VERBUM GARO HIC FAGTUM EST
Nous visitons encore, mais fort rapidement, une arrière-salle où se trouve un tableau représentant la Fuite en Egypte ; puis, en descendant quelques marches, une chambre entièrement taillée dans le roc, une espèce de caverne, que l'on dit, avoir été la cuisine de la Sainte Vierge. L'intérêt le plus dramatique de cette crypte, c'est qu'elle était attenante à cette fameuse maison de Marie qui fut enlevée par les anges en 1291, transportée d'abord en Dalmatie, puis enfin à Lorettè, où elle est devenue l'objet d'un culte tout particulier. N'oublions pas qu'avant de mourir, la mère du Sauveuï s'était fait recevoir carmélite et qu'elle avait donné sa maison à l'ordre dans lequel elle entrait et dont elle devint bientôt la supérieure !
Sortons ; il fait trop sombre dans ces mystères. Mais comment les grecs et les latins font-ils pour justifier leurs légendes et pour vivre en paix avec des traditions si contraires? D'abord ils
s'occupent peu de vivre en paix ; quant à leurs légendes ils ont compris cependant qu'il valait mieux s'entendre à l'amiable que de soulever des controverses impossibles, et ils ont adopté un mode de vivre, en vertu duquel l'ange serait apparu une première fois à Marie au bord du puits ; Ja jeune fille, troublée, serait rentrée précipitamment à la maison, et c'est là, pendant qu'elle était occupée à tisser une étoffe de pourpre, dans cette caverne, près de la porte, que l'ange lui serait apparu pour la seconde fois et lui aurait délivré son message.
L'évêque grec, M. Nympho, nous fit l'accueil le plus cordial ; après nous avoir offert quelques rafraîchissements il voulut absolument nous faire les honneurs de son église, et quoique nous l'eussions visitée la veille, nous y retournâmes volontiers sous ses auspices. L'eau du puits fut de nouveau tirée, mais cette fois dans une magnifique coupe d'or ciselé à laquelle chacun se désaltéra, et sans bakchich. Cet évêque est le principal personnage de l'endroit, ayant plus de 2000 grecs non-unis dans la ville même de Nazareth ; il est jeune, encore, quarante ans, et représente parfaitement bien; il porte, je crois, le titre de métropolitain.
Pour les amateurs de reliques ïl reste encore à visiter l'atelier de Joseph, ou plutôt les ruines d'une ancienne église bâtie sur son emplacement supposé; une autre chapelle franciscaine, dite la Table de Christ, qui renferme une pierre assez volumineuse autour de laquelle, après sa résurrection, notre Seigneur se serait assis avec ses disciples ; une église arménienne moderne, bâtie sur les ruines de la synagogue où le Seigneur à l'âge de douze ans étonna les docteurs par la sagesse de ses questions et de ses réponses ! Scène qui se passa à Jérusalem.
Mais tous ces monuments nous touchent peu. Le plan général de la ville nous intéresse davantage, mais franchement nous espérions mieux. De loin tout est propre ; de près les rues sont irrégulières, étroites, s'enchevêtrant les unes dans les autres, coupées de ravins profonds dans lesquels s'entassent les immondices, quand par hasard il vient à quelqu'un l'idée de faire une de ces opérations que chez nous on appelle balayage, et qui là-bas ne se font que rarement et dans de grandes circonstances.
Nous ne voudrions pas quitter Nazareth sans avoir vu la montagne du haut de laquelle les juifs furieux voulurent précipiter le Seigneur (Luc 4, 29). Quelques-uns de nous gravissent la colline, et ils en sont récompensés par une vue splendide, mais on nous dit que ce n'est pas cela ; que la montagne dite de la Précipitation est à trois ou quatre kilomètres, plus au sud ; que la tradition est incertaine, ce qui ne faisait pas un pli pour nous, etc. Enfin M. Pierotti, qui s'y entend, mais qui n'avait pas voulu nous gâter trop tôt notre séjour, nous apprend que la véritable Nazareth, l'ancienne, celle du Nouveau Testament, étaitsituée beaucoupplus ausud, surunecolline au-delà du ravin, où l'on trouve encore quelques ruin,es, des restes de citernes, et des traces de puits. Il ne valait pas la peine d'éplucher de si près les traditions grecques et latines, puisqu'en définitive aucune ne peut être authentique. La vieille ville, la vraie, fut ruinée en 1263, et il se passa près de quatre siècles avant qu'on songeât à reconstruire Nazareth, qui d'ailleurs n'avait jamais été qu'un chétif petit village insignifiant et méprisé. Les franciscains obtinrent de Fàkhr-ed-Din en 1620 l'autorisation de reconstruire une église en souvenir de l'Annonciation, et l'on ne peut pas exiger d'eux qu'après plus de 350 ans ils aient retrouvé la place exacte d'un hameau détruit et abandonné depuis si longtemps.
En fait de légende il ne nous reste donc que les montagnes et la contrée. Il reste cependant encore cette bénédiction qui s'attache toujours à des souvenirs sacrés, et c'est bien une chose digne de remarque, que ce coin de pays, abandonné des juifs, presque abandonné des musulmans, soit encore aujourd'hui le quartier général des chrétiens en Palestine.
Les plus nombreux sont les grecs non-unis, puis viennent les latins, les grecs unis, les maronites et. les protestants.
Ces derniers, au nombre de 300 environ, appartiennent presque tous à l'église anglicane et ressortissent à l'évêché de Jérusalem. Le pasteur, M. Zeller, est gendre de M. Gobât. Les écoles sont prospères et fréquentées par une centaine d'enfants ; l'instituteur et l'institutrice, que je visitai successivement, sont arabes de naissance, élèves l'un d'une maison de Jérusalem, l'autre de la célèbre école de Beyrout. L'augmentation de la
population protestante a nécessité la construction d'un nouveau temple ; il était presque achevé quand nous le vîmes ; il a été dès lors inauguré par M. Gobât.
M. et Madame Zeller habitent une jolie maison au centre de la ville, avec une terrasse de laquelle on voit parfaitement toute la contrée. Chambres orientales, blanchies à la chaux; mobilier simple, mais qui rappelle les habitudes de l'Europe ; piano, gravures encadrées, beaux albums, dont la plupart garnis de plantes de la Palestine parfaitement séchées et conservées.
— Mais à propos, pourquoi n'avez-vous pas quelques vases de fleurs sur votre terrasse? cela donne quelque chose de si vivant et de si heimlich.
— Et l'eau ! vous oubliez que nous n'avons point d'eau ici. Trop heureux quand nous en avons assez pour notre usage personnel. Il ne pleut jamais, ou presque jamais.
— C'est pourtant triste, ajoutai-je au bout d'un moment, de n'avoir autre chose sous les yeux que vos affreux cactus.
— Oh ! ne dites pas de mal des cactus 1 Qu'est-ce que nous deviendrions sans eux? Seuls ils nous donnent un peu de rafraîchissement en été ; leurs fleurs sont si belles, et leurs fruits si savoureux I II n'y a jamais de sécheresse pour eux ; ils n'ont pas besoin d'eau pour vivre. Ils sont comme le chameau pour l'habitant des lieux déserts ; pas gracieux, mais si utiles et si peu exigeants.
Décidément, il n'y a rien dans la création qui n'ait sa raison d'être; mais malgré cela, ce porc-épic végétal, le cactus, avec ses larges palettes et ses milliers d'aiguilles, me parait singulièrement envahissant ; dans la lutte pour l'existence, il a de quoi se débarrasser de tous ses rivaux, et si par malheur il pouvait se mouvoir, les lys et les roses seraient sérieusement compromis.
Le Mont-Carmel faisait naturellement partie de notre programme, et c'est de Nazareth que nous avions compté nous y rendre. Mais... l'homme propose. Nous étions en retard avec nos étapes, et nous dûmes y renoncer. Nous ne pûmes saluer que de loin cette montagne que le prophète Elie a rendue si célèbre, et dont un mojiastère, qui date des premières années du règne
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de Louis-Philippe, fait aujourd'hui le plus bel ornement. Le Carmel a son rôle dans l'histoire. Visité par saint Louis en 1252, le Carmel reçut en 1799 la visite du général Bonaparte qui y laissa, sous la garde de quelques soldats français, un hôpital de malades et de pestiférés; tous furent massacrés par les Musulmans après le départ de l'armée. Crime pour crime.
Parmi les nombreuses grottes naturelles que l'on y remarque, et qui ont servi de tout temps de retraite à des anachorètes (Pythagore lui-même a visité le Carmel), on distingue surtout l'Ecole des prophètes, située du côté de la mer, et la Grotte d'Elie, placée au-dessous du maître-autel du couvent.
La position pittoresque de la montagne et ses traditions religieuses y attirèrent de bonne heure des pèlerins chrétiens ; on parle d'un couvent qui y aurait été fondé en 83, d'une église que l'impératrice Hélène y aurait fait bâtir au quatrième siècle, d'une règle que le patriarche de Jérusalem aurait imposée aux carmélites en 412. Tout cela est possible, mais les couvents, les églises, les règles, tout a disparu, pour reparaître et disparaître encore devant le farouche fanatisme des sectateurs de Mahomet. Détruit en 1821 par Abdallah - Pacha , le dernier couvent a été reconstruit il y a une quarantaine d'années, à 200 m au-dessus du niveau de la mer, avec une épaisseur de murailles et d'étroites fenêtres grillées, qui lui donnent toute l'apparence d'une forteresse. On dit qu'au point de vue de l'hospitalité, comme au point de vue de la solidité matérielle, c'est le couvent le plus considérable de la Terre-Sainte.
Mais nous ne le verrons pas ; nous ne verrons que de loin cette jolie chaîne si fertile, si boisée, dont le plus haut sommet ne dépasse pas 600 mètres. Nous ne ferons pas non plus la rencontre des chacals, des fouines, des sangliers, des hyènes, voire même des panthères que l'on dit s'y trouver, et quant aux perdrix, nous devons en faire notre deuil.
Nous voilà tous à cheval, un peu reposés. Nous sortons de Nazareth par un chemin relativement joli, orné de cactus à droite et à gauche ; nous traversons quelques champs de blé, bordés d'oliviers; nous nous retournons une dernière fois pour jouir de la vue de Nazareth, et laissant à gauche la colline de la Précipitation, nous nous engageons dans une descente assez
rapide par des chemins encaissés entre des rochers difficiles et glissants. Il s'agit de se bien tenir et de ne pas troubler sa monture par de faux mouvements. C'est à peine si nous avons le loisir de jeter un regard d'ensemble sur l'immense et fertile plaine de Jizréhel qui se déroule devant nous, et qu'il nous faudra traverser dans sa plus grande largeur avant de faire notre première halte.
Cette plaine argileuse, qui est bornée au sud-ouest par la chaîne du Carmel, au nord par les montagnes de Galilée, à l'est par le Thabor, le petit Hermon et la montagne de Guilboah, dont la ligne sert de point de partage des eaux, est complètement inhabitée, grâce au torrent qui la traverse dans toute sa longueur, le Kison, souvent à sec, mais débordant aux premières pluies et recouvrant de ses eaux la plaine entière, aussitôt que les fortes pluies de F arrière-saison descendent par torrents des montagnes environnantes. Des Bédouins viennent chaque année d'au delà le Jourdain pour les semailles ; ils reviennent pour la moisson, et tout est dit. Le reste de Tannée on n'y voit que du gibier, beaucoup de gazelles, des caravanes marchandes et quelques voyageurs.
Et pourtant cette plaine apparaît vivante. Il semble qu'on y doive entendre les chants de Débora, le cri de commandement de Barac, les hennissements des chevaux de Siséra; plus tard, le rassemblement des Madianites, des Hamalécites et des Orientaux contre Gédéon ; plus tard, le chant de triomphe des Philistins , vainqueurs de Saûl et de Jonathan. Et que d'autre» batailles, dans cette plaine si bien faite pour attirer et séduire les généraux! C'est là qu'eut lieu le sanglant combat des Juifs contre Vespasien; là, la rencontre des croisés et de Saladin en 1217; là encore, la défaite des Turcs par Kléber en 1799, près du petit hameau d'El-Afouleh, au pied du Mont- Thabor.
Que de souvenirs, pour une plaine que personne n'habite! Que de souvenirs sanglants, là où le soc de la charrue pourrait créer une source abondante de vie et de richesse pour le pays tout entier !
Pour l'œil aussi, quelle splendeur d'horizons, quel tapis de verdure dans la saison où nous sommes, quelles majestueuses
ondulations dans la plaine, quelles nobles lignes que celles des montagnes se profilant sur le ciel !
Involontairement nous cherchons du regard le tracé possible du canal que rêve un ingénieur français, pour noyer le bassia du Ghôr. C'est M. le docteur Blandet, membre de la Société géologique de Paris, qui a eu cette ingénieuse idée. Il vaut la peine d'en dire un mot.
Tout le monde connaît, et nous en avons déjà parlé, la faille du Jourdain, cette fêlure de l'écorce du globe, qui, parallèle à la Méditerranée, va du pied de l'Antiliban au golfe d'Akabah. C'est un profond sillon, marqué sur les cartes par le Jourdain et le bassin de la Mer Morte, par cette vallée qui, dans son ensemble, porte le nom de Ghôr. A sa source, le Jourdain est un peu plus haut que le niveau de la Méditerranée ; quelques lieues plus au sud, il atteint exactement ce niveau ; et baissant toujours, il est déjà au-dessous au lac de Tibériade ; entre les montagnes de Moab et celles de Juda, il ne compte pas une dépression moindre de 800 mètres au fond de la Mer Morte.
C'est ce bassin qu'il serait question de remplir, de manière & en faire une mer intérieure. On ferait une coupure qui, partant soit de Saint-Jean d'Acre, soit de Kaïffa un peu plus au sud, traverserait sur 25 à 50 kilomètres la riche plaine de Jizréhel, et aboutirait de là par le poids naturel des eaux au charmant lac de Génézareth. Celui-ci, dans l'intention de l'auteur, disparaîtrait tout entier, ainsi que la contrée en aval, pour céder la place aux flots de la Méditerranée. La jolie ville de Tibériade,. les bains de Hammath, Magdala, Gamala, les restes de Tarichée r les débris mystérieux de Chorazin et de Gapernaûm, la contrée et les forêts de chênes des Gadaréniens seraient condamnés à toujours, et le pont de Jacob serait submergé sous une masse» d'eau de 230 mètres de profondeur.
L'inventeur du système a cependant pitié de ces population^ sinon de leurs souvenirs historiques et archéologiques, et il laisse au gros bourg de Tabarieh (Tibériade) la ressource « de remonter la pente où il s'échelonne. » Il ignore si Bethsaïda serait aussi envahi, « car on n'a pas coté son altitude, » mais comme Bethsaïda est à peu près au bord du lac, il n'y a pas d'il-
lusion possible sur sa disparition. Toutefois, comme ii faudrait une vingtaine d'années pour remplir le Ghôr, les inondés ne seraient pas pris au dépourvu; il y aurait « pour ce pays un époque de transition, pleine d'accidents (nous le croyons bien), de chutes d'eau, etc. » Bref, la Palestine serait alors une Suisse temporaire.
Jéricho serait également submergée, avec plus de 300 mètres d'eau sur la tête, et irait rejoindre sous les flots les fameuses villes de la plaine de Gomorrhe.
On évalue la dépense totale de ces travaux à une centaine de millions de francs, chiffre de fantaisie, cela va sans dire, et dans lequel on ne fait entrer ni la valeur des fertiles terrains qu'il faudrait exproprier pour la construction du canal, ni la valeur des terres arables qui seraient englouties sur un parcours de plus de trente lieues, et sur lesquelles croissent aujourd'hui le figuier, la vigne, l'olivier, le palmier et beaucoup de céréales*
Quant aux bénéfices de cette opération, l'on indique : la Palestine transformée en péninsule et mise à l'abri des Bédouins ; des vaisseaux sillonnant le Ghôr en tous sens; la Mer Morte devenue moins salée (?) et, par conséquent, poissonneuse; le climat du pays rendu plus tempéré ; l'air ramené à sa pureté et à sa pression ordinaire ; enfin les eaux douces des wadys refoulées vers les rivages supérieurs et concourant, par une canalisation bien entendue, à répandre sur les terres la fraîcheur et la fertilité.
Mais le dernier mot n'est pas dit encore. Une fois le Ghor inondé, il resterait à le mettre en communication avec la Mer Rouge, ce qui pourrait se faire de deux manières : soit en reliant son extrémité sud avec le golfe d'Akabah par un chemin de fer, soit plutôt en creusant un canal dans le désert, si, comme on le pense, la vallée de l'Arabah et même le golfe d'Akabah ne sont que le prolongement de la même faille que le Ghôr.
Dans ce cas, mettons encore cent millions, et nous verrons le transit de l'Asie, de Damas avec l'Afrique s'établir par cette voie, tandis que celui de l'Europe continuera d'emprunter le canal de Port-Saïd à Suez.
Il est possible qu'on puisse invoquer certaines prophéties h
l'appui de ce projet; mais provisoirement, il lui manque trois données fort importantes : Tune, politique ; le sultan se prêterait-il à ces inondations? l'autre, financière; des actionnaires prêteront-ils leurs millions à cette expérience? la troisième, géologique et topographique ; les plaines de la Galilée méridionale et les montagnes qui bordent le Ghôr ont-elles été suffisamment étudiées par le savant docteur français, pour ne réserver à l'entreprise aucune déception imprévue?
Pour le moment nous ne voulons pas prendre trop au tragique cette succursale de la Méditerranée, et nous croyons qu'il passera encore bien de l'eau du Jourdain sous le pont de Jacob avant que les Européens se décident à détruire cette riche et fertile contrée de Nephtali et de Zabulon ; mais ce n'en est pas moins un trait caractéristique de notre temps que cette guerre, inconsciente sans doute, faite aux souvenirs du christianisme sous prétexte de spéculation financière. Toujours la grande lutte de la matière contre l'esprit.
Mais poursuivons notre course et ne nous attardons pas à chercher le canal fantastique de la nouvelle mer.
Nous passons à côté des masures ruinées d'El-Afouléh, sans presque nous en apercevoir; il faut qu'on nous dise : La prise de ce village a décidé de la victoire du Mont-Thabor. Et quand on nous l'a dit, nous nous demandons : Que reste-t-il de tant de fumée et de tant de sang?
Un peu plus loin, toujours longeant le pied de la montagne, nous arrivons à Soulim , l'ancienne Sunem , la patrie de la pieuse sunamite qui reçût Elisée, et dont le fils ressuscita à la voix du prophète. C'est un grand village, des maisons en pisé, du fumier un peu partout comme partout ; mais beaucoup de jardins, des fleurs autres que des cactus, et des vergers d'arbres verdoyants. Sur une branche nous reconnaissons, faisant une espèce de sieste, un Anglais que nous avions déjà rencontré à Tibériade quelques jours auparavant ; il était à cheval sur une des murailles de. la citadelle. Il ne répondit à notre salutation ni la première, ni la seconde fois ; probablement il dormait.
Dans le lointain M. Pierotti nous montre le misérable village de Hendor, où demeurait la pythonisse de Saûl, et un peu plus
$u sud Nain, le hameau de la veuve dont Jésus ressuscita le fils. Malgré les grottes mystérieuses du premier, et la belle vue dont on jouit du second de ces endroits, le détour est trop grand pour que nous puissions songer à nous y rendre.
De Soulim nous coupons droit sur Jizrébel, et si droit que nous arrivons au bord du Kison sans trop savoir si nous pourrons le franchir. Un mulet qu'Habib lance à l'aventure avec son moukre, enfonce des pieds de devant et n'est retiré qu'avec peine ; deux autres sont envoyés, l'un en amont, l'autre en aval ; ce dernier passe sain et sauf, avec de l'eau jusqu'au ventre, et nous suivons. A partir de là plus de discipline ; les uns vont à pied, les autres à cheval ; on se surveille pour ne pas trop s'éloigner du chef, mais on jouit avec délices du bonheur si rare de ne pas toujours emboîter le pas l'un derrière l'autre. C'est une sorte de prairie ; on a le sentiment que l'eau était là il y a quelques semaines; et nous savons qu'au pied de cette montagne qui se dresse là en face de nous, à une demi-lieue à peine, nous trouverons une source intarissable.
C'est Aïn-Djâloud, la « fontaine de Jizréhel » près de laquelle étaient campés les Israélites commandés par David, quand la méfiance des Philistins contraignit Àkis à se séparer de lui, 1 Sam. 29, 1. Large, pure, transparente, elle sort à gros bouillons de la montagne ; un fin gravier apparaît distinct à près d'un mètre de profondeur, mais il ne faut pas demander la fraîcheur à une source orientale. Nous sommes couchés sur une herbe comme nous n'en avions plus revu depuis Tell-el-Kadi, mais point d'arbres, et partant point d'ombrage. Si nous étions arrivés quatre ou cinq heures plus tôt, nous aurions eu l'ombre de la montagne ; mais il est trop tard pour se plaindre, et malgré le charme agreste du paysage, nous n'avons d'autre ressource que d'abréger la sieste.
Nous sommes en vue de la ville même de Jizréhel, l'ancienne résidence d'Achab et de Jésabel. Une demi-heure d'une montée peu rapide nous y conduit. Sur les flancs de la colline, Tune des dernières pentes du Guilboah, nous cherchons où pouvait être la vigne de Naboth; mais tout est ravagé, sauvage, désert. Jizréhel même a perdu son nom ; aujourd'hui ce n*est plus que Tseraïn. A la place du palais d'Achab et des villas de ses courti-
sans, on ne voit que des masures, une vingtaine. Une grosse tour carrée à deux étages sert de khan pour les caravanes dans les mauvais jours ; on y jouit d'une vue magnifique sur la plaine et sur le Ghor; ce pouvait bien être remplacement de la maison royale; une fenêtre au premier étage peut marquer la place d'où les serviteurs de Jézabel précipitèrent la misérable reine. En tous cas c'est ici que se passa le triple drame que racontent les livres des Rois: la mort de Naboth, l'arrivée de Jéhu triomphant, l'espoir douteux et bientôt déçu de Joram, la mort violente de ce prince, la mort de Jézabel et la proclamation d'une nouvelle dynastie militaire (1 Rois 21 ; 2 Rois 9).
Le matin à Nazareth, nous étions dans la tribu de Zébulon* Ici nous sommes en pleine tribu d'Issacar; nous y sommes entrés à Sunem. C'est l'âne ossu du vieux Jacob ; c'est la tribu qui, selon l'oracle de Moïse, devait vivre paisible dans ses tentes et partager avec Zabulon l'abondance de la mer ; tribu « intelligente dans la connaissance des temps pour savoir ce que devait faire Israël » 1 Chron. 12, 32.
On trouve à Jizréhel quelques fragments antiques mal conservés, mais nulle trace de palais, ni d'aucune construction considérable ; au commencement de notre ère ce n'était déjà plus qu'un bourg insignifiant.
De là nous repartons pour Djennin, en longeant pendajit près d'une heure le pied du Mont Guilboah qui s'élève à notre gauche, nu, sombre et mélancolique ; il semble qu'il porte la malédiction que David prononça contre lui à cause de la mort de Saûl et de Jonathan ; de petits chênes rabougris, que l'on voit à mi-hauteur de la montagne, contrastent avec l'ancienne fertilité que rappelle David dans son élégie, et les ruines de Bethsan (Scythopolis) apparaissent dans le lointain, privées des murailles auxquelles les cruels vainqueurs avaient suspendu les corps de Saûl et de ses fils.
Bientôt laissant la montagne poursuivre sa direction nord-est, nous rentrons dans la plôine, marchant droit au sud. Derrière un premier repli du terrain, nous voyons à cinq ou six lieues de distance, se dessiner les montagnes d'Ephraïm, noires et chargées d'arbres ; on dirait des forêts de sapins.
Pendant que nous cheminons paisibles et silencieux, recueillis
et fatigués, sur la route large et mal définie, mal tracée, qui mène à Djennin, un petit épisode vient réveiller la caravane et lui rendre un peu d'animation. L'âne chargé de nos outres et de nos oranges, le seul que nous eussions parmi nos montures, se met tout-à-coup à ruer et part en avant comme une flèche. Nous ne savons quelle mouche l'avait piqué, mais il est probable que c'était bien une mouche. Deux de nos moukres le poursuivent à cheval, mais il ne se laisse pas surprendre, et la course d'un âne oriental n'est pas à dédaigner. Un des moukres met pied à terre pour aller plus vite, mais aussitôt qu'il entend sur le sol le bruit de ses souliers sonores, l'âne qui avait rallenti son allure repart de plus belle, Enfin notre arabe s'avise d'un subterfuge ; il fait descendre un second moukre en lui recom r mandant de continuer la poursuite mais au petit trop et sans gagner du terrain ; quant à lui il se déchausse perfidement, et pendant que les longues oreilles du baudet s'en rapportent au bruit éloigné de son persécuteur en sandales, le persécuteur déchaussé que l'âne n'entend pas venir et dont il ne se méfie pas, multiplie ses enjambées et finit par saisir le licol de maître Aliboron tout surpris. Cette petite chasse nous avait beaucoup amusés, et d'énergiques bravos saluèrent le triomphe de l'homme sur labête. Il restait encore un peu d'eau dans les cruches, mais elle était tiède. D'ailleurs nous approchions de Djennin. Et à ce propos, n'exagérons rien. On crie beaucoup contre l'ardent désir de boire que manifestent les voyageurs quand ils sont en campagne par un brûlant soleil. Qu'ils prennent des précautions, qu'ils se rafraîchissent d'abord les tempes et le front, qu'ils aient soin de se remettre à marcher aussitôt qu'ils ont bu, à la bonne heure ; mais ce besoin de boire est aussi naturel qu'il est impérieux, et si l'on compte avec complaisance les maladies et les morts subites qui résultent d'une boisson froide prise imprudemment, il ne faut pas oublier combien de personnes, des soldats par exemple, meurent pour n'avoir pu se désaltérer pendant une marche au soleil. Le sang s'épaissit sous la double action de la transpiration et de l'évaporation, et il a besoin de renouveler sa provision liquide. Buvez donc, mais buvez modérément, pas trop froid, et si vous le pouvez, mettez dans votre eau une goutte de raki.
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Enfin nous voici à Djennin, au bout de la plaine de Jizréhel ; probablement l'ancienne Hen-Gannim (source des jardins), la ville lévitique de Josué 19, 21. 21, 29. où une tradition sans fondement place la guérison des dix lépreux, Luc 17. C'est aujourd'hui une charmante petite ville de 3 à 4000 habitants, sorte d'oasis placée entre la plaine et la montagne, sur les limites de la Galilée et de la Samarie. Les rues sont assez bien alignées, les maisons blanches et propres, les jardins clos de murs tirés au cordeau. Partout des caroubiers, des citronniers, des orangers et des palmiers. Un beau ruisseau traverse la ville et l'arrose, en même temps, qu'il fait tourner les roues de deux moulins. En entrant nous passons sous les arcades d'un aqueduc ; nous laissons à notre gauche une petite caserne qui renferme une garnison d'une cinquantaine de cavaliers, commandés par un agha. Nos tentes sont dressées de l'autre côté de la ville, et bornées par une délicieuse promenade d'oliviers, par une petite forêt d'épineux cactus, et par le cimetière.- Ici tout est musulman, ou à peu près ; mais comme l'eau abonde, il est facile à l'homme d'être propre et à la terre d'être fertile.
On entend à deux cents pas de distance les cris plaintifs des chacals, mais une troupe de chiens inoccupés qui nous regardent sans haine et sans amour, nous servent involontairement de porte-respect. Cependant au milieu de la nuit, M. Hébert et moi nous sommes réveillés par une voix lamentable, et nous distinguons nettement une patte qui gratte la toile de notre tente, comme si le chacal voulait procéder à une visite domiciliaire. Un pscht nettement articulé suffit pour couper court à cette indiscrète tentative. Le chacal, tout le monde le sait, n'est pas courageux; il aime les triomphes faciles et s'enfuit dès qu'il entrevoit la moindre résistance.
Le lendemain matin de bonne heure nous sommes sur pied, Par extraordinaire, il y a des nuages au ciel ; tant mieux, nous aurons moins chaud ; quant à la possibilité de la pluie, nous n'y songeons même pas.
Nous sommes en route pour l'antique Sichem, pour Naplouse. Nous quittons la Galilée pour la Samarie, Issacar pour Manassé et pour Ephralm. La journée sera longue, mais nous coucherons au pied du Guérizim. Courage donc !
Immédiatement au sortir de Djennin nous entrons dans te montagne par un étroit sentier rocailleux, parfois resserré entre les rochers, parfois s'élargissant et bordé de puits, de cavernes maçonnées et de sources. La montagne est habitée, peuplée, cultivée, boisée; les oliviers sont en majorité. Parfois la vue s'étend sur toute la plaine de Jizréhel; une fois même nous nous retournons pour jeter un regard sur Nazareth qui apparaît à nos yeux pour la dernière fois. Nous traversons plusieurs villages inconnus, entr'autres Kabâtieh, assez grand, assez bien bâti, maisons en pierre, mais mal habité ; population fanatique, sauvage, et que Ton dit volontiers disposée à s'approprier le bien d'autrui. On nous recommande de passer vite, sans gestes ni réflexions ; c'est dommage, parce que sa nature agreste, ses champs verdoyants et ses vergers garnis d'arbres nous inviteraient à nous y arrêter.
Sur notre droite, à trois quarts de lieue de distance, et ne le voyant que confusément, si même nous l'avons vu, nous laissons en bas dans la plaine , sur un petit tell verdoyant , le Dothaïn où Joseph fut vendu par ses frères, le Dothan où Elisée frappa d'aveuglement les envoyés du roi de Syrie (Gen. 37, 17. 2 Rois 6, 13). Ce n'est plus qu'une ruine, avec une fontaine.
Les cols, les vallées, les villages se suivent; partout des champs labourés ou des plantations d'oliviers. Voici une gracieuse plaine de deux à trois kilomètres de longueur; elle porte le nom de Merdj-el-Ghourouk, ou prairie submergée, parce qu'en hiver les eaux n'ont presque pas d'écoulement. Nousmêmes nous allons être, sinon submergés, au moins trempés. Le soleil a disparu; d'épais nuages s'amoncellent, et bientôt ils fondent sur nous sans miséricorde. A quoi bon courir? Autant être mouillés ici que plus loin; nous n'avons pas d'abri. Bien mieux; la pluie chasse avec une telle force qu'il nous faut un moment retourner nos chevaux pour laisser passer l'averse. Ceux qui ont des parapluies ou des parasols n'ont aucun avantage sur ceux qui n'en ont pas ; tous font contre mauvaise fortune bon cœur. Notre seule crainte est, si la pluie continue, que les chemins de la « prairie submergée » soient rendus impraticables ; aussi nous nous hâtons de nous remettre en route aussitôt que cela est possible.
Au fond de la vallée s'élève une colline abrupte, un mamelon escarpé, isolé, calcaire, sur le sommet duquel on distingue encore les restes d'une forteresse garnie de toufs. C'est Sanour, la turbulente Sanour, que les pachas de Saint-Jean d'Acre ont assiégée deux fois depuis cinquante ans, et qui a reconstruit ses murailles en 1857. C'est réellement une place forte. D'après la tradition, acceptée par Reland et Raumer, ce serait l'antique Béthulie, la patrie de Judith ; on montre même dans la prairie l'endroit où le mari de Judith prit un coup de soleil dont il mourut. Robinson n'admet pas que Sanour soit Béthulie, et il donne de bonnes raisons pour cela. Mais la meilleure de toutes, c'est que probablement Béthulie n'a pas plus existé que Judith. Plusieurs auteurs, entr'autres Glarke, pensent que Sanour est l'ancienne Samarie, mais cette opinion ne peut se soutenir.
Un bon soleil nous a bientôt parfaitement séchés, et une demi-heure après avoir passé la colline de Sanour et admiré ses nombreuses cavernes, nous entrons à Djeba, où nous faisons halte près de la source. Des femmes lavent leur linge, au milieu des figuiers et des oliviers ; elles ne se dérangent ni ne se voilent quand nous allons auprès d'elles puiser de l'eau*
Quelques gouttes qui tombent nous disent que le temps n'est pas entièrement remis. Il s'agit d'arriver à Naplouse; deux routes peuvent nous y conduire, l'une plus courte, mais il faudrait sacrifier Samarie et personne ne veut en entendre parler; l'autre plus longue et plus fréquentée. Nous prenons donc à droite, et de la hauteur un vaste panorama s'étend devant nos yeux, terminé à l'horizon par la ligne bleue de la Méditerranée.
La ville dont nous approchons, c'est donc l'ancienne capitale du royaume d'Israël, celle dont le nom est si souvent opposé à celui de Jérusalem, comme contraste; la noble cité royale, si fière de sa situation sur une haute colline, entourée de toutes parts d'un fossé naturel ; la ville où reposent les cendres de tant de rois, d'Achab et de ses soixante-dix fils, d' Achazia, de Jéhu, de Joachaz, de Joas, de Ménahem, de Pékachia; plus célèbre encore comme la sépulture du prophète Elisée; la grande ville qu'Hérode se plut à embellir, et qu'il fit si glorieuse qu'il crut pouvoir la consacrer à l'empereur Auguste et lui donner le nom grec de Sébaste en l'honneur de Sa Majesté romaine ; Samarie,
où le diacre Philippe prêcha l'Evangile, où Simon le magicien, qui passait pour un grand personnage, voulut acheter le don de Dieu pour de l'argent et fut vivement censuré de sa simonie par l'apôtre Pierre ; Samarie enfin, qui a donné tant d'évêques aux premiers conciles, Marinus à Nicée, Pricianus à Constantinople, Constantin à Ephèse, Pelage à Jérusalem.
Nous renonçons peut-être à retrouver les splendeurs de la monarchie d'Israël; Salmanéser, Alexandre de Macédoine, les deux fils de Jean Hyrcan, le proconsul Gabinius, doivent avoir tout détruit. Mais l'œuvre d'Hérode, ses murailles qui avaient un développement d'une lieue, la grande place, le temple d'Auguste, le théâtre qu'il fit construire, il doit en rester quelque chose, et nous nous réjouissons à la pensée d'entrer bientôt dans une vraie ville, après tous les hameaux que nous venons de traverser.
Par un étroit vallon nous descendons sur le gros village de Borka, dont les habitants ne jouissent pas d'une excellente réputation; mais le village lui-même est bien situé, sur une espèce de terrasse d'où l'on jouit d'une vue assez étendue. En face de nous, mais séparée par une vallée boisée et bien cultivée, nous voyons une colline presque à pic, au sommet de laquelle se trouvent une cinquantaine de mauvaises masures qui présentent l'aspect de la désolation.
C'est tout ce qui reste de la Samarie d'Achab et de celle d'Auguste. Comme l'avait annoncé le prophète, ce n'est plus qu'un « monceau de pierres dans les champs, » (Michée 1, 6) « ses pierres ont roulé dans la vallée; ses fondements sont découverts. »
Nous descendons de Borka, nous remontons de l'autre côté, prenant la colline en écharpe, et nous trouvons à mi-côte, sur notre droite, et comme servant de mur de soutènement, un premier débris de la grandeur qui n'est plus, seize colonnes encore debout, adossées à une terre cultivée; elles sont placées deux à deux, toutes privées de leurs chapiteaux qui auront servi pour la construction de maisons ou de couvents dans des temps éloignés. Serait-ce un reste du fameux théâtre d'Hérode? D'après leur disposition rectangulaire, on suppose qu'il devait y en avoir primitivement environ cent soixante et dix.
Au bout de quelques minutes nous sommes dans la ville. Nous laissons le cimetière à gauche; nous contournons une vieille ruine d'église, également à gauche, et nous descendons de nos chevaux au milieu de débris gazonnés, de jardins mal entretenus et d'une vingtaine d'hommes et de, femmes à l'air misérable, dont le nombre ne va pas tarder à s'accroître.
Il y a quelque chose de profondément triste à voir les représentants de races déchues qui n'ont aucune perspective de relèvement. Il n'y a là ni espérance, ni idéal, ni ambition d'aucune sorte. Ce qu'ils sont, ils pensent que leurs pères l'étaient avant eux, que leurs enfants le seront après eux. Leur sort c'est la vie quelle qu'elle soit ; ils n'imaginent pas que cela puisse et doive changer. Les femmes sont là, vêtues de la seule tunique qui leur serve de vêtement, et cette tunique est trouée, déchirée, sale ; on ne lave ni ne raccommode. Elles ont des boucles d'oreilles, quelques-unes des boucles au nez, des bracelets au bras, et elles tendent la main pour obtenir un secours : ni fières, ni timides, ni honteuses; elles font cela naturellement, comme si c'était leur gagne pain. Les hommes sont plus réservés; il semble que l'entretien de la maison ne les regarde pas. Rien d'hostile dans l'attitude de ces groupes qui nous regardent avec attention et curiosité. Nous donnons un peu d'argent, quelques oranges, des fruits secs aux femmes et aux enfants, et pendant qu'ils continuent d'avoir l'œil sur nous, nous jetons un regard sur les décombres qui nous entourent. Ce ne sont pas des masures, comme je l'avais cru d'abord ; toutes ou presque toutes les maisons sont en pierre, et chacune pour sa part est comme un témoin de l'antiquité de la ville; c'est avec des fragments de temples et de théâtres, c'est avec des ruines et des démolitions, c'est avec des morceaux de colonnes, avec des fûts ou des archivoltes, que les habitants de la vieille Samarie ont fait la Sébastieh actuelle. Et malgré tant d'ornements les maisons n'en sont pas plus belles, tant il est vrai que les ruines de l'un ne font pas la richesse de l'autre.
Çà et là, et jusqu'à la distance d'un kilomètre environ, l'on trouve des rangées de colonnes ; il y en a deux véritables haies soutenant une galerie voûtée qui aboutit à l'ancienne porte de la ville, celle probablement où Achab et Josaphat consultaient
les prêtres de Bahal et les prophètes de l'Eternel (1 Rois 22, 10). Douze tours ruinées semblent encore en marquer remplacement. L'impression générale qu'on retire de cette visite, naturellement faite en trop grande hâte, c'est qu'on est dans une ruine complète, mais aussi que c'est la ruine d'une ville puissante et considérable. Ce n'est pas le grandiose de Baalbeck ou de Palmyre, c'est quelque chose d'étriqué, de mesquin, de désolé, de navrant. On pourrait traverser les rues de la ville entière sans y rien remarquer, si le guide qui en fait les honneurs n'avait soin d'attirer l'attention sur cette foule d'ornements enfouis dans le sol ou incrustés n'importe ou dans ces maisons sans style ni architecture.
Le seul bâtiment, et encore c'est à peine s'il mérite ce nom ; la seule ruine un peu passablement conservée, c'est celle qui porte le nom d'église de Saint-Jean-Baptiste. Elle date des croisades et doit renfermer les restes d'Abdias, d'Elisée et du Précurseur, probablement aussi authentiques les uns que les autres. On sait, d'après Josèphe, que Jean fut décapité dans la forteresse de Machéron, et par les Evangiles, que les disciples emportèrent son corps et le mirent dans un sépulcre ; il est peu probable qu'Hérode leur ait permis de l'enterrer dans une ville toute pleine des souvenirs de son père. D'ailleurs ces tombeaux, même en admettant les données de la tradition locale, ne présentent rien de particulièrement intéressant; ils sont bâtis en fours-à-cercueil, à la façon orientale, et placés dans un caveau profond de vingt et une marches. Au-dessus de la porte est une petite mosquée, comprise dans l'enceinte de l'ancienne église de Saint- Jean ; trois ouvertures circulaires permettent d'y jeter un coup d'œil ; mais à moins de l'éclairer intérieurement on ne distingue rien.
D'après M. de Vogué, cette église dont il reste si peu de chose, mais dont il a reconstitué le plan et les proportions, aurait été, après le Saint-Sépulcre, le monument chrétien le plus considérable de la Palestine, une vraie cathédrale dans le style du douzième siècle. En ce cas, il faut avouer que les Musulmans s'entendent à merveille à bien détruire ce qu'ils veulent faire disparaître. L'Espagne a mieux respecté les souvenirs mauresques, que les Musulmans les souvenirs juifs ou chrétiens.
De Sébâstieh à Naplouse, on compte un peu plus de deux lieues, mais la route est charmante, et si ce n'étaient ces malheureux nuages à l'horizon, nous ne compterions même pas. Un dernier coup d'oeil avant de partir ; au sud les montagnes boisées d'Ephraïm ; au sud-ouest la riche plaine de Saron ; plus loin, la Méditerranée.
On redescend par le même chemin par lequel nous sommes montés. Un pauvre âne gît au milieu de la route ; tout à l'heure il était mourant et aucune de nos bêtes n'a bronché ; maintenant qu'il est mort, plusieurs de nos chevaux refusent d'avancer et se jettent dans les champs de droite ou de gauche pour éviter cette triste rencontre. Au bas de la colline nous prenons à droite et nous recommençons à monter; nous sommes au milieu de bois d'oliviers, mais à cela près toute la contrée a l'air d'une désolation ; la montagne de Samarie est plus triste encore, vue des environs de Makourah ; les lignes blanches et crayeuses qui la sillonnent comme les allées capricieuses d'un parc anglais, peuvent nous rappeler les jardins d'Achab et de Jésabel, mais elles ne peuvent nous faire oublier la misère de Sébâstieh.
A chaque vallée des sources nouvelles; nous en reprenons facilement l'habitude. Tout-à-coup Naplouse apparaît à nos yeux, à quelque distance encore ; mais déjà nous sommes dans la vallée formée par le prolongement des monts Hébal et Guérizim. On s'aperçoit qn'on approche d'une ville ; on s'aperçoit surtout que les sources abondent ; partout des courants d'eau qui font tourner des roues dé moulins; sur les hauteurs, de jolis villages et des champs cultivés ; dans les prairies des, troupeaux de chèvres noires ; dans le vallon, une jolie route, assez bien entretenue, au milieu de la verdure, du gazon, des arbres, des saules, des peupliers, des cognassiers, et de jardins clos ou non clos, ornés des plus riantes fleurs. Les cactus ont momentanément disparu ; on n'en a pas besoin, il y a trop d'eau, et si on les laissait faire ils détruiraient tout ce qui n'est pas eux. Des allants et des venants en assez grand nombre, à pied, à cheval, à chameau, sont les témoins vivants de la proximité d'une ville, et d'une ville civilisée. Dirai-je que ces gens ont l'air bien aimable? Ce serait aller un peu trop loin; mais ne jugeons pas; de
leur côté peut-être trouvent-ils que nous aurions bien pu rester chez nous.
Cette fraîche et plantureuse vallée, c'est la vallée de Naplouse ; cette jolie ville coquettement assise sur le col, au point de partage des eaux; si pittoresque avec ses murailles blanches entourées de verdure, avec ses coupoles et ses minarets, avec ses créneaux et ses tours, c'est Naplouse. Rien qu'à la voir on l'aime, on la trouve charmante, on voudrait l'habiter; on prévoit dans ses environs tant de jolies promenades, tant de fraîcheur, des sources, des pelouses, des bosquets si odorants! Et quand on se rappelle que Naplouse c'est l'antique Sichem, la Sichem des patriarches, les impressions se mêlant aux sou venirs, on tourne involontairement à l'églogue ; on murmure la gloire et la grâce.
... De Sichem aux gras pâturages.
On entend Méhul ; on voit Joseph « à peine au sortir de l'enfance ; » on oublie toutes les tragiques histoires des temps anciens et des temps modernes ; on se berce de songes gracieux et de visions champêtres.
Mais avec un peu d'énergie on secoue le rêve et l'on rentre dans la réalité. Le doux Sichem ne vaut pas mieux aujourd'hui qu'anciennement; il y a même un proverbe sur le caractère violent, dur, inhospitalier de ses habitants.
Les souvenirs bibliques abondent, mais ils ne sont pas tous riants. Abraham s'y établit en venant de Caran, Gen. 12, 6. Nous v retrouvons Jacob et ses fils, mais Siméon et Lévi massacrent les Sichémites ; plus tard encore ils vendent leur jeune frère aux marchands israélites. Gen. 33, 18. 37, 12. Sous Josué nous retrouvons les tribus rassemblées, élevant sur le mont Hébal un autel de douze pierres (que la tradition prétend montrer encore aujourd'hui sur le Guérizim), Jos. 8, 30. Le législateur fait de Sichem une ville lévitique et la désigne en outre, comme une des trois villes de refuge sur la rive droite du Jourdain ; pendant toute l'administration militaire de Josué, elle lui sert de quartier-général, Jos. 20, 7. 21, 21. 24, 1-25.
Sous les Juges, Abimélech fils de Gédéon par une mère
sichémite, fit périr tous ses frères afin de régner seul, et il fit de Sichem la capitale de sa passagère royauté ; c'est à cette occasion que du haut de la montagne, le jeune Joram prononça la plus vieille fable connue, celle des arbres à la recherche d'un roi, Jug. 9. Le « mauvais esprit » cependant empêcha les complices de vivre en paix; le cruel usurpateur ne put pas tenir tout ce qu'il avait promis, les seigneurs de Sichem se montrèrent exigents ; ils se brouillèrent, la guerre civile éclata, et au bout de trois ans Abimélech détrôné se tua après avoir fait périr un millier d'hommes et essayé de mettre le feu à la ville.
A Sichem éclata la révolution qui divisa le pays en deux royaumes ; l'imbécile obstination de Roboam et de ses jeunes conseillers servit les desseins machiavéliques de l'ambitieux Jéroboam, et celui-ci devenu roi par la volonté du peuple agrandit et fortifia la ville, dont il fit sa capitale, i Rois 12, 1. 25. Les rois qui lui succédèrent ne paraissent pas avoir eu grande confiance dans les dispositions des sichémites, car ils abandonnèrent cette capitale pour se rendre successivement à Tirtsa, à Samarie, à Jizréhel, trois villes qui avaient d'ailleurs l'avantage d'être situées plus au centre du nouveau royaume.
Dès lors, le nom de Sichem disparait complètement de l'histoire biblique , il n'en est plus fait mention que d'une manière incidente, Ps. 60, 6. Jér. 41, 5. On sait seulement qu'elle ne fut pas détruite par Salmanéser qui se contenta d'en déporter presque tous les habitants et de les remplacer par des colons païens envoyés d'Assyrie. On sait comment pendant l'exil, et sous diverses influences, mariages mixtes, terreurs superstitieuses, etc., les nouveaux sichémites inaugurèrent une religion nouvelle, singulier alliage de paganisme et de judaïsme, et cherchèrent sous le nom de Samaritains à fraterniser avec les juifs revenus de la captivité. On sait aussi que les juifs repoussèrent leurs avances et s'en firent des ennemis acharnés, dont la haine, à la fois religieuse et nationale, se montrait encore dans toute son intensité aux jours de Jésus-Christ. Esdr. 4, 17. Jean 4, etc.
Les Samaritains repoussés du sein de la famille juive, se construisirent sur le Guérizim un temple sur le plan de celui de Jérusalem, qui servit en même temps de retraite aux juifs mécontents ou excommuniés. Jean Hyreau le fit démolir, et
sous Vespasien les samaritains furent en grande partie détruits, dans leur lutte contre les envahisseurs, sur la montagne sur laquelle ils s'étaient retranchés. Les vainqueurs rebâtirent la ville, mais lui imposèrent le nom de Flavia Neapolis, ou simplement Neapolis, ville neuve, le même nom que Naples, qu'elle a conservée jusqu'à nos jours sous la forme corrompue de Nabûlûs, ou Naplouse.
Dans le Nouveau-Testament nous voyons Jésus passer deux jours à Sichem, et Philippe y prêcher l'Evangile; on peut du moins supposer que la ville vaguement désignée Act. 3. 5. et qui n'est pas nommée, est bien la même qui avait reçu déjà les enseignements directs du Sauveur, Jean 4.
Le nom de Sichar que l'on trouve, Jean 4, 5. n'est suivant les uns qu'une faute de copiste ; suivant d'autres, ce serait le nom que les Samaritains eux-mêmes donnaient à leur ville, par suite d'une prononciation vicieuse; d'autres pensent que ce seraient les juifs qui auraient changé le nom de Sichem en Sheker, l'apostate, ou Shikor, l'ivrogne ; enfin d'autres, distinguent Sichar de Sichem et le placent un peu plus à l'est, mais malgré l'autorité d'Eusèbe cette dernière opinion n'a que peu de partisans.
Justin martyr était natif de Sichem. L'histoire des croisades mentionne encore cette ville; Tancrède .s'en empare ; en 1187 les Sarrasins la reprennent; en 1202 un tremblement de terre la détruit de fond en comble, à la seule exception du quartier des samaritains. En 1834 le sheikh de Naplouse ayant assiégé Jérusalem, Méhémet-Ali craignant pour la vie de son fils qui était sur le mont de Sion, se décida à traiter à n'importe quelles conditions, mais Ibrahim-Pacha fut à peine délivré qu'il se jeta sur Naplouse avec seize mille homme, la prit, la détruisit en grande partie et fit mettre à mort le sheikh et ses quatre fils.
Telles étaient en général et dans leur ensemble les réflexions, tels étaient les souvenirs par lesquels, le soir, dans nos tentes, au bord d'une abondante source, et à l'ombre de vieux oliviers, près des portes de la ville, nous nous préparions à visiter Sichem le lendemain. Nous étions alors bien loin de « Sichem aux gras pâturages. »
Peut-être aussi les gouttes d'eau que nous entendions tomber
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sur les feuilles des arbres, et que nous ne pouvions pas confondre avec le doux murmure du ruisseau, contribuaient-elles à désenchanter pour nous la ville dont le nom seul, ancien ou moderne, nous avait paru de loin si plein de charme et de douceur.
Quoi qu'il en soit la pluie ne fit qu'augmenter toute la nuit, et malgré la protection du feuillage, maigre nos tentes à double épaisseur, une goutte, puis une seconde, vinrent troubler notre sommeil; en vain nous cherchions sur notre couche un endroit meilleur; partout les gouttes nous suivaient, et bientôt nous n'eûmes plus que l'héroïque ressource de frotter nos allumettes, d'allumer la bougie, de nous habiller de notre mieux, d'ouvrir nos parapluies, et de nous installer ainsi sur nos lits dont les draps et la couverture pouvaient encore nous protéger contre le froid. Le sol était détrempé, même dans la tente ; nos tapis de pieds étaient mouillés ; nous n'avions que des pantouffles, notre brosseur ayant pris le soir nos souliers, et nous ne pouvions pas nous aventurer à faire un voyage de découvertes sur un sol arrosé par une source que nous avions lieu de croire considérablement grossie par l'çrage.
Aussi tout le monde fut matinal ; le déjeûner fut prêt de bonne heure et l'on tint conseil. Du reste il ne pouvait pas y avoir plusieurs opinions en présence. Primo ; nous ne pouvions pas rester. Secondo: nous ne pouvions pas davantage nous mettre en route pour partir, nos tentes étant trop mouillées pour être portées par nos bêtes, qui avaient déjà une charge suffisante. Il s'agissait à tout prix de loger en ville, et faute de mieux nous acceptions déjà la perspective de passer une partie de la journée dans un de ces bazars fameux où l'on boit du café, où l'on se fait raser la tête, et où l'on fume le narguileh.
Mais M. Pierotti, plus au courant des habitudes orientales, avait une autre idée, et bientôt traversant à pied les rues torrentiellement boueuses de Sichem, il nous fit pénétrer par une sombre et large allée voûtée, jusqu'au pied d'un petit escalier tortueux qui s'enfonçait dans la muraille et qui, par quatorze marches difficiles, nous amena sur une chétive petite terrasse ornée d'un morceau de jardin.
C'était le couvent latin, bien modeste, bien peu souriant. Le
missionnaire qui l'occupe seul, nous fit un accueil douteux ; il n'était pas outillé pour loger et nourrir tant de personnes. Mais quand Habib arriva, suivi des bagages, des vivres ef des domestiques, le père prit un air un peu moins soucieux, et il nous livra sa maison, quatre bu cinq chambres blanchies à la chaux, avec un air de résignation qui nous toucha. Nos berbères nous eurent bientôt installés, deux ou trois par chambre, que bien, que mal, avec un salon commun garni d'une table, et d'un pliant par personne. C'était maigre, mais au moins nous étions à l'abri de la pluie.
Nos montures étaient aussi à couvert ; elles allaient passer leurs deux jours dans l'allée dont j'ai parlé plus haut; c'est le rendez-vous ordinaire des bêtes en temps de pluie, et comme on ne balaie jamais ces rues transversales, pas plus que les autres, j'ai fini par comprendre comment ces allées voûtées sont ordinairement beaucoup plus basses que leur rayon de cintre ne le ferait pressentir. Il doit y avoir sur le sol de ces allées une provision de guano de toute origine, accumulée depuis des siècles, et ce serait une vraie spéculation que d'en entreprendre le nettoyage. Les écuries d'Augias ne pouvaient pas être plus riches sous ce rapport.
Une fois installés et très-peu confortablement (je crois que ce couvent est le plus pauvre de la Palestine), nous n'eûmes rien de plus pressé que de nous mettre en route pour aller visiter la ville.
Naplouse est comme à cheval sur le col qui sépare l'Hébal et le Guérizim, mais au pied de ce dernier et séparée du premier par deux ruisseaux ; elle se dirige de l'est à l'ouest, presque toute entière située à l'ouest dans le vallon fleuri qui porte son nom, et ne comptant que deux ou trois maisons sur le revers oriental. Une large rue, droite et bien bâtie, sert en quelque sorte de base à la ville ; plus haut, sur un des replis du Guérizim, une autre longue rue parallèle, également assez droite, mais moins large et moins régulière, sert de point de repère aux voyageurs qui entreprennent de se promener seuls par la ville. De nombreuses petites rues couvertes ou non couvertes, sales, irrégulières, tortueuses, coupées elles-mêmes de ruelles, de culs-de-sac, de placettes, de monuments, de fontaines, de bou-
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tiques, relient entr'elles les deux artères principales. Il est donc très-facile de se perdre dans ce dédale ; mais il est facile aussi de retrouver son chemin. La chose essentielle est seulement de se bien rappeler, au milieu des vingt allées qui débouchent sur la rue principale, celle dans laquelle se trouve le couvent, et dans cette allée, au milieu des trente ou quarante portes sombres qui s'ouvrent à droite et à gauche, toutes au milieu d'immondices, celle qui conduit à l'escalier du couvent. Nos nombreux chevaux et nos moukres nous aident dans ce dernier cas à déterminer notre position, car il n'y a rien d'intelligent et de prévenant comme ces aimables et vigoureux enfants du désert.
Malgré cela on s'embrouille aisément au milieu de tous ces petits massifs de maisons, on confond toutes les ruelles uniformément enduites d'une même couche de malpropreté séculaire „ et si l'on chemine seul ce n'est qu'à force de patience qu'on réussit à trouver la maison qu'on cherche, n'ayant pas la ressource de s'adresser aux habitants pour cela.
Aussi nous en tenions-nous d'ordinaire à la longue rue du bas de la ville, assez bien dallée, quoi qu'à ce moment elle fût en état de réparation ; l'extrémité orientale est couverte comme une galerie de Paris ou de Bruxelles et sert de bazar à de nombreux magasins. Les maisons sont hautes ; plusieurs ont trois ou quatre étages ; par les cours intérieures on peut arriver jusqu'aux remparts dont la ligne monotone, blanche et crénelée forme la limite de la ville de ce côté ; nulle part nous n'avons trouvé le moindre empêchement à cette promenade, ni propriétaire révêche, ni sentinelle trop susceptible.
Deux grosses tours ferment à la fois la rue et la ville. Au moment où nous revenions d'une de nos excursions, nous avons été frappés par un spectacle étrange. Une bande d'individus, presque tous vieux, barbus, sales, l'air misérable, vêtus de noir, mais d'un noir détérioré, couverts de poussière, munis de sacs et de bâtons, parlementaient avec un des bachibouzouks de la porte d'entrée et paraissaient lui montrer des papiers. Après un quart d'heure d'attente, et sans que le moindre bakchich ait été offert ni donné, la bande se remit en marche. Mais c'était une véritable colonne. Nous n'avions vu d'abord qu'une quaran-
taine d'individus ; le reste était en dehors de la porte; il y avait bien huit cents personnes, vieillards, popes, hommes de tout âge, femmes et enfants. C'étaient les pèlerins russes. Au bout d'une heure ils ressortirent par la même porte, je ne sais qu'elle difficulté ils avaient eue ; puis, une heure après, ils rentrèrent de nouveau; il parait que la difficulté avait été levée. On les logea probablement, soit dans un khan, soit quelques-uns, les plus considérables ou les plus délicats, chez des coreligionnaires établis, qui sont plus de cinq cents à Naplouse. Ces pèlerins, nous les retrouverons à Jérusalem, à Bethléhem, et campés à Jéricho ; trois d'entr'eux se noieront dans le Jourdain lors du fameux baptême de nuit.
C'est un curieux spectacle que ce pèlerinage actuel. On dirait qu'il appartienne au cœur même de la religion grecque. La plupart de ces pèlerins font la course pour le compte d'autrui; c'est tantôt un particulier, tantôt une ville ou un village, qui décide de faire les frais d'un voyage au Saint-Sépulcre ; on centralise les sommes votées, on centralise ensuite les pauvres drôles désignés pour cette expédition; quelques pèlerins volontaires se joignent à eux, s'ils ne sont pas assez riches pour faire le voyage à leurs frais, et sous la protection du gouvernement russe ils s'embarquent (ils s'entassent) pour un des ports de la Syrie. Une fois là ils sont sous la direction des couvents de leur culte, chargés de les piloter, de les loger et de les nourrir pendant tout le temps de leur séjour en Terre-Sainte, l'empereur ayant naturellement grand soin d'indemniser les couvents pour leurs peines et leurs frais. Les autorités turques tracassent volontiers ces pauvres pèlerins, mais elles ne dépassent pas les limites de la tracasserie ; le moindre obstacle, le moindre accident, la moindre apparence d'une persécution, d'un acte contraire aux droits garantis par les traités, risquerait d'amener cette intervention russe que la diplomatie redoute, que la Russie désire, et à laquelle la Turquie ne se soucie en aucune manière de fournir un prétexte légitime.
Il y a à Naplouse deux églises protestantes, trois écoles et un médecin missionnaire. La plus importante de ces œuvres est celle du missionnaire Falscheer, du Wurtemberg, qui travaille sous la direction de M. Gobât. L'école prospère ; elle compte une
centaine d'élèves, garçons et filles, très-attachés à M. Falscheer et à sa charmante femme; mais l'évangélisation marche difficilement, vu le caractère fanatique de la population, et les résistances ordinaires de l'islamisme à tout progrès et à tout changement. La demeure du missionnaire, sa bibliothèque, son intérieur, m'ont transporté quelques moments en Europe, et m'ont fait oublier toutes les déceptions de Sichem.
L'autre église, moins considérable, est soutenue par des dons volontaires anglais. Elle a pour chef un M. El Karey, dont l'histoire ne m'a pas paru parfaitement claire ; c'est un musulman converti, que quelques-uns disent fils d'un sheikh arabe, que d'autres font naître à Samarie , mais qui me fait plutôt l'effet d'un levantin. Elevé en Angleterre, il a été successivement baptiâte et aiiglican. Aujourd'hui il est congrégationaliste, mais le dimanche où j'allai pour l'entendre, il avait cédé la chaire (une table du salon) à un pasteur épiscopal en passage ; nous étions treize en tout, y compris le prédicateur, le pasteur et sa femme, le patriarche des Samaritains, quatre ou cinq membres des deux caravanes, et le kawas, domestique nègre du pasteur. Le service se faisait, il est vrai, en anglais, mais on m'assura que le service arabe est également peu fréquenté. Les écoles .marchent mieux. Mais la branche principale de cette mission m'a paru être l'œuvre médicale ; j'ai assisté aux consultations du lundi, et j'ai vu se présenter en moins d'une heure une vingtaine d'hommes, de femmes et d'enfants musulmans. Le jeune docteur américain parle bien l'arabe, et après avoir donné à ses clients des conseils et des remèdes, il leur donne aussi de bonnes paroles et de bons petits traités, en général bien choisis; souvent des portions de l'Ecriture-Sainte.
M. Karey est très-lié avec le patriarche samaritain, et dans des relations suivies et confiantes avec lui, il a non-seulement appris à lire et à comprendre le dialecte samaritain, mais encore il a pu lire et déchiffrer quelques-unes de leurs vieilles chroniques, habituellement closes pour les Européens, non pas closes par ordre, mais uniquement parce qu'on n'a pris ni le temps, ni la peine de les étudier. Elles datent des plus anciens temps de leur existence comme culte, et on y lit entr'autres, écrite par Shafer, prêtre de la synagogue au temps de Jésus,
cette mention intéressante : « Dans la 49 e année de ma prêtrise, et la 4281 e année du monde, Jésus de Nazareth, fils de Marie, fut crucifié à Jérusalem. » Ce texte est-il bien authentique, et la mention « fils de Marie » est-elle bien dans l'analogie des chroniques orientales? C'est ce que je ne saurais décider.
J'eus plusieurs fois l'occasion de voir ce vénérable patriarche samaritain. C'est un petit vieux tout ratatiné, à l'œil d'aigle, au nez aquilin fortement accusé, cheveux blancs, teint basané, dents admirablement conservées, vêtu des couleurs les plus riches et les plus voyantes, presque criantes, robe à ramages, rouge, bleu, violet, vert, jaune. Le nom de patriarche m'avait d'abord imposé; en changeant le mot, c'est le pasteur d'un petit troupeau de deux cents paroissiens, peu riches la plupart, même pauvres, et je perdis toutes mes illusions, sans lui en vouloir pour cela, quand, après une conversation d'un quart d'heure en mauvais anglais, il me tendit la main pour avoir un bakchich ; je pris la main et donnai le bakchich ; je n'osai pas le donner trop petit, vu la dignité du solliciteur. Je ne fus pas étonné non plus quand, M. Pierotti lui ayant demandé la permission d'aller visiter son église avec la caravane, il l'octroya gracieusement moyennant la somme de dix francs par personne. M. Pierotti, sans se fâcher, lui offrit dix francs en tout, et le marché fut conclu sans plus de paroles.
La synagogue samaritaine, perdue au milieu d'une infinité de ruelles, est un modeste petit temple carré, blanchi à la chaux, et précédé d'une espèce de préau couvert, où nous attendait ce que je suppose être l'élite de la population samaritaine, une trentaine d'hommes, de femmes et d'enfants qu'on pouvait croire endimanchés pour la circonstance; le rose et le bleu dominaient dans les costumes; beaucoup de bagues, de bracelets et de boucles d'oreilles d'une valeur douteuse. Si l'on en juge par les spécimens que nous avions sous les yeux, la race est belle, saine et vigoureuse ; toutes les femmes étaient fraîches, les enfants beaux et bien portants; l'attitude convenable et digne, sans morgue ni prétention. Le nombre des Samaritains est peu considérable, plus cependant qu'on ne le dit d'ordinaire ; quelques auteurs parlent de 60, d'autres disent 120 à 130, d'autres 160; le frère Liévin, qui les connaît bien, en compte 240;
DE NAZARETH A SIGHEM. 165
le patriarche nous a dit environ 300. C'est bien peu, pour une peuplade qui a joué son rôle dans l'histoire et qui a traversé vingt-cinq siècles : raison de plus pour ne pas les diminuer au delà de ce qui est vrai.
Nous entrons dans le temple sans nous déchausser, par une faveur spéciale qui retombe en piastres sur les enfants qui nous entourent. Une natte recouvre le parquet qui est dallé. Çà et là quelques lampes en verres de couleurs assez ordinaires. Une espèce de balustrade nous sépare du Lieu Saint* mais le rideau vert a été tiré en notre honneur, et nous pouvons voir d'abord, puis toucher le célèbre manuscrit Au Pentateuque, ^véritable merveille d'antiquité, que la tradition samaritaine attribue à Abisuah, petit-fils d'Aaron, mais que l'on peut sans crainte faire remonter à Manassé, frère de Jadduah. Il aurait ainsi vingt-trois siècles, et il est admirablement conservé pour son âge, C'est un rouleau sur parchemin, format in-folio, divisé en colonnes, écrit en caractères samaritains ; les mots se suivent sans interruption d'aucune sorte, ni ponctuation. Le volume est enveloppé de soie verte, et se déroule sur deux, baguettes rouges, recouvertes d'arabesques en dorures. Plusieurs copies exactes de ce texte existent actuellement, soit en Angleterre, soit ailleurs, de sorte que le manuscrit original lui-même n'a plus la grande valeur exégétique et critique qu'il avait au siècle dernier; ce n'est plus qu'à titre de curiosité qaWva le voir, mais il vaut la peine d'être vu.
Le patriarche nous montre encore quelques autres manuscrits, des prières liturgiques, des registres, le Pentateuque en arabe, et la grande Polyglotte de Londres, qui renferme le Pentateuque samaritain. Mais tout cela ne nous arrête plus.
Nous aurions bien voulu faire l'ascension de l'Hébal, et surtout «elle du Guérizim dont les imposantes ruines, temple ou forteresse, nous attiraient. Chacune de ces excursions nous aurait pris deux heures ; mais le temps avait été si mauvais, la pluie avait si bien détrempé les chemins, que nous dûmes renoncer aux excursions projetées. Nous nous bornâmes à les considérer de loin, le Guérizim avec la richesse de végétation qui en avait fait la montagne des bénédictions ; l'Hébal, moins riche, mais cependant couvert, dans sa partie inférieure, de
166 CHAPITRE Vil.
vignes et de plantations d'oliviers, et de cactus dans sa partie supérieure. Nous regrettons surtout la vue dont on jouit de ces deux sommets, et qui s'étend du Ghor à la Méditerranée, de l'Hermon aux montagnes qui dominent Jérusalem.
Parmi les antiquités chrétiennes de la ville, toutes assez mal conservées, on remarque, ouvrant presque sur la grande rue, les ruines de l'église de la Passion, dont le portail rappelle celui du Saint-Sépulcre, et plus haut, dans un jardin, l'église des chevaliers de Saint- Jean; toutes deux datent des croisades.
En résumé, Sichem est après Jérusalem la plus grande ville de la Palestine. Elle compte 10,000 habitants, dont 500 grecs non-unis, environ 300 Samaritains, 300 juifs, 60 latins et à peu près autant de protestants. Petit commerce de coton, d'huile et de savon; agriculture très-développée.
Le tombeau de Joseph. — Le puits de Jacob. — El Lebben. — Conversation de trois chèvres. — Silo. — Un chemin trop étroit. — Le miel découlant du rocher. — La source des voleurs. — Béthel. — La montagne du coq. — Bééroth. — Souvenirs bibliques. — Le Scopus.
Le tombeau de Joseph et le puits de Jacob sont notre première station en sortant de Sichem ; elle est courte, puisque ces deux célèbres endroits sont à 25 ou 30 minutes à peine de la ville. Après avoir longé la muraille extérieure de l'ouest à Test, nous traversons un beau bois d'oliviers, et nous sortons de la vallée pour entrer dans la plaine d'El-Makhnah. C'est à ce moment que l'on tourne à gauche; le puits est à quelques minutes de la route, au milieu d'un champ, sur la dernière des ondulations du Guérizim ; le tombeau est un peu plus loin, sur le premier repli du mont Hébaï.
Le puits rappelle les souvenirs de Jacob qui l'a creusé, et ceux de la samaritaine s'entretenant avec Jésus. On admet généralement son authenticité. M. Bonar y laissa touber sa Bible en se baissant pour mieux voir. J'ai tous ces souvenirs présents à la pensée, et rien dans la vue du puits ne vient ni les rafraîchir ni les confirmer. Il y a bien tout autour quelques vieux murs qui peuvent avoir appartenu à l'église des croisés, mais ils peuvent aussi n'être que les murs de soutènement d'un champ ; il y a bien une sorte d'excavation, qui peut avoir été la salle souterraine dont parlent les voyageurs, mais le plafond de cette salle s'est écroulé, et nous ne voyons rien dans les décombres gui nous entourent, qui puisse nous permettre de recon-
naître, même en imagination, les abords ou la forme de ce caveau protecteur. Nous nous laissons glisser au fond des décombres, et là au milieu de pierres amoncelées sans ordre, nous constatons qu'il y a eu un puits, et que ce puits est bouché par les débris que le temps ou la malveillance y ont accumulés. Nous pouvons à la rigueur évoquer les souvenirs du patriarche travaillant le sol et qreusant; mais placer là Jésus se reposant pendant que ses disciples ont été à la ville pour chercher des vivres, et demandant de l'eau à la Samaritaine en attendant de lui ouvrir lui-même les sources de la vie éternelle, ce n'est guères possible. On voit sans doute la montagne sur laquelle les samaritains disaient qu'il faut adorer; on voit aussi les campagnes toutes blanchesqui annoncent la moisson prochaine, mais le puits lui-même, on peut dire qu'il a disparu; ni ombre, ni fraîcheur, ni gazon, ni margelle, ni ouverture. Il y a quelques années il y avait peut-être de l'eau de temps en temps, mais aujourd'hui, quand il y en aurait, on ne pourrait pas y arriver. Nous remontons, plus que déçus. Les musulmans ont aussi leur puits de Jacob, mais il est à plus d'un kilomètre d'ici, et l'expérience faite n'est pas de nature à nous encourager.
Quant au tombeau de Joseph, il est également authentique, vénéré par les juifs, les chétiens et les musulmans. C'est une enceinte massive, rectangulaire, peu élégante, au milieu de laquelle s'élève en dos d'âne un tombeau de pierre blanche, marbre, craie et stuc. Le monument lui-même est assez moderne, malgré le grand nombre d'inscriptions dont il est couvert, en hébreu, en arabe, et dans plusieurs langues de l'Europe, mais rien ne contredit et tout semble au contraire confirmer la tradition qui place en cet endroit même les restes embaumés du patriarche, Gen. 50, 25. Jos. 24, 32. En tous cafc ce sont bien là les champs et les pâturages dans lesquels, à son retour de la
Mésopotamie, Jacob s'établit, après les avoir achetés d'Hémor, père de Sichem, pour cent pièces (d'argent ou de bétail?) Gen. 35, 19; c'est bien ici que le jeune Joseph vint de la vallée de Mamré pour chercher ses frères; c'est le champ que Jacob légua à son fils bien-aimé, en sus de son héritage ; c'est le lieu où Joseph manifesta le désir de reposer, quand sa postérité quitterait l'Egypte, et Josué accomplit son dernier vœu.
Comme monument ce tombeau n'offre rien de remarquable, mais comme souvenir il est intéressant à visiter, et sa vue donne du relief à l'histoire patriarcale; on peuple d'hommes et de troupeaux ces solitudes aujourd'hui presque désertes, et l'on ressuscite par la pensée l'histoire la plus dramatique et la plus touchante de l'Ancien Testament.
Nous reprenons notre chemin. Nous continuons de descendre vers la plaine en tournant vers le sud ; laissant à droite et à gauche de nombreux villages, habités surtout par des cultivateurs, Kefr-Kalline, Hauertah, Haudallah, Aïn-Abouz, Kouza, etc. La vallée se resserre, et après deux heures de marche on arrive à une dure et pierreuse. montée que l'on se hâte de gravir. Le point le plus intéressant de la course, c'est le moment où laissant à droite, à une certaine distance, le gros village ruiné d'El-Lebben (Lebona, Jug. 21, 19?), on prend à gauche le chemin de la montagne qui conduit à un grand vieux khan abandonné, près duquel se trouvent un puits et une citerne jT excellente eau ; les femmes d'El-Lebben viennent s'y approvisionner, et sur la route nous en rencontrons une vingtaine, allant et venant dans le léger costume de leurs tuniques, blouses ou chemises bleues, portant sur leurs têtes les outres pleines, ou balançant à la main les outres vides qu'elles vont remplir. Naturellement nous ne perdons pas l'occasion de boire un verre d'eau presque fraîche, et comme la côte est rapide nous envoyons les chevaux en avant, et nous les suivons en zigzag, cherchant des fleurs et des pierres, et nous retournant de temps en temps pour voir une dernière fois le Guérizim qu'il nous semble encore reconnaître, ainsi que les belles collines plantées de vignes et d'oliviers, que nous laissons derrière nous, et dans lesquelles abondent les cavernes et les grottes sépulcrales.
Arrivés au col, nous laissons à droite la route de Jérusalem, et nous longeons à gauche, sur l'arête qui domine un petit vallon désolé, le chemin qui doit nous conduire au gite du soir. De nombreux troupeaux de chèvres et de moutons noirs pâturent dans ces solitudes qui, si elles avaient de l'eau, se changeraient vite en riants vallons. Une pauvre chèvre bêle à mi-côte et reste en arrière du troupeau, malgré les appels du berger. Est-elle malade ? Que peut-elle avoir? Bientôt une autre chèvre
qui était en avant, revient auprès d'elle en arrière, et après avoir bêlé ensemble, cemme si elles appelaient ou comme si elles faisaient la conversation, elles en voient arriver une troisième, et |Ies trois après de nouveaux bêlements, au lieu de rejoindre le reste du troupeau, repartent au petit trot, sans s'inquiéter du chacal ou du renard qui peut abuser de leur imprudence. Que vont-elles faire? nous l'ignorons, car bientôt elles disparaissent derrière un repli du ravin ; mais si j'ai bien compris leur langage, la première avait perdu son petit, malade, blessé ou trop faible pour suivre le troupeau. La seconde est venue lui demander ce qu'elle avait; et après une consultation sérieuse, elles ont décidé de retourner auprès du chevreau invalide et d'appeler à leur aide l'expérience et la protection d'une chèvre plus âgée et plus habile, peut-être la grand'mère du petit ou la doyenne du troupeau.
Dieu seul, dit Lamartine, Dieu seul sait la distance entre l'homme et la bête.
Le lecteur se rappelle sans doute l'endroit où fut déposé le tabernacle après la conquête de Canaan, la ville où le tabernacle séjourna plus de trois siècles, où Josué acheva le partage du pays entre les sept tribus qui n'avaient pas encore reçu leur lot ; où les Benjamites se procurèrent au moyen d'une ruse tacitement consentie par leurs confédérés, les femmes qu'on refusait de leur donner ; la résidence du vieil Héli, l'endroit où se passa l'enfance du jeune Samuel ; la ville enfin où, après la mort de ses fils et la prise de l'arche par les Philistins, le vieux et faible grand-prêtre tomba à la renverse et mourut comme foudroyé. C'est Silo, longtemps la -capitale morale de tout le pays sous Josué et sous les Juges, plus tard encore la résidence du prophète Ahija, sous Jéroboam.
Centre politique, administratif et religieux des douze tribus, Silo, ou Shilo, était certainement une ville considérable. Mais « allez et regardez ce que je lui ai fait à cause de la malice de mon peuple, » dit l'Eternel, Jér. 7, 12.
Nous sommes à Silo (Seiloûn) ; nous y sommes arrivés après avoir suivi pendant quelques minutes le lit d'un torrent, puis de terrasses en terrasses, en remontant une pente assez rapide, au milieu de champs bien cultivés, de vignobles et de vergers
DE SIGHEM A JÉRUSALEM. I7i
d'oliviers. Nos tentes sont un peu au-delà du village, sur le penchant de la colline, dans un grand clos borné de pierres. Longtemps perdue, oubliée, cette petite localité est bien l'antique Silo, dont la situation topographique est parfaitement déterminée par ce passage du livre des Juges (21,19) : « au nord de Béthel,à l'orient du chemin qui monte de Béthel à Sichem, et au midi de Lebona. » Le nom d'ailleurs est toujours resté le même.
Ci et là quelques ruines, des fragments de colonnes, des murs, des restes d'arcs-boutants, des débris corinthiens, mais rien de caractérisé ; forteresse, église, mosquée, tout est mêlé, confondu ; les ruines sont tellement ruinées qu'il est impossible de deviner ce qu'elles ont pu être primitivement; on en est pour ses frais d'imagination. Aussi l'imagination se donne libre carrière; c'est peut-être à la place même où nous sommes, que le tabernacle étalait ses splendeurs; c'est là que le jeune Samuel a dit: Parle, Seigneur, ton serviteur écoute! là qu'Héli est tombé ; c'est dans ces vignobles que les Benjamites ont surpris et enlevé leurs femmes. Quand ces choses se passaient, on ne se doutait guère que trois mille ans plus tard il viendrait d'occident des voyageurs, disciples du Messie, qui chercheraient à découvrir au milieu des amas de pierres l'endroit où s'élevait le sanctuaire d'Israël.
Un joli bois d'oliviers situé à l'ouest est notre dernière promenade du soir; la Méditerranée se montre à nous dans le lointain comme un liseré bleu, doré par les rayons du soleil qui vient de s'éteindre dans les flots.
Le lendemain était le grand jour, le jour solennel du voyage. Nous devions dresser nos tentes le soir à Jérusalem. Nous quittâmes Silo de bonne heure, pour aller rejoindre à quatre kilomètres, au-delà de Tourmous-Aïya et dans la jolie vallée de Sin-Gille, le chemin des caravanes. Ce chemin, souvent encaissé entre deux murailles, est bien étroit; nous y croisâmes une caravane qui se rendait en Galilée (on nous apprit le lendemain que c'était le lieutenant Warren), et grâce au peu d'espace libre, l'un de nous atteint par les bagages d'un mulet eut la jambe sérieusement contusionnée. Il n'y avait de reproche à faire à personne, seulement la malle était trop grosse. Je ne relève ce
détail que pour faire mieux comprendre ce qu'on appelle une grande route en Palestine.
Ce léger accident, le seul qui soit arrivé pendant tout le voyage, ne nous empêcha pas de bien jouir de notre matinée. La vallée était riche, fertile et bien cultivée ; partout des figuiers et des oliviers, la providence du pays ; partout des cyclamens, jusque dans les fentes des rochers et dans les trous des murailles ; ci et là de jolies campanules et des marguerites. Si je ne me trompe, c'est ce matin-là que M, Pierotti nous fit remarquer du miel découlant d'un rocher; il était trop haut pour que nous pussions y atteindre, et nous ne le vîmes qu'en passant ; le filet de miel coulé avait deux mètres de longueur.
Au fond de la vallée nous nous trouvâmes en face de l'un des endroits les plus frais que nous eussions rencontrés depuis Damas. La route passe entre deux rochers élevés, chargés de la plus luxuriante végétation qui se puisse voir, et l'eau jaillissant de toutes parts redescend en cascades écumeuses. Les jardins de Versailles n'offrent rien de pareil. Pour ajouter au pittoresque du site, une vieille tour en ruines s'élève sur un des rochers, et sollicite le crayon du peintre ou la visite du touriste. Mais hélas ! on nous fit passer entre ces murailles de verdure et d'eaux jaillissantes, sans nous permettre seulement d'y rafraîchir nos tempes. Cette oasis qui nous paraissait délicieuse, s'appelle Aïn-Haramieh, la source des voleurs ; ils s'y trouvent bien, et s'y embusquent le plus souvent pour dévaliser les voyageurs. C'était pour nous le supplice de Tantale, mais il fallut obéir.
A partir de là on recommence à monter ; le plateau est presque nu, désert ; le sol stérile, calcaire, délavé ; il paraît avoir été autrefois plus riche, car nous foulons encore ici les montagnes d'Ephraïm, si célèbres dans l'antiquité par la beauté de leurs vignobles.
Nous laissons à droite une vieille tour démantelée, Bord-el- Bardouil, que l'on dit avoir été bâtie par Baudoin; la colline sur laquelle elle repose est plantée d'arbres et contient de nombreuses grottes sépulcrales ; il serait curieux d'y faire des fouilles.
Encore deux ou trois petits châteaux, deux ou trois petits
villages, et nous voilà à Béthel, aujourd'hui Beïtîne. C'est une des plus anciennes villes de la Palestine. C'est là peut-être qu'Abraham se sépara de Lot son neveu ; c'est là que Jacob, chargé de son péché et se rendant en Mésopotamie, vit l'échelle mystérieuse qui lui parlait de miséricorde et de prière ; c'est là que mourut Débora, la nourrice de Rebecca . C'est l'ancienne Luz, que le sort avait donnée aux Benjamites, et dont les Ephraïmistes s'emparèrent par la violence. Samuel y venait tous les ans pour rendre la justice. Hiel qui, sous Achab, tenta de rebâtir Jéricho, était de Béthel. C'est à Béthel encore (Béthel» maison de Dieu) que Jéroboam, par spéculation politique, fit placer un de ses deux veaux d'or, et que sa main fut paralysée quand il voulut faire arrêter le prophète qui le condamnait. C'est à Béthel enfin que quarante-deux enfants, dignes fils de leurs pères, mal élevés parce qu'ils étaient élevés en dehors de la vérité, insultèrent le prophète Elisée et subirent la peine de leur criminelle conduite.
Après avoir commencé par l'esprit, Béthel avait fini par la chair, et le prophète Amos, dénonçant le jugement de Dieu, lui annonce qu'elle sera réduite à rien (chap. 5). C'est dans cet état que nous la trouvons. Sise au sommet d'un coteau, sur la lisière d'une lande stérile, elle ne présente à nos yeux que quelques pauvres maisons, quelques vestiges d'une ancienne église, une piscine à moitié comblée dans laquelle se trouve encore un puits d'eau potable, et des restes de murailles qui semblent rappeler le tracé de l'ancienne ville. Plusieurs fragments de colonnes passent pour les derniers débris du temple du veau d'or, mais rien ne confirme cette tradition.
Involontairement nous cherchons le chêne des pleurs, Allon- Bacuth, planté par Jacob en souvenir de Débora sa nourrice, et la pierre ointe d'huile, qui devait rappeler au patriarche la vision céleste. L'idolâtrie a passé là-dessus, et Béthel, la maison de Dieu, est devenue Béthaven, la maison de l'iniquité. Gen. 28, 19. 35, 8. Os. 4, 15. 10, 5.
Non loin de là, sur notre gauche, on nous montre une petite montagne qui possède une légende assez curieuse ; bien enfantine, mais moins ridicule que celles qui ont surgi chez nous ces dernières années. Un homme de Gofus s'était trouvé à Jéru-
salem pendant la passion du Sauveur, et il avait été amené à la foi. Rentré dans ses foyers, il racontait à ses amis les grandes choses qu'il avait vues, et entr' autres la résurrection de Jésus- Christ. Sa femme qui était en train de plumer un coq, témoigna de diverses manières son incrédulité, et finit par lui dire : « Ce que tu racontes n'est pas raisonnable, et je ne saurais y croire, même si ce coq que je plume revenait à la vie! » Mais, ô miracle ! à l'instant même le coq reprit vie, poussa un cri éclatant et s'envola jusque sur le sommet de la montagne où la femme eut toutes les peines du monde à le reprendre. De là le nom de Montagne du coq.
Trois ou quatre kilomètres plus loin, par des chemins passables, parfois en coupant ou longeant une ancienne voie romaine, laissant à droite et à gauche quelques puits et quelques fontaines, qui ne sont jamais à dédaigner, nous entrons dans l'important village de Beéroth (les puits), aujourd'hui El Biréh ; 300 habitants, dont quelques grecs. Beéroth est une des quatre villes gabaonites qui surprirent la bonne foi de Josué et furent épargnées par lui, Jos. 9, 14. En y mettant le pied nous entrons dans la tribu de Benjamin ; c'est en quelque sorte déjà le territoire de Jérusalem.
La tradition porte que c'est là que les parents de Jésus s'aperçurent de sa disparition, et une église y fut bâtie pour en perpétuer le souvenir. Détruite par les musulmans, elle fut reconstruite par les croisés, qui y joignirent un château, un couvent et un hôpital. Une grande partie est encore debout, et passablement bien conservée pour une ruine. Au bas du village, des femmes lavent du linge dans de vieilles citernes aménagées pour recevoir l'eau d'une fontaine arabe placée presque immédiatement au-dessus. Nous nous installons quelques instants sur la pelouse, dans le voisinage de la fontaine, pour y prendre à la hâte notre modeste déjeûner.
A partir de Beéroth les souvenirs bibliques se multiplient et notre attention se portant tantôt à droite, tantôt à gauche, nous voyons successivement sur les hauteurs qui bordent le chemin à une certaine distance; Hataroth l'ancienne frontière qui séparait Ephraïm de Benjamin, Jos. 16, 2. 5. 18, 13. ; Er Ram* que Ton suppose être la Rama que Bahasa fit fortifier pour
DE SICHfiM À JÉRUSALEM. 175
empêcher le passage d'Asa, 4 Rois 15, 17 ; la célèbre Gabaon de Josué ; Guibha la patrie de Saûl ; Hanathoth la patrie de Jérémie. Toutes ces localités nous captivent, et nous voudrions pouvoir, les visiter en passant. Mais celle qui nous attire le plus, c'est la : célèbre montagne de Samuel Nebi-Samwil, sur le sommet de laquelle se trouvent encore quelques masures construites avec des blocs antiques, et les ruines d'une vieille église bâtie par St-Georges, mais aujourd'hui transformée en mosquée, avec un minaret qui domine toute la contrée, et du haut duquel on peut compter douze à quinze villes ou villages, Jérusalem, Betbh léhem, Gabaon, Béthel, Ramleh, une partie de la Mer Morte, le mont des Francs, etc. On croit que c'est le Ramathajim-Tsopbim où demeurait Elkana, où naquit Samuel, et où il fut enterré 1 Sam. 1, 1. 8, 1. 25, 1. C'est une tradition généralement admise, et la seule objection que l'on puisse élever, la principale que Robinson met en avant, est tirée de la visite de Saûl à Samuel (1 Sam. 9, 10 cf. 10 2). Elle est forte, mais elle n'est pas insoluble, si l'on se rappelle que le père de Saûl demeurait, non eu Guibhah où il avait un oncle, mais à Tseltsah où était le sépul-
cre de sa famille. Quant à Saûl lui-même, il demeurait à Guibhah et il continua d'y demeurer après son couronnement ; de là le nom de Guibhath-Saûl donné à cette ville pour la distinguer de plusieurs autres villes du même nom (v. Les Juifs d'Europe et de Palestine, par Keith, Black, etc. p. 184 et lfl5). Si Nebi-Samwil n'est pas le lieu de naissance de Samuel, seraitce le Mitspah où les Hébreux s'assemblèrent plusieurs fois pour combattre leurs ennemis Jug. 20, 1 Sam. 7, 6-12., et où ils choisirent Saûl pour leur roi, 1 Sam. 10, 17-24? C'est l'opinion dç Robinson et de quelques voyageurs, mais les raisons à l'appui ne nous paraissent pas très-concluantes. — Richard Cœur-de- Lion visita cette montagne pour voir au moins de loin la Cité Sainte qu'il n'avait pu conquérir.
Les allusions plus ou moins transparentes que nous faisons à notre chef pour le décider à ce petit détour sur la droite, sont entièrement perdues ; il fait la sourde oreille, ou bien il nous répond que nous pourrons y aller de Jérusalem, plus tard, une autre fois.
Nous cheminons ainsi pendant deux heures, nous arrêtant assez
fréquemment, au milieu d'un vallon large mais peu cultivé; cependant à mesure que nous approchons, on voit quelques fermes, quelques exploitations agricoles plus considérables, des prairies, des champs, souvent semés de débris de colonnes, de citernes en ruine ; puis un khân près de Shafat, où nous serions tentés de nous arrêter, tellement il nous paraît supérieur à ceux que nous avons rencontrés dans le nord. Mais Habib nous presse d'avancer. Puis tout-à-coup laissant la route, qui est cependant nettement tracée, il nous fait prendre à gauche, h travers champs, et nous nous dirigeons vers un monticule rocheux, qui ne nous promet rien de remarquable, quoiqu'on nous l'annonce comme les ruines possibles de l'ancienne Nob, dont Sattl massacra les sacrificateurs d'abord, puis tous les habitants, pour se venger de ce que Ahimélech avait consulté l'Eternel en faveur de David, 1 Sam. 22, 9-23.
Mais un cri joyeux de surprise, une exclamation de saint enthousiasme sort de nos poitrines. Nous sommes en face de Jérusalem; nous la dominons tout entière. Nous sommes en quelque sorte arrivés au terme de notre voyage.
Reliques, légendes et souvenirs. — Jérusalem vue du Scopus. — Le premier coup d'oeil. — Fantaisie d'un Anglais. — Géologie. — Campement. — La porte de Jaffa. — L'évoque Gobât. — Première visite au Saint-Sépulcre. — La maison Spittler. — La Casa Nuova. — Départ pour Bethléhem.
Il n'est jamais possible de séparer entièrement les choses visibles et les choses invisibles. Entre la matière et l'esprit il y a des liens mystérieux. Ils se présentent souvent sous la forme d'un piège ou d'un danger, quand l'esprit se matérialise ; souvent aussi le contraire a lieu, la matière devient vivante et parle le langage de l'esprit. On peut faire du purisme sous prétexte de combattre le matérialisme, mais je ne suis pas sûr que les plus puristes soient toujours conséquents avec eux-mêmes; il est telle rose desséchée qui restera éternellement pleine de parfum, telle épingle qui fera rêver, telle mèche de cheveux qu'on renfermera soigneusement, telle petite robe d'enfant devant laquelle on s'accoudera les yeux en pleurs. On aura beau nous dire que les os de notre père ou de notre mère ne sont que du carbonate de chaux, ces restes vénérés n'en demeurent pas moins pour nous une chose sacrée, tant il est impossible de séparer par une sèche analyse jios affections, nos souvenirs, et les objets qui les représentent ou les rappellent. La parole du bonhomme Ghrysale vient du cœur autant que du bon sens : « Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère. »
Tout le culte des reliques est dans cette impérieuse liaison des idées, et l'on n'y aurait probablement jamais fait d'opposition si ce culte n'avait pas fini par remplacer la religion, par devenir lui-même une religion; surtout s'il n'avait pas fini par
devenir un commerce, et tellement hideux, qu'il a fait sombrer sous le poids du ridicule le vrai et le faux, le saint et le profane, les réalités et l'imposture. Nul doute que si Ton nous présentait aujourd'hui, authentique, la couronne qui ceignit la tête du Sauveur, une vive et profonde émotion ne s'emparât de nos cœurs. Mais nous n'avons rien à craindre ni à espérer de ce côté-là, et les abus du passé nous protègent contre toute superstition nouvelle; nous ne savons que trop les mystifications nombreuses dont se rendirent coupables, quelques-uns peutêtre à bonne intention, les pèlerins de la Terre-Sainte au moyenâge. C'était à qui rapporterait pour son couvent ou pour son église le plus grand nombre de curiosités religieuses et les plus monumentales. Aujourd'hui l'on est blasé, l'on n'y croit plus, mais ce n'est pas sans quelque regret qu'on a vu disparaître tout ce monde artificiel de souvenirs évangéliques ou apostoliques, saints clous, saint suaire, saintes épines, sainte couronne, sainte tunique, sainte croix, etc. L'Eglise déplore les fraudes au moyen desquelles on prétendait l'édifier, et bénit la Réforme qui a démasqué les fourbes dont elle avait été la dupe trop longtemps ; elle saura s'en tenir au fondement plus ferme de la Parole de Dieu, qui n'a jamais trompé et qui ne trompera jamais.
Chateaubriand félicite les premiers voyageurs de ce qu'ils n'étaient pas « obligés d'entrer dans toutes ces critiques, » et il ajoute avec raison que « le seul moyen de voir un pays tel qu'il est, c'est de le voir avec ses traditions et ses souvenirs. » Il estime que ce n'est pas visiter un pays que le visiter avec un « esprit de contention et de chicane. » Si l'on n'accepte rien de son histoire, ce pays n'est plus lui-môme, et si l'on doute de tout, il ne vaut véritablement pas la peine de faire le voyage. La Palestine n'est ce qu'elle est qu'à la condition d'être la. TeTre- Sainte, le sol sacré des patriarches et des prophètes, le berceau du christianisme ; sa topographie doit être imprégnée de son histoire, et si l'on veut séparer l'une de l'autre, on les énerve et on leur enlève toute signification. Je n'ai appointé aucune espèce de parti pris aux différentes étapes de mon pèlerinage, et si j'ai penché d'un côté, c'est plutôt vers la foi du charbonnier que vers l'incrédulité sèche et dédaigneuse du cri*-
tique. J'ai voulu croire. Là où je n'avais devant moi que la nature, la foi était facile ; j'étais en présence de l'œuvre de Dieu ; c'était Gadara, le lac de Génézareth, Jérusalem, Bethléhem, Béthanie, le Jourdain. Là où les traditions humaines intervenaient, je les acceptais, si rien ne venait les démentir, comme pour la Montagne des Béatitudes, les tombeaux de Joseph et de Rachel; ou je m'appliquais à les accepter si les témoignages contraires n'étaient pas trop positifs, et s'ils ne remplaçaient pas ce qu'ils détruisaient; ainsi le Saint-Sépulcre, le Cénacle, Gethsémané, la Montagne de l'Ascension. Si décidément l'histoire était en contradiction avec la légende, et surtout si la légende portait en elle-même sa condamnation, soit à cause de sa puérilité, soit à cause de son caractère de spéculation, je n'hésitais pas à l'abandonner, mais ce n'était pas toujours sans regret; j'ai pu me moquer du coq en brique du reniement, de l'arbre auquel Judas se pendit, et de quelques reliques analogues; j'aurais voulu pouvoir croire aux oliviers dii Jardin et à la Tour de Notre-Père.
Non, quoi qu'on fasse, tout n'est pas vrai, tout n'est pas la* vérité dans ce qu'on nous montre, et l'auteur de Y Itinéraire va certainement au delà de sa pensée quand il pose cet axiome que « la religion ne dispute jamais avec la vérité. » C'est évident, mais quand il s'agit de traditions purement historiques, la question est précisément de savoir si elles sont vraies ou si elles sont fausses. Prenons Gethsémané, la Voie douloureuse, le Chemin de la Croix, le Mont des Oliviers! Nous sommes là enprésence de souvenirs éminemment respectables, mais les traditions qui les recommandent ne datent pas toutes de fort loin ; quelques-unes sont même très-modernes ; aucune ne remonte incontestablement aux jours apostoliques. Peut-ôn donner le nom de vérité à ces légendes, et la religion est-elle le nioins du monde intéressée à leur authenticité?
Mais s'il y a de fausses reliques, il y a aussi, en Palestine surtout, des souvenirs matériels qui ne peuvent pas laisser le cœur indifférent. Le Psalmiste nous dit que les cieux n'ont ni langage, ni paroles, et que toutefois leur voix est ouïe. N'en est-il pas de même de cette plaine grisâtre, accidentée, que du Scopus nous voyons se dérouler à nos pieds?
Il est impossible de faire complètement abstraction de toute association des idées. J'ignore ce que serait cette vue pour un voyageur qui ne la colorerait pas des reflets de l'histoire, et qui n'en peuplerait pas les collines eMes habitations des milliers de noms illustres que j'y vois vivre et s'agiter? Est-il beau? est-il grandiose, ce panorama qui s'offre à nous dans une sorte de terne et désolante nudité? On est mauvais juge quand on est gagné d'avance, et moi qui serais prêt à m'écrier aujourd'hui : « Seigneur, tu laisses ton serviteur aller en paix, » moi, le cœur débordant de souvenirs, je n'ose dire : C'est sublime, quand tant d'autres ont dit : Que c'est triste !
Et pourtant c'est triste aussi. La voilà donc cette cité glorieuse entre toutes, la capitale d'un royaume qui, sous David, étendait ses frontières de l'Euphrate à la mer Rouge ; qui, sous Salomon, envoyait ses flottes jusqu'en Ophir et à Tarsis, et faisait le plus riche commerce du monde connu; qui, sous Alexandre, désarmait les ftireurs du jeune conquérant; qui résista pendant plus de trois années à la vaillance et à la stratégie de la puissante Rome; qui, pendant deux siècles, fut le rendez-vous de toutes les armées de l'Europe ; qui, de nos jours encore, est la clé de voûte de la politique européenne; ville vingt fois saccagée, ruinée, brûlée, démantelée, et sans cesse ressuscitant et sortant de ses décombres, comme si la mort ne pouvait rien contre elle ; ville sainte des Juifs, des chrétiens et des Musulmans! Cette capitale du monde moral, la voilà devant nous, morne, silencieuse et languissante, enserrée dans ses murailles grises, avec ses tours qui remontent au roi David, ses fortifications qui datent des Hérodes, ses créneaux qui datent des . Sarasins, sa mosquée d'Omar, ses minarets d'Ibrahim-Pacha, sa coupole et ses couvents de l'empereur Nicolas. Tous les genres, toutes les architectures, tous les âges, toutes les religions sont là, dans cet étroit espace, et quand il n'y aurait d'autre intérêt que les questions archéologiques, le tableau seul éveillerait la curiosité et parlerait à l'imagination. C'est un spectacle vraiment unique.
A l'aide de mes souvenirs je cherche à m'orienter. Là haut, à gauche, c'est le mont des Oliviers, et dans le lointain les montagnes de Moab. Presque en face, le mont des Francs; un peu
plus à droite, à deux lieues de distance environ, Ton verrait Bethléhem sans un plateau qui nous le dérobe. Plus à droite encore, Rama. Ce sont mes points de repère. A droite, mais un peu en arrière, Nebi-Samwil, cette montagne qui nous a tant préoccupés tout-à-1'heure.
Quant à la ville même, elle est située sur un plateau formé de trois ou quatre collines, et entourée d'une ceinture de collines, toutes un peu plus élevées, qui la dominent. Elle en est séparée à l'occident par les vallées de Guihon et de Hinnom, à l'orient par la vallée de Josaphat et le torrent de Gédron. La ville est ainsi mise à l'abri d'un coup de main qui pourrait être tenté a l'est ou à l'ouest et au sud ; le seul point par lequel elle soit vulnérable, c'est le point où nous sommes, le Scopus, et c'est aussi de là que sont parties toutes les attaques tentées contre elle, sous Nébucadnetsor, sous les Romains et à l'époque des croisades.
Il n'est pas difficile, à la distance où nous sommes, de reconnaître les principaux monuments de la sainte cité ; les cartes, les plans, les gravures, les photographies, les ont rendus familiers à la plupart d'entre nous. La mosquée d'Omar, par sa grandeur exceptionnelle non moins que par sa situation, est le premier objet qui nous frappe ; elle occupe presque tout le côté oriental, à peu près un cinquième ou un sixième de la ville entière. Ça et là quelques palmiers, quelques minarets, des couvents, l'église arménienne, quelques coupoles qui ne nous disent rien. Mais plus près de nous, assez près des murailles, une coupole vert d'eau récemment reconstruite marque la place du Saint-Sépulcre ; à droite, les trois vieilles tours d'Hippicus, de Phasaël et de Mariamne, ont dû servir à la défense de la citadelle près de la porte de Jaffa. Hors de la ville tout-à-fait à droite, un ensemble immense de bâtiments neufs au style byzantin; c'est le couvent russe avec cours, jardins, église, hôpital, écoles, pharmacie ; c'est une petite ville, une véritable prise de possession; les Russes se sentent là chez eux; ils s'y sont établis , au nom de leurs souvenirs, au nom de leur ancienneté comme église chrétienne , et surtout au nom de la force qui est la meilleure des raisons. C'est dans les dépendances du couvent que les pèlerins russes, toujours fort
nombreux, trouvent l'hospitalité quand ils arrivent à Jérusalem.
Entre nous et la ville, descend en pente douce une plaine gazonnée, semée de rochers, de pierres, et d'oliviers au feuillage vert-cendré ; de nombreux sentiers mal tracés la traversent en divers sens, et par leur solitude ajoutent à la tristesse du coup d'œil. C'est par là, probablement presque en face de nous, que doit se trouver la grotte de Jérémie ; un peu plus à droite les tombeaux des rois.
Vespasien et Titus ont dû se placer là qù nous sommes et donner leurs signaux à leurs soldats ; les murailles de la ville s'étendaient alors jusqu'au.pied de la colline, et l'armée romaine, avec ses catapultes, ses béliers, ses tortues, s'étendait au-dessous de nous sur les pentes du Scopus, énergique, tenace, animée par la voix de ses chefs, tantôt semant la mort au-delà des remparts, tantôt se contentant de bloquer la ville, jusqu'au moment où la brèche fut ouverte, et où le brandon fatal mettant le feu au temple décida le sort et la destruction de la ville entière. Plus tard les Tancrède, les Baudouin, les Godefroi de Bouillon, les Lusignan, puis à leur tour les Sarasins, occupèrent les mêmes hauteurs, virent le même panorama de montagnes, et plongèrent leurs regards sur la même Jérusalem, ville sacrée pour les uns comme pour les autres, qu'ils travaillaient tous avec acharnement à conquérir au risque de l'anéantir, et qu'ils aspiraient àposséder vivante ou morte. Il n'y avait alors ni arbres ni gazon ; tout était camp retranché, tentes, poussière, barricades ; les casques et les cuirasses reluisaient au soleil ; on n'entendait que le bruit des armes, la voix du commandement, ou les cris des blessés. Aujourd'hui tout est calme ; le soleil s'incline à l'horizon, et si l'on n'aperçoit en dehors de la ville ni âme vivante, ni habitation isolée, l'œil repose cependant en paix sur cette herbe pleine de bonnes intentions et sur ces oliviers qui semblent animés du désir de vivre* Si ce n'est pas vert, c'est du moins verdâtre ; ce n'est pas la vie, mais ce n'est cependant pas la mort; c'est une langueur ou une convalescence.
C'est bien ainsi que je m'étais représenté les abords de Jérusalem ; je me retrouve, je me reconnais partout ; je suis heureux, je ne suis pas surpris ; il me semble que je sois dans mon pays
et dans mon domaine. La couleur du paysage est la seule chose qui ne réponde pas à l'idéal que je m'en étais fait. Tout est gris cendré, la terre, les murailles, les terrasses des maisons, les minarets, les chemins, le gazon, le feuillage des oliviers;. on dirait la ville et sa banlieue en demi-deuil.
Le Scopus est dans les environs de Jérusalem, surtout quand on arrive de Naplouse, l'un des points d'où l'on a la plus belle vue sur la sainte cité ; l'oeil en embrasse la plus grande partie et s'oriente facilement; tout le haut de la ville en particulier se dessine d'une manière admirable et ressort sur le fond mat des montagnes environnantes. Mais ce n'est pas encore là le vrai point de vue, car une partie de la ville fuit et se dérobe.
On raconte qu'un anglais qui venait de débarquer à Jaffa s'entendit avec un moukre pour le voyage de Jérusalem. Il marchanda fort peu sur le prix des journées et des chevaux, mais il mit pour condition que son guide le conduirait de telle sorte qu'en arrivant à la ville sainte il la vit sous son aspect le plus grandiose et le plus complet. Le voyage fut allongé de deux jours et le prix fut plus que doublé. En effet quand on vient de Jaffa, l'on tombe sur la ville, presque avant de l'avoir aperçue, et l'on n'a devant soi que les murailles et les trois grosses tours ; point de coup d'oeil d'ensemble. Le guide fut obligé de faire un long détour pour éviter de perdre sa récompense ; de Ramleh il vint à Rama, puis à Bethléhem ; puis par la vallée des pasteurs et par le désert, à Bethanie ; de là prenant le revers oriental de la montagne des Oliviers il conduisit son anglais jusqu'au sommet. Il avait gagné son argent. C'est bien de la montagne des Oliviers qu'on jouit le mieux de l'aspect monumental et grandiose de la cité de David. L'œil plonge d'abord sur le torrent abrupte du Gédron au fond duquel on voit Gethsémané ; puis, au-delà du torrent, il a cette magnifique muraille salomonienne sur les terrasses de laquelle les mosquées ont remplacé le temple. Jérusalem tout entière s'étale en amphithâtre ; on en distingue les quartiers, les rues, les portes, les principaux monuments, les drapeaux des consulats, les terrains vagues, les minarets; derrière Morija, le mont de Sion; entre les deux la vallée classique des Tyropéens ; à droite Acrajet Bezétha, dont
l'ancienne délimitation ne saurait plus être aujourd'hui bien exactement déterminée.
Disons ici, pour les personnes qui s'intéressent à la géologie, que la Palestine, à cause du calcaire plus ou moins compacte qui fait la charpente du pays, a été longtemps classée parmi les terrains jurassiques; Russeger, en particulier avait accrédité cette opinion, à laquelle s'étaient rangés les membres de l'expédition américaine de Lynch. Mais M. le D r Oscar Fraas, conservateur au Musée d'histoire naturelle de Stuttgart, qui a parcouru en touriste géologue l'Egypte, le Sinaï et la Palestine (son livre Aus dem Orient est une étude surtout stratigraphique et paléontologique), et M. Louis Lartet, qui a accompagné comme géologue l'expédition de M. le duc de Luynes, et qui a publié trois importants monographies dans le Bulletin de la Société géologique de France, n'ont hésité ni l'un ni l'autre à déclarer ces terrains entièrement crétacés. Les couches à l'est de la faille présentent à leur base un grès ferrugineux, le plus ancien terrain sédimentaire de la Palestine.
Quant aux environs de Jérusalem les études spéciales ont constaté quatre couches différentes de calcaire crétacé, soit, en allant de bas en haut: 1° celui que les Arabes appellent M éUkéh, calcaire homogène clair, parfois siliceux ou dolomitique, où sont creusées les catacombes et les grottes funéraires; 2° le Missih, compacte et dur, la pierre de taille qui a servi pour la construction des murailles et du temple de Jérusalem; 3° le Gakuhli, plus tendre et crayeux, qu'on exploite à la scie et qui sert pour les constructions ordinaires ; c'est au mont des Oliviers qu'onle trouve. Ces trois couches, d'après leurs fossiles, appartiennent au crétacé moyen. 4° Enfin la craie blanche, avec des bandes de silex, comme celle que l'on trouve en si grande abondance en Champagne, et qui renferme des fossiles du crétacé supérieur.
M. Lartet place aussi dans le crétacé supérieur deux autres terrains qui manquent à Jérusalem, mais qu'on observe surtout au versant occidental de la mer Morte, le calcaire bitumineux, probablement la continuation des célèbres gisements du Liban, étudiés par MM. Pictet et Humbert, et le gypse salifère, dont le gisement le plus remarquable est le Djebel Usdom, ou montagne de sel, au sud-ouest de la mer Morte.
Mais il est temps de fermer cette parenthèse et de quitter le Scopus. Nous avons rassasié nos yeux de la vue de Jérusalem ; nous allons nous rapprocher de ses murailles. Nos tentes s'élèvent entre la ville et le couvent russe, à quelques minutes de la porte de Jaffa, sur une petite place gazonnée qui doit son niveau artificiel à deux murs de soutènement un peu dégradés ; quelques arbres assez maigres et une espèce de masure en font l'ornement.
A peine descendu de cheval, mes sacs en ordre dans la tente, tout bien en règle, je demande à M. Pterotti la permission de me rendre en ville, et cette autorisation obtenue, accompagnée de bons conseils, je me mets en route. Un petit sentier me conduit rapidement sur la chaussée, et je ne suis plus séparé de la porte de Jaffa que par une minute de chemin. Mais que de choses dans cette minute, et comme tous les détails s'en gravent . dans la pensée! Je ne dis rien d'une longue maison blanche que je laisse à droite, à la fois douane, corps de garde et café ; café grec plutôt qu'oriental. Des hommes, des femmes sont assis au bord de la route, mendiant l'éternel bakchich. Hélas ! ces pauvres infortunés sont des lépreux. Je coupe à sa naissance la vallée de Guihon qui sert de fossé aux remparts, je vois de près les murailles crénelées de la cité de David, le mont de Sion, les trois vieilles tours, et je franchis enfin la porte de Jaffa, si pittoresque dans son architecture, gardée par une sentinelle dont l'uniforme aurait bien besoin d'un coup de brosse et de quelques reprises. C'est une vraie porte militaire, ancien système ; la voie fait trois ou quatre coudes, il y a deux pont-levis ; des meurtrières pratiquées à droite et à gauche menacent les malheureux qui voudraient encore aujourd'hui faire la guerre d'après l'ancienne méthode.
Puis on arrive près d'un petit marché aux légumes et aux fruits, qu'on laisse à droite, appuyé aux remparts.
Il faut avoir passé quelques semaines au milieu des Syriens, des Turcs, des Arabes, de leurs chevaux et de leurs chameaux, n'entendant que leurs voix gutturales, et couchant sous la tente, pour comprendre l'effet produit, sur l'œil d'abord, puis sur l'esprit, par l'inscription en grosses lettres qu'on lit sur le pignon de la première maison à gauche : Maison Spittkr et Comp. de
Baie. C'est comme une bouffée d'air libre qui nous arrive de la patrie, et machinalement, instinctivement, ou se dirige vers la porte du magasin, assuré d'y pouvoir parler anglais, français ou allemand.
Toutefois je n'y fais pas long séjour. Après m'ètre fait connaître de ces amis et leur avoir serré la ma<n, je me hâte de leur demander l'adresse de M. Gobât. C'est presque en face, heureusement; la maison ouvre sur la petite place dont je viens de parler, et une minute après je suis dans le vestibule. Les deux kawas fument alternativement leur narguilé, assis ou couchés sur leur divan, lair digne, tranquille ; costume multicolore, leurs crosses à pommes d'argent dressées dans un coin; ils savent juste assez de français pour comprendre mon intention. Leur présence me rappelle que le personnage que je viens visiter n'est pas le premier venu; c'est un évêque, un monseigneur, un mylord. J'ai demandé M. Gobât, et tout en parlant je cherche ma carte, mais déjà la porte de gauche est ouverte, et je suis introduit sans plus de cérémonie.
Avec quelle joie je revis ce vénérable vieillard, ce noble et vieux témoin de l'Evangile, l'ancien missionnaire d'AbyssInie, l'ancien directeur du collège anglican de Malte, l'évêque populaire de la Terre Sainte, le successeur de l'apôtre Jacques dans le ministère pastoral à Jérusalem.
Nous nous étions vus à Genève quatre mois auparavant, nous nous connaissions de longue date, il m'avait porté dans ses bras robustes quand j'étais un petit enfant; il avait été Je catéchumène de mon père à Moutiers-Grandval en 1817 ; ce n'était donc pas une connaissance à faire, et bientôt nous montâmes au salon où je trouvai, avec les membres de sa famille, quelques étrangers de distinction, consuls ou visiteurs.
On ne devait pas tarder à prendre le thé, mais je m'excusai. — Je vous ai vus, mais maintenant, avant qu'il fasse nuit, je veux encore aller voir le Saint-Sépulcre; je tiens à l'avoir visité le jour même de mon entrée à Jérusalem. — Si vous le voulez absolument, Blandine pourra vous accompagner. — J'accepte avec reconnaissance, mais à condition qu'elle me laisse chercher moi-même mon chemin. Ce n'sst pas loin d'ici, et je crois que je pourrai y arriver sans guide ; on tourne à droite en sor-
tant de la maison, on prend la première rue ou ruelle à droite, la rue de David; puis la première à gauche, entre l'étang d'Ezéchias et le commencement des bazars ; puis une espèce de ruelle en escaliers à droite, et Ton débouche à gauche sur la petite place où se trouvent les dépendances et la porte du Saint- Sépulcre. — Oui, c'est bien cela, mais ce ne sera peut-être pas aussi facile que vous le croyez.
Quelques minutes plus tard nous étions devant le Saint- Sépulcre, et j'avais rempli vis-à-vis de moi-même mon rôle de cicérone beaucoup mieux que je ne l'espérais. Nous entrâmes dans l'église dont nous fîmes rapidement le tour; elle était déserte, l'heure était indue; un bakchich seul nous en avait ouvert la porte, et nous ne pûmes pas même nous arrêter à en considérer les détails. Ce n'en fut pas moins une vive et solennelle satisfaction pour moi que d'avoir accompli ce pèlerinage, non point que j'y attachasse aucune idée superstitieuse, cela va sans dire, mais il occupait une place dans mes souvenirs, comme le Saint-Sépulcre lui-même occupe une place importante et incontestée dans l'histoire des destinées et du développement de l'Eglise chrétienne.
Je m'étais proposé de retourner le soir même, de bonne heure, vers huit heures, au campement de la caravane; mais j'avais compté sans la fermeture des portes, que j'ignorais, et je ne me fis pas beaucoup presser pour accepter dès le soir même l'hospitalité qui m'était si gracieusement offerte et que l'on m'avait déjà promise à Genève. Ma chambre était prête, ouvrant sur le vestibule en face de celle de l'évêque, mes deux fenêtres donnant sur le château de David et sur les trois tours dont je n'étais séparé que par le petit marché. Deux lits de fer à baldaquins, garnis de moustiquaires, disaient assez les traditions hospitalières de la maison, d'autant plus que d'autres chambres encore, à l'étage supérieur, étaient les unes déjà occupées par des amis, les autres promises et presque retenues. Nous eûmes pendant la soirée l'occasion de parler de la caravane, et entre autres de l'excellent ami Mackenzie, dont la santé toujours chancelante exigeait des soins particuliers. Les Gobât le connaissaient, l'aimaient et l'appréciaient; j'eus le plaisir d'aller dès le lendemain matin l'inviter de leur part à venir partager
ma chambre, et ce cher ami put dès lors, et pendant tout notre séjour, se reposer un peu des fatigues, trop fortes pour lui, qu'il avait éprouvées depuis notre départ de Beyrouth.
Chacun de nous employa sa matinée à peu près comme il l'entendait; quelques-uns se hâtèrent d'aller visiter les monuments; la plupart se rendirent au Saint-Sépulcre; M. Pierotti était occupé au consulat et avec ses drogmans. Pour ma part, je tenais davantage à former quelques bonnes relations, à voir des visages amis, à me sentir chez moi à Jérusalem, et je me rendis chez les Spittler que j'avais entrevus la veille. Ce n'est en apparence qu'un petit magasin, ce qu'on appellerait une bonne boutique dans une. ville de trois à quatre mille habitants. Les Orientaux, auquels nous avons emprunté le mot de bazar, comprennent sous ce nom tout autre chose que nous ; une quantité de petites chambrettes, indépendantes les unes des autres, des magasins lilliputiens dans lesquels il ne se trouve jamais qu'une seule spécialité, pour eux voilà le vrai marché ; l'idéal, c'est une boutique de deux ou trois mètres dans tous les sens, telle que le marchand, les jambes croisées sur son tapis et fumant sa pipe ou son narguileh, puisse servir les chalands sans se déranger; la juxtaposition d'un certain nombre de ces boutiques, parfois des centaines, séparées par des ruelles couvertes, constitue le bazar. Personne n'a l'idée d'un grand magasin, encore moins d'un magasin de luxe, et si quelqu'un «reut réussir, il doit se garder d'innover, ou innover le moins possible. Aussi les Spittler se sont -ils modestement arrangés dans une chambre à entrée voûtée, une espèce d'arcade, et ils en ont garni les murs de tous les objets possibles, quincaillerie, épicerie, ferraille, clous de toutes sortes, chandeliers, cadenas, clés de montres, boutons, fil, rubans, tringles, gravures à bon marché. On y trouve de tout. En avant est la caisse ; en arrière la table aux écritures et les livres de comptes. Trois ou quatre jeunes messieurs, Suisses ou Wurtembergeois, l'air affable et intelligent, sont là pour servir. En y regardant de près, on ne tarde pas à reconnaître que, malgré ses dehors modestes, c'est un établissement considérable, qui jouit d'un crédit solide et qui possède une immense clientèle. L'arcade voisine appartient aussi à la maison et en double l'importance. Dans la pièce du fond,
grande et bien éclairée, sont différents dépôts de photographies, comme on en trouve en Italie. Au premier étage est la maison de banque proprement dite, qui fait beaucoup d'affaires.
Le nom de Spittler rappelle l'homme vénérable qui a eu l'idée de cette création. La maison entretient ses employés et leurs familles (MM. Wackernagel, Hermann, Duisberg, etc). Le surplus des bénéfices sert à soutenir différentes missions. Je crois, mais sans pouvoir l'affirmer d'une manière absolue, que c'est, ou que c'était à l'origine, une dépendance de l'œuvre de Krishona, comme l'était naguère encore Khartum en Abyssinie. En tout cas c'est une œuvre missionnaire qui, non-seulement se soutient elle-même, mais qui contribue encore à en soutenir d'autres, et qui honore l'Evangile et la civilisation. Les employés de cette maison comptent parmi les piliers de l'église de Jérusalem, et sont très-attachés à la personne de M. Gobât. Gomme ils parlent tous allemand, ils n'assistent guère au service épiscopal que lorsqu'il est fait dans leur langue ; à l'ordinaire ils vont à la chapelle arabe, dont le culte, dirigé par le D r Sandreski, se célèbre en allemand et rappelle davantage la simplicité de nos églises réformées.
Mais quelque envie que nous en eussions peut-être, nous ne pûmes ce jour-là faire beaucoup de courses dans Jérusalem. Arrivés de la veille, nous devions dès midi nous mettre en route pour Hébron ; nous eûmes à peine le temps d'aller voir la Casa Nuova, hôtel-couvent, qui héberge les voyageurs, et qui, sans les rançonner, accepte toutefois le prix de son hospitalité ; c'est une dépendance du couvent des franciscains ; on y est plus à l'aise que dans un couvent, mais moins que dans un hôtel, parce qu'on n'a pas la ressource de se plaindre, si quelque chose laisse à désirer sous le rapport du service ou de la propreté. Cet établissement, qui reste une grande ressource pour les voyageurs pauvres et pour les pèlerins, est situé à l'angle nord-ouest de la ville et à deux minutes de la maison Spittler, dans la même rue. Nous allâmes voir aussi le révérendissime père Custode, de la Terre Sainte, un grand et beau vieillard, supérieur du couvent du Saint-Sauveur, qui nous reçut de la manière la plus affable et nous fit ses offres de service de la façon la plus obligeante, comme au reste presque
tous les franciscains que nous avons rencontrés en Orient. On dirait que leur dispersion au milieu des enfants de l'Islam les rapproche de tout ce qui est chrétien, et que la distance où ils sont de Rome affaiblisse l'influence intolérante et malsaine de ce foyer d'obscurantisme.
Encore une visite au Saint-Sépulcre, un premier coup d'oeil sur la Voie douloureuse, et nous rejoignons nos bêtes qui nous attendent à la porte de Jaffa.