‹ Souvenirs d'Orient; Damas, Jérusalem, le CaireChapitre 5 sur 12 · DAMA · texte numérisé non relu

DAMA

vâmes à la porte du palais du Séraskier. (général en chef de l'armée de Syrie, par conséquent un successeur de Naaman). Nous étions très-bien placés pour entendre, mais non pour voir ; grâcQ à ses connaissances et à un bakchich (il fallait les deux), M. Pierotti réussit à nous faire pénétrer dans la cour, où nous vîmes les fenêtres du palais éclairées, évidemment le Séraskier à table avec ses officiers, et des soldats turcs lui donnant une sérénade : musique originale certainement, très-différente $e la nôtre, même par la nature des instruments, tous éclatants, mais musique digne de ce nom, capable de charmer et d'électriser. Les grandes ombres de la caserne ne laissaient qu'une partie de la cour dans la douce lumière de la lune, mais il semblait que les bleus reflets du ciel se fissent sentir jusque sur ces ombres dont les teintes bleuâtres avaient quelque chose de féerique.

Nous devions partir le mardi matin, 22, premier jour du printemps; mais vers minuit le vent ébranlait nos tentes. Bientôt la pluie qui n'avait pas paru depuis trois mois tombait à torrents. Nos chevaux et nos moukres qui dormaient en plein air partaient au milieu de la nuit pour se chercher un abri. Vers 4 heures du matin plusieurs d'entre nous étaient déjà levés, la pluie perçant la double épaisseur de nos tentes ; il faut avoir été réveillé par une goutte d'eau qui tombe dans l'oreille droite, pour comprendre ce qu'un réveil de ce genre a de peu agréable. Et puis, mettre le pied à terre, c'est le mettre dans l'eau ; d'une manière quelconque, il faut s'ingénier à attirer à soi ses vêtements et s'habiller sur son lit. Une fois chaussés nous affrontons la boue de notre campement, nous prenons à la hâte le déjeûner que le cuisinier arabe nous a préparé, nous envoyons à droite et à gauche des drogmans nous chercher des chambres en ville. En attendant nous enfourchons nos chevaux et nos selles mouillées pour franchir les ruisseaux grossis qui nous entourent, et nous nous réfugions dans un affreux petit cabaret pittoresque, où la pluie ne pénètre qu'à moitié, et dont M. Hébert s'amuse à prendre le croquis pendant que le café circule et que les narguilehs s'allument. •

Du haut de notre vérandah de bambous brisés, nous voyons passer, par une pluie battante, la caravane Cook et tout son

personnel, sauf quelques voyageurs découragés qui ont plis bourgeoisement la diligence pour s'en aller à Beyrout. Pauvre caravane; elle aura froid dans l'Antiliban; elle y trouvera la neige, et ses bêtes chargées de porter les tentes avec, l'eau qu'elles renferment en quantité, réclameraient de tout leur cœur l'intervention de la Société protectrice des animaux.

Vers onze heures enfin nous recevons une lettre, un billet, mie sorte de dépêche du supérieur du couvent des Franciscains ; elle ne contenait absolument que ces deux mots adressés au D r Pierotti : Vengano pure (venez sans façon) Emm. Fornero. Nous ne nous faisons pas prier; nos chevaux viennent nous prendre, nous traversons la ville entière par une pluie qui nous fouette le visage, et nous sommes cordialement reçus par le révérend père et par ses amis.

Le couvent a l'air d'une forteresse; murs épais et fenêtres grillées. A l'intérieur une belle chapelle, une école, deux grandes cours, des fontaines, différents corps de logis. Nos moukres et nos bagages sont en bas dans une grande salle et continueront de nous apprêter nos repas. Nous sommes logés au premier. J'écris ces lignes du fond de ma cellule, que je partage naturellement avec mon ami Hébert. De la terrasse du couvent, vue magnifique; au couchant les lazaristes, au sud l'église et les écoles anglaises et américaines ; au loin l'oasis et le désert, de nombreux palmiers et encore plus de minarets.

Nous avons passé là trois jours, et nous en avons profité pour voir et revoir. Nous avons entr' autres visité les cimetières, trois au moins ; dans l'un on nous a montré la tombe du poète Arslin; dans un autre celle de Moawiah, fondateur de la dynastie des Omniades, et celle de trois femmes de Mahomet et de sa petitefille Fatimé; on nous a montré aussi le tombeau de Saladin, celui du sultan Melek ed Dhaher Bibars, celui de Melek es Saïd, etc. Les Musulmans professent un grand respect pour les cimetières, mais ils ne les garnissent d'aucune clôture; les chiens et les troupeaux s'y promènent comme tout le monde. Chaque tombe est ordinairement surmontée d'une dalle plate, sans inscription, et du côté de la tête une urne, plus ou moins bien taillée ; parfois un simple trou creusé dans la pierre, est destiné à recevoir les larmes de ceux qui pleurent, ou l'eau lus-

traie que Ton y verse et que les chiens ne respectent pas toujours. Si le mort appartient à une famille considérable, c'est un monument qu'on lui élève au lieu d'une simple pierre, quelquefois une petite maison, une sorte de mosquée. La richesse préside plus souvent que le goût à ces ornementations funèbres, et la végétation symbolique en est généralement absente; on n'y trouve ni fleurs, ni saules, ni cyprès, ni rien qui rappelle les emblèmes du deuil ou ceux de l'espérance.

Il n'est pas rare, le matin surtout, de voir des familles se rendre en cortège au cimetière, accompagnées de quelques amis, pour pleurer sur la tombe d'un être chéri; Tune des personnes, une femme presque toujours, entonne un chant de circonstance, et bientôt les pleurs succèdent au chant, et tout le cortège pousse des cris et des lamentations. C'est un hommage venant du cœur que l'on rend à celui qui n'est plus, et il se renouvelle d'autant plus souvent que le mort a laissé de plus tendres souvenirs. C'est une espèce de cérémonie dont une personne quelconque peut donner le signal, et je crois que c'est dans ce sens qu'il faut entendre les paroles de Jean, 11, 31. Il y a là une habitude fort ancienne, et que l'on trouve encore aujourd'hui chez les Juifs de l'Orient.

J'ai dit la singulière déception que nous avions éprouvée en Voyant l'intérieur des rues et l'apparence des maisons répondre si peu à l'idée que nous nous en étions faite en voyant des hauteurs voisines la ville nous promettre tant de beautés. Une surprise en sens inverse nous était réservée pour le moment où nous y regarderions de plus près. S'il est presque impossible de pénétrer dans les demeures musulmanes, on peut visiter les maisons juives et les maisons chrétiennes, et l'on est étonné du nombre de riches palais , à l'architecture arabe , qui se cachent derrière les murailles dégradées dont il a été parlé. Sur la rue une vieille porte qui paraît vermoulue et qu'un simple coup de pied, semble-t-il, suffirait à enfoncer, mais en dedans elle est bardée de fer et en parfait état. Pourquoi le riche se cache-t-il ainsi sous des haillons?

Vous heurtez; un judas grillé s'ouvre en silence, on parlemente, on vous ouvre, vous passez par un étroit et sombre corridor, au bout duquel une seconde porte introduit enfin le visi-

teur dans une cour spacieuse, dont les parois sont plaquées de marbres en mosaïques, ou plus simplement rayées de jaune et de blanc en bandes parallèles. Au milieu de la cour une fontaine de marbre à plusieurs siphons, et des arbres qui flattent à la fois l'odorat et la vue, des vases de fleur, des myrtes, des orangers. La maison ouvre en fer à cheval sur la cour; au centre une grande salle ouverte formant portique, entourée de divans et garnie de tapis ; à droite et à gauche des salons, dallés de marbre et ordinairement disposés sur deux plans différents; au premier plan est une gracieuse petite fontaine, trois marches conduisent au second plan où le maître a réuni tout ce qu'il a de plus riche et de plus précieux, tapis de Turquie, tapis de Perse, nattes d'Egypte, larges et somptueux divans, boiseries fines, marbres découpés en dentelles, moulures d'or; plafond orné d'arabesques peintes ou moulées, avec une rosace dont la coquetterie présente à celui qui l'admire une quantité de petits miroirs ; au-dessus du divan, dans une niche ogivale de dimensions variables, les narguilehs, les tasses à café, les cassolettes à parfum, les flacons de senteur.

Nous fûmes admis à visiter plusieurs de ces salons. Une fois entr'autres nous passâmes la soirée chez un Syrien catholique, régisseur civil, si je ne me trompe, du couvent latin. La cour et le salon parfaitement éclairés. Des narguilehs pour ceux qui en voulaient. Plusieurs d'entre nous accroupis à l'orientale, les autres tout simplement assis sur les divans ; moi à côté de la bru de la maison, jeune femme de il ans, charmante, mais ne parlant qu'arabe ; j'évoquai tout ce que je pus de mots hébreux, je me rappelai quelques règles sur le changement de l'hébreu en arabe, quelques bribes d'arabe que j'avais attrapées en route, et avec cela nous fîmes deux heures de conversation, mais d'un maigre que l'on peut comprendre. Elle me dit entr'autres qu'il ne faut pas dire narguileh, mais argut'leh. Ce qui contribua le plus à animer la soirée, ce fut un concert que M. Pierotti avait eu l'heureuse idée de nous faire donner par des musiciens du pays ; c'étaient quatre Syriens et un nègre ; ce dernier, la tête rase, la robe bleu-clair, jouait du tambourin sur une noix de coco, les autres jouaient du violon et je ne sais quoi d'autre; l'un d'eux avait été à l'Exposition de Paris. Ils avaient monté

une espèce d'estrade dans la partie inférieure du salon et jouaient absolument comme s'ils étaient chez eux, fumant, riant, babillant entr'eux, le nègre beaucoup plus que les autres, et jetant parfois sa calotte en l'air en poussant des cris de joie. Si les plus beaux concerts, je le dis à ma honte, me fatiguent au bout d'une heure, que devait-ee être de celui-là qui n'offrait ni mélodie, ni harmonie, seulement du bruit et de l'originalité? Nous en eûmes bientôt assez, mais nous aurions regretté de n'avoir pas eu ce concert du crû. Ils se retirèrent avec force salutations, courbettes et remerciements.

Ce sont les Américains et les Anglais qui seuls représentent ici le christianisme évangélique. Nous avons visité leur chapelle le dimanche, et nous avons entendu successivement deux sermons, l'un du missionnaire Crawford, en arabe, que je n'ai pas compris, et qui comptait une soixantaine d'auditeurs, Syriens ou Turcs; l'autre de M. Scott, en anglais. L'église est jolie, toute neuve, l'ancienne ayant été détruite lors des derniers massacres ; un rideau la traverse dans le sens de sa longueur, perpendiculairement à la chaire, de manière >à ce que tout le monde puisse voir le prédicateur, sans que les hommes et les femmes puissent se voir, au moins pendant le service arabe.

Le nombre des protestants est d'environ deux cents. Encore faut-il compter dans le nombre le consul anglais Burton, le voyageur, l'ennemi -déclaré des chrétiens (on assure qu'il s'est fait mahométan). Son prédécesseur était M. Rogers, actuellement consul au Caire, dont la sœur a publié sur l'intérieur des maisons juives un volume justement estimé.

Nous avons visité l'école des garçons, celle des filles, et un pensionnat de demoiselles, qui se rattachent tous à la mission : en tout plus de cent cinquante élèves, en grande partie musulmans de naissance, dont la plupart sont élevés dans la foi chrétienne, et qui tous reçoivent l'instruction évangélique, lors même que leur intention serait de rester musulmans. Abstraction faite d'un prosélytisme direct, ces écoles ont le grand avantage de mettre en rapports des populations et des religions qui ne se connaissent pas, et de faire tomber des préjugés et des préventions. Je ne doute pas que le fanatisme ne relève un

jour la tête et que les Damascéniens, toujours violents, ne recommencent une fois ou l'autre leurs massacres; mais, en attendant, une œuvre se poursuit, le nombre des prosélytes va croissant, et les rapports des musulmans et des chrétiens s'adoucissent.

Qu'on me permette de placer ici une anecdote qui nous a été racontée, et à laquelle je ne délivrerai pas un certificat d'authenticité, quoiqu'elle n'ait en elle-même rien d'invraisemblable. Oi) assure que lors de son voyage en Orient, il y a quelques années de cela, l'empereur d'Autriche, dans une conversation libre et affectueuse avec le sultan, pria son cher cousin d'intervenir dans la mesure de ce qu'il lui serait possible de faire, pour obtenir que les fidèles du croissant ne donnassent plus aux disciples de la croix l'épithète désobligeante de chiens de chrétiens. Le sultan, homme bien élevé, le promit, et il pria en retour l'empereur Joseph de travailler de son côté pour qu'en Europe on cessât de donner les noms de Turc ou de Sultan aux chiens remarquables par leur taille ou leur férocité ! Vraie ou fausse, cette histoire renferme une leçon, mais je crois que sous ce rapport les écoles auront plus d'influence que tous les efforts de leurs majestés impériales.

Départ. — Le Parpar. — Pluie et torrents. .— Kefr-Haouar. — Le lac de Phiala. — Tse'Houra. — Un affluent du Jourdain. — Un bocage. — Le château de Banias. — Banias. — Une source du Jourdain. — Tell-el-Kadi , une autre source du Jourdain.— Passage du Jourdain.— Sauterelles. — Aïn el Mellahâh.

Cependant la pluie a cessé de tomber et le temps semble vouloir se remettre au beau ; sans doute les nuages courent encore dans le ciel, mais nous sommes impatients, non de partir, car nous avons ici de bons amis, mais de poursuivre notre voyage et de rentrer si possible dans le programme de notre itinéraire. Nous avons déjà passé à Damas trois ou quatre jours de plus que nous ne voulions, et il résulte de ce retard que nous devrons renoncer à deux, peut-être à trois localités que nous aurions bien aimé visiter : à Hasbeya d'abord, la plus belle des sources du Jourdain ; à Safed, la plus jolie ville de la Galilée, et si nous ne marchons pas bien, au mont Garmel. Le jour de notre arrivée à Jérusalem est à peu près fixé par notre contrat avec Habib; il Test surtout parce que nous voulons passer à Jérusalem la Semaine Sainte, et que nous voudrions auparavant avoir visité Bethléhem et Hébron.

La cour et la ruelle du couvent sont envahis ; c'est le même tableau qu'à notre départ de Beyrout, avec un peu plus d'ordre, mais un peu moins de place ; un vrai déménagement de lits, de tables, de pliants, de vaisselle, de tentes, etc. Je vais me recueillir une dernière fois encore dans la chapelle du couvent, où j'avais l'habitude, matin et soir, de passer quelques bons moments avec ma Bible, recommandant à Dieu les bons pères qui nous avaient accordé l'hospitalité. Je n'oublierai pas non

plus quelques concerts d'enfants que j'ai entendus là, et qui, par la beauté de leurs chants, m'ont laissé une vive et douce impression.

En partant nous traversons quelques bazars, et notamment celui des bouchers ; quelques moutons sont sur la voie, saignant, mais respirant encore; nos bêtes mêmes semblent émues de ce triste spectacle. Enfin nous voilà hors de la ville; pendant une heure nous en longerons les verdoyants jardins, puis le désert commence, nous laissons à gauche le village arabe, à droite à deux ou trois kilomètres Y Antiliban ; tout le reste c'est le sable, et chacun y choisit sa route comme il l'entend ; une caravane de chameaux nous croise à honnête distance.

Vers 11 h. nous sommes à Artouz, gros et joli village où nous nous arrêtons pour déjeûner. Il nous intéresse pour trois motifs; parcequ'il forme l'extrémité de l'oasis de Damas, parce que près de là, derrière une petite hauteur, passe l'ancienne route romaine de Jérusalem à Damas, et que c'est là que la tradition des siècles a toujours placé l'endroit de la conversion de St-Paul ; enfin parceque nous sommes au bord d'une charmante rivière. Je faisais une petite sieste après déjeûner, lorsque tout-à-coup je fus réveillé par le discours de deux arabes, qui parlaient vivement comme toujours, et qui venaient de prononcer le nom de Pharphar. Que dites-vous? leur demandai-je ; et d'après leurs explications, je compris que nous étions campés au bord de ce joli Parpar dont la Bible ne parle qu'une fois, mais pour le mettre au-dessus du Jourdain quant à la pureté de ses eaux? (2 Rois 5, 12). Dans tous les cas ce frais ruisseau qui va se perdre dans les jardins et dans les lacs de l'oasis ne peut revendiquer le titre de fleuve qu'en l'absence de tout concurrent sérieux.

Nous nous proposions d'aller coucher dans un petit village du versant oriental de l'Hermon ; mais les gens du pays nous détournèrent de ce projet; il y avait 50 à 60 centimètres de neige sur le chemin que nous aurions dû suivre et nous prîmes une route moins dangereuse. Au lieu de neige nous n'avions plus que de petits torrents à traverser, d'affreux ravins à grimper et à redescendre, et au fond du ravin des efforts de génie à faire pour nous tenir en équilibre sur nos bêtes

pendant qu'elles traversaient à gué les ruisseaux, encore le Parpar que nous retrouvons, grossis par les pluies ou par la fonte des neiges. Le pays est éminemment basaltique ; il touche au Hauran, à la Trachonite, à l'Iturée ; on voit quelques lacs dans le lointain ; presque pas de végétation, quelques cyclamens, des gouttes de sang, un peu de gazon. Je ne sais pas ce que les troupeaux viennent faire là. Cependant par place un champ de blé. S'il y a des maisons, j'ignore où elles se cachent; les hommes que nous rencontrons ont l'extérieur rude, pauvre, mais digne, quelque chose d'un peu terrible dans la physionomie ; tous ils nous saluent en portant la main à la barbe et au front.

Bientôt la pluie se mit de la partie, et sans être trop démoralisés, nous hâtâmes de nos vœux, le moment où nous arriverions à un endroit quelconque. Il ne pouvait plus être question de loger sous des tentes.

L'endroit quelconque s'appelait Kefr-Haouar (KeFr veut dire village; de là Kefer-Naûm, ou Gapernaûm). Consternation générale quand on vint nous montrer la ou les maisons destinées à nous servir d'abri pour la nuit. Mille fois plutôt nos tentes et la pluie ! Nous redescendons le village ; les gens nous regardent, nos bêtes nous regardent, et l'on ne comprend rien à nos hésitations. Il y a un bel emplacement, orné de quelques noyers, où l'on peut parfaitement dresser des tentes, et nous en acceptons toutes les conséquences. Toutes, non. Habib nous fait remarquer le vent dont nous ne tenons pas compte, et qui balaiera nos tentes pendant la nuit, car il n'est pas possible de les fixer solidement dans le terrain peu profond, et d'ailleurs détrempé, que nous avons à notre disposition.

Allons ! contre la force point de résistance, il faut se résigner, mais nous nous réservons le droit de raconter cette soirée.

Il n'est pas toujours facile d'écrire sous la tente, mais c'est quelquefois moins facile encore dans les maisons, et nous en faisons l'expérience. Représentez-vous une petite cour dans laquelle on entre par une petite porte. La cour est formée par les murailles de trois ou quatre masures; quelques chevaux, les plus maigres, peuvent à la rigueur y pénétrer en baissant la tête ; le centre de la cour forme un creux immense où vien-

nent s'entasser pêle-mêle et sans ordre le fumier, la pluie et les détritus de toute espèce que laissent supposer des poulailler! et des écuries.

Outre la porte, la cour a upe autre issue ; c'est une mauvaise échelle appuyée contre Tune des murailles; presque tous les çaembres de la caravane veulent ei\ essayer, et nous voilà debout sur la place publique de l'ei*droit. C'est, en effet par là que se font presque toutes les communications ; c'est là que l'on se réunit, que Ton délibère, que l'on taille son chanvre, qu'on étend son linge, qu'on babille le soir, qu'on a des rendez-vous, que l'oji vaque à une foule dç travaux. Il y a peut-être bien trois ou quatre autres rues, mais la vraie place c'est la réunion des toits ; ils ne sont pas tous complètement de niveau, mais iis le sont à peu près, et la promenade de l'un à l'autre est facile ; si même deux maisons sont trop séparées l'une de l'autre pour qu'A y ait une communication directe et immédiate, on y supplée par un pont de branchage. Ci et là quelques touffes d'herbe ; cf. Ps.. 129, 6.

Du haut de ce vaste belvédère nous avons pu faire l'inventaire complet de toutes les richesses, de tous les monuments et de tous les intérieurs de ce village dont quelques heures auparavant nous ne soupçonnions pas même l'existence. Les enfants nous saluaient en criant Bakchich! M. Pierotti nous montre au milieu d'uji champ un bloc que l'on prétend être le tombeau de Nemrod; ici, comme en Europe, chaque village veut avoir sa relique. Hélas I dans chaque pays tout bourgeois veut avoir ses pages, tout marquis ses ambassadeurs ! quel hameau n'a pas chez nous sa vierge particulière fet sa clientèle d'eau fraîche ? Enfin nous nous appuyons, à l'extrémité de cette rangée de toits, sur la corniche en calcaire d'un ancien édifice que M. de Saulcy croit être un temple grec de l'époque des Séleucides; dans tous les cas une ruine assez remarquable pour un aussi pauvre petit endroit.

Mais dans ces promenades sw % les tous il faut user de quelques précautions et prendre garde à son chemin ; il n'y a là ni barrières, ni balustrades ; en revanche, trois sortes d'ouvertures : les cours, les cheminées et les trous formés par l'usure, la vieillesse ou un accident. Jamais je n'ai aussi bien compris

combien il fut facile aux amis du paralytique, de « découvrir le toit du lieu où était Jésus, de le percer et de descendre le petit lit ». Marc 2, 4.

Rentrons, car il fait froid, il pleut, et l'excursion a beau être originale, elle ne saurait nou& faire oublier que nous sommes fatigués et que l'heure du dîner approche. Rentrons, c'est-à-dire redescendons notre échelle; mais laquelle? partout il y a des cours, avec des échelles, du fumier, des animaux, des indigènes, et nous avons oublié de prendre le nom de la rue et notre numéro; nous finissons pourtant par retrouver la piste, et bientôt, avec un peu de gymnastique, nous revoilà dans la cour.

Où sont nos chambres? Les voici; il y en a trois, c'est-à-dire trois maisons, sans compter le péristyle. La première a une porte, la seconde a une porte, la troisième a une porte ; c'est tout ; aucune n'a de fenêtre ; je ne mentionne que pour mémoire un trou au toit en guise de cheminée, ornement qu'elles possèdent toutes, véritable objet de luxe dont la fumée refuse obstinément de se servir, trouvant que Ea porte est tout à fait suffisante pour toutes les destinations possibles.

Nous nous plaignons, mais en définitive je ne sais qui est le plus à plaindre, car ces pauvres musulmans ont dû quitter leurs maisons, et nos pauvres moukres ont à faire une installation qui n'est pas facile. J'ignore si les braves gens qui nous cèdent leurs chambres ont emporté beaucoup de choses; en tous cas les pièces que nous habiterons ne sont guères meublées que de nos lits, de nos tables et de nos pliants; en outre nos sacs et nos valises jonchent le sol, pêle-mêle avec nos verres, nos cuvettes, nos parapluies, etc.

Les habitants sont sur le pas de leur porte, mais dans la cour; les hommes sont graves et sévères, noblement drapés dans leurs guenilles roses ou bleues, curieux de nous voir, mais peu communicatifs ; les femmes ont quelque chose de plus misérable encore, avec cinq bagues à la narine, huit bracelets et une turquoise passée à la main droite. Pourquoi mendientelles, quand les hommes ne demandent rien? Et pourquoi se taisent-elles quand, d'un mot, le laconique Habib leur impose le silence?

Nous pouvons faire un bout de conversation avec eux par

l'intermédiaire des drggmans. Mais surtout, assis au coin du feu devant une cheminée qui fume, avec la porte ouverte, nous faisons des réflexions entre nous sur ce que sera la nuit dans les chambres que l'on nous donne; nous sommes hantés de prévisions sinistres à l'endroit des insectes qui pourront nous visiter; pour nous rassurer on invoque le froid de la saison et l'argile des murailles. Ceux qui ont l'esprit bien fait, c'est le grand nombre, trouvent que malgré tout c'est encore un bonheur pour nous que nous ayons une maison pour abri par la pluie et le vent que l'on entend clapoter et souffler.

On dîne de bon appétit; le cuisinier a trouvé d'excellents poulets; on prend le café; on parle de Genève et de l'Italie, on fait de la politique (à Kefr-Haouar! il est vrai qu'il pleut), et l'on finit par aller se coucher en se demandant ce que donnera la nuit, et si le lendemain on pourra partir ou si l'on sera encore retenu prisonnier. Nous sommes quatre dans notre chambre ; nos cuvettes sont réunies sur un fond de tonneau, et peu en équilibre. Décidément nous voyons la vie orientale sous une face que nous ne lui connaissions pas encore.

Cependant tout passe, même la nuit, même la pluie. Au matin les rayons du soleil pénétrèrent radieux à travers les fissures de nos portes mal jointes ; l'air est pur, quelques nuages poussés par le vent courent encore dans le ciel, mais comme s'ils avaient hâte de s'enfuir, et nous partons. Encore une fois quels chemins! Je comprends qu'on n'ait pas de postes aussi longtemps qu'on n'a pas d'autres routes. Et dire que ces routes sont marquées sur la carte comme chemins de grande communication! A gauche la grande route des caravanes de Damas à Jérusalem ; à droite une voie romaine ; le chemin de Louèche à Kandersteg est un vrai bijou en comparaison. Tantôt des galets volcaniques, tantôt des roches basaltiques, tantôt des prairies inondées, tantôt des terres incultes dans lesquelles enfonce le sabot du cheval. Nous appuyons sur la droite pour éviter les bas-fonds ; nous sommes à mi-hauteur des premiers contreforts de l'Hermon ; c'est l'Iturée, dont Philippe était le tétrarque. A notre gauche, bien loin, s'étendent les plaines du Hauran. Le pays que nous traversons est à la fois fertile et pittoresque ; on y trouve des arbres et du gazon ; parfois un santon

nous parle d'un saint musulman dont Je nom même nous est inconnu.

Nous traversons un village, dont le nom m'échappe, Tell- Jubbah, je crois, et si ce n'était le grand Habib qui marche tranquillement à la tête de la caravane, nous nous demanderions si nous ne nous sommes pas fourvoyés. Est-ce bien la route? Ne serait-ce pas plutôt un fossé? un égoût? Les oies nous poursuivent en voletant, plus menaçantes par la boue dont elles sont couvertes, que par le bec dont elles sont arméesl Les femmes et les enfants nous crient : bakchich ! Une blanchisseuse lave son linge et l'étend ensuite sur un fumier. Un âne philosophe, qui a l'air de remarquer notre étonnement, nous regarde et semble nous dire : Que voulez- vous? c'est comme çà.

Nous voudrions bien marcher un peu, mais le moyen dans ces chemins! Il faut rester à cheval coûte que coûte, encore une heure au moins, jusqu'à ce que nous soyons sortis de ces vertes et humides prairies entourées de noires forêts de sapins ; c'est une nature alpestre, à cela près que nous rencontrons par intervalles de paisibles et nonchalants chameaux, disgracieux au possible, mais d'une humeur qui s'harmonise parfaitement avec le calme des Orientaux. Ils marchent. Ils arriveront bien ce soir quelque part, ou ailleurs, qu'importe ? Vaut-il la peine de se presser?

Mais voilà une éclaircie, du jour, beaucoup de jour. Nous avons contourné la base de l'Antiliban; en face de nous les crêtes du Liban, et dans l'intervalle la Gélésyrie que nous ne voyons pas encore, mais que nous verrons ce soir. Enfin nous pouvons mettre pied à terre. De la hauteur nous voyons à distance, deux ou trois cents mètres plus bas que nous, un charmant petit lac, ovale, presque rond, aux eaux noires, légèrement fangeuses, entouré de roches volcaniques recouvertes d'arbres et d'arbustes ; nous nous hâtons de descendre, laissant nos chevaux ilous suivre d'un pas plus tranquille dans le chemin sinueux qui serpente entre les broussailles. C'est le lac Phiala, selon toute apparence un ancien cratère, peut-être en communication avec l'une des sources du Jourdain; Josèphe du moins raconte que Philippe le Tétrarque y fit jeter différents

objets que Ton retrouva plus tard dans le Jourdain. Cette expérience n'est pas absolument démontrée, mais elle n'est pas invraisemblable. Quant à l'objection de Robinson, qu'il n'y a pas de rapport entre ces eaux boueuses et les eaux limpides de la source de Banias, elle n'est pas forte, car on peut parfaitement admettre que les eaux se filtrent dans leur passage à travers les roches de la montagne; seulement, dans ce cas, la valeur historique de l'expérience de Philippe serait sujette à Caution.

De jolis oiseaux, en grand nombre, se reposaient ou se désaltéraient au bord du lac, une espèce inconnue, dont on nous dit que c'étaient des ennemis déterminés des sauterelles. En ce cas, dommage du peu ; les chasseurs du pays devraient au moins les laisser tranquilles.

Une heure plus tard, après avoir bien zig-zagué dans les taillis de la montagne, après avoir traversé des ruisseaux et rencontré de vieilles ruines, nous arrivons à notre campement. Le ciel est splendide, le soleil est près de se coucher derrière les derniers prolongements du Liban, au delà de la tribu d' Aser ; ses rayons mourants dorent le modeste village de Tse Houra {ou Zaoura, ou Zaûra), et nos tentes dressées sur la place publique en sont illuminées. En face de nous, à nos pieds, la vallée ; c'est en quelque sorte encore la Gélésyrie, ou Syrie Creuse ; mais depuis quelques lieues en amont, à partir d'Hasbeya, elle porte plutôt le nom de vallée supérieure du Jourdain. Les plaines de Banias sont à notre droite; celles qui aboutissent au lac Houle, marécageuses, sont à gauche.' La vue est de toute beauté, une de ces vues qu'on n'oublie pas; d'un seul coup d'oeil nous pouvons embrasser l'Hermon et le profilement de l'Antiliban, le château de Banias, la tribu de Nephtali et ses montagnes, le lac Mérom et le Jourdain. Le village de Tse- Houra lui-même, bien chétif, bien pauvre, est coquettement assis sur le bord du plateau ; les chèvres noires se promènent aux environs; quand nous sommes arrivés, une vingtaine étaient, comment dirai-je? perchées sur le tronc et sur les premières grosses branches d'un arbre couché au bord du chemin. Les habitants ont l'air d'être en fête pour nous recevoir; l'un d'eux, un jeune homme remarquablement beau, a mis son

pantalon blanc et sa veste rouge à parements cTor; il se multiplie pour nous fournir de l'eau, des œufs, des poulets; le sheikh du village, j'allais dire le maire, a convoqué la garde nationale au nombre de deux hommes, armés de vieux fusils à silex usés, qui veilleront sur nous pendant la nuit, et qui tireront même deux coups de fusil pour effrayer les voleurs, si ces misérables tentaient un coup de main Contre nous. Tout cela se traduit en bakchichs, et nous avons beau faire et beau dire, nous avons beau expliquer que les coups de ftisil nous réveilleront désagréablement, M. le maire, fier de son importance, nous répond qu'étant responsable de nos vies, de nos personnes et de nos biens, il ne derit négliger aucune des précautions qtie lui dicte la prudence.

Tout cela est éharmartt, et la soirée nous laisse les meilleure souvenirs, mais je me demande si la beauté de la vue, si là perspective d'être demain dans la Vraie Palestine n'entre pas pour beaucoup dans le contentement que nous éprouvons tous à divers degrés.

Le quart d'heure dé Rabelais est ici plus long, plus laborieui qu'ailleurs. Habib a payé, M. Pierrotti à distribué des bakchich, ttiais les gens ne se tiennent pas pour satisfaits; il faut que Chaque voyageur s'exécute à son tour; je dois donner ma piastre au beau jeune homme qui m'a offert le verre d'eau froide de l'hospitalité. A la fiii nous partons. Il est encore de grand matin ; la rosée couvre l'herbe des prairies et les branches des taillis. Au bout d'une heure, montant toujours, nous arrivons sur le bord d'un immense ravin, un vrai fossé, au fond duquel nous devons descendre. Habib nous fait mettre pied à terre à cause du danger. Un torrent gronde et bouillonne là-bas. Je crois avoir fait une découverte : C'est lé Jourdain, dis^-je à M. Pierotti. Réponse négative. Je m'obstine ! Ert tout cas, c'est un affluent du Jourdain; ces eaux ne peuvent £as aller ailleurs. t)ans ce sens, oui. Et, quoique le torrent porte un antre nom, comme les mille torrents qui descendent de l'ilermoh, je me cramponne à cette pensée que pour la première fols je vais franchir enfin ce Jourdain de la Bible, ce Jourdain de tant dé rêves.

Un grand vieux pont de pierre, d'une seule arche jetée en

travers du torrent, pavé ou plutôt dépavé depuis un temps que je suppose immémorial, est en ce moment encombré de chèvres noires; d'autres chèvres sont suspendues à droite et à gauche aux rochers du ravin, broutant les bonnes et sauvages herbes et les cytises que la montagne leur fournit en abondance. Une fois les mauvais pas franchis, nous remontons à cheval, nous traversons à la hâte un petit village qui grimpe le long de la colline et dont les habitants n'ont pas l'air de nous voir d'un bon œil ; puis nous nous aventurons à travers des champs ense* mencés, en dehors de tout chemin, vers un petit mamelon garni de verdure et surmonté d'un bouquet de chênes verts et d'oliviers. Je ne sais pourquoi ce massif d'arbres vénérables avait attiré de si loin notre attention, presque notre sympathie. Non-seulement il n'est sur aucune route carrossable, mais il n'est même pas sur la ligne droite qui mène au château de Banias, et cependant tous nous éprouvions le désir d'aller nous asseoir sous ses ombrages. A vrai dire, l'ombrage lui-même était peut-être le premier charme qui nous attirait; il y avait si longtemps que nous ne nous étions assis au pied d'un arbre qui donnât de l'ombre, et là nous avions tout un bocage.

C'était Dimanche ; la course de ce jour ne devait pas être longue, nous avions du temps devant nous, et M. Pierotti ne nous marchanda pas les moments de loisir. Nous pûmes rester là une bonne heure, nous reposer, nous étendre, faire quelques lectures et nous communiquer a!u besoin nos réflexions. Les ruines d'un tombeau, peut-être aussi les restes d'un autel, des haillons suspendus à quelques-uns des plus vieux chênes et qui leur donnaient un caractère sacré, ne nous laissaient aucun doute sur la signification religieuse de ce bouquet d'arbres. C'était bien le successeur de ces hauts-lieux et de ces bocages dont il est si souvent parlé dans la Bible, que les Israélites auraient dû détruire, et où ils sacrifièrent eux-mêmes si souvent aux divinités impures des Cananéens. Deut. 12, 2-3. Esaïe 65, 3-7.

Mais d'autres pensées ne me préoccupaient pas moins. C'est dans cette contrée, aux environs de Banias (Césarée de Philippe) que Jésus annonça d'abord à ses disciples sa gloire et sa royauté; c'est près de là qu'il leur demanda : Qui disent les

hommes que je suis? et que Pierre lui répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. C'est là qu'il leur parla ensuite de sa mort et de sa résurrection. Et comme les disciples ne pouvaient comprendre cet ensemble de révélations contradictoires, de supplice et de royauté, Jésus les conduisit sur une hauteur où il fut transfiguré à leurs yeux, et où ils reconnurent que le règne du Maître dçvait être un règne spirituel et que sa royauté ne serait pas de ce monde. Cette hauteur mystérieuse n'était pas le Thabor, comme l'a trop longtemps affirmé la tradition; ce ne pouvait non plus être le majestueux et redoutable Hermon; ce devait être une des collines qui s'élèvent à l'Orient de Césarée; et de toutes celles que nous pouvions voir, celle sur laquelle nous étions assis était pour moi celle qui répondait le mieux aux données des récits évangéliques. Ce n'est qu'une impression, mais elle a fini par avoir pour moi toute la valeur d'un fait démontré, beaucoup plus de valeur que les autres traditions relatives au même sujet, et que cent autres traditions sur d'autres histoires des Saints Ecrits.

Après un paisible, repos nous remontons à cheval pour nous rendre aux ruines du château de Banias, qui se dressent en face de nous sur la colline opposée, presque à la même hauteur. On n'y arrive que d'un seul côté, vers l'est; les trois autres côtés sont entièrement à pic. Il nous faut descendre, puis remonter. Le sentier, toujours en zigzag, est très-rapide, obstrué d'ailleurs parles branches des arbustes qui poussent à droite et à gauche. Il nous est plus facile de marcher. Au bout d'une demi-heure nous mettons le pied sur la plate-forme naturellement gazonnée, et nous n'avons rien de plus pressé que de nous étendre sur l'herbe, à l'ombre d'une vieille tour, pour jouir de l'immense panorama qui se déroule à nos yeux; devant nous la fertile vallée de la Syrie creuse, le village de Banias, Tell-el-Kadi, les montagnes d' Aser, le Liban que domine la forteresse de Kala'tech- Chakif (Guillaume de Tyr l'appelle Belfort) ; derrière nous, le gigantesque et blanc Hermon, l'Antiliban qui se prolonge au nord et au sud. Les flancs des montagnes et des collines sont couverts d'arbustes ; ça et là quelques apparences de civilisation, des masures, de la vigne, des oliviers. Au loin, dans la plaine, les champs sont ensemencés; on distingue de petits

ruisseaux bordés de roseaux, des enclos entourés de chênesverts et de térébinthes.

Notre ruine est à plus de 300 mètres au-dessus du niveau de la vallée. C'est un vieux château dont les murailles inférieures sont assez bien conservées; en arrière, adossée à la montagne, s'élevait la citadelle proprement dite ; en avant, sur la vallée, était la tour ; un fossé creusé dans le roc et une haute muraille séparaient Tune de l'autre ces deux parties de la forteresse qui était ainsi ressérée au centre et comme renflée à ses deux extrémités. D'immenses citernes à l'intérieur recevaient l'eau de pluie et pouvaient suffire en cas de besoin à l'approvisionnement de la garnison. Nos guides y puisèrent de l'eau pour notre déjeûner. Evidemment ces ruines sont habitées, car nous y trouvâmes trois ou quatre jardinets où la salade, la chicorée et de petits pois recouverts de broussailles montraient à la fois la main de l'homme et la crainte que des animaux ne vinssent détruire le travail du jardinier.

Nous ne manquâmes pas d'explorer le château dans tous les sens, d'en examiner les pierres taillées en bossage qui lui assignent pour date au moins l'époque des Hérodes, d'en constatée les fondations obliques, comme celles de la tour d'Hippicus à Jérusalem, qui lui donnent une date plus ancienne encore, et de nous promener sur ce qui reste debout des ouvrages supérieurs, tours, remparts ou créneaux. On s'est bien battu par là dans le temps. La forteresse commandait la route de Damas, et à l'époque des croisades elle a été prise et reprise plusieurs fois. Ce château a peut-être été le témoin des coupables amours d'Hérode-Antipas avec Hérodias sa nièce et belle-sœur, la femme de Philippe, tétrarque de la Batanée (Luc 3, 1) ; sans l'affirmer, je penche à le croire, et je me représente l'ambitieuse flllè de Bérénice, couvant du regard cette riche contrée, et se disant qu'après tout le mari qui lui donnait un petit royaume valait bien l'abandon de celui qui îie lui avait donné qu'une modeste tétrarchie. Cependant il y a dans cette histoire des Hérodes et dans la délimitation de leurs territoires tant de confusion qu'il serait possible aussi que ce château, s'il était déjà occupé, fût au contraire la résidence du premier mari d'Hérodias.

Nous grimpons encore sur quelques tours, nous jetons un

regard dans les citernes et dans les souterrains, nous cueillons comme souvenirs quelques fleurs que nous ne conserverons pas longtemps ; les plus exacts d'entre nous mesurent la longueur et la largeur, des ruines, 33 mètres sur 65; nous jetons un regard dans l'abîme à pic, nous cherchons à graver dans notre pensée cette vue que nous ne retrouverons plus, et après avbir fait honneur à notre déjeûner, nous abandonnons le château pour descendre dans la vallée* Tout le monde à pied ; qui est-ce qui se risquerait à cheval dans ce casse-cou ? Nous coupons droit et en courant ; nous traversons champs et vergers; par moment nous retrouvons ce qu'on appelle le sentier, et nous constatons que nos bêtes doivent avoir le pied bien sûr pour s'aventurer dans de pareils chemins.

Enfin, au bas de la montagne, nous rejoignons nos moukres, et au bout de quelques minutes nous entrons dans Banias, l'ancienne Gésarée de Philippe. Des drapeaux turcs flottent sur plusieurs maisons ; de beaux chevaux piaffent devant le château ; il y a un air de fête autour de nous? Les recruteurs de l'armée turque sont arrivés; ils viennent enlever à leur familles les jeunes gens du village, et (de même qu'en France aux temps de la conscription), on donne à boire aux jeunes conscrits pour les bien convaincre que mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau. Que de larmes dans ces joies de l'ivresse et de la surexcitation !

Ce pauvre village ne compte aujourd'hui qu'une cinquantaine de maisons, mais il trahit par de nombreuses ruines, par des tronçons de colonnes brisées, par l'ogive de quelques voûtes et de quelques fenêtres, par le bossage de plusieurs grandes pierres taillées, par de vieilles murailles, par deux tours massives, par des inscriptions arabes et par un pont de pierre, l'existence d'une ville qu'on peut faire remonter successivement à l'époque des croisades, aux Romains, aux Hérodes, et plus haut encore. Selon Robinson, ' ce serait le Bahal-Oad de Josué 11, 17, que d'autres cependant identifient avec Baalbeck. En tous cas c'est l'ancienne Panéade, la Gésarée de Philippe, agrandie sous Tibère, et mentionnée dans l'Evangile comme témoin de la foi de la Cananéenne et de la belle confession de l'apôtre Pierre.

Elle devait son nom de Panéade à une grotte immense con-

sacrée au dieu Pan. Nous nous empressons de traverser le village pour l'aller visiter. La grotte est au pied de la montagne, presque perpendiculairement au-dessous du château de Banias, mais trois cents mètres plus bas. Des femmes sont occupées à laver du linge dans la rivière, et à notre grand étonnement nous découvrons que cette rivière, un fort ruisseau, qui a cinq à six mètres de largeur, n'est autre que la source elle-même, une des trois grandes sources du Jourdain. Elle jaillit avec impétuosité d'un amas de pierres et de fragments qui, avec les siècles, se sont agglomérés en talus au bas d'une paroi de rochers calcaires; l'eau qui scintille à travers les débris sur une assez grande étendue en largeur et en hauteur, est parfaitement pure et limpide ; elle fait venir des idées à la bouche ; nous voulons en boire, elle est tiède. Où est-ce qu'on trouvera de l'eau fraîche dans ce pays, une fois que le soleil est au-dessus de l'horizon? Pour arrriver à la grotte il nous faut traverser la source ; nous faisons de notre mieux pour n'être pas trop mouillés, mais les cailloux roulent sous nos pieds ; les plus habiles ont de l'eau du Jourdain dans leurs souliers, et après une rude ascension de vingt-cinq ou trente pas, nous sommes dans la caverne. On s'aperçoit bien vite à la nature du sol qu'elle sert de retraite à de nombreux troupeaux de brebis ; aussi nous contentons-nous de la parcourir du regard ; nous sommes assis presque à l'entrée sur de gros blocs de rochers tombés de la voûte, et qui sait? peut-être sur les débris d'un ancien temple ; mal assis d'ailleurs, mais à l'ombre, et remplaçant par des oranges rafraîchissantes, l'eau fraîche qui nous a manqué. A une certaine hauteur nous voyons des niches et des inscriptions, mais difficiles à déchiffrer. A droite s'élève une maison neuve que nous prendrions, si nous étions en Europe, pour le restaurant de la grotte ; car chez nous il n'est aucune curiosité naturelle ou historique, qui ne soit immédiatement exploitée par un marchand de comestibles, de liquides, de photographies ou de souvenirs plus ou moins authentiques. En tous cas c'est près de là qu'Hérode le Grand fit construire un temple en l'honneur d'Auguste. La citadelle était plus au midi, dans l'angle formé par le Jourdain et par le Wadi-Zaarèh, probablement l'affluent que nous avons traversé le matin en venant de Tse-Houra.

Les gens qui nous regardent ne se doutent pas de tout ce qu'il y a pour nous de souvenirs dans les lieux qu'ils habitent, et si quelques uns d'eiïtr'eux se demandent peut-être ce que viennent chercher les nombreux voyageurs qui les visitent chaque année, ils se l'expliquent probablement par la riche source dont ils sont privilégiés.

Nous repartons. Encore une lieue pour finir la journée. Deux ou trois fois avant de sortir du village nous traversons le Jourdain à gué, puis nous voici dans la plaine. De petits chemins; avec des haies et des ornières, de riches prairies, des vergers, des cultures, beaucoup de chênes verts ; on se dirait dans une de nos fraîches vallées d'Europe. La chaleur du jour est passée. Un grand et beau nègre, noir sur son cheval noir, armé d'un fusil, passe à côté de nous comme la foudre; il franchit les haies sans s'inquiéter du chemin. Où va-t-il? Peut-être appartient-il aux bachi-bouzouks de Banias ; [il court peut-être après un conscrit réfractaire ; nous l'ignorons.

Bientôt nous sommes en face d'un petit tell, une éminence maigrement boisée dont nous longeons le pied septentrional, puis tournant brusquement à l'ouest nous arrivons à notre campement, dont les tentes blanches, dressées au bord d'un ruisseau, parlent toujours de paix et de tranquillité. Cette eau, c'est la seconde grande source du Jourdain. Le tell, c'est l'antique cité de Dan, aujourd'hui Tell-el-Kadi.

Nulle part aucune trace de ruines; point de pans de murs, pas une pierre à ramasser. Et cependant il n'y a nul doute sur l'histoire de ce monticule. C'est bien ici qu'Abraham rejoignit les rois du nord qui avaient dépouillé son neveu Lot (Gen. 14, 14) ; c'est ici que se trouvait la ville de Lais, ou Lesem, colonie de Sidon, que les danites mécontents de leur territoire trop exigu, conquirent pour se procurer au nord de Nephtali un supplément de terres fertiles ; ils y fondèrent une ville à laquelle ils donnèrent le nom de leur tribu, Dan, et qui devint célèbre à plus d'un titre ( Josué 19 ; Juges 18). C'est ici qu'ils installèrent l'idole de Mica. C'est ici encore que Jéroboam inaugura le culte du veau d'or (1 Rois 12,28). Et comme cette ville formait la frontière nord du pays, son nom fut employé dans la locution proverbiale De Dan à Beersébah, pour désigner la Palestine tout

entière.Les nom de Dan et de Kadi ont le même sens, l'un en hébreu l'autre en arabe ; ils signifient juge; le mot de cadi est bien connu.

Le tell forme une espèce de carré irrégulier, qui s'élève de 10 à 30 mètres au-dessus de la plaine, et qui n'a guère plus de 6 à 800 mètres de côté. Les épaisses broussailles dont il est couvert, et qui peuvent receler des chacals et des vipères, ne permettent pas de l'explorer comme on voudrait ; il est possible qu'on y découvre un jour des restes des temps anciens, mais il faudrait commencer par mettre le feu aux herbes pour se frayer un passage.

C'est à l'ouest que se trouve le bassin principal formé de plusieurs sources qui jaillissent du tell. Nous nous y réunissons le soir, et paisiblement assis sur nos pliants, nous nous livrons au plaisir de ne rien faire et de ne presque pas penser. Nous laissons s'évaporer la chaleur de la journée. Nous regardons, nous écoutons, nous respirons. Au loin des cris plaintifs et enfantins arrachent à M. Pierotti l'exclamation sinistre : Les chacals! Au-dessus de nos têtes planent je ne sais plus quels oiseaux qui tournoient en criant, puis se laissent tomber comme une pierre dans l'eau limpide du bassin, et ils en ressortent emportant dans leur bec le poisson qu'ils sont venus pêcher. Quelques arbres croissent autour de la source, l'herbe est -épaisse, l'eau pure et fraîche ; de gigantesques roseaux puisent dans la vase la nourriture dont ils ont besoin pour atteindre jusqu'à 5 ou 6 mètres de hauteur; de petites tortues se promènent, tantôt au bord de l'eau, tantôt sur le rivage, toujours laides, toujours modestes, sang que personne attente à leur liberté ou à leur vie. Beaucoup de fleurs aux environs. Un seul beau chêne à quelque distance, près d'un second ruisseau, le Leddan (de Dan?), qui s'échappe du tell au sud-ouest, et qui rejoint le premier un peu plus bas.

Tout cela c'est encore la Gélésyrie, et cependant grâce à la vieille invasion des danites, nous sommes déjà dans la Palestine, dans la colonie de l'une des douze tribus. Demain nous coucherons dans celle de Nephtali.

Le lendemain, lundi, nous sommes levés de bonne heure, frais et dispos. Nous avançons à travers des terrains cultivée,

où prospèrent le fourrage et diverses céréales. L'eau abonde et partout c'est l'eau du Jourdain : après la source que nous venons de quitter, vient un petit affluent que nous traversons à gué à 3 kilom. de là et qui se jette dans le Leddan, et enfin le vieux Jourdain en personne, le vrai, sinon le plus grand, celui qui vient d'Hasbeya et qui peut être considéré comme la source ou l'affluent principal. Au bout d'une demi-heure nous y arrivons; nous descendons le ravin par une route à lacets, et nous atteignons le vieux pont qui nous conduit à l'autre rive. Un pont ! c'est une rareté dans ce pays; depuis longtemps on n'en fait plus ; celui-ci date des arabes ; il est en pierre, en basalte, je crois ; il a trois arches, point de parapet, la largeur d'un bon trottoir, et comme il est pavé de grosses dalles, mal entretenu, et par places dépavé, l'on n'y passe pas à cheval sans tenir d'un peu près les rênes de sa bête, car l'eau limoneuse et bruyante qui bouillonne à droite et à gauche, cascadant à une assez grande profondeur et se heurtant aux blocs qui encombrent le lit de la rivière, donne le vertige plutôt qu'elle ne parle à l'imagination. Beaucoup de lauriers-roses, des saules, des roseaux comme à Tell-el-Kadi, quelques tamarisques croissent sur les deux rives et adoucissent ce que les berges escarpées leur donnent d'abrupte et de sauvage.

Nous sommes maintenant sur la rive droite, et nous y resterons pendant tout le voyage. Les trois grandes sources ont réuni leurs eaux, grossies encore par quelques torrents qui descendent des montagnes ; la vallée s'est élargie, les terres sont basses, fertiles, bien arrosées; pour peu qu'il pleuve, les rivières débordent; les marécages abondent en toute saison, et par intervalles ils atteignent jusqu'au pied de la montagne; plus bas les eaux de la vallée se réunissent en un véritable lac, le lac Houléh, que Josèphe appelle Séméchon, et qui porte dans le livre de Josué (11, 5) le nom de Mérom (les eaux d'en haut, ou supérieures). Ce lac, entouré de marais, n'a ni configuration, ni limites déterminées ; suivant le niveau des eaux il est ovale ou triangulaire, il a tantôt 6, tantôt 10 kilom. de longueur, 5 à 8 de largeur; il est à ras de la vallée, et lui rend des services en l'arrosant, il lui en rendrait encore davantage s'il était un peu plus régulier dans ses mouvements. Gomme coup d'oeil il

repose le regard ; au milieu de cette riche et verte végétation, Ton est heureux de voir le bleu du ciel se refléter dans ses eaux limpides.

Nous longeons le pied des montagnes de Nephtali ; un de nos mulets qui s'est aventuré trop à gauche s'enfonce dans les terres molles des marécages, et il faut le décharger pour le remettre sur pied : il portait nos provisions. Des bœufe et de gros buffles aux larges cornes, aux larges museaux, paissent dans la prairie, à trois cents pas de nous. Plus loin nous distinguons, parfaitement aligné, un régiment de... ; on ne voit que du blanc; mais il s'ébranle, il s'élance, c'est un vol de cigognes; une pauvrette, malade, reste en arrière ; Antoine court sur elle et tire son coup de fusil, mais le sentiment du danger lui a rendu ses ailes et elle a le bonheur d'échapper. Nous croisons en chemin plusieurs caravanes et des centaines de chameaux chargés ; une chamelle porte son petit sur son dos, soigneusement attaché ; ce sont des bédouins qui remontent vers le nord. Sur les flancs de la montagne nous voyons à plusieurs reprises des tentes noires dressées, peu engageantes, tentes de paille qui rappellent ce que les voyageurs racontent de plus misérable des tribus hottentotes et nègres du centre de l'Afrique. Les habitants qui nous regardent passer n'ont rien d'engageant non plus ; figures sauvages, rébarbatives ; il faut que les physionomies soient quelquefois bien trompeuses, car on nous dit que ce sont des braves gens, paisibles, des Ghawarineh. Quand il y a plusieurs tentes réunies, celle du chef est indiquée par une longue lance plantée en terre.

C'est dans cette large et fertile vallée qu'Abraham vint avec ses trois cent dix-huit serviteurs pour délivrer Lot son neveu, qui avait été fait prisonnier par Kédor-Lahomer (Gen. 14). Dans la même vallée, Josué, après avoir dépossédé en détail les petits rois du midi, ayant vu se liguer contre lui Jabin et les rois du nord « comme le sable qui est sur le bord de la mer, par leur multitude », marcha courageusement à leur rencontre avec tous ses gens de guerre, et les défit près des eaux de Mérom. Il les tailla en pièces, débarrassa le pays de cette impure et méchante population, brûla les chariots, coupa les jarrets des chevaux, épargna les villes, mais détruisit entièrement Hatsor, la capitale de Jabin.

Evidemment nous avons dû passer sur les ruines dé Hatsor, mais où les reconnaître? L'herbe a poussé partout. M. de Saulcy a bien cru retrouver les ruines d'une immense cité cyclopéenne, qu'il croit être Hatsor, mais au milieu de ces rochers non taillés, irrégulièrement assemblés, on ne voit rien qui trahisse un plan, et il faut beaucoup de bonne volonté pour reconstruire avec ces blocs une ville quelconque, bien que les Arabes donnent le nom de Khan à un bâtiment carré, dont les murs, longs de 60 mètres, s'élèvent près de là. Ce Khan, et il y en a partout, ne saurait dans tous les cas rien prouver en faveur de l'identité de la ville, et nous serions tentés de placer Hatsor plus au sud, plus près du lac Houle.

Sieste d'une heure à l'ombre de deux tamarisques, dont l'un, orné de chiffons, est un arbre sacré. La source voisine s'appelle Aïn et Belâtah; elle nous procure une eau qui nous pariait fraîche, et nous remercions à travers les Âges celui qui Ta abritée d'une voûte assez solide pour arriver jusqu'à nous; mais personne n'a la curiosité d'aller voir les débris que l'on nous dit exister dans les environs.

Dès lors la plaine s'élargit un peu. Nous chevauchons paisiblement , admirant à notre gauche les derniers contre-forts de l'Antiliban qui dominent la vallée , et le Hermon toujours blanc qui nous regarde passer comme il regardait il y a trois mille ans Abraham , puis Josué ; comme il a regardé dès lors tant de caravanes religieuses, marchandes ou militaires. Nous comptions bien arriver sans épisode à notre gîte du soir , mais la voix d'Habib se fait entendre , et la voix d'Habib , c'est un phénomène par sa rareté. Il nous montre de loin , venant droit sur nous avec une effrayante rapidité, un nuage de sauterelles. « Elles vont coucher à Tell-el-Kadi , » nous dit-il dans son style laconique. En d'autres termes, de ce gracieux campement, dont le matin encore nous admirions la riche végétation , demain il ne restera plus rien.

Mais nous n'avons pas le temps de réfléchir. En une minute nous sommes dans le nuage. Ces désolantes bêtes marchent avec la discipline d'une armée, sans se détourner ni à droite ni à gauche ; on dirait qu'elles ne voient rien ; elles nous frappent au visage , bêtes et gens ; elles se cramponnent ou elles tombent.

Nous faisons le moulinet pour nous en garantir de notre mieux, et chaque tour en abat plusieurs. Les chevaux les foulent. Le nuage nous a paru avoir deux cents mètres d'épaisseur et près d'un kilomètre de largeur; quant à la longueur il est difficile de la déterminer, mais comme nous allions en sens contraire, et que nous sommes restés une dizaine de minutes dans ce tourbillon , il n'est pas exagéré de l'évaluer à deux ou trois kilomètres au moins. — « Oh, ce n'est rien cela, » nous dit encore Habib ; et, en effet, nous devions retrouver plus loin les sauterelles > et nous ne les manquerons pas. Jamais elles qe nous étaient apparues à ce point comme un fléau contre lequel toute résistance semble vaine , et l'on comprend que la Bible en fasse l'emblème des plus grands malheurs (Joël i, 4).

Mais voilà les tentes qui sont déjà dressées ; la journée de cheval a été moins longue qu'à l'ordinaire. Aïn Mellachah est un joli campement, mais malsain, dit-on. La source est abondante et va se jeter dans le lac. Un moulin s'élève presque à l'origine de la source, et de nombreux roseaux croissent aux environs. Nos moukres ont coupé quelques ares de ces roseaux presque à ras terre pour nous faire de la place , et l'on se meurtrit les pieds en marchant sur les racines taillées en biseau. Nos tentes fortement assujetties par de nombreux cordages qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, sont plus rapprochées que d'habitude. Une foule d'enfants du voisinage franchissent le ruisseau pour venir nous voir; il y a des badauds en Orient comme chez nous ; ils se promènent tranquillement sans toucher à rien, regardent les chevaux, les moukres, et surtout les voyageurs, quand tout-à-coup la voix d'Habib retentit; il les chasse, et les petits vagabonds, en voulant se sauver, se heurtent aux cordes tendues et ont peine à retrouver leur chemin; ils tombent, ils se relèvent et finissent par disparaître , à la grande hilarité de la caravane.

Mais où donc est Nicolas? ce gentil petit moukre, ou apprentwnoukre , dont nous avons parlé ; un vrai surnuméraire de douze ans, dont on n'avait nul besoin, mais qui, à Beyrouth, avait tant prié , tant supplié Habib de le prendre avec lui , sans gages, pour sa nourriture seulement, parce qu'il voulait voir le pays pour devenir moukre à son tour (l'ambition!), qu'il avait

bien fallu céder à son désir. Vêtu d'une robe rouge , avec une ceinture de cuir autour des reins , et coiffé du fez rouge , ce petit garçon toujours nu-pieds , infatigable , s'ingéniait à rendre tous les services possibles aux voyageurs pour se faire pardonner l'insistance qu'il avait mise à se joindre à nous. On le voyait partout à la fois, à l'avant, à l'arrière, cueillant des fleurs, ramassant des pierres qui lui paraissaient curieuses, cherchant de l'eau , aidant soir et matin à plier et à déplier les tentes , donnant même au besoin des leçons d'arabe aux voyageurs qui avaient envie d'apprendre certains mots , et se payant de sa peine en se faisant répéter les mots français , italiens ou anglais correspondants. Par sa gaîté , par son humeur toujours égale , par sa discrétion , il s'était concilié les bonnes grâces de tout le monde, et ce n'était pas sans une nuance d'inquiétude que l'on se demandait , déjà depuis quelques heures : Mais où donc est Nicolas?

— Parti, nous dit Habib. Il a reconnu son oncle parmi les moukres de la caravane que nous avons croisée ce matin, et il est retourné avec lui à Beyrouth.

Nous l'aimions ; nous avons bien regretté qu'il fût parti sans nous dire adieu; chacun lui aurait volontiers laissé quelque petit souvenir.

Pendant que les uns se reposent en attendant le repas du soir, pendant que les autres vont chercher un peu à l'ouest les ruines introuvables de Hatsor, que Robinson place sur les hauteurs de Khoraïbeh , M. Hébert croque le moulin et la source, une de ses plus jolies aquarelles.

Le campement n'était d'ailleurs ni riche , ni pittoresque ; il passe en outre pour insalubre à cause des marécages. Cependant il nous laisse d'agréables souvenirs. Le matin nous étions à l'une des sources du Jourdain ; le soir, près de nous , presque en face, nous avious le lac Houléh; nous étions sur un terrain biblique , célèbre par les deux grands noms d'Abraham et de Josué ; le lendemain , nous ne savions à quelle heure , mais , le lendemain à coup sûr nous devions voir le lac de Génézareth. Il n'en fallait certes pas davantage pour nourrir la conversation et pour donner à nos lectures une direction déterminée ; plus d'une fois même, après avoir lu le texte biblique , nous sortîmes

de la tente pour aller vérifier de nos yeux l'exactitude de certaines indications.

Et toujours le blanc Hermon se dressait devant nous dans le ciel.

Nous abandonnons de bonne heure notre campement qui n'était guère qualifié pour nous retenir, et longeant le pied des montagnes de Nephtali nous chevauchons de colline en colline, traversant tour-à-tour des ravins desséchés et de riches prairies, sans nous arrêter aux sépulcres ni aux ruines assez nombreuses , mais dépourvues de toute signification , que Ton nous montre, surtout à droite du chemin, sur les flancs de la montagne. C'est une jolie promenade de quatre à cinq lieues, mais qui n'a rien de caractéristique. Sur la route, en fait d'épisodes, nous avions rencontré quelques petites caravanes de chameaux, quelques buffles pâturant dans les grandes herbes des marécages, beaucoup de sauterelles, un vol de cigognes, quelques faucons planant au-dessus de la carcasse d'une pauvre bête morte à la peine, deux ou trois tortues qui, sur le bord du trottoir, paraissaient ne s'inquiéter ni de l'histoire ancienne, ni de l'histoire du moyen-âge , ni des Romains , ni des Croisés , et dont l'une avait provisoirement disparu dans le cabas d'une de nos compagnes de voyages, an english lady, qui faisait chaque jour des collections, et qui, le lendemain, déposait sur la grève les objets récoltés la veille. Le sol que nous foulions était fertile, l'herbe touffue; parfois une vieille ruine éveillait des questions curieuses, mais la curiosité était rarement satisfaite, trop d'obscurités recouvrant l'histoire de ces contrées. En fait de fleurs, des marguerites, des pétunia, des flox, des lupins bleus, des cyclamens, des gouttes de sang, des gants de dames, des renoncules, de petites pensées violet-clair; nous aurions pu nous croire en Suisse , au milieu de nos montagnes , si la grosseur des sauterelles et surtout si les figures des indigènes, basanées et légèrement patibulaires, ne nous avaient rappelé les pays chauds de l'Orient.

Voici , de loin , une grande maison carrée. Marchons , nous avons soif, nous y trouverons peut-être de l'eau, peut-être mieux. C'est un khân, une espèce de caravansérail, complètement désert , un peu ruiné , malgré les apparences et la beauté

DE DAMAS AU LAC DE GÉNÉSARETH. 10fr

de la construction. C'est, nous dit-on, le khân de Joseph, l'endroit où, d'après une tradition, le patriarche aurait été vendu par ses frères ; tradition impossible ; mais qui s'avisera de demander jamais à une légende urte vraisemblance quelconque ? En tout cas il n'y a ni puits, ni source.

Nous faisons encore quelques pas ; nous gravissons une petite colline, et, soudain, l'un des plus beaux panoramas qui se puissent voir se déroule devant nous. C'est une nappe d'eau paisible , encadrée de gracieuses montagnes ; c'est la mer de Tibériade. Involontairement, nous nous découvrons en présence de ce tableau , attendu pour la journée , attendu même pour la matinée , mais que nous ne savions pas être si près de nous, M. Pierotti ayant toujours l'attention de nous réserver la surprise du moment.

Je n'oublierai jamais l'impression que cette vue produisit sur moi , comme sur la plupart de nos compagnons de voyage ; la date s'en grave dans le souvenir. C'était le samedi, 29 mars, à neuf heures et quart du matin.

Nous descendons de nos chevaux. Chacun éprouve le besoin de rester seul avec sa pensée , avec ses souvenirs , et de recomposer dans son imagination quelques-unes des scènes que ces lieux lui rappellent.

C'est bien là le théâtre de l'histoire évangélique ; c'est peutêtre de toute l'histoire ancienne, le souvenir le plus authentique et le mieux conservé. Point de cicérone pour nous fatiguer de ses explications ; point de moine pour exploiter notre désir de connaître, en nous montrant un arbre, une ruine, un banc, une masure, un puits, un tombeau. Point de doute non plus sur l'ensemble du tableau que nous avons sous les yeux.

Là-bas, à gauche, c'est bien le pays de Gadara, dont les chênes, toujours verts, nous expliquent l'histoire des deux mille pourceaux. A droite, un peu en deçà de Tibériade, ce pauvre village, c'est Magdala, le pays de Marie Magdeleine. Ce lac a vu la pèehfe miraculeuse, le Sauveur marchant sur les eaux, la tempête apaisée. Plus près de nous encore, un sentier taillé dans le roc, et profond d'environ deux mètres, sert de grande route à tous les voyageurs, à toutes les caravanes qui se rendent à Jérusalem. Les armées romaines y ont passé ; Jésus-Christ lui-

même ne passait pas par ailleurs quand il se rendait de Tune à l'autre des villes riveraines, et les choses que nous voyons de la hauteur, dominant de vingt-cinq à trente mètres le lac qui s'étend à nos pieds, notre Seigneur les a vues toutes les fois qu'il se rendait de Gapernaûm à Bethsaïda.

Ce lac charmant, qui rappelle quelques-uns des plus gracieux lacs de la Suisse, forme un ovale presque parfait; mais ses eaux sont d'un bleu mat, et le vert tranquille de ses rivages n'est relevé que par la bordure de lauriers roses en fleurs qui les garnit. Les poissons abondent aujourd'hui comme jadis, mais les pêcheurs n'abondent plus; tout est mort, désert, abandonné ; sous la domination turque, il semble que les hommes aient peur de vivre ; une seule barque se promène solitaire d'une rive à l'autre, péchant ce qu'elle peut, et profitant de son monopole accidentel pour faire payer quatorze francs à cinq voyageurs une promenade d'un kilomètre.

C'est également sur ces bords que s'élevaient, il y a dix-huit siècles, les villes célèbres de Bethsaïda, de Capernaûm et de Ghorazin, patrie des premiers apôtres, de Pierre, d'André, de Philippe, de Jean, de Jacques; elles ont vu les miracles de Jésus-Christ, elles ont entendu ses enseignements, elles ont été les témoins de ses œuvres, mais la sentence prononcée contre leur incrédulité a eu son effet, et maintenant elles ont disparu, complètement disparu, si bien que personne ne saurait dire aujourd'hui : Les voici, ni même : Voilà leurs ruines. Leur lieu même ne les reconnaît plus.

A l'endroit où, descendant de la montagne à travers des plantations d'oliviers, nous arrivons au lac de Génézareth, nous trouvons bien quelques maisons de fellahs, quelques chaumières enfouies sous le sol, quelques ruines d'un vieil édifice. On peut nous dire : Ici fut Gapernaûm, et ces ruines sont celles de la synagogue où Jésus guérit l'homme qui avait la main sèche. Un voyageur croit avoir fait une brillante découverte, et il la publie dans les journaux des deux mondes, en affirmant qu'U a retrouvé Gapernaûm, comme d'autres ont découvert Ninive et Babylone; mais qui nous garantit l'authenticité de cette aifirmation?

Les gens du pays nous disent que c'est Tell-Hum. A la bonne

heure, mais cela ne prouve pas que ce soit Gapemaûm, et, malgré l'assertion du capitaine Lynch, le doute reste permis, d!au* tant plus que Robinson prétend que c'est Ghoraein.

Nous nous étendons là sur un toit, en plein soleil, toute la végétation ne se composant que de broussailles inhospitalières, à la seule exception des lauriers-roses qui croissent en abondance le long du rivage, au milieu de galets qui ne permettent pas au voyageur de s'y reposer. L'ardeur du soleil est presque insupportable ; j'imagine d'aller chercher un peu d'ombre dans une de ces tristes masures, et j'emporte avec moi mon déjeuner ; des œufs, une aile de poulet, un morceau de pain, deux oranges, un verre de vin. Je m'installe ; mais au bout de quelques instants j'aperçois, sautillant sur mes mains basanées, de petits points noirs qui vont et viennent avec une surprenante agileté; je retrouve ailleurs encore, sur mes vêtements, ces mêmes petits points noirs; il y en a jusque sur la coque de mon œuf, sur mon pain, sur l'écorce de mon orange. Miséricorde! cette maison, comme toutes les autres, n'est qu'un repaire da puces, une caverne d'insectes, et je m'enfuis au moment où mon ami, le peintre Hébert, arrive pour me prévenir du danger que je cours. Trop tard, hélas ! J'en possédais bien deux miUt cinq cents sur ma personne, un épisode dont les suites se firent sentir pendant un mois environ et dont je ne. perdrai jamais le piquant souvenir.

Nous allons visiter les ruines. Il y en a de plusieurs sortes ; la plus intéressante est un vieil édifice dont les fondations ont à peu près 33 mètres de longueur sur 26 de largeur. Le sol es* jonché de débris de colonnes corinthiennes, d'entablements, de piédestaux, de frises plus ou moins artistement sculptées, de panneaux effacés, de portes brisées ; des broussailles et de char'» mantes fleurs croissent entre tes blocs d'un beau calcaire, et, pour les connaisseurs, ces ruines sont celles d'une synagogue qui, par son style, daterait du troisième ou du quatrième siècle de l'ère chrétienne. Ge n'est donc pas là la synagogue due à la piété d'un centenier romain, qui en aurait fait hommage aux Juifs du temps de Jésus pour les consoler des douleurs de l'occupation étrangère.

Au bord du lac, une autre ruine a 800 mètres de longueur

sur 400 mètres de largeur; les matériaux dont elle se compose, fondations et murailles, grossièrement travaillés en pierres non taillées, se terminant par une tour qui n'a plus que trois mètres de hauteur, laissent supposer uue construction romaine considérable mais peu monumentale, une caserne peut-être, qui n'a pas laissé de traces dans l'histoire.

Le moment du départ est arrivé, nos chevaux sont prêts, mais à ce moment une barque passe, ou pour mieux dire la barque, la seule du lac, et M. Pierotti, qui ne laisse passer aucune occasion d'être agréable à ses voyageurs, la hêle et nous y installe. Cinq d'entre nous seulement acceptent ce mode de locomotion ; la réverbération du soleil sur la surface parfaitement unie du lac, en l'absence de toute brise, effraie nos autres compagnons qui se borneront à longer le rivage. C'est une embarcation lourde et massive qui chemine difficilement, quoique les quatre rameurs qui la conduisent appuient vigoureusement sur les avirons. Notre marché est fait pour Aïn-Et-Tin, à une lieue de là; mais au bout de quelques instants le vent se lève, venant des gorges de l'ouest; il nous est contraire, nous n'avançons qu'à grand'peine, et nos Syriens déclarent par signes qu'il leur est impossible d'aller plus loin, et qu'il faut absolument débarquer à l'endroit le plus rapproché. Nous regagnons la côte, doublement désappointés, soit à cause de notre promenade manquée, soit parce que nos montures avaient pris les devants. Mais nous avions appris à connaître d'un peu plus près ce lac fertile en orages, et nous comprenions mieux encore certaines allusions des Evangiles relatives aux tempêtes de la mer de Galilée : « La nacelle était au milieu de la mer, battue par les vagues, car le vent était contraire. » (Matth. 14, 24.) « Ils avaient grand'peine à ramer, parce que le vent leur était contraire. » (Marc 6, 48.) « Et la mer s'éleva par un grand

vent qui soufflait et aussitôt la nacelle prit terre au lieu où

ils allaient. » (Jean 6, 18. 21.) Tous ces passages indiquent la soudaineté des coups de vent, l'élévation subite des vagues au moindre orage, et la possibilité d'aborder presque partout en cas de mauvais temps.

Mais il n'est pas toujours commode de débarquer, et le talus gazonné au pied duquel nous échouâmes notre bateau, ne nous

permettait pas de sauter facilement à terre. Il fallut que nos rameurs descendissent dans l'eau, aussi légèrement vêtus que % possible, et là nous chargeant sur leurs épaules, ils nous transportèrent au rivage. Cette opération faite, c'était déjà quelque chose, et sans la moindre mauvaise humeur, la force majeure étant bien constatée, nous nous mtmes en route pour continuer à pied notre pèlerinage. Le talus à gravir n'était pas une montagne, et le chemin était émaillé de fleurs. Des lauriers-roses continuaient de courir le long du rivage, et bien que la saison fût presque finie, cette bordure était encore assez distincte pour séparer nettement à l'œil, sur une assez grande étendue du lac, la terre ferme et les eaux, tantôt azurées et tantôt verdâtres, que le soleil, les nuages et les montagnes teintaient des couleurs les plus variées.

Mais Habib, notre drogman, s'était aperçu de l'agitation du lac, et, supposant que nous ne pourrions pas achever notre

course en bateau, nous avait renvoyé nos chevaux. Biçn que nous n'en eussions pas précisément besoin, nous fûmes heureux de les voir arriver, et nous nous hâtâmes de les mettre à profit.

Un quart d'heure plus tard, toujours en longeant le lac, nous trouvons au pied de la montagne un pauvre hameau, Aïn-et- Tabiga, moins misérable cependant que Tell-Hum, et nous voyons au bord de la mer une dizaine de pêcheurs qui ont étendu leurs filets à hauteur d'homme et qui s'occupent de les raccommoder; c'est un vrai tableau évangélique. Un ruisseau limpide, alimenté par d'abondantes sources qui descendent de la colline, fait tourner la roue d'un moulin ; il y. a huit ou dix maisons sur la grève, un vieux réservoir octogone ruiné, les restes d'un aqueduc, et plusieurs sources thermales, dont un est légèrement sulfureuse. Evidemment nous sommes dans un village auquel se rattachent des souvenirs apostoliques : mais estrce Bethsaïda, comme le pense Robinson, ou Gapernaûm, ou Chorazin? C'est ce qu'il est bien difficile de dire, la tradition étant muette sur ce point, et se bornant comme l'Evangile à mentionner ces trois endroits comme étant fort rapprochés les uns des autres. L'ordre même dans lequel ils sont mentionnés (Luc 10 et Matth. 11) ne permet pas de tirer aucune indication

certaine sur leur position réciproque : Chorazin et Bethsaïda, d'abord, comme étant voisins, puis Gapernaûm à part, à cause de ses privilèges exceptionnels et de son incurable endurcissement, sans que cette mention spéciale implique qu'il fût éloigné de Chorazin ; dans tous les cas, il était dans le voisinage immédiat de Bethsalda, et tout se réunit, d'abord pour indiquer que ces trois endroits étaient près les uns des autres, puis pour rendre probable leur identité avec les trois villages qui se suivent au nord-ouest du lac et dont nous venons de visiter les deux premiers. Gomme impression personnelle, je serais disposé à croire que Tell-Hum correspond à Chorazin, Àïn-etrTabigah à Capernaûm, et que nous allons trouver Bethsaïda à Àïn-et-Tin, deux kilomètres plus loin.

Nous suivons un moment la plage sablonneuse, au milieu de broussailles et d'arbri89eaux, hélas ! rongés par les sauterelles. Bientôt nous commençons à monter. La montagne s'avance en promontoire dans le lac, et le chemin a dû être taillé dans le roc dès une époque très-reculée. Nous chevauchons presque à pic au-dessus du lac ; la vue est magnifique ; nous embrassons dans toute son étendue cette mer « de Tibériade » qui tient une si grande place dans nos souvenirs ; nous distinguons l'entrée et la sortie du Jourdain, le pays des Gadaréniens, Tibériade, la ville de Tancrède et de la synagogue, la plaine de Génésareth, la montagne d'Ariela, célèbre dans l'histoire des Juifs, et si pittoresque ; les Cornes de Hattin où une légende place le sermon sur la montagne, et où l'histoire nous montre les Croisés battus en 1187 par Saladin.

Dans l'étroit passage que nous traversons, le Sauveur a passé avec ses Apôtres, et c'est peut-être le seul endroit dont on puisse dire avec certitude : Ils ont touché ces murailles de pierres. Dès lors, que de générations ont suivi le même chemin!

Bientôt on redescend, et au bout de cinq minutes, par un sentier moitié pittoresque, moitié dangereux, bordé de mûriers sauvages, on arrive à Àln-et-Tin, dont le nom signifie Fontaine du figuier. C'est là que nos tentes sont dressées; déjà nos chevaux qui étaient partis en avant, se livrent à l'exercice du pâturage ; nos effets sont épars sur le gazon, protégés par la vigilance d'un de nos moukres syriens, et nous pouvons dire,

en nous étendant un moment sur l'herbe : « Nous voici à Bethsalda! C'est dans ces lieux que Jésus a fait ses principaux miracles, c'est ici qu'il a multiplié les pains, c'est ici qu'il a dit ses paraboles et qu'il a prononcé tant de discours dont pas un iota ne passera ! »

Derrière nous, au pied du rocher à pic dont il a été parlé, jaillit une source abondante et fraîche, dont les eaux, presque à fleur du lac, se confondent quelquefois avec lui. Un beau figuier l'ombrage de ses branches feuillues, des fleurs de toute beauté l'environnent, et des roseaux qui atteignent jusqu'à trois ou quatre mètres de hauteur, s'élèvent comme une forêt des profondeurs de la source.

Devant nous, à cent mètres du rivage, à l'endroit précis où la route de Damas arrive au bas de la montagne, un vieux khân ruiné, Khàa Mioyieh, rappelle les souvenirs du commerce d'un temps qui n'est plus. C'est dans ce bâtiment carré que les caravanes mettaient à l'abri ce qu'elles avaient de plus précieux; c'est là qu'elles s'arrêtaient, fatiguées du voyage, heureuses d'avoir franchi les montagnes et de pouvoir donner à leurs chameaux altérés une eau plus pure que celle qu'ils tenaient en réserve dans les profondeurs de leur quadruple estomac.

D'autres sources, d'autres ruines se trouvent encore dans le voisinage, et sur un espace considérable on peut reconnaître, le long de la baie, des pans de murs, des entassements de pierres, des blocs informes et mal taillés, qui prouvent qu'anciennement une ville, aujourd'hui disparue, presque oubliée, s'élevait sur ces bords. Mais rien qui rappelle de grands édifices. Evidemment, c'était un bourg de pécheurs, et ce n'était que cela. Bethsaïda veut dire la maison jdes poissons, et pendant que quelques-uns d'entre nous vont faire dans le lac leurs ablutions, se livrer aux plaisirs du bain, se plonger dans ces eaux que je ne puis m'empêcher d'appeller sacrées, Habib envoie deux de ses hommes jeter le filet, pour ajouter à notre substantiel dîner du soir quelques habitants du lac de Tibériade.

Puis, la nuit venue, retirés sous nos tentes, nous relisons dans la Bible tous les chapitres qui se rapportent aux souvenirs de la journée et aux deux ou trois années que Jésus passa dans

ces lieux que nous avons traversés, et dans lesquels il nous est donné de camper aujourd'hui.

Ce qu'il y a de tout particulièrement mystérieux dans l'histoire de ces pauvres villes, c'est la gloire dont elles ont joui, ce sont les privilèges qui leur ont été accordés, c'est l'incrédulité dont elles ont fait preuve, alors qu'elles voyaient de leurs yeux, qu'elles entendaient de leurs oreilles « la Parole faite chair, » Jésus-Christ ; c'est la sentence qui a été prononcée contre elles : « Malheur à toi, Chôrazin! Malheur à toi, Bethsalda! Malheur à toi, Capernaûm, qui as été « élevée jusqu'au ciel, » et qui es maintenant « descendue jusqu'aux enfers » (Matt. 11, 23). » C'est enfin l'exécution même de cette sentence. Il y a eu du « retardement » à cause de la « patience de Dieu » (2 Pierre 3, 9) ; pendant longtemps, les Juifs incrédules ont pu se moquer des menaces de Jésus-Christ, et croire que toutes choses demeureraient « comme elles étaient au commencement ; » mais, peu à peu, la nuit s'est faite, et quand aujourd'hui l'on trouve encore Magdala, Cana, Sunem, Naïn, Béthanie, et tant d'autres chétifs petits villages, on ne trouve plus rien ni de Chôrazin, ni de Bethsaïda, ni de Capernaûm !

Heureusement, de même que ses menaces, les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance ; les unes doivent nous rendre sages et sérieux, mais les autres remplissent le cœur de foi, de joie et d'espérance.

TIBEEIADE, LE THABOE ET NAZARETH.

Safed. — La contrée de Génésareth. — Magdala. — Le chasseur nègre. — Tibériade. — Les juifs. — Une noce juive. — Abondance et misère; fertilité de la Galilée ; son abandon. — Sources thermales de Hammath. — Gana. — Le Thabor. — Nazareth.

D'Aïn-et-Tin nous eussions bien aimé faire la course de Safed , ou Sefed , sur les montagnes qui séparent Aser de Nephtali. Cette ville , célèbre dans l'histoire des Croisades , célèbre par sa grande école juive du XVI e siècle, par ses synagogues jet ses deux imprimeries; célèbre par ses tremblements de terre de 1764 et de 1837 (ce dernier fit périr 5000 personnes dont 4000 juifs); célèbre par son immense panorama et par la vue splendide dont on jouit sur le lac de Tibériade, sur le Ghor, sur les montagnes de Basan, sur l'Hauran, sur le Thabor, Jizréhel et la Samarie , cette ville nous attirait surtout par sa mission protestante et par les remarquables écoles qui y ont été fondées , les plus nombreuses et les plus prospères de l'intérieur de la Syrie.

Nous aurions été voir un peu plus loin les ruines de l'antique Giseala , si connue par la résistance opiniâtre qu'elle opposa aux Romains pendant la guerre de Galilée ; fortifiée par Josèphe, elle fut la dernière vaincue; un village remplaça la ville, et ce village lui-même fut détruit en 1837 par le tremblement de terre.

Comme on voyage facilement sur la carte, nous nous proposions encore d'aller de Safed à Tyr, puis à Sarepta, puis à Sidon. Que de plans, que de projets pendant la soirée ! Chacun

soumettait à M. Pierotti ses désirs et ses regrets, combinant de son mieux les possibilités. Mais on ne fait jamais tout ce que Ton voudrait. En voyage surtout il faut tenir compte d'une foule de choses. Nous avions des hommes peu solides et quelques mauvais cavaliers. En outre, nous étions impatients d'arriver à Jérusalem, et nous ne pouvions tarder davantage à nous mettre en route, si nous voulions un peu visiter la Galilée, la Samarie et la Judée. Il faut bien en prendre son parti d'ailleurs, et la sagesse consiste à jouir de ce qu'on a, sans trop se plaindre de ce qu'on ne peut avoir.

En route donc pour Tibériade , et quoique la distance ne soit pas considérable, nous prenons par le plus court, en longeant le lac, au lieu de contourner la plaine, ou contrée de Génésareth (Math. 14, 34), et de suivre le pied des montagnes. Nous marchons sur le sable et la grève ; des lauriers-roses , des buissons, des épines, des roseaux, de hautes herbes bordent le chemin. Le soleil est à peine levé. De nombreuses sauterelles, endormies , ou engourdies par la fraîcheur de la nuit , pendent en grappes à toutes les branches, à toutes les feuilles : nous nous faisons un plaisir d'utilité publique de les réveiller à coups de cravache pour les plonger dans l'éternelle nuit, et nous avons la naïveté de croire que si tout le monde en faisait autant le pays finirait bien un jour ou Fautre par être délivré de ses éternels ennemis.

A notre droite s'élèvent les cornes d'Hattin et les ruines de Beth-Arbel (Osée 10, 4), l'Arbela de Josephe, avec ses nombreuses cavernes qui servirent à la fois de refuge et de forteresse aux Juifs poursuivis par Bacchides (I Macc. 9, 2), aux patriotes qui sous Hérode tentèrent de résister aux Romains, enfin aux soldats du général juif qui, sous Vespasien, compléta par des travaux d'art les moyens de défense que lui offraient ces retraites naturellement presque inaccessibles.

Entre nous et la montagne on signale quelques sources , quelques bassins circulaires , et de nombreuses ruines sans caractère particulier, sans histoire, des colonnes corinthiennes, des débris de synagogues, où M. de Saulcy croit reconnaître, au nord Capernattm , au sud l'ancienne Tibériade.

Après une bonne heure de marche nous atteignons un pau-

vre petit village , misérables masures , le seul habité que nous rencontrions sur la route; trente à quarante cabanes en pisé, des habitants à moitié vêtus de tuniques déchirées ;' un petit garçon tient à la main, pendue à une cordelette, une petite bête qu'il essaie de nous vendre ; nous croyons de loin que c'est une marmotte , c'est un tout jeune sanglier pris quelques jours auparavant sur l'autre rive, dans la contrée des Gadaréniens. Nous le gratifions d'une ou deux piastres pour le spectacle qu'il nous a donné.

Ce village est El Medjdel , que la tradition identifie avec Magdala, la patrie de Marie-Magdeleine. C'est possible ; tout est possible dans ce pays, quoique Eusèbe et saint Jérôme placent le Magdala de Marie dans la tribu de Juda, comme ils mettent dans la Décapole le Magdala de Matth. 15, 39. Et ils lisent Magedan. Là ou la tradition n'est ni confirmée , ni infirmée par des témoignages positifs , on ne risque pas grand'chose à se laisser guider par elle , et nous traversons le village en nous disant qu'il est bien le lieu d'origine de la pécheresse repentante.

En poursuivant notre chemin nous remarquons sur notre gauche un grand nègre vêtu d'une blouse bleue et portant sur l'épaule un immense fusil de chasse. Il longe le rivage et nous parait suivre du regard un vol de canards sauvages. Deux de Ges volatiles se décident en passant à prendre un bain ; le nègre abaisse aussitôt son fusil, ajuste et tire; la balle en sifflant laisse à la surface du lac une trace de près d'un kilomètre de longueur, qui va aboutir droit à la tête d'un des deux canards, et l'animal disparait comme frappé à mort. Il se passa deux minutes avant qu'on le vit apparaître de nouveau , il n'était pas mort, mais il était blessé, et son camarade s'approchant semblait lui donner des marques de sympathies. Le nègre épaula de nouveau , mais manqua son but , et nous continuâmes notre chemin sans attendre la fin du drame.

La route est rocailleuse ; les champs voisins sont bien cultivés , et les sources abondent ; quelques-unes sont soigneusement renfermées dans des bassins et semblent aménagées pour une irrigation régulière. Ibrahim-Pacha, qui a passé dans la contrée , y a laissé des traces de son intelligente activité.

Nous voici enfin à Tibériade. Il est à peine dix heures du matin.

C'est une jolie petite ville , construite dans le sens de la longueur du lac (comme Rolle, par ex.) ; les maisons riveraines plongent toutes dans l'eau , ou n'en sont séparées que par de grandes voûtes qui leur servent de sous-sol, et qui oflrent aux habitants une retraite naturelle pour les bains domestiques. Trois ou quatre longues rues parallèles au lac traversent la ville dans toute son étendue. Les maisons ont une assez piètre apparence, quoiqu'elles soient modernes et qu'elles datent presque toutes du tremblement de terre de 1837 qui avait bouleversé la ville de fond en comble. Le quartiers des juifs est remarquable par ses nombreuses boutiques , par ses magasins et ses bazars , qui s'ingénient de leur mieux à paraître sales et pauvres , pour ne pas attirer l'attention, ni exciter l'envie des musulmans. Ce quartier occupe la partie sud de la ville le long du lac. Les Juifs ont un cachet particulier. On se rappelle involontairement les Vieux habits, vieux + chapeaux, vieux galons I qui retentissent dans les rues de nos grandes villes. On dirait qu'ils soient habillés de vieux. On cherche machinalement si l'on ne retrouvera pas sur leurs têtes un vieux chapeau de connaissance. Les cheveux en tire-bouchons qui passent de dessous ces chapeaux* gras et huileux ; leur houppelande de drap ou de soie, presque toujours fourrée , donne aux descendants d'Abraham une physionomie spéciale qui suffirait à les faire reconnaître si leurs traits pouvaient laisser la moindre incertitude sur leur origine. En les regardant on est toujours frappé de ce double caractère, d'une noblesse et d'une beauté naturelles qui percent à travers une laideur acquise et une bassesse de cœur artificielle. L'empreinte ïde la race subsiste ; s'il n'est pas toujours facile de la bien distinguer, ce n'est pas qu'elle soit effacée par l'usure, elle est seulement recouverte par les éléments étrangers dont le temps l'a saturée et surchargée. Le mépris et les mauvais traitements dont ils sont les victimes depuis dix-huit siècles ont applati , dégradé le caractère national , sans pouvoir lui ôter une certaine bonté de tempérament, une finesse d'intelligence et même une élévation morale inconsciente qu'on ne retrouve pas chez d'autres peuples au même degré.

La plupart de ces Juifs viennent de Pologne ou de Russie; on les reconnaît à la fraîcheur de leur teint et à leurs cheveux en

tire-bouehons ; les autres, plus bronzés, ont meilleure façon et viennent d'Afrique, de Portugal et d'Espagne. Leur nombre total est estimé à six mille sur huit mille habitants; mais qui dira le chiffre vrai? On sait ce que vaut la statistique orientale, et Ton ne peut pas en demander davantage à des gens qui font varier de 2,000 à 10,000 âmes la population de Tibériade. Le frère Liévin compte 3,500 habitants.

Quelques palmiers, quelques jardins au milieu de la ville, rompent un peu la monotonie du coup d'œil, et tranchent heureusement sur la malpropreté des rues.

Une vieille muraille grise, parfois massive, en blocs basaltiques, avec deux vieilles tours rondes à chaque porte, enferme la ville et lui sert, ou lui servait de fortifications. On se plaît à donner à ces murailles une haute antiquité; elles rappellent dix-huit siècles de guerres, Josèphe, Vespasien, Ghosroes, Omar, Tancrède, Saladin; en réalité elles ne datent que du siècle dernier, du cheick Dhaher-erAmr, et leur apparence de ruines remonte à l'invasion française de 1799 et aux tremblements de terre dont nous avons parlé.

Il y a cependant un souvenir authentique de Tancrède ; c'est le vieux château, ou pour mieux dire, la citadelle, que le célèbre croisé fit élever au nord de la ville lorsqu'il en fut nommé seigneur et comte. C'est un massif immense d'épaisses murailles, de tours, de tourelles, de donjons, de salles, de caves et d'escaliers dont le plan primitif se reconnaît parfaitement, mais dont aucune pièce n'est intacte : partout dans les murs des lézardes ; sur le sol, du gazon. C'est dans la cour de la citadelle que nous campons, sur la hauteur, en face du lac; le pays de Gadara, avec ses chênes verts, et la Décapole s'étendent sur la rive opposée. Pendant le jour les tentes donnent trop de chaleur, et chacun de nous se cherche un abri dans Tune ou l'autre des chambres de la citadelle ; nous trouvons toujours à nous caser à l'ombre et sur l'herbe pour taire une sieste de quelques heures.

Je ne mentionne le dîner que parce qu'Habib nous sert, en sus de notre ration habituelle, un plat de petits poissons du crû, je crois le spams galilœus; que l'on dit être le poisson de la pêche miraculeuse, et qui doit porter au côté ou sur le dos une croix

rouge en souvenir du Sauveur; cette croix, nous ne l'avons pas vue.

Au bord du lac nous ramassons par centaines des petits coquillages. On en fait des chapelets. Nous nous contentons de les rapporter dans des boites pour en donner à des amis.

Tibériade, vue de la hauteur, offre un charmant tableau. Ses maisons blanches, coupées d'arbres et de jardins, sa forme allongée et rectangulaire, les murailles grises qui l'enceignent, ses minarets, sa forteresse, les nombreux tombeaux dont elle est entourée, ses champs fertiles, ses vignobles, les forêts qui descendent jusqu'au lac, quelques villages dans le lointain, entr'autres la célèbre Gamala; le lac lui-même, avec son bleu pâle, les montagnes qui bordent l'horizon ; puis les ruines que nous avons visitées la veille, Safed à notre gauche, l'Hermon à droite, tout donne à la contemplation du soir un charme inexprimable.

Nous sommes déjà 230 mètres plus bas que le niveau de la Méditerranée ; aussi l'air s'en ressent, lourd et chaud. Mais c'est tout avantage pour la végétation, qui est à la fois plus riche, plus variée et plus hâtive que dans le reste de la Galilée ; on se sent dans un climat méridional. Quand on se rappelle ce qu'était ce pays, comme agriculture, au temps de Jésus-Christ, ce qu'il était encore au temps de l'historien Josèphe, on peut se faire une idée de ce qu'il redeviendrait si la civilisation jetait un jour sur ces rives quelques milliers d'ouvriers intelligents et laborieux. Il y a place en Galilée pour plus d'un million d'hommes, et c'est à peine si l'on en compte quarante à cinquante mille. Bien travaillé, le pays pourrait nourrir ses habitants, et fournir encore à l'exportation du blé, du vin et d'autres denrées alimentaires; on y pourrait élever du bétail, gros et menu. Mais rien ne se fait; tout est paralysé, la production est entravée, d'immenses étendues de terres labourables restent en friche ; ni bétail, ni fumier, ni prairies artificielles, des lieues de pays sans culture. Pendant qu'en Turquie on ne travaille pas, en Europe on marche vers la disette sous la double influence de l'augmentation de la population et du renchérissement de toutes choses. Il faudra bien qu'un jour ou l'autre le sultan renonce à confisquer à son profit, ou même sans profit,

des richesses qui appartiennent à tous, qu'il rende la propriété du sol à ceux qui le travaillent, et qu'il protège l'immigration de races plus actives et plus intelligentes. Lui-même, avec son luxe et ses femmes, avec ses pierres fines et ses parfums, devra comprendre qu'une richesse improductive finit par s'épuiser, comme tarit une source qui n'est pas alimentée; et s'il ne le comprend pas, l'Europe industrieuse et dont les besoins vont croissant, se décidera peut-être un jour à le lui faire comprendre, en dépit du Saint- Sépulcre et des rivalités des grandes puissances.

L'histoire de Tibériade se perd dans une sorte de pénombre contemporaine de l'âge apostolique. Le nom même de Tibère (le successeur immédiat d'Auguste) prouve que la ville, sous son nom actuel, remonte aux. temps des premiers empereurs. Les évangiles synoptiques ne contiennent pas ce nom, et St-Jean ne le mentionne que trois fois, deux fois en parlant du lac (6, i. 21, 1), et une fois seulement en parlant de la ville (6, 23).

D'après St- Jérôme, ce serait l'ancienne Kinnéreth, qui aurait déjà donné au lac le nom adouci de Génésareth. D'autres cependant placent Kinnéreth plus au nord, dans la plaine qui s'étend d'Aïn-et-Tin à Magdala. Josèphe en attribue la fondation à Hérode-Antipas qui lui aurait donné le nom de Tibère son protecteur, et qui aurait obtenu par cette flatterie obséquieuse un certain nombre de privilèges pour la ville nouvelle ; elle serait devenue entr'autres la capitale de la Galilée. Néron, le cinquième empereur, lui aurait conservé les mêmes privilèges, en la donnant à Hérode-Agrippa, dit le jeune. Avec lui finissent les destinées politiques de cette cité. Dès lors elle partage tous les malheurs de la commune patrie, aggravés par l'esprit remuant de sa population; fortifiée par Josèphe, elle finit par ouvrir ses portes à Vespasien, qui lui sut gré de n'avoir pas prolongé une résistance d'ailleurs inutile.

A partir de ce moment Tibériade, à peu près épargnée, devint l'un des centres principaux de ce qui restait du judaïsme dans le monde. Les brebis se dispersaient dans toutes les directions ; Jérusalem succombait sous les coups de Rome et ne laissait plus après elle qu'un monceau de ruines ; presque toutes les

villes de la Terre Sainte avaient disparu dans la tempête ; une seule restait encore debout à peu près indépendante, et les sages de la nation s'y réfugièrent pour maintenir, à l'ombre du protectorat romain, les traditions du peuple et de la Synagogue. Dès le second siècle le Sanhédrin reconstitué sous la présidence du célèbre rabbin Juda Hakkodesch (le saint), reprenait les rênes un moment arrachées aux mains de ses prédécesseurs, et devenait le centre visible de la malheureuse nation sur laquelle devait peser pendant tant de siècles la malédiction du crime commis par ses pères.

C'est de cette école que sortit d'abord la Mishna, puis la Gemara, ou Talmud de Jérusalem; enfin la Masora, avec ses points-voyelles, avec le texte de l'Ancien Testament et sa prononciation authentique. Parmi les plus illustres docteurs qui y enseignèrent, on nomme les rabbins Johannan, Akiba et Maïmonides; parmi ses plus illustres élèves, St-Jérôme. Une éçlise chrétienne, fondée aux jours de Constantin par un juif converti, fut plus tard érigée en évêché. A l'époque des croisades Tibériade changea huit ou dix fois de maîtres, mais les juifs ne cessèrent de s'y cramponner avec toute l'énergie du désespoir, car si leur ville, devenue ville sainte, résumait pour eux tout le passé et tout le présent, elle était aussi tout l'avenir, comme elle l'est encore aujourd'hui. C'est là qu'ils attendent la venue du Messie ; c'est là que reposent, dans les tombeaux qui entourent la ville, les restes de tant de maîtres vénérés auxquels après Dieu, revient l'honneur d'avoir sauvé du naufrage les débris de la tradition talmudique. Aussi le nombre çjes juifs qui arrivent d'Europe, va continuellement en augmentant, et il serait bien difficile à la statistique, à supposer même qu'il y en eût une, de déterminer un peu approximativement le mouvement de la population juive à Tibériade ; on parle de 800, de 2,000, de 6,000, de 8,000 juifs; tous ces chiffres, possibles un jour, ne sont plus vrai6 l'année suivante, mais c'est en se rapprochant des chiffres les plus élevés qu'on se rapprochera certainement le plus de la réalité. Si le gouvernement turc donnait à ces immigrants quelques droits et quelques garanties, le lac et ses rivages reprendraient aussi quelque chose de leur ancienne prospérité ; la pêche et la culture redeviendraient une richesse

TIBÉRIÂDE, LE THÂB0R ET NAZARETH. 125

en même temps qu'une occupation ; des villages surgiraient sur ces côtes fertiles, et, au lieu d'une lourde et misérable barque, on verrait de nombreuses embarcations rappeler les jours des apôtres et rendre au lac sa vie et son activité. Mais qui est-ce qui va se payer le luxe d'une barque, d'une belle maison, d'un joli jardin, quand le premier soudard venu, peut au nom du sultan et de Mahomet, enlever au propriétaire l'œuvre qu'il aura créée? Le juif le plus riche continuera d'affecter les dehors les plus misérables, et il s'estimera toujours trop heureux si on lui laisse une triste vie dont personne n'a que faire.

À l'entrée de la ville, les latins ont un petit couvent, desservi par un moine de Nazareth, et une église, dite de St-Pierre, bâtie à l'endroit où la tradition place la seconde pêche miraculeuse. Nous acceptons volontiers cette légende, contre laquelle ne s'élève aucune objection sérieuse ; mais quand le révérend père veut nous en donner pour preuve un tableau conservé dans une des salles du couvent, le doute pénètre dans nos esprits; les mauvaises raisons compromettent les meilleures causes.

Les protestants ont deux écoles prospères et une modeste salle de réunions. Ils relèvent de l'évêque de Jérusalem.

Le soir, en nous promenant à la fraîcheur nous vîmes une noce juive qui se célébrait sur le toit d'une maison .voisine de notre campement. Beaucoup dé bruit, beaucoup de lumières, mais nous ne pouvions naturellement pas bien distinguer les personnages ; on nous assura que vers minuit l'époux viendrait chercher son épouse, avec son cortège do. demoiselles d'honneur, et nous aurions désiré voir cette cérémonie, mais les renseignements étaient vagues, incertains; nous ne savions pas si notre circulation dans les rues n'aurait pas quelque danger, et nous dûmes, à regret, nous retirer sans avoir assisté autrement que de loin à cette partie de la fête, à laquelle la parabole des Noces (Matth. 25) donnait pour nous un intérêt particulier.

Au sud dç Tibériade, et peut-être encore dans l'enceinte de l'ancienne ville, quoique à deux ou trois kilomètres de la ville actuelle, on trouve les fameuses sources de Hammath, ou d'Emmaûs, mentionnées par Pline, Josèphe et le Talmud, et célèbres encore à l'époque des croisades. Elles sont à la fois

sulfureuses, ferrugineuses et magnésiennes, et sortent de terre à la température de 62° centigrades ; on les emploie dans le pays pour les affections rhumatismales et cutanées, ainsi que pour les natures affaiblies. A côté du bain des pauvres, qui est fort ancien et ruiné, il y a deux bâtiments d'une structure plus élégante, surmontés de coupoles, avec de grandes salles et des bassins en marbre, qui sont dus à l'intelligente, mais trop courte administration d'Ibrahim-Pacha. Il n'a fallu que quelques mois pour les élever, mais il a suffi de quelques années pour en faire de véritables ruines, et l'administration turque a réussi à se priver en peu de temps de cette nouvelle source de revenus ; quelques pauvres vieux s'y baignaient quand nous y sommes entrés, et d'après ce que nous dit le gardien du bâtiment, il semble qu'ils s'y baignent tous les jours, et que ce soit là leur café, leur rendez-vous habituel. C'est bon marché et hygiénique. A cinquante pas de là les eaux se perdent dans le lac en laissant sur le sol un dépôt verdâtre salin, ferrugineux et sulfureux. Ces quatre sources, entre les mains d'une compagnie européenne, feraient la fortune du concessionnaire et la guérison des visiteurs. Il ne manque pas de sources pareilles en Palestine, thermales et minérales, mais il n'y a personne pour les faire valoir, et c'est ainsi que se perdent, une fois de plus, au détriment de l'humanité, des valeurs et des richesses considérables qui, mieux aménagées, rendraient de grands services au gouvernement et au public.

En rentrant en ville, nous faisons le tour des murailles et nous visitons en passant les tombes des rabbins; sont-elles authentiques? C'est toujours dans ce pays la grande question.

Nous aurions bien voulu faire le tour du lac, visiter les ruines de l'héroïque Tarichée, le pont du Jourdain, Gamala, la contrée des Gadaréniens, avec ses chênes verts et ses nombreux sangliers ; Bethsaïda, la Juliade (Et-Tell) témoin de plusieurs des scènes évangéliques et notamment de la multiplication des pains (Luc 9, 10-12. Matth. 8, 22. Marc 6. Jean 6), Tous ces endroits, on nous les montre de loin ; nous cherchons en quelque sorte à les apprendre par cœur, mais encore une fois on ne peut pas tout voir , et malgré la fraîcheur des rivages qui nous séduit, il nous faut continuer notre voyage et rentrer dans

les terres stériles et sans eaux qui nous conduiront à Nazareth.

La journée sera longue. Nous partons de bonne heure, passant à travers les tombeaux qui sont à l'ouest de la citadelle, et nous commençons aussitôt à grimper jusqu'à ce que nous arrivions au plateau qui domine le lac et la ville. C'est une plaine assez étendue, en partie cultivée, en partie inculte et recouverte de débris de lave et de basalte. On nous montre à deux ou trois lieues de distance, dans la direction de l'ouest-nord-ouest, un petit village, Kefr-Kenna, que les grecs et les latins prétendent être le Gana de l'Evangile ; mais cette tradition, qui date seulement du 46 e siècle, n'est rien moins que sûre, malgré l'appui de Robinson, et jusqu'à ce moment tous les témoignages étaient d'accord à le placer plus près de Nazareth, à l'endroit où se trouvent les ruines encore aujourd'hui connues sous le nom de Kana-el-Djelil, ou Kana de Galilée.

A notre droite, non loin de la route, sont les cornes d'Hattin, double sommité qui ne s'élève guère à plus de cent mètres audessus du niveau du plateau ; d'après les latins ce serait la montagne des Béatitudes ; mais même en admettant la traduction ordinaire de nos versions, il n'y a rien dans l'Evangile qui précise d'une manière quelconque la montagne où notre Seigneur aurait prononcé ce discours, que saint Matthieu nous donne comme un ensemble, et que saint Luc reproduit comme ayant été prononcé par fragments en divers lieux et circonstances. Une tradition plus sûre place dans la plaine que nous traversons le théâtre de la funeste bataille de Hattin, dans laquelle, en 1187, les croisés, commandés par Guy de Lusignan, furent attirés dans un piège par Sélah-ed-Din, ou Saladin, et complètement exterminés ; nous distinguons parfaitement le village de Loubiéh, entouré d'une fraîche verdure, près duquel le chef des croisés eut l'imprudence de dresser son camp, la veille de cette désastreuse bataille.

Un peu à droite des cornes d'Hattin, on offre de nous montrer la table du Christ, que les Arabes appellent la pierre des chrétiens, où quelques traditions placent le miracle de la multiplication des pains ; mais on se fatigue vite de ces fausses légendes,

et nous ne sommes pas d'humeur à faire trois ou quatre kilomètres pour voir une pierre dont nous savons parfaitement qu'elle n'a nulle signification.

Continuons donc notre route vers le Midi. Là du moins nous avons devant nous une belle nature et des souvenirs authentiques. Après trois heures de marche nous mettons pied à terre près d'un immense bâtiment, le Khân des marchands (Khan-ét- Toudjar). Il date de près de trois siècles et est très-bien conservé. On a toujours du plaisir à se reposer quelques instants, mais surtout quanîl c'est dans un fertile vallon, près d'une source, à l'ombre de beaux arbres. Le Khan est à gauche; une vieille ruine s'élève à notre droite sur un petit monticule; en cinq minutes nous y sommes, nous l'explorons dans tous les sens' avec ses épaisses murailles et ses tours brisées qui semblent indiquer un ancien fort, mais aucun souvenir historique ne s'y rattache.

Une demi-heure après, toujours au milieu des chênes verts et des oliviers, marchant sur un frais gazon, nous sommes au pied du Thabor (ou Tabor ; on peut l'écrire des deux manières) que nous n'avons pas perdu de vue un seul instant depuis les hauteurs qui dominent Tibériade. Bien qu'il soit relativement peu élevé (330 mètres au-dessus de la plaine de Jizréhel), il se distingue de toutes les montagnes environnantes par son isolement et par sa forme de cône tronqué ; suivant l'endroit d'où on le regarde, il a l'apparence d'une bosse de chameau ; parfois on dirait le Môle vu de Genève. Beaucoup plus près du Jourdain que de la Méditerranée, il marque cependant le point de partage des eaux, et dans la gracieuse vallée que nous foulons et que nous allons quitter, quelques sources vont à l'orient, tandis que d'autres gagnant la plaine de Jizréhel, courent se jeter dans le torrent de Kison et de là dans la mer.

Le mont Thabor paraît être de formation calcaire et ne présente rien de spécial au point de vue géologique. Il est couvert d'une abondante et riche végétation; les arbres, les arbustes, les fleurs abondent; les chênes, les sapins, les trembles nous rappellent la Suisse ; nous cueillons des bouquets dont les cyclamens sont le plus bel ornement. Si, pour abréger, quelques-uns laissent un moment leur monture et cherchent un chemin plus

court, ils sont obligés de renoncer à leur tentative à cause du fouillis d'arbres qui les empêchent d'avancer ; il y a longtemps que nous n'avions vu pareil enchevêtrement de branches et de rameaux; on se dirait partout ailleurs qu'en Syrie.

Un petit sentier en zigzag, souvent taillé dans le roc, et probablement fort ancien, conduit eu moins d'une heure hommes, chevaux et bagages, sur le sommet du cône. C'est une riche pelouse, ovale, bien gazonnée, de 12 à 1,500 mètres de longueur, entourée d'arbres et d'arbustes de presque tous les côtés, et de ruines au sud-ouest; deux églises tout-à-fait modernes, l'une grecque, l'autre latine, s'élèvent près l'une de l'autre sur la face nord du plateau.

. Etendus sur l'herbe, à l'ombre, un peu rafraîchis et reposés, nous laissons notre pensée remonter le cours des âges et reconstruire l'histoire de cette célèbre montagne. Il nous en coûte peut-être de renoncer aux souvenirs de la Transfiguration, consacrés par Eusèbe et par Jérôme, ainsi que par les trois églises que Tancrède fit élever à l'endroit où Pierre voulait dresser les trois tentes; mais le moyen de résister à l'évidence? Les écrivains sacrés placent ce glorieux événement dans les environs de Césarée de Philippe, et d'ailleurs, à l'époque de Jésus, le sommet du Thabor était occupé depuis longtemps, et pour longtemps encore, par une garnison romaine, ce qui suffirait à rendre tout-à-fait invraisemblables les données de la tradition. Il est probable même, d'après plusieurs passages de l'Ancien Testament (Ps. 89, 12. Jér. 46, 18. Os. 5, 1), qu'une ville existait depuis des temps fort anciens sur les flancs et sur le sommet de la montagne, et les nombreuses ruines que l'on y trouve, notamment beaucoup de pierres taillées en bossage, confirment cette supposition.

C'est au pied [du Thabor que le livre des Juges nous montre Barak et Déborah convoquant leurs guerriers (Jug. 4, 6. ef. Jos. 19, 22). Plus tard, sous Antiochus, sous Gabinius, sous Josèphe, le Thabor est fortifié comme un point stratégique important; l'époque des croisades nous montre les chrétiens à plusieurs reprises maîtres de cette montagne, y fondant des églises, des monastères et des forts, puis repoussés et massacrés par les Sarrasins, jusqu'au moment où, dans la seconde moitié du

13 e siècle, ces derniers s'en emparèrent définitivement, rasèrent tout, et réduisirent la montagne en un désert.

La vue dont on jouit du Thabor est magnifique, mais moins complète qu'on ne Fa dit souvent. Le peu de hauteur de la montagne, son encaissement entre les chaînes du Garmel, de Nazareth, de Keren-Hattin et de Guilboah, borne l'horizon sur plusieurs points. On n'a qu'une échappée au nord sur la mer Méditerranée, et l'on n'entrevoit à l'est qu'un modeste petit triangle des eaux du lac de Tibériade ; encore un nuage persistant ne nous l'a-t-il laissé voir qu'à de rares intervalles. Mais cette réserve faite pour éviter toute exagération, il n'en reste pas moins que la vue est remarquablement belle ; on plonge au midi sur la plaine de Jizréhel (ou Esdraelon), ce champ de bataille prédestiné où se sont livrés dès les temps les plus anciens tant de combats meurtriers, jusqu'à la célèbre bataille dite du Mont-Thabor, où la tactique et les armes européennes, sous les ordres de Kléber, l'emportèrent en 4799 sur le nombre et l'apathie de l'armée turque. On voit dans la plaine Sunem, le Kisoa, Nain, Hendor; plus loin les montagnes de la Samarie, en partie masquées par les monts Guilboah ; à l'est le pays de Galaad, la contrée des Gadaréniens, l'Iturée, la Décapole ; vers le nord le grand Hermon et Safed ; à l'ouest le sommet du Garmel.

Les deux églises qui sont sur le plateau n'ont donné aucun signe de vie ; aucun moine, ni grec, ni latin, n'a paru. Peut-^tre était-ce le moment de leur sieste? peut-être aussi ne viennenitils, de Nazareth ou d'ailleurs, qu'à des époques déterminées, pour célébrer sur la montagne le service de la Transfiguration.

La descente fut relativement facile ; malgré la sûreté de nos chevaux, nous préférâmes faire cette course à pied, pour changer de fatigue et pour mieux jouir du paysage, de la vue, de la route, des fleurs que nous rencontrions partout sur nos pas. Arrivés à Dabourieh (est-ce le Dabarath de Jos. 19, 12?) où nous trouvons les ruines d'une vieille église du temps des croisades, nous reprenons nos chevaux, pour ne plus les quitter jusqu'à Nazareth. La route n'est pas longue, une dizaine de kilomètres, mais elle nous parait ne devoir jamais finir, tant elle est mo«otone, et tant nous sommes fatigués. Nous sommes bien dans un pays de montagnes : nous avons successivement quatre ou

cinq cols à franchir; du gazon plutôt que de l'herbe; peu ou point d'arbres; un seul village sur la hauteur à notre droite, passablement éloigné ; par chance, une lois un petit vallon frais et boisé, qui suppose une source et un ruisseau. Un dernier col enfin, et un dernier coup de collier, nous amènent en vue de Nazareth ; et ce n'est pas sans un vif plaisir, bien prosaïque sans doute, mais les voyageurs nous comprendront, que nous apercevons à l'entrée de la ville, nos cinq tentes blanches se dessinant sur le vert pâle des cactus et des oliviers.

Certaines nouvelles que nous apprenons chemin faisant, pourraient bien un peu troubler notre quiétude, et je les transcris parce qu'elles prouvent que dans les cinq parties du monde les hommes sont les .mêmes, ne pouvant raconter une histoire sans l'exagérer ou la dénaturer.

Pendant que nous étions campés à Ajin-Méllachah, sur les bords du lac Mérom, le bruit courait qu'une caravane avait été surprise et dépouillée dans les environs de Jéricho ; à la station suivante, on nous donna de nouveaux détails, déjà plus graves; il y aurait eu deux hommes blessés ; à Tibériade, il y avait un blessé et un mort; aujourd'hui, en route, il était question de plusieurs blessés et de plusieurs morts ; mais déjà l'on nous racontait que le consul d'Angleterre était intervenu et qu'un commencement de justice avait été rendu. En définitive, quand nous serons à Jérusalem, il se trouvera qu'un seul individu a été dépouillé, qu'il lui a été pris pour environ 3,000 fr. d'argent et d'objets de valeur, sans aucun autre mauvais procédé, et que le sheikh de Béthanie a été déclaré, par le pacha de Jérusalem, responsable de la somme volée et condamné à la restituer.

Il y a dans tout voyage certains points culminants, autour desquels on a par avance comme groupé et concentré son attente et ses espérances ; ils résument en quelque sorte le but qu'on s'était proposé. On verra volontiers toute l'Italie, mais on veut absolument avoir vu Bologne, Florence, Rome, Naples et Venise ; le reste, s'il le faut, on le sacrifiera. Et dans une même ville, on voudrait tout voir aussi, mais il est certaines choses, un tableau, une statue, un monument, une église, pour les-

quelles on abandonnera le reste, sans ou avec regret. Les quinze journées que nous venions de traverser avaient été bien remplies, et nous avions eu l'occasion de rafraîchir et de vivifier bien des souvenirs. L'histoire ancienne, l'histoire évangélique, le moyen-âge, avaient tour-à-tour fixé nos pensées et en quelque sorte nos regards. D'un côté la nature, toujours gracieuse et gigantesque; de l'autre des ruines immenses et de vieilles cités, qui nous parlaient d'Abraham, de Josué, de saint Paul, qui nous transportaient même dans l'inconnu, ou qui nous ramenaient aux temps bénis de Jésus-Christ et des apôtres.

Toutes ces choses, nous les avions vues, et nous avions été heureux de les voir; elles avaient été pour nous l'objet d'une étude intéressante et sérieuse. Mais, en définitive, si nous ne les avions pas vues, comme il y a tant de belles choses au monde que nous ne verrons jamais, nous ne pouvons pas dire que cette lacune nous eût été particulièrement sensible. Le lac de Génézareth seul était pour nous une station capitale, et maintenant nous allions toucher à la seconde , Nazareth.

L'arrivée. — Une ville chrétienne. — Le couvent grec. — La fontaine de la Vierge. — Les femmes au sépulcre. — Le couvent latin et la colonne miraculeuse. — Le métropolitain grec — L'atelier de Joseph. — La montagne de la Précipitation. — Où est Nazareth ? — M. et Madame Zeller-Gobat ; l'église protestante et les écoles. — Le Mont-Carmel. — La plaine de Jizréhel. Une nouvelle mer. — Sunem. — Jizréhel. — Concours de vitesse entre un moukre et son âne. — Hen-Gannim. — Béthulie. — Une bonne averse. — Les ruines de Samarie. — Naplouse.

Nazareth! que de souvenirs ce nom seul réveille dans les cœurs ! Toute l'enfance de Jésus, Joseph, Marie, le rejeton de David, l'inscription de la croix! Nous allons donc arriver à Nazareth, nous le voyons de nos yeux, nous allons le fouler de nos pieds, nous en toucherons de nos mains les vénérables maisons, nous en parcourrons les rues, nous en visiterons les saintes reliques avec un religieux respect, tout en réservant nos doutes et nos scrupules. Il semble que la critique sacrée doive être bannie de Nazareth, et qu'il n'y ait place que pour de pieuses émotions en face de ce berceau du christianisme.

Tout en avançant nous parcourons du regard la contrée, la route blanche qui se déroule devant nous, les collines crayeuses qui s'étalent en amphithéâtre à droite, à gauche, au-dessus de Nazareth, sillonnées de ravins, couvertes de champs de blé, de vergers, de plantations de tous genres, d'oliviers, de figuiers, de vigne et d'autres arbres fruitiers. Il est déjà six heures du soir, mais le fond du tableau est tellement clair, tellement joyeux, qu'on pourrait se croire au milieu du jour. On a le sentiment qu'on est près d'une ville, et d'une ville chrétienne, où les gens

travaillent et s'ingénient à tirer parti des richesses du sol et des ressources de la nature. Chose remarquable en effet ; ce que Tibériade est pour les juifs, Nazareth Test pour les chrétiens, leur quartier général en Palestine, leur centre moral accrédité, convenu, presque officiel. Non seulement c'est à Nazareth qu'ils forment la plus forte proportion de la population, mais ils y sont même en grande majorité, sept mille sur huit mille habitants, d'après la statistique approximative du pays ; d'autres ne donnent à la ville que 4 à 5000 habitants, d'autres moins encore, d'autres plus ; en tous cas leur nombre va toujours en augmentant, et ce sont les chrétiens surtout qui immigrent, tandis que les musulmans tendent à leur céder la place -comme aux habitants naturels de la ville. Les chrétiens sont aujourd'hui encore désignés par les arabes sous le nom d'en-nasharim, les nazaréens.

La ville est adossée en amphithéâtre sur le flanc de la montagne; ses maisons presque toutes en calcaire, sont blanches; les toits sont plats et communiquent facilement les uns avec les autres. Quelques bâtiments plus considérables tranchent par leurs proportions et par leur architecture, sur le style plus que modeste de la plupart des habitations. De loin c'est beau, c'est propre, c'est pittoresque ; la première impression est favorable, même abstraction faite des souvenirs et du rôle que le cœur et l'imagination jouent nécessairement en présence d'un pareil spectacle.

Nous descendons de cheval à l'entrée de la ville. Nos tentes sont presque adossées au cimetière musulman; derrière, nous avons un verger d'oliviers ; une haie de cactus conduit à la ville ; une petite pelouse nous sépare du couvent grec, et pendant qu'on achève les préparatifs du repas du soir, nous nous hâtons de profiter des derniers rayons du jour pour aller visiter ce couvent qui est une des curiosités de l'endroit. C'est un enclos rectangulaire qui renferme un grand jardin, un petit cloître, et une église vouée à St-Gabriel, l'ange de l'Annonciation. L'église nous intéresse par la richesse de ses tableaux religieux, mais si les dorures et les pierreries abondent, en général le goût fait défaut; c'est lourd et chargé. Le frère qui nous accompagne (un simple frère, pas un père) offre de nous faire goûter de l'eau du puits ; c'est le puits au bord duquel se trouvait la vierge,

occupée à prendre de l'eau quand Fange lui apparut. L'église a été construite sur la place même ; le puits est parfaitement conservé dans la partie nord de l'édifice. Le frère fait descendre au moyen d'une poulie un gobelet de fer blanc qui remonte bientôt plein d'eau de la source ; nous en buvons tous, nous payons un bakchich, et nous nous en allons.

En sortant de l'église nous nous trouvons à côté de la fontaine de la vierge, sorte de doublure du puits que nous venons de visiter; c'est un bassin public, où viennent s'approvisionner, comme aux temps anciens, les jeunes filles de Nazareth. Dans le nombre il y a de beaux types, relevés par les couleurs éclatantes de leurs larges robes et par de gracieux mouvements lorsqu'elles chargent sur leurs épaules les cruches traditionnelles qu'elles viennent de remplir. Il semble que toute l'antiquité se soit donné rendez-vous auprès de ce bassin; on pense à Nausicaé, on pense à Rébecca désaltérant les chameaux d'Elihézer, on pense à Rachel accueillant Jacob, on pense à Séphora délivrée par Moïse.

Le lendemain matin de très-bonne heure * et quoique, en considération des fatigues de la veille, nous nous fussions promis de faire la grasse matinée, nous fûmes réveillés par un bruit extraordinaire et qui ne ressemblait à rien de connu ; c'étaient des pleurs, des cris, un concert de sanglots, qui semblaient avoir quelque chose de rhythmique et de régulier. Nous nous habillâmes précipitamment et nous sortîmes de nos tentes pour voir ce que c'était. Nous avions oublié que nous campions près d'un cimetière. Il y avait là une vingtaine de femmes au moins, les cheveux épars, agenouillées autour d'une pierre sépulcrale, parfois prosternées, priant, criant et pleurant. Par moments elles s'arrêtaient, échangeaient entr'elles quelques paroles, toujours à genoux; puis une d'entr'elles, n'importe laquelle, recommençait à pleurer et à se désespérer, et toutes partaient à la fois. Gela dura encore un bon quart d'heure, puis elles se relevèrent, et retournèrent à la ville assez tranquillement. Nous apprîmes bientôt que c'était une mère qui avait perdu un fils quelque temps auparavant, et qui, suivant la coutume orientale, lorsqu'elle éprouvait le besoin de donner essor à sa douleur, réunissait ses vojsines et ses amies pour l'accompagner au champ

des morts et pour y pleurer avec elle. Nous avions déjà vu quelque chose de ce genre à Damas. C'est un usage, un rendez-vous de sympathie, presque une cérémonie, mais qui correspond à des besoins sacrés de l'âme humaine. Le deuil n'est pas dans les vêtements, car toutes ces femmes étaient vêtues des couleurs les plus diverses, bleu, rouge, vert; mais il est dans le cœur, et les femmes savent pleurer avec ceux qui pleurent. Jamais nous n'avions aussi bien compris la signification complète de ce deuil de la sœur de Lazare : « Les juifs voyant qu'elle s'était levée si promptement et qu'elle était sortie, la suivirent, disant: Elle s'en va au sépulcre pour y pleurer » (Jean 11, 21). Ils voulaient l'accompagner pour pleurer avec elle, dans une circonstance semblable à celle dont nous venions d'être témoins.

Nous ne tardâmes pas à nous répandre dans la ville pour en prendre connaissance mieux que nous n'avions pu le faire la veille. Nous avions visité le théâtre de l'Annonciation d'après la tradition grecque; il nous fallait bien le visiter aussi d'après la version latine, les deux se nuisant quelque peu l'un à l'autre. Ici la scène change. Nous ne sommes plus au bord d'une fraîche et gracieuse source jaillissant au pied de la colline ; nous sommes davantage sur la hauteur, au milieu de la ville, dans une lourde et massive construction qui semble être un fragment d'une forteresse plutôt qu'une maison religieuse, et qui est le couvent latin. Une première cour, semée de quelques débris antiques, nous introduit dans le couvent proprement dit et dans ses dépendances, véritable établissement d'utilité publique, salon du prieur, salles de consultation, cellules des moines, pharmacie, écoles, etc. Par une seconde cour nous arrivons à l'église qui ne présente rien de bien remarquable comme architecture, et qui est plutôt curieuse comme style que belle et grandiose. Un escalier de marbre monte au chœur et à l'autel ; un autre descend à la chapelle souterraine qui est placée immédiatement au-dessous. Pour arriver à la crypte on passe par un sombre vestibule à porte basse ; tout est mystérieux et recueilli ; c'est à peine si l'on ose se murmurer à l'oreille quelques paroles inspirées par . la grandeur des souvenirs ou par l'invraisemblance des traditions. Le frère nous montre presque en face de l'autel, deux colonnes en granit rouge entre lesquelles se tenait

Fange au moment où il proclama Marie bienheureuse et où il lui annonça qu'elle serait la mère du Souverain. L'une de ces colonnes fut brisée d'un coup d'aile par le messager à l'instant où il toucha terre, et la partie supérieure, quoique n'étant plus soutenue, resta miraculeusement suspendue à la voûte où l'on peut la voir encore telle qu'elle était il y a dix-huit siècles.

Après nous avoir raconté bien sérieusement la légende, le frère nous montra, très-sérieusement aussi, les barres de fer qui retiennent ce fragment et l'empêchent de tomber ; il voyait que nous n'étions pas gens à nous laisser prendre à ces fables, et s'ils gardent leurs légendes pour les pèlerins, les religieux s'exécutent d'assez bonne grâce avec les voyageurs vulgaires et font preuve d'esprit en s'empressant d'ajouter qu'ils ne sont pas davantage les dupes des contes qu'ils débitent. Ils avouent que la colonne a été brisée en 1630 par quelques africains. Au-dessus de l'autel est un tableau qui représente la scène rapportée par St-Luc ; plusieurs lampes d'argent projettent une lumière douce et mélancolique. Sur le sol une inscription latine rappelle en quatre ou cinq mots le mystère auquel est consacré la chapelle : « Ici la parole a été faite chair. »

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