Abou-Gosh. Latroûn. Ramlé
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23. — (Lydde?) Yasour. Plaine de Saron. Jaffa. Embarquement pour l'Egypte.
Mais revenons à la caravane. « Nous suivons tout pensifs le chemin » de Damas ; nous laissons à droite le cimetière américain et la forêt de pins de Fakhr ed Din. C'est encore la plaine, mais une pente douce ne tarde pas à nous amener au pied du Liban, et la montée commence. Elle sera longue. Nous aurions dû faire au trot cette première étape, mais à cause des chétifs cavaliers, M. Pierotti juge bon de garder l'allure pacifique du pas.
La chaîne du Liban s'étend parallèlement à la mer sur une longueur d'une cinquantaine de lieues ; quelques-uns de ses sommets ont plus de 3,000 mètres de hauteur. C'est une chaîne calcaire que l'on compte ordinairement parmi les terrains jurassiques. L'aspect général est majestueux, sévère. Le nom de Liban, signifie blanc; les uns le font dériver des neiges éternelles qui couvrent ses principales cîmes ; d'autres pensent que cette épithète se rapporte à la couleur blanchâtre de ces rochers marneux qui fatiguent la vue. Des sapins, des mûriers blancs, des oliviers, de la vigne, des platanes, des pins-parasols, des térébinthes, des caroubiers, quelques chênes, et les cèdres traditionnels, trop vantés par les uns, trop dépréciés par les autres, abondent sur les flancs de la montagne, mais sans parvenir à en dissimuler l'aride et sauvage désolation. Par intervalles c'est un village pittoresque, du plus gracieux encadrement; puis vient le désert, sec et haletant; les rubans de la route se dessinent au loin, montant, montant toujours, sans qu'on aperçoive ni source, ni trace d'habitation; parfois dans le creux d'un vallon nous voyons une magnannerie, une fabrique de cocons, des mûriers, de l'eau, quelques troupeaux de chèvres noires pendues aux flancs de la montagne, et deux cents mètres plus loin, la solitude. Nous rencontrons la diligence de Damas attelée de trois chevaux et de trois mulets ; c'est presque une apparition fantastique, tant on se sent éloigné de la civilisation.
Nous marchons ainsi pendant quatre ou cinq heures : à chaque instant nous nous retournons pour jouir encore de la vue de Beyrout et de la Méditerranée. C'est splendide. Quelques
bateaux à vapeurs sont en rade, un autrichien et un russe. Mais le soleil est ardent et nous sommes déjà fatigués. Nous regardons instinctivement devant nous pour voir si nous ne découvrirons pas quelque hôtellerie, mais hélas! nous sommes bien loin de tout ce qui pourrait y ressembler. Enfin Habib met pied à terre ; quelques moukres se sont arrêtés ; on parlemente, et tout le monde descend de cheval. C'est bien ici qu'on déjeûnera ; mais ici? où? Cela a'bien un nom; cela s'appelle Khan-Haleck; il y a un peu de gazon, sec et ras, mais pas Un arbre, pas un arbuste. L'espace a une trentaine de mètres de long, douze de large. Etendez-vous par terre sur ces tapis qu'Antoine a préparés; ce sera votre table; ouvrez vos parasols, ce sera votre ombrage, et préparez-vous à faire honneur au déjeûner. Les moukres ont trouvé de l'eau près de là, un petit ruisseau; M. Pierotti a du vin. Nous mangeons et buvons avec énergie ; mais hier c'était bien plus beau, à Nakr el Kelb ! Les œufs, les poulets disparaissent comme par enchantement; nous avons même du café. On nous donne une demi-heure pour faire la sieste. Au soleil! J'imagine que je pourrais bien trouver un peu d'ombre et je cherche. bonheur! Je découvre que la pelouse sur laquelle nous avons déjeûné est le toit d'une immense écurie ; j'en vois la porte, j'en aperçois les sombres profondeurs, et j'appelle mes amis pour leur faire partager ces bienfaisants ombrages. — Qu'allez-vous faire, malheureux ! Gardez-vous en bien ! me crie M. Pierotti. Otez-vous de là si vous ne voulez pas être dévoré. Je pense tout de suite à des hyènes, tout au moins à des chacals ; c'est de bêtes infiniment plus petites qu'il s'agit* et j'en suis pour mes frais d'invention.
Encore une petite lieue, et nous arrivons au col, au point de partage des eaux; plusieurs d'entre nous à pied, coupant la route et suivant les fils télégraphiques par des sentiers affreusement raboteux. Antoine nous accompagne en cas de fâcheuse rencontre ; il parle très-bien le français, il a servi de guide à la duchesse de Persigny pendant tout son voyage, et l'a suivie jusqu'à Paris.
Un dernier coup-d'œil sur la tner qui va disparaître pour nous, et la descente commence. Nous sommes à i,800 m de hauteur. La route est déjà moins bonne, surtout elle est moins
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belle, moins verdoyante, moins civilisée. En face de nous se dresse l'Antiliban, dont nous sommes séparés par la Gélésyrie ou Syrie Creuse. Peu de villages, presque tous druses. Nous faisons encore une petite halte dans un immense Khan ou caravansérail, tout garni de chariots dételés à destination de Damas ou de Beyrout; une famille druse, nombreuse, habite deux petites chambres où Ton nous permet d'entrer. Ce sont des tisserands ou des aubergistes, l'un et l'autre peut-être ; ils font le café du soir, et nous en offrent dans des tasses ébréchées ; le feu brille dans l'âtre et les reflets donnent à ces figures bazanées des apparences étranges; une petite lampe de terre est allumée en notre honneur et pendue à la muraille. Ces gens valent peutêtre mieux que nous, mais ils ont des airs de brigands, et comme toute conversation est impossible, notre imagination peut aller son chemin. Ils nous apportent encore de l'eau, nous les récompensons par un bon bakchich et ils nous baisent les mains.
Nous faisons à pied la dernière lieue. Une forme blanche, que nous prenons d'abord pour un nuage, se dessine au ciel dans le lointain ; c'est le mont Hermon, la cime la plus élevé de l' Antiliban. Que de choses ce nom éveille dans nos cœurs, quand M. Pierotti le prononce !
Enfin, là-bas, à travers l'obscurité, car la nuit est venue et la lune est couchée, nous voyons une ou deux lumières s'agiter au milieu du brouillard et des formes noires aller et venir. C'est notre camp du soir, notre gîte, notre cuisine, nos lits ; en un mot, c'est Meh'tzé, notre premier campement sous les tentes.
— Prenez garde à vos pieds, nous crie Habib. En effet, les nombreuses cordes qui retiennent nos cinq ou six tentes pourraient nous faire tomber.
On montre à chacun de nous son domicile; nous y faisons porter nos malles, et plusieurs d'entre nous vont s'étendre sur leur lit en attendant l'heure du dîner, qui ne tardera pas à sonner. D'autres qui sont dans le secret des Arabes vont demander à la cuisine une goutte de raki, sorte d'eau-de-vie faite avec du riz et qui blanchit et savonne comme l'absinthe, stomachique et beaucoup moins malfaisante.
Enfin la petite sonnette fait entendre sa voix argentine. La grande tente est magnifiquement éclairée par trois bougies, plantées dans des chandeliers d'argent, système Ruolz. La table est dressée; la nappe est d'une blancheur éblouissante. A déjeûner nous avions mangé et bu dans de rétain; maintenant nous avons de l'argenterie, de la porcelaine et du cristal. Bien plus, nous sommes assis; chacun a son pliant. Potage excellent, deux viandes dont toujours une volaille, deux légumes, plats doux, dessert d'oranges, de fromage, de dattes; de figues ou de raisins ; vin de Bordeaux en abondance ; puis café ou thé ; tel est notre régime d'aujourd'hui ; ce sera le régime de tous les jours, et Habib n'y apportera de changements que pour nous faire d'agréables surprises. C'est trop, décidément, et parfois nous pouvons oublier que nous sommes dans les déserts et dans les montagnes. Habib, à qui j'en fais l'observation, me répond laconiquement : C'est à ces Messieurs de voir ce qu'ils veulent prendre ou laisser, mais moi je dois leur fournir l'abondance. — Et à vrai dire, le soir, quand on est moulu de huit heures de cheval et de soleil, sur une selle arabe, un bon repas repose et restaure mieux que ne ferait le lit le plus douillet.
Le service est fait par des Arabes ; c'est tout ce qu'il y a de silencieux : ils entrent et sortent, ils changent les assiettes sans mot dire, ils comprennent au geste tout ce qu'on demande d'eux, et l'on n'est pas mieux servi dans les meilleurs hôtels de Suisse ou d'Angleterre. Quant à nous, exténués d'abord, nous reprenons à vue d'œil, et il ne faut rien moins que le signal de M. Pierotti pour nous rappeler qu'il est dix heures et qu'il faudra nous lever matin si nous voulons aller jusqu'à Baalbeck. Bonne nuit donc les uns |aux autres; les plus récalcitrants feront peut-être encore une promenade pour voir s'ils n'attraperont pas quelque chacal, mais bientôt les lumières s'éteignent, et le silence n'est plus troublé que par le tintement des clochettes de nos chevaux.
Nous n'avions rien pu voir de Meh'tzé la veille au soir. Je me lève de bonne heure pour explorer. Nos tentes sont adossées au pied du Liban dont elles ne sont séparées que par la route; elles font un joli effet dans le paysage. Mais de village, point. J'avance de quelques pas ; une verte pelouse s'élève d'un
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demi-mètre au-dessus du sol ; j'y entre, et je trouve pour la seconde fois que cette espèce d'esplanade n'est que le toit d'un Khan ; de l'autre côté je vois toutes nos bêtes en train de brouter le gazon de la cour et des environs, et à deux cents pas de là un petit groupe d'une vingtaine de maisons plus misérables les unes que les autres, grises et à toits plats; la fumée sort de quelques orifices qui tiennent lieu de cheminées et se mêle à la brume du matin qui se dissipe; quelques chèvres, quelques brebis, le chant du coq, voilà tous mes souvenirs. Le premier déjeûner, thé ou café au choix, est bien vite absorbé, et nous voilà partis.
Nous laissons en arrière nos tentes et nos bagages, et le soir quand nous arriverons, nous trouverons nos tentes toutes dressées, nos lits prêts et nos bagages en place. Au commencement, j'avais peine à m'expliquer ce mystère; il est pourtant bien simple. Les hommes et les bêtes du bagage ne prennent aucun repos pendant la journée. Après notre départ ils plient les tentes, rassemblent les lits (sans qu'il y ait eu jamais d'erreur \ commise), emballent les vivres et les ustensiles du ménage, chargent les malles et les sacs, et marchant sans s'arrêter, nous devancent ordinairement pendant que nous faisons la sieste du déjeûner de midi; ils marchent -plus vite que nous; ils arrivent une ou deux heures d'avance au campement, et cela leur suffit pour remettre tout sur pied, enfoncer les pieux des tentes, faire les chambres et préparer le dîner. Je ne sais quand ils mangent; probablement en marchant, un peu de pain non levé, qu'ils font cuire la nuit avec les restes de notre feu ; ils boivent l'eau du torrent, et paraissent toujours être de bonne humeur. Ces gens arriérés n'oftt pas encore découvert la théorie du mécontentement universel.
Après une heure de marche, nous arrivons auprès d'un gros bouquet d'arbres, 'parmi lesquels nous distinguons avec plaisir des peupliers ; il y a de l'eau, des jardins, des écuries civilisées, des fumiers proprement dits; on se croirait en Europe. Je crois bien; c'est un relai de poste, Stora; on parle français et italien; on vend même des rafraîchissements; la diligence de Damas passera dans une demi-heure. Ce serait curieux à voir, mais nous n'avons pas le temps d'attendre, et
nous nous remettons en route. Nous tournons à gauche, et nous n'avons plus devant nous que l'immense et large sentier que nous suivrons jusqu'à Baalbeck.
C'est bien le désert ; sans doute à gauche, sur la hauteur, on peut voir la charmante ville de Zahlé, avec ses pentes rapides, ses étroites prairies, ses riches vignobles et les ruisseaux argentés qui arrosent les terres. Mais là où nous sommes, dans la plaine, nous ne trouvons presque pas de villages, peu de maisons, point d'arbres, presque pas de gazon, peu d'eau, beaucoup de pierres; une population pauvre, plutôt laide que belle, des femmes qui se cachent le visage et qui feraient mieux de se cacher la poitrine dont les énormes détails restent presque tout le jour en évidence.
La route n'est tracée que par l'usage ; si les pluies l'ont défoncée en quelques endroits, les caravanes vont un peu plus loin chercher une terre plus solide, et je crois bien ne pas exagérer en disant que cette voie publique, ainsi exploitée par les passants, a une largeur moyenne de soixante à quatre-vingts mètres. Du reste on ne risque pas de s'égarer; la direction est marquée par les poteaux du télégraphe. Le télégraphe en Célésyrie, près de Baalbeck! On dirait la protestation du présent contre le passé ; mais il y a aussi la protestation du passé contre le présent.
Après une première halte à Temnin el Tahhta, en plein soleil, sans le moindre ombrage, mais près d'une source abondante, nous reprenons notre marche. Hélas! l'entrain n'y est plus; il y a déjà un peu de démoralisation. Nous comptons au moins sept coups de soleil dans la société, et plusieurs! cavaliers incapables de remonter à cheval. L'un de nos meilleurs amis est souffrant. M. Pierotti, souffrant lui-même, s'oublie pour les autres, mais un moment le courage lui manque aussi, quand il voit que la démoralisation fait de trop grands progrès. L'un de nous a parlé de mettre ordre à ses papiers. Et nous n'en sommes qu'au second jour ! Si seulement on pouvait apercevoir les gigantesques ruines; mais elles ne se montrent pas encore.
Pourtant nous marchons toujours. Nous traversons à gué le Leïtani ou Léontès, ce grand et célèbre fleuve qui n'est qu'un ruisseau. A force de peine et de courage, nous arrivons au
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hameau de Talyé où nous trouvons de l'eau, et où pendant un arrêt d'un quart d'heure, j'ai le temps de faiçe la connaissance d'un charmant jeune grec,, instituteur évangélique, et de jeter un coup d'oeil sur son école, momentanément déserte. Enfin après deux mortelles heures, pendant lesquelles nous ne nous inquiétons ni des champs de blé qui s'étendent sur notre droite et sur notre gauche, ni des sauterelles qui abondent, ni du tombeau de Noé, ni des légendes qu'on nous raconte, ni de l'Hermon qui est derrière nous , ni du Makmel dont les cimes neigeuses abritent les vieux cèdres de Salomon, nous touchons aux ruines célèbres qui nous ont valu ces deux jours d'extrême fatigue. Vaudront-elles ce qu'elles nous auront coûté? Je suis encore parmi les trois ou quatre plus ingambes de la société ; je puis encore monter à cheval ou marcher et soutenir de mon bras notre ami malade ; je puis remonter le courage de ceux qui sont démoralisés ; je n'ai pas de coup de soleil, pas même mal à la tête ; mais je me sens brisé de la journée, et je n'hésite pas à me dire, et à répéter à qui veut m'entendre : « Quelque belles que puissent être ces ruines, elles ne vaudront jamais les deux jours qu'elles nous coûtent. »
Cependant le soleil est couché ; le soir est venu ; avec le soir la fraîcheur, et un peu de soulagement.
Nous passons près d'un petit édifice octogone, Koubbet-Douris, formé de huit colonnes de granit, supportant une assez grossière architecture ; c'est déjà grand, et nous nous laissons un moment prendre à l'idée que nous sommes arrivés. Cependant cela n'en vaudrait pas la peine : c'est un simple santon arabe, construit avec des matériaux qui avaient probablement déjà servi. Nous avons encore deux ou trois kilomètres à faire ; marchons donc. Le chemin se complique; les pierres qui l'encombrent ne sont plus de simples pierres des champs ; ce sont des fragments de murs, des débris, de plus ou moins gros moellons; il y a là une architecture en ruines. Puis viennent des arbres, en assez grande quantité, qui nous annoncent un cours d'eau. Nous longeons un cimetière. Voici des maisons, des habitants sur le pas de leur porte, qui nous demandent des bakchich, et tout à coup nous voyons se profiler sur le ciel (nous l'aurions vu plus tôt, si la nuit n'était pas venue, et si
nous n'avions pas été si fatigués) six immenses colonnes, un temple, et tout un entassement de ruines qui s'élèvent au-dessus d'une gigantesque muraille dont le dessin exact nous échappe. Nous traversons en silence quelques ruelles du village, nous traversons à gué le rapide et profond ruisseau, et cherchant des yeux nos tentes que nous ne voyons pas encore, nous arrivons à l'entrée d'un long souterrain où l'on nous fait mettre pied à terre. Les bêtes passeront, nous passerons bien aussi, mais les uns sur les autres nous ne nous en tirerions pas aisément, ' à cause des énormes pierres qui ferment cette mystérieuse ouverture.
C'est Baalbeck; nous sommes à l'entrée des souterrains, et nos tentes sont dressées dans l'enceinte de la grande cour rectangulaire. Les moukres viennent à notre rencontre avec des lanternes et des torches, et bientôt nous sommes dans l'intérieur des ruines où nous voyons avec un indicible plaisir nos chevaux qui pâturent, nos tentes qui nous donneront le repos, et le dîner servi qui nous rendra des forces.
Mais, je l'avoue, à l'aspect de ces ruines grandioses, toute la fatigue de la journée a disparu. L'âme est saisie, les souvenirs se pressent ; on se sent transporté par la grandeur des monuments et par la grandeur de cette décadence. La lune ajoute à ce spectacle quelque chose de fantastique ; il nous semble voir se remuer des milliers et des milliers d'ombres, et il nje faut pas moins que la voix paternelle d'Habib et les avertissements de M. Piérotti pour nous décider à renoncer à nos excursions nocturnes.
Le lendemain nous étions debout de bonne heure, et quoique ce soit mauvais genre, en notre siècle, de s'étonner ou d'admirer, les exclamations les plus enthousiastes se faisaient entendre à chaque instant. Jusque vers neuf heures nous nous promenâmes chacun de son côté, librement, à peu près sans règle ni direction; nous prenions le coup d'oeil; nous cherchions à nous faire une idée de l'ensemble, nous mesurions des longueurs de pierres, des diamètres de colonnes ; nous cherchions à déchiffrer quelques inscriptions; plusieurs d'entre nous prenaient des croquis. Rien de méthodique ; mais que d'impressions 1
Puis lorsque chacun de nous s'est assimilé de son mieux ces
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cours, ces temples, ces chambres, ces colonnes, M. Pierotti vient nous rejoindre pour commencer avec nous l'étude plus systématique de ces ruines, pour nous en montrer les différents âges, et pour nous en faire mieux apprécier l'ensemble et les beautés de tous genres.
Par où commencerai-je maintenant pour vous en faire la description? Mais non; j'y renonce. A quoi bon d'ailleurs? Le meilleur peintre ne pourra jamais en reproduire qu'une seule face à la fois, et l'écrivain le plus scrupuleux affaiblira sans le vouloir l'impression générale par l'exactitude même et par la précision des détails.
Repréàentez-vous une esplanade de cinq à six cents mètres de largeur, une sorte d'acropole, une enceinte entourée de hautes murailles extérieures. Dans cette enceinte, deux cours immenses, servant d'antichambres à deux temples de toute beauté; une église arabe, quatre églises semi-circulaires, séparées par des chambres carrées; quelques constructions arabes, dont la destination ne pourrait être # déterminée ; les traces d'une rue. Sous l'acropole des chemins souterrains, dans lesquels se trouvent des inscriptions; des chambres dans l'épaisseur de la muraille, et des puits taillés dans le rocher. Au-dehors, des murailles dont la structure défie l'imagination des architectes modernes, et auxquelles on n'a su donner d'autre nom que celui de murailles cyclopéennes, des blocs énormes, de vrais monstres qui mesurent jusqu'à vingt mètres de longueur, sur cinq de hauteur et autant de profondeur. Puis les Propylées, l'ancienne porte du Temple du Soleil, fermée à une époque postérieure par les Arabes qui firent de l'acropole une forteresse et remplacèrent l'entrée par une grosse muraille surmontée d'une plate-forme.
Rentrez maintenant dans les cours intérieures, et après vous être rappelé le temple du Soleil avec toutes ses splendeurs, le temple de Jupiter avec tous les ornements de l'art païen, faites agir le temps inexorable qui détruit tout, même les pierres ; à ce travail du vieux Saturne, ajoutez l'action des tremblements de terre ; puis celle des Syriens, celle des Romains, celle des Musulmans, celle des bédouins voleurs, celle des Arabes, enfin celle des Turcs ; faites agir le temps, le fanatisme, les volcans
et la cupidité, et regardez autour de vous. La terre est jonchée de débris, mais ces débris semblent refléter encore une gloire qui n'est plus, et défier les âges modernes de les égaler jamais. Ici vous voyez des fragments de colonnes qui ont trois mètres de diamètre, et qui semblent encore petits au milieu des masses qui les entourent ; là des chapiteaux ou des architraves, des frises ou des corniches ; un pan de mur, une colonne qui dans sa chute a été arrêtée par l'épaisseur de la muraille ; là encore un bloc énorme, qui formait la clé de voûte de la grande porte du temple de Jupiter, et qui a glissé en 1759, lors du tremblement de terre ; mais, taillé en forme de coin, il a été retenu entre les deux gros blocs latéraux et depuis plus d'un siècle il est resté dans cette dangereuse position, suspendu entre le ciel et la terre.
C'est un chaos de débris qu'il faut avoir vu pour en comprendre la majesté ; les photographies peuvent en donner quelque idée, mais elles ne présentent jamais qu'une surface, tandis que celui qui se prqjnène au milieu de ces ruines voit le coup d'œil changer à chaque instant, sans cesser d'être grandiose et varier à l'infini .suivant que la lumière vient de l'orient ou du couchant, du soleil, de la lune ou du crépuscule.
Mais ce qui pèse le plus sur l'esprit, au milieu de tant d'objets qui le remplissent, c'est le mystère historique de ces ruines. A peine ont-elles une histoire digne de ce nom. Elles surnagent à la surface du sol, quand tant d'autres ont sombré, ensevelies sous des tourbillons de sables, et personne ne peut dire ce que fut Baalbeck dans les temps anciens. On connaît Babylone, Thèbes, Ninive, et l'on ne sait rien d'Héliopolis. Le rôle, évidemment considérable, que cette cité puissante a joué dans la politique, dans le commerce, dans la religion de la Syrie, nous est complètement inconnu.
Malgré la succession des différents ordres d'architecture, il est aisé de voir que l'ensemble de ces constructions repose sur un plan primitif unique ; ce ne sont pas des juxtapositions successives, c'est un seul jet; les murs d'enceinte le prouvent, ainsi que la disposition de souterrains.
En outre la grandeur colossale des assises, et quelques monolithes amenés de loin, nous transportent pour le commen-
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cernent des travaux, à une époque fort ancienne, à la plus ancienne que connaisse l'histoire, peut-être au delà des temps historiques. On peut voir dans la montagne, à deux ou trois kilomètres de distance, les carrières desquelles ont été tirés ces blocs, et Ton y trouve encore en place un de ces monolithes, parfaitement taillé, qui a 23 mètres 42 de longueur, 4 m 10 de largeur et 4 m 50 de hauteur ; d'après M. de Saulcy il aurait 500 mètres cubes, et il pèserait un million et cinq cent mille kilogrammes ; pour le mettre en mouvement il faudrait une machine de la force de 20,000 chevaux. Notre siècle, si habile dans les arts mécaniques, n'a aucune idée des moyens qui ont pu être mis en œuvre pour transporter ces blocs et pour les élever à la hauteur où ils sont placés dans la muraille ; on ne comprend même pas quels rouleaux ont pu servir à les amener de la carrière et comment ils ont pu franchir le ruisseau. De là à la légende il n'y a qu'un pas, et les savants mystérieux rapportent aux djinns (génies) les premières origines de ces constructions monumentales. Que leur répondre? Nous avons bien notre Pont du Diable, et les souvenirs de la cathédrale de Cologne. D'autres déjà plus positifs, parlent des cyclopes comme fondateurs de Baalbeck. D'autres enfin, nous ramènent plus simplement aux Phéniciens et à l'époque de Salomon, mais sans nous expliquer le secret de ces travaux, ni le silence que garde l'histoire du temps sur une ville aussi considérable. La Bible mentionne Damas et Palmyre (Tadmor) ; les caravanes de Palmyre à Tyr ou à Jérusalem passaient par Baalbeck ; d'où provient donc ce silence étrange ?
Quoi qu'il en soit, à cette architecture cyclopéenne succéda une architecture phénicienne, reconnaissable au bossage de ses pierres; c'est encore bien puissant, mais les blocs n'ont plus que trois à quatre mètres de longueur. Puis nous entrons dans l'époque relativement moderne ; on reconnaît les traces de la présence des Syriens, quelques antiquités corinthiennes ou vénitiennes ; plus tard encore les Arabes qui s'emparèrent de la contrée, s'acharnèrent sur l'acropole, et la défigurèrent autant par leurs constructions que par leurs dévastations ; ils renversèrent des colonnes pour se procurer un peu de fer, et Tadmour- Pacha, il y a quelques années, fit sauter une partie du temple de Jupiter afin de se procurer pour environ 25 fr. de plomb !
Des deux temples de l'intérieur, l'un, le plus grand, le plus ancien d'après la tradition, était consacré au soleil ; de là, le nom d'Héliopolis, qui signifie en grec la même chose que Baalbeck en syriaque : ville du soleil. Il n'en reste plus aujourd'hui que les six grandes colonnes de 23 mètres de hauteur, non cannelées, avec chapitaux corinthiens. L'autre, appelé le Petit Temple, malgré ses proportions gigantesques, était consacré à Jupiter; il avait 227 mètres de longueur sur 117 de largeur, avec 42 colonnes qui en faisaient le tour, et dont à peine la moitié sont encore debout ; les autres gisent là, brisées, soit dans la cour, soit dans le fossé extérieur. La richesse des ornements et la délicatesse des sculptures sont également remarquables.
Des millions et des millions d'hommes se sont succédés dans ces parvis et dans ces temples, pour venir adorer la créatijre ou le mensonge, le soleil ou Jupiter. L'imagination les évoque ; on les voit venir de l'Orient et de l'Occident, s'arrêter au milieu de leur voyage pour célébrer leur culte, faire leurs oblations, offrir leurs prières, adorer peut-être en esprit Celui qu'ils ne connaissaient pas, et se réunir en fêtes solennelles. Un grand nombre sans doute étaient sérieux ; il est impossible d'admettre que le vrai Dieu se soit laissé sans manifestation au milieu des masses qui venaint l'honorer dans ces magnifiques sanctuaires, et l'on aime à se représenter des âmes droites et sincères, craignant Dieu et s'adonnant à la justice, même à cette époque où « les ténèbres couvraient la terre et l'obscurité les peuples. » Peutêtre que les conquêtes du roi David, peut-être que la sagesse de Salomon avaient déjà répandu ça et là quelques-uns de ces germes de vérité que la dispersion des tribus devait répandre en plus grande abondance encore aux temps de Daniel et de ses amis.
N'y a-t-il pas aussi quelque chose d'humiliant dans la pensée, que de pauvres païens ont fait tant de sacrifices, qu'ils ont dépensé tant d'intelligence, tant de force et tant de génie pour le service de leurs dieux, et que nous, qui nous enorgueillissons de plus de lumière et qui nous réclamons du nom de Jésus- Christ, nous fassions si peu pour l'avancement de son règne?
Nous aurions à visiter encore un petit temple circulaire, d'ar-
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chitecture corinthienne, situé à 300 m environ de l'entrée des souterrains, et qui a servi autrefois d'église chrétienne. Mais on est fatigué de tant voir; à la longue on s'y perd, on ne se souvient plus de rien. J'allai chercher un peu de repos dans un verger qui ne reçoit jamais les rayons du soleil, protégé qu'il est par les murailles cyclopéennes de la face nord, et quand l'air commença à fraîchir, nous fîmes une courte promenade à travers la pauvre bourgade qui représente si misérablement un riche et glorieux passé : une centaine de chétives maisons, un khan en mauvais état, où nous aurions campé si nous n'avions pu loger dans les ruines ; une vieille muraille crénelée, fort peu haute, qui est censée protéger la ville ; la maison de l'évêque grec, où on loge à pied et à cheval quand il fait mauvais temps; des ruelles tortueuses; enfin une population dont je ne connais pas le chiffre, un millier de personnes peut-être, dont la bonne moitié tourmente les voyageurs pour obtenir des bakchich. Voilà ce que je me rappelle.
Le lendemain, mercredi 16 mars, un peu restaurés, reposés et fortifiés, nous nous mîmes en route pour Damas. C'est une course de 48 lieues environ, que nous aurions très-bien pu faire en deux jours, si nous avions tous été des cavaliers passables ; mais les cavaliers étant donnés, nous devions y mettre trois jours, la première et la troisième journée ne comptant que pour de fortes demies. Nous avions à traverser la chaîne de l'Antiliban du nord-ouest au sud-est. Moins élevée en général que le Liban, dont elle est séparée par la large et longue vallée de la Syrie creuse ou Gélésyrie, la chaîne de l'Antiliban appartient à la même formation et présente à peu près les mêmes aspects ; elle se termine au sud par le massif du grand Hermon, et s'éteint au nord en se ramifiant du côté de Palmyre. Elle est plus étendue en largeur que le Liban, car elle se compose en quelque sorte de trois chaînes parallèles, séparées par de frais et fertiles vallons ; un jour nous avait suffi pour franchir le Liban ; il en faut deux ou trois pour franchir l'Antiliban dans le sens de Baalbeck à Damas.
Nous sommes dans le pays des plus vieilles légendes du monde. Déjà nous avions pu voir au pied du Liban le tombeau de Noé, Kérak Nouach, long de 21 m , que les gens prosaïques
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estiment avoir été plutôt un aqueduc ; maintenant on nous montre sur une hauteur le tombeau de Seth, dans un petit village appelé Nebi-Shât; plus loin, près de Zebdani, au milieu d'une luxuriante végétation qui rappelle celle de nos climats, on nous montrera le tombeau d'Adam, et sur les montagnes voisines le sommet où s'arrêta l'arche de Noé. Enfin à quelques lieues plus loin, dans l'antique Abilène (Luc 3, 3), au pied d'immenses rochers escarpés, semés de grottes sépulcrales, les musulmans nous feront admirer encore le tombeau d'Abel, Kobr Abil, qui a dix mètres de longueur.
Les vallées sont charmantes partout où il y a des torrents, et les rares habitants de la montagne savent parfaitement tirer parti du moindre cours d'eau ; chaque propriétaire en a sa part, et la nécessité les a rendus ingénieux. Mais les chemins! quels chemins ! si toutefois on peut donner ce nom aux petites machines que nous avons franchies au risque de nous casser vingt fois le cou ; il faut, pour s'en tirer, ces petits chevaux de Syrie qui semblent ne douter de rien, et qui, je crois, monteraient sans sourciller les escaliers du Pas de l'Echelle sur Salève.
Parfois il nous faut tous mettre pied à terre ; la caravane descend dans un véritable entonnoir. Nous nous en tirerons bien, mais les chevaux, surtout ceux qui portent les bagages? Ils s'en tirent également, et les moukres n'ont pas même l'idée de les tenir par la bride, tant ces bêtes ont le pied sûr. Un jour mon petit bai, un philosophe, un poète, un vrai musard, qui ne suivait jamais les autres chevaux qu'approximativement, et que je laissais faire dans les limites de la sagesse, s'arrêta au bord d'un précipice au moment même où deux voix tonnantes me criaient : Arrêtez! Il avait cru prendre par le plus court et se trouvait dans une impasse; devant nous l'abîme, deux ou trois cents mètres à pic ; à droite le rocher, à gauche un talus de trois ou quatre mètres de profondeur, parfaitement suffisant pour nous assommer. — Ne bougez pas, me crie encore le docteur. Et comment aurais-je bougé? je n'avais de place nulle part, et je restais là, en effet, à me demander où je serais dans quelques minutes. Un moukre s'approchait lentement, doucement, pru- • demment, ne sachant peut-être pas trop lui-même ce qu'il avait à faire. Au bout de quelques instants ma monture, qui avait
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sans doute fait ses réflexions, commence à s'ébranler. Le cœur me battait; c'était la vie ou la mort. Bien campé sur trois pieds, l'intelligent animal tâte en arrière le terrain avec le quatrième, frappe deux ou trois coups sur le rocher, et satisfait de ce qu'il entend, pose ce pied qui lui permet de faire un mouvement en arrière. Il recommence plusieurs fois la même manœuvre, et chaque fois la profondeur du talus diminue; quand il n'y a plus qu'un mètre à sauter il n'hésite plus, et nous revoilà sur le chemin sain et sauf, grâce à Dieu. Un de nos Arabes était là pour me retenir au moment où le cheval a fait le saut. On a quelquefois des émotions dans ces voyages.
Sourghaya, Zebdâni et Aïn-Fidjeh sont trois charmants villages. A Sourgaya, où nous couchons le premier soir, les noyers abondent, et sauf les toits plats des maisons, on pourrait se croire dans un vallon de nos montagnes. Les cens de l'endroit viennent pour essayer d'entrer en conversation avec nous, mais en arabe. Hommes, femmes, enfants, c'est un tumulte pittoresque. L'un consulte M, Pierotti sur un cas d'hydropisie, un autre sur une maladie des yeux; quelques-uns apportent à Habib de la volaille et discutent le prix avec vivacité; une femme s'approche portant un gros panier, elle tient une balance dont les bassins sont en paille de Turquie ; elle tire de son sein et jette par terre une pierre ronde qu'Habib relève, et soupèse comme unité de poids (cf. Lévit. 19, 36); c'est une marchande de charbon. D'autres apportent des œufs. Les enfants du village sont jéunis, tout étonnés que nous ne sachions pas l'arabe ; ils demandent des bakchich ; nous leur donnons des oranges que nous faisons rouler sur le gazon, et qui appartiennent à celui qui sait le mieux courir. La nuit une rixe a lieu entre nos moukres et quelques habitants du village, nous n'avons jamais su pourquoi ; un de nos moukres a été assez grièvement blessé à la mâchoire, et le sheick du village a dû lui payer une indemnité.
Zebdâni est un gros bourg d'environ 3000 habitants, la moitié musulmans, la moitié chrétiens; partout des enclos cultivés, une terre fertile et richement arrosée, des vergers, des champs, des forêts d'arbres fruitiers; c'est là que prend naissance le Nahr Barada, charmant ruisseau d'abord, puis charmante rivière, que l'on suppose être le Chrysorrhoas, la rivière d'or des
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anciens, et selon toute apparence l'Abana de l'Ecriture (2 Rois 5, 12). C'est là que les riches habitants de Damas viennent s'établir en villégiature pendant Tété ; les vignes, les jardins, l'ombre des grands arbres, les bains de rivière, la vue dont on y jouit, le sommet neigeux de l'Hermon, tout concorde à en faire un séjour délicieux et Ton comprend l'enthousiasme avec lequel Lamartine a chanté ce riant vallon, le plus pittoresque et le plus considérable de l'Antiliban.
Mais bientôt la vallé'e se resserre, ce n'est plus qu'une gorge étroite où le passage des Romains est marqué par deux ponts en ruines ; la rivière a perdu sa limpidité de cristal, c'est un torrent qui mugit de roche en roche et qui par une chute de six mètres nous rappelle les cascade de la Suisse ; le sentierserpente péniblement au milieu de rochers poudreux qui nous renvoient les rayons du soleil. A Souk-Wadi-Barada nos guides nous montrent la position de l'antique Abila, capitale du petit royaume dont Lysanias était le souverain lorsque Jean-Baptiste commença son ministère de précurseur. Beaucoup d'antiquités; mais déjà la fatigue se fait sentir et nous nous hâtons de gagner notre gîte du soir.
Aïn-Fidjeh est peut-être le campement le plus gracieux que nous ayons rencontré. Nos tentes sont dressées au milieu de jardins en terrasse et de peupliers, entre la route et le large ruisseau de Fidjeh qui forme l'affluent principal du Barada. Partout de l'ombre et de la fraîcheur. La source est protégée par une plate-forme en maçonnerie, par les ruines d'un petit temple et par un édifice de 12 m de longueur, construit en pierres massives, dont on ignore complètement l'histoire, mais qui doit remonter à une haute antiquité. Chacun prend plaisir à plonger ses mains dans cette eau si pure et à se rafraîchir par tous les moyens que lui suggère son esprit d'invention. Un troupeau d'environ deux cents chèvres noires, aux cornes brillantes recourbées en arrière, aux oreilles pendantes, débouche du sentier et traverse notre campement.
Sur tout le plateau le voyageur est frappé de la différence qui existe entre les hauteurs et les vallées ; là où il y a de l'eau, végétation abondante et variée ; une ligne de verdure marque de loin le cours de la rivière ; mais immédiatement au-dessus, la roche
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dénuée et stérile. De nombreuses taches noires, mobiles, plus petites que des mouches, se dessinent sur le blanc roussâtre de la montagne; ce sont les chèvres du pays ; il faut la fermeté de leurs jarrets pour s'y cramponner et s'y promener ; il faut aussi leur sobriété pour qu'elles puissent recueillir au milieu de ces faibles gazons l'équivalent de leurs pçines. Il est sûr que si ces contrées étaient habitées par une population plus nombreuse, et que si le travail était protégé par les agents du gouvernement turc, l'agriculture y prendrait un beaucoup plus grand développement. Les gens du pays sont sobres, laborieux et ingénieux ; ils savent se procurer de l'eau, quand ils le veulent, et c'est l'essentiel. En cas de besoin ils font des coupures à la rivière à 1000 ou 2000 m en amont de leurs champs, et ils en dirigent les eaux par de petits conduits que personne ne songe à leur disputer; ils empruntent même le chemin, s'ils ne peuvent pas faire autrement, et plus d'une fois nous avons été dans le cas de nous demander si c'était la route qui servait d'aqueduc , ou si c'était au contraire l'aqueduc qui servait de chemin.
D'Aîn-Fidjeh à Dammax, trois fortes lieues, dont les deux dernières à travers des collines, les unes basaltiques, les autres crayeuses, et par des chemins à peine tracés. On aperçoit de loin les méandres de verdure qui marquent le cours tortueux du Barada ; puis après une descente assez rapide, on rejoint à Dammar trois choses qui font plaisir à voir, la civilisation, la grande route de Beyrout à Damas et le Barada.
La civilisation en particulier est représentée par de jolis jardins et de jolies maisons ; l'une entr'autres, peinte de trois couleurs voyantes, est couverte des dessins les plus pittoresques. Au-dessus de la porte on voit un grand lac bleu foncé bordé d'arbres; au fond une maison de plaisance; posé sur le lac, un bateau à vapeur avec sa cheminée fumante, ses roues complètes et sa quille ; plus trois poissons hors de l'eau, ou sur l'eau, à peu près aussi grands que le bateau. Enfin pour compléter le paysage, un chemin de fer qui fait le tour du lac, et tout un train de wagons en marche ; la machine qui fuit à l'horizon, très-loin, est aussi grosse que la maison, et les wagons vont en diminuant de grosseur à mesure qu'ils se rapprochent du
premier plan ; c'est de la perspective à rebours ;Hogarth n'aurait pas fait mieux.
Un jeune garçon nous aborde; il parle français, il est employé de la Compagnie ; c'est un neuchâtelois. Il n'est pas content de son sort ; il est trop seul. Son père et sa mère sont morts, je crois. Né à Tripoli il a été recueilli dans un couvent, où on lui a donné le peu d'éducation qu'il a reçue. L'un de nous écrit à l'un de nos amis de Beyrout pour le recommander, et nous lui laissons quelques bons livres en partant. Pauvres protestants disséminés !
Encore une lieue jusqu'à Damas, en suivant à cheval la jolie route qui longe le Barada. A l'ombre ! Mais pourquoi notre taciturne drogman prend-il la route de la montagne, plus longue, plus aride? Il nous répond que c'est pour éviter les droits de passage qui sont assez considérables: réponse qui ne nous satisfait qu'à moitié. Tout-à-coup le mystère s'explique. Habib nous fait mettre pied à terre ; quelques pas, entre des rochers crayeux d'une blancheur éblouissante, nous conduisent à un pavillon, près du tombeau d'un Santon, d'où la vue s'étend sur un immense panorama. La plaine, Damas et le désert se déroulent à nos pieds. A droite le chemin du Hauran et de la Palestine, avec le Grand Hermon couvert de neiges; en face, au loin, le chemin de Bagdad, à quinze journées de poste ou trente-cinq journées de caravane ; à gauche, les prolongements de l'Antiliban et le chemin de Palmyre, cinq journées de poste.
Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans ce point de vue, c'est, au milieu des sables de cet immense désert, l'oasis même de Damas, large d'environ cinq lieues, longue de six. L'oasis est aussi nettement dessinée que possible; une sorte de muraille l'entoure dans toute son étendue ; les jardins, les vergers, les prairies de Damas tranchent par leur verdure sur le sable jaune-roussâtre du désert, et de la hauteur où nous sommes il est facile de faire la carte de la contrée. De petits cours d'eau, divisés et subdivisés à l'infini, .servent à l'irrigation de la ville et de ses jardins ; ils vont s'affaiblissant peu à peu, se partageant entre les nombreuses rues de la populeuse cité, puis ils se réunissent de nouveau pour s'épanouir en quelque sorte en deux ou trois petits lacs peu profonds qui semblent vouloir répartir
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entre les arbres de leurs rivages enchanteurs ces eaux bienfaisantes qui sans cela se perdraient dans le désert. C'est la fin de l'oasis; mais d'année en année, grâce à des irrigations bien entendues, les terres gagnent sur les sables, et dans mille ans peut-être l'oasis sera double de ce qu'elle est aujourd'hui.
Au milieu de ses jardins, la grise Damas justifie bien le mot du poète arabe qui la compare à une perle entourée d'émeraudes. On sait que les Musulmans en font le premier de leurs quatre paradis terrestres.
C'est une de ces vues qu'on ne se lasse pas d'admirer, et qu'on retrouvera dans ses rêves quand la réalité aura disparu.
Mais pourtant il s'agit de se remettre en route. Une charmante jeune dame anglaise, qui s'est jointe à la caravane, est vivement choquée de ce que je mets dans un petit bocal d'eau-de-vie une manière de scorpion que j'ai trouvé entre deux pierres ; elle est protectrice des animaux, et elle a raison. Mais, à quoi tiennent les principes! Un peu plus bas elle trouve ioune châ'mante pitite kemilâïonne, et elle l'emporte sans façon, sans s'inquiéter s'il n'a pas quelque part un père, une mère, une épouse qui le pleureront, et s'il pourra lui-même supporter les fatigues d'un voyage fait dans des conditions si étranges. Jaune au moment où il fut pris, le pauvre caméléon était gris en arrivant à Damas, vert le lendemain matin, mort le surlendemain. Mon scorpion, bête malfaisante, n'a pas souffert cette agonie.
La descente s'effectua rapidement, non sans nous laisser le temps de remarquer les villas et les hameaux étages sur les flancs de la montagne, et bientôt nous entrâmes en ville. Ce ne sont d'abord que jardins, mais jardins bordés de murs si élevés que, même à cheval, nous n'en pouvons rien apercevoir qu'à de rares intervalles ; les arbres, oui, mais les fleurs, non. Après un dédale de rues aussi peu intéressantes les unes que les autres, nous débouchons dans une prairie, nous traversons un ruisseau, une autre prairie, la grande route, le Barada, puis un fossé, et nous voilà enfin dans le campement au milieu duquel nos tentes sont dressées, tout près d'un couvent de derviches.
Il est encore de bonne heure ; nous avons le temps de nous reposer et de faire nos réflexions avant le moment du dîner. Ces
réflexions seront naturellement de couleur un peu musulmane. Il est impossible, en effet, d'oublier que nous sommes dans un des centres du fanatisme oriental et dans une ville dont la réputation est faite au point de vue de la vivacité religieuse. Les notes de Lamartine nous reviennent en mémoire, et si Ton cherche à nous rassurer en nous disant, ce qui est vrai, que les choses ont bien changé depuis 1838, depuis l'occupation égyptienne, nous n'en restons pas moins sous l'impression qu'un voyageur a failli être assommé en 1856 pour avoir imprudemment voulu forcer la consigne de la grande mosquée, et nous ne pouvons oublier les massacres du Liban et les massacres de Damas, dont les missions chrétiennes ont été les premières victimes. Aussi notre chef, tout en nous répétant qu'il n'y a rien à craindre, nous exhorte à la prudence et nous engage à ne nous mêler de rien, quoi que nous soyons dans le cas de remarquer : un avis qui n'était pas de trop.
Elihézer, Naaman, saint Paul. — Histoire, traditions et légendes. — Les Damascéniens. — Les ehrétiens. — Murailles et rues. — Bazars. — Visites. — Abd el Kader. — Le marché des esclaves. — Le grand rabbin. — Dimanche.
— Le consul de France. — La rue Droite et les souvenirs apostoliques. — Le Kkan d'Assad- Pacha. — La grande mosquée. — Les chiens. — Sérénade au Séraskier. — La pluie ; nous nous réfugions au courent. — Les cimetières. — Intérieurs syriens. — Un concert. — Turc ou sultan, et chiens de chrétiens.
— Les écoles.
Damas est la plus vieille ville du monde ; peut-être partage-telle cet honneur avec Hébron seulement. C'est à la beauté de son climat, c'est aussi à sa position comme point central entre l'Asie mineure et l'Asie intérieure qu'elle doit l'importance qu'elle a toujours eue sous le double rapport commercial et politique. Souvent détruite par les chances des combats ou par les tremblements de terre, elle s'est toujours relevée. Historiquement, elle se rattache à l'Ancien et au Nouveau Testament par de précieux souvenirs. Elle appartient à l'antiquité par Abraham, au judaïsme par David et Salomon, au christianisme par saint Paul, aux croisades par Baudouin, aux temps modernes par Timour et Sélim.
Elihézer, le serviteur d'Abraham, était de Damas, Gen. 15, 2. La légende prétend qu'Abraham lui-même devint roi de Damas, après avoir détrôné le premier fondateur, Dammésec. Une expédition militaire conduisit également le patriarche dans ces contrées, à la poursuite des rois qui avaient fait la guerre à son neveu Lot, Gen. 14, 15. David s'en empara, 2 Sam. 8, 5. 6. Salomon la perdit, 1 Rois 11, 24, et des rapports difficiles con-
tinuèrent sous les rois qui suivirent. Le plus touchant épisode qui nous soit conservé de cette époque, est celui de la jeune israélite captive qui procura la guérison du général syrien Naaman, 2 Rois 5. On comprend, quand on les a vues, que Naaman eût préféré au* eaux limoneuses du Jourdain les eaux fraîches et limpides du Parpar et de l'Abana.
Capitale de la Syrie sous Antiochus III, Damas, après être tombée plusieurs fois entre les mains des Juifs, fut prise par Pompée 64 ans av. G., mais continua d'avoir ses rois particuliers. Arétas est nommé dans le N. T. 2. Cor. Il, 32.
Mais le fait principal que nous rappellent les Saints Livres, est celui de la conversion de saint Paul et de ses premières prédications. Aussi la tradition s'en est-elle emparée pour nous montrer l'endroit où a eu lieu la conversion de l'apôtre (on en montre deux ou trois), la rue nommée la Droite, la maison de Judas, la maison d'Ananias, et la fenêtre par laquelle, lorsqu'il dut s'enfuir, les disciples le descendirent dans une corbeille.
Siège d'un évêché vers le 4 e siècle, Damas passa en 693 sous la domination des Arabes (Omniades) qui l'embellirent. Les croisés, sous Baudouin, essayèrent vainement de s'en emparer. Les Mongols, sous le cruel Timour, la livrèrent aux flammes (1401), et depuis cette époque les célèbres lames de Damas ne furent plus qu'un souvenir; le secret fut perdu, et tout ce que l'on vend aujourd'hui à Damas même, comme coutellerie de Damas, poignards, couteaux ou rasoirs, vient tout simplement de Belgique.
En 1516, Damas fut prise par Sélim I er , qui l'incorpora à l'empire turc, auquel elle n'a plus cessé dès lors d'appartenir, si ce n'est de 1832 à 1840, Ibrahim-Pacha s'en étant emparé; mais la diplomatie le contraignit de la rendre. C'est pendant cet intérim que Lamartine fit son voyage, et il a vu cette célèbre cité dans d'autres conditions que celles dans lesquelles nous l'avons visitée ; de là aussi certaines différences d'appréciations, notamment quant aux difficultés que rencontrent les étrangers lorsqu'ils veulent entrer dans la ville; nous n'en avons rencontré d'aucune sorte, nous avons conservé nos costumes d'Europe, nous n'avons pas dû descendre de cheval, nous n'avons pas dû rendre compte des motifs qui nous ame-
naient; en un mot, point de tracasseries inutiles, et c'est certainement à l'influence égyptienne qu'est dû cet heureux changement.
Les Damascéniens ne passent pas pour faciles dans leurs relations ; et de même que chez nous certaines villes ou certaines provinces ont des proverbes qui les caractérisent et qu'elles acceptent volontiers, les habitants de Damas ne se gênent pas pour vous citer le proverbe national Châmi choumî, qui signifie tout simplement : Dama&quin coquin, ou quelque chose d'analogue.
La population de la ville et de l'oasis est de 150,000 âmes ; peut-être 300,000, vu l'absence d'une statistique sérieuse. Les musulmans forment la grande majorité; il y a environ 5,000 juifs, et au moins 15,000 chrétiens, dont 12,000 grecs, tant orthodoxes que catholiques. D'après l'un des derniers recensements il n'y aurait que 70 protestants, mais j'en ai vu davantage ; au seul service arabe des Américains, il y avait plus de soixante personnes dans la chapelle; au service anglais, à peu près autant, sans compter les différentes écoles et les pensionnats que j'ai visités.
Jamais je n'ai vu autant de sectes réunies, grecs, grecs-catholiques, syriens, syriens-catholiques, arméniens-caldéens, arméniens-catholiques, maronites, latins et protestants. Ces deux dernières branches du christianisme sont de beaucoup les plus considérées ; cela tient en partie sans doute à ce qu'étant moins nombreuses, elles sont moins redoutées et portent moins d'ombrage ; mais cela tient aussi à ce qu'elles cherchent à racheter leur petit nombre par une plus grande activité, par un zèle plus évangélique, et par de réels services rendus à la population. Les sœurs de charité ont fondé un hôpital où chaque jour un grand nombre de malades sont soignés gratuitement, et elles ont obtenu, grâce à leur charité, le singulier privilège de pouvoir entrer quand elles veulent dans la grande mosquée.
De même les lazaristes ou franciscains, capucins ou cordeliers, se sont fait une bonne note par les soins qu'ils donnent à l'éducation de l'enfance, par leur tolérance, leur hospitalité et la pureté de leur vie. Ils possèdent pour le dire en passant une belle bibliothèque.
Notre première soirée à Damas ne compte, pour ainsi dire pas, et c'est cependant celle où nous avons le mieux fait la connaissance de la ville. Nous nous sommes promenés un peu au hasard dans les bazars et dans les rues, dans les cafés et dans les cimetières, faisant nos plans pour le lendemain.
Mais autant la ville, vue de la hauteur, m'avait paru admirablement belle, autant vue de près, elle m'a désenchanté. Partout des murailles de deux, trois ou quatre mètres de hauteur, sans fenêtres et avec de rares et mauvaises petites portes espacées de loin en loin ; et quand je dis murailles, c'est pure politesse. On fait ici des pierres avec de la boue, mélangée de « ruclons », de paille, d'ossements, de débris, de petits cailloux; c'est une industrie; on trouve que cela va plus vite que de creuser le calcaire des environs et de le tailler. Chaque propriétaires tient à honneur d'enclore sa propriété, jardin, cour ou maison, de ces carrés artificiels à une plus ou moins grande hauteur, et l'on compterait sur ses doigts les murs blanchis à la chaux, de sorte que, où qu'on aille, on circule toujours entre ces alignements de pisé, sans se rendre compte des richesses qui se cachent derrière la boue.
En outre les rues sont étroites, sales, dallées et mal dallées des deux côtés, creuses au milieu; c'est là qu'on verse les immondices et que les chiens vont faire les fonctions de chiffonniers. Pas un magasin un peu riche, pas un café bien éclairé ; un seul hôtel dans toute la ville, l'hôtel Dimitri, qui regorge de monde et qui a dû refuser samedi trois princes et princesses de la maison d'Autriche, les enfants de l'archiduc Régnier. Pas, ou presque pas d'équipages ; tout au plus voit-on circuler quelques omnibus parfaitement fermés et qui ne reçoivent de jour que par le haut, dans lesquels on promène mélancoliquement les dames des harems. Les diligences s'arrêtent à l'entrée de la ville.
Quant aux bazars, ce sont des espèces d'allées couvertes, comme les anciennes Rues-Basses de Genève avec leurs vieux dômes ; seulement ici il n'y a qu'un étage ; ce serait trop fatigant de monter. Ces allées sont plutôt larges ; il faut de la place pour les marchands, pours les acheteurs, pour les ânes et pour les chameaux. La circulation est très-active, on se presse, on se
bouscule, on crie ; à chaque instant la voix rauque d'un muletier pousse son garde-à-vous : Wâh Dah'rakh, gare ! prenez garde I Les plus riches et les plus pauvres costumes se coudoient, les belles dames et les esclaves, les cadis, les imans, les derviches, les marchands, les ouvriers, les étrangers, les juifs, les chrétiens, les musulmans, des hommes, des bêtes. Du matin au soir, c'est une vraie cohue.
La boutique est à environ l m 20 de hauteur au-dessus du sol, à hauteur de poitrine pour l'acheteur. Sa grandeur varie suivant la nature de l'industrie ou du commerce de son propriétaire ; ce sont en moyenne des chambres cubes ayant de 2 m à 2 m 20 de côté. Le marchand est assis là, les jambes croisées, avec son narguileh allumé, qu'il n'abandonne qu'en cas d'absolue nécessité et auquel il revient aussitôt qu'il le peut.
Chaque grande allée du bazar a sa spécialité ; ici les marchands de soieries, là les marchands de laine, puis les selliers, les cordonniers, les relieurs, les orfèvres, les libraires, les sabotiers, les armuriers, les confiseurs, les tailleurs, les marchands de légumes, d'oranges, de pastèques, de limonade, de pâtes, etc. ; mais partout cependant, comme lieux de repos, des cafés arabes, des barbiers et des bains turcs ; parfois des fontaines et des jets d'eau.
Les nationalités ont des quartiers distincts comme habitations, mais ces distinctions disparaissent au bazar où l'on trouve pèle mêle les musulmans et les arméniens, les chrétiens et les juifs. Seulement les uns ferment leurs boutiques le vendredi, tandis que les autres les ferment le samedi ou le dimanche. On voudrait qu'ils missent à observer le commandement: « Tu ne déroberas pas », le même scrupule qu'ils mettent à fermer leur magasin un jour sur sept.
Le samedi, grâce aux protections nombreuses dont nous jouissions, nous avons eu une journée bien employée. D'abord réception au Consulat français, avec le café de rigueur. Puis réception chez l'émir Abd-El-Kader, aussi avec le café traditionnel ; l'émir, noble et belle figure, nez aquilin, bouche fine, les yeux perçants et très-sympathiques, a été tout particulièrement aimable avec nous. Il reçoit toujours bien les franchi* Non seulement il nous a touché la main à tous à plusieurs reprises ;
non seulement sur la demande de M. Pierotti, il nous a donné à tous un autographe ; non seulement il s'est informé auprès de nous de plusieurs personnes qu'il avait connues et dont il pou* vait supposer que nous les connaissions aussi, en particulier de M. Charles Eynard, de Genève ; mais encore il nous a permis d'aller visiter les cours et les jardins de l'appartement de ses femmes, et il nous y a lui-même accompagnés, bien entendu après avoir donné l'ordre au préalable de faire rentrer ces dames.
Cet appartement avait pour nous un autre intérêt que celui du fruit défendu; les fontaines jaillissantes dans des cours dallées de marbre, plantées d'orangers et de citronniers, de rosiers et de giroflées, valaient sans doute la peine d'être vues, mais à ces cours se rattachaient d'autres souvenirs. C'est là qu'en 1860, lors des massacres de Damas, l'émir protecteur des chrétiens persécutés, leur a offert un asile, les a recueillis, et en a sauvé un grand nombre d'une mort certaine. Nous ne pouvions oublier ce souvenir en parlant à l'homme que les chrétiens ont dépouillé de sa puissance et qu'ils ont si longtemps privé de sa liberté. Il s'est vengé en faisant le bien, et quand on connait la noblesse de ses sentiments on comprend l'influence qu'il a pu exercer sur ses corréligionnaires de l'Algérie.
Après cela, visite à un café baignant. Nous sommes assis sur un divan ; nous contemplons les baigneurs dont les uns reposent tranquillement dans leurs cuves, d'autres se savonnent et sont couverts d'une mousse écumante; d'autres se font raser la tête par un barbier ; un grand nombre fument. On nous apporte du café et des narguilehs.
Visite encore au couvent des franciscains, dont le supérieur, le père Emmanuel Fornero a toute la rondeur et les allures d'un ancien militaire (il a servi, je crois, sous Zumala Carreguy). Vite le café et les cigarettes. Il nous embrasse tous; j'accepte volontiers, pour ma part, mais je* ne veux pas le prendre en traître et je lui dis qui je suis, pasteur et protestant. — Qu'estce que ça nous fait, tout ça? me dit-il. Ici à Damas, nous ne connaissons rien de vos modes d'Europe, de protestants et de catholiques ; on est chrétien ou on est musulman. Et il me réembrasse. Je comprenais d'autant mieux ce sentiment que je
le partageais moi-même de toutes manières. Au milieu de ces populations mahométanes, que Ton respecte, mais dont on est séparé par un abîme, les chrétiens forment une famille distincte, et ils sentent beaucoup plus ce qui les unit que ce qui les sépare.
Enfin visite au marché des esclaves. C'est une maison qui semble se cacher honteusement à un premier étage, en dehors du grand chemin des bazars. Les ventes s'y font de gré à gré, de manière à éviter l'apparence d'une enchère publique, mais s'il n'y a pas le nom il y a la chose. Nous avons demandé à voir les esclaves, mais le marchand qui ne nous considérait pas comme des acquéreurs sérieux, a refusé assez catégoriquement.
— Vous venez ici pour vous amuser, nous dit-il.
— Montrez-les toujours, dit M. Pierotti ; nous verrons ensuite s'il y a moyen de nous entendre, si une esclave nous convient et si le prix n'est pas exagéré.
— Rien ne vous conviendra, je le sais d'avance, et je ne veux pas vous les montrer.
— Ah? tu ne veux pas, brigand, scélérat, marchand d'hommes ! Ouvre ta porte à l'instant et fais-nous voir ce que tu as, ou je m'en vais chez le pacha et je reviens avec deux soldats pour enfoncer tes portes, vilain misérable !
Nous étions stupéfaits de cette violente sortie du docteur qui ne nous avait pas habitués à un pareil style ; mais l'homme baisse aussitôt la tète et s'empresse d'ouvrir. Il parait que ce commerce a quelque chose d'interlope, et qu'on aime autant que cela n'aille pas au pacha. Il parla seulement de bakchich.
— Et combien me demandes-tu ?
— Vingt piastres (4 fr.).
— Je donnerai ce que je voudrai et à qui je voudrai ; mais à toi je ne dois rien : ouvre !
Quel triste spectacle ! Cinq femmes accroupies sur de sales tapis dans une chambre obscure, où l'on avait peine à les distinguer. Nous les fîmes sortir au jour pour les mieux voir; c'étaient cinq négresses du Soudan ; je ne comprends pas comment elles sont venues se perdre ici; l'une était fort jolie, on en demandait 1,200 fr.; des autres 1,000, ou 730. Nous prenaient-elles pour des acheteurs? Je n'en sais rien. Au bout d'un
moment le marchand nous dit qu'il en avait encore d'autres, des esclaves blanches, et nous demanda si nous voulions les voir aussi. Nous en avions assez. M. Pierotti donna quelque argent à chacune de ces malheureuses, un bakchich au geôlier, et partit en grommelant entre ses dents une maxime que je n'ai pas bien comprise et que je n'ai pas voulu tirer au clair; seulement je sais qu'il y avait du tonnerre au commencement et du sultan à la fin de la phrase.
Le soir nous recevons dans la prairie la visite du grand rabbin d'Israël : un type magnifique, une espèce de portrait d'Aaron, quelque chose de majestueux, barbe patriarcale, costume aux couleurs voyantes et pourtant sévère ; large ceinture. Il eût pu servir de modèle à Léopold Robert pour le St-Joseph" de sa Sainte famille.
Je veux jouir de mon Dimanche, et après avoir entendu le matin deux prédications l'une en arabe, l'autre en anglais, je laisse nos amis de la caravane se disperser par la ville, à l'affût de curiosités nouvelles, et je rentre au camp.
Bonheur de ne rien faire, et de n'avoir de préoccupation d'aucune sorte! Etendu sur l'herbe, à l'ombre de ma tente, je pense au vieux Elihézer, à St-Paul, à Mahomet, à ma famille (comment se fait-il donc, que depuis trois semaines je n'aie pas encore ombre de nouvelles?); je vois frissonner l'air sous l'ardeur d'un brûlant soleil ; nos chevaux pâturent en liberté dans la prairie, trop heureux de n'avoir plus la selle sur le dos depuis l'avant-veille ; moukres et drogmans savourent comme moi le plaisir de se laisser vivre sans fatigue, lorsque tout-àcoup je vois apparaître le brillant costume d'un kawas, puis un cheval arabe de toute beauté qui franchit d'un bond le large ruisseau qui borde le campement. C'est le consul de France, M. Rostan, qui vient nous rendre notre visite de la veille. Je suis tout seul à faire les honneurs de l'établissement, et je fais de mon mieux : « Voulez-vous entrer dans la tente, ou préférezvous rester dehors ? Prenez ce pliant, ou préférez-vous un tapis? Quelle belle journée ! » Je n'oublie qu'un point du cérémonial oriental, mais Habib qui s'y connaît, quoiqu'il ne parle pas, arrive tranquillement au bout de quelques minutes, avec les tasses de café obligées. Sur le refus du consul, Habib s'en va,
mais pour revenir l'instant d'après avec de l'orangeade qui cette fois reçoit un bon accueil. Je remerciai plus tard Habib d'y avoir songé, et de m'avoir évité une aussi grave infraction aux lois de l'hospitalité. Quant au consul, jeune encore, il représente parfaitement la France, comme en général presque tous les consuls français de l'orient; il passa une heure avec moi et sa conversation me dédommagea amplement de tout ce que je perdais en ne visitant pas la ville.
Il est assez facile dé s'orienter dans Damas une fois que l'on s'est assuré quelques points de repère. La ville forme une espèce d'ovale, partagé dans sa plus grande longueur, mais en deux parties inégales, par la rue Droite (Act. 9, 11), qui, malgré des incendies, des tremblements de terre et des dévastations de tous genres, n'a jamais cessé de justifier son nom et a toujours conservé son identité. Au sud de la rue Droite est le quartier juif, au nord-ouest le quartier turc, au nord-est le quartier chrétien. La ville est entourée d'une vieille muraille qui date en partie des croisades, et au-delà de laquelle s'étendent trois immenses faubourgs.
La rue Droite se termine à l'est par une porte de construction romaine d'un aspect imposant ; cette porte se composait de trois entrées, dont deux sont murées aujourd'hui ; pour la bien voir il faut sortir de la ville et monter sur une espèce de colline formée de décombres. De là on distingue une vieille tour crénelée qtli remonte aux Arabes, et plus loin les restes d'une autre tour dont les pierres en bossage prouvent qu'elle est antérieure à l'époque romaine. En longeant la muraille de ce côté on arrive à la fenêtre ogivale par laquelle la tradition veut que Paul soit sorti de la ville ; près de là, le tombeau de saint Georges, qui doit avoir aidé l'apôtre dans sa fuite ; un peu plus loin enfin, au milieu d'un cimetière chrétien, l'endroit prétendu, mais invraisemblable, de la conversion de saint Paul, que l'on montre aux pèlerins, pour leur éviter la peine d'aller à trois lieues de là visiter un autre endroit plus authentique, sur l'ancienne route de la Palestine à Damas. C'est comme cela qu'on fait les légendes.
Dans une ruelle débouchant sur la rue Droite, on peut voir la maison de Judas où saint Paul reçut l'hospitalité ; dans une
autre ruelle, non loin de là, une petite chapelle souterraine que Ton appelle la maison d'Ananias.
Le Khân d'Assad-Pacha est un des bâtiments qui donnent le mieux une idée de la vie orientale. C'est une immense hôtellerie, un grand marché, une sorte de bourse, où se traitent la plupart des affaires ; c'est là qu'arrivent les caravanes et que se déchargent les chameaux. La lumière arrive d'en haut par neuf dômes ou coupoles ; le dôme central, plus grand et plus élevé que les autres, est soutenu par quatre colonnes de marbre. Tout le Khân est garni à l'intérieur de plaques de marbre, alternativement noires et blanches. La porte est d'un travail très-gracieux. L'ensemble de l'édifice est un chef-d'œuvre de l'art arabe. Au milieu du Khân se trouve un large bassin pour les ablutions; à côté sont les chevaux et les chameaux; des estrades recouvertes de tapis garnissent les murs, et de nombreuses armoires ou boutiques s'ouvrent à l'intérieur même des murailles pour ceux qui veulent mettre à l'abri des marchandises précieuses.
Une caravane venait d'arriver de Bagdad au moment où nous entrions dans le Khân ; trente ou quarante chameaux pour le moins. Le tumulte était proportionné à la grandeur de l'événement, et pendant qu'on déchargeait les bêtes de somme, il y avait quelque chose de touchant à voir quelques-uns des voyageurs faire leurs dévotions à genoux, après s'être lavé les mains . (v. Psaume 26, 6), et rendre grâce à Dieu de la protection doht il les avait couverts pendant ce long voyage.
Parmi les monuments les plus intéressants à visiter, il faut nommer encore la Grande Mosquée, ou Mosquée des Omniades, avec son immense cour aux colonnades corinthiennes, sa gracieuse fontaine octogone, ses trois minarets, dont l'un est probablement le plus ancien qui existe, et l'autre un des plus élevés; il a 80 m de hauteur. Autant qu'on peut en juger par plusieurs fragments qu'on retrouve comme incrustés dans les bazars du voisinage, c'était un temple païen, contemporain peut-être de celui de Palmyre, long de 365 m , et large de 250. Son histoire est inconnue. Plus tard il a été approprié au culte chrétien, sous le vocable de Jean-Baptiste dont la tête est, diton, conservée dans une boîte d'or sous le transept de la mos-
quée. Les Sarrasins, en s'emparant de la ville, réclamèrent l'usage commun de l'édifice, mais déjà en 705 ils le gardèrent pour eux seuls. Après bien des vicissitudes, l'ancien temple a été réduit à ses proportions actuelles, qui ne sont plus que de 160 m sur 105; mais l'intérieur, par ses mosaïques et ses inscriptions, porte encore la trace du culte chrétien; on lit même au-dessus d'une porte richement sculptée, à côté d'une croix, les paroles suivantes, qui sont une altération intentionnelle et paraphrastique du Psaume 146 : « Ton règne, ô Christ, est d'âge en âge ; ton royaume durera éternellement. » Qui sait ce que l'avenir réserve à Damas?
Laissons aux architectes le soin de faire la description détaillée de ce monument, qui réclamerait à lui seul tout un livre, et continuons notre promenade. Cette voix qui retentit dans les airs, et qui trois ou quatre fois le jour marque les heures et invite les fidèles à la prière, c'est le muezzin. Toutes ces femmes ou filles, vêtues de blanc de la tête aux pieds, et que je pris le premier jour pour des catéchumènes, sont des femmes musulmanes; quelques-unes ont aussi des voiles de différentes couleurs, qui les défigurent horriblement ; car ce voile bigarré, grimaçant sur le visage, semble déplacer le nez, la bouche et surtout les yeux.
Non loin du château ci-devant fort, un café est pittoresquement bâti sur pilotis dans la rivière. En sortant de là nous nous trouvons en plein bazar de cordonniers; sous nos pieds, sur nos têtes, des peaux de bêtes sont étendues ; nous louions les unes; les chevaux, les ânes les foulent; c'est une manière de les apprêter; les autres sont disposées d'un toit à l'autre, sur des châssis, elles reçoivent la rosée, la pluie, le soleil, elles se rattatinent, elles s'assouplissent; c'est une autre manière. Après ce dégrossissement elles vont à la rivière, et le travail de l'homme commence, qui aboutit à ces beaux cuirs de Damas que l'on connaît.
Entre ce bazar et celui des Grecs un platane magnifique attire l'attention des voyageurs; on assure qu'il a 22 m de circonférence ; nous ne lui en aurions pas donné autant.
Les chiens sont aussi une des curiosités de Damas. On en compte jusqu'à 40 ou 50,000. Comme dans tout l'Orient, ils
n'appartiennent à personne ; ils vivent complètement indépendants, presque à l'état de nature, libres, et paraissant obéir à certaines lois convenues entre eux, telles que de rester dans leur quartier et de ne pas empiéter sur le quartier de leurs camarades. Petits, fauves, au poil rare, ils se ressemblent tous et ils tiennent un juste milieu entre le loup et le chacal; c'est une seule et même race qui ne présente aucune variété. Ils couchent en plein air, dans la* rue, au coin des maisons, comme de vrais vagabonds; quand ils ont faim ils vont à la recherche des provisions et mangent tout ce qui leur tombe sous la dent, même un frère mort ; s'ils ont soif ils vont au ruisseau voisin, et parfois ils s'y procurent avec recueillement des satisfactions inimaginables. Pendant que nous allions visiter la fenêtre de saint Paul, nous vîmes quatre ou cinq de ces animaux qui se tenaient dans l'eau courante jusqu'au ventre ; une heure, deux heures après, ils y étaient encore, toujours immobiles et nous regardant curieusement. Que faisaient-ils là ? Ils pèchent, nous dit quelqu'un ; ils se baignent, nous dit un autre ; M. Pierotti croit qu'ils étaient malades et que l'instinct les poussait à se rafraîchir ainsi par un bain prolongé. Dans tous les cas, ils ne parurent pas nous en vouloir de notre curiosité. Ils aboient, mais surtout la nuit, et surtout entre eux; ils sont assez inoffensifs. Jamais ou presque jamais d'agression contre les personnes; et, ce qui est remarquable, jamais de cas de rage. Cette maladie est inconnue en Orient, et les gens du pays prétendent que ce qui la développe chez nous, c'est la captivité à laquelle nous assujettissons ces pauvres bêtes, les muselières, la vie artificielle que nous leur laissons, et surtout la trop grande disproportion qui existe entre les mâles et les femelles par suite de l'habitude que nous avons de tuer beaucoup de ces dernières à leur naissance (1).
Le second jour de notre arrivée, la lune étant encore presque en son plein, nous nous promenions par la ville, quand nous fûmes frappés par les sons d'une musique militaire ; nous portâmes dans cette direction nos pas errants, et nous nous trou- Ci) Voir un très-joli article de M. Pierotti sur le Chien dans son volume : Les Animaux domestiques en Palestine.