quelques-uns de nos récits.
Dimanche 13 mars. Déjeûné au Khan de Halek, couché à Méhetzé, (8 à 9 lieues).
Le 14. Sora. Temnin el Tahhta. Talyeh. Baalbeck (Héliopolis).