SALOMON
Aceldama. — Rama. — Le tombeau de Rachel. — Le Château de l'éclair. — Les réservoirs de Salomon. — La source close. — Il pleut — Il neige. — Un départ mélancolique. — La caverne d'Etham. — Les jardins d'Ortas. — Le couvent de Bethléhem. — Le brasero. — Les pèlerins français. — L'église de la Nativité et ses sources souterraines. — La grotte du lait.
Nous voici donc sur la route de Bethléhem, la maison du pain, le grenier d'abondance de la Terre Sainte, le lieu de naissance du Sauveur. Nous suivons le chemin que suivirent les magçs quand du palais dlïérode, comprenant qu'ils s'étaient trompés, ils se remirent en marche pour chercher l'enfant de la promesse, le Désiré des nations. Nous régardons au ciel ; involontairement nous y chercherions l'étoile mystérieuse qui servit de guide aux pieux pèlerins.
En sortant de la porte de Jaffa, on p^end à gauche. On peut indifféremment descendre dans la vallée de Guihon et passer entre le mont de Sion et la Piscine de Salomon, ou, pour évite* une forte descente, couper la vallée par le haut et passer entre la Piscine de Salomon et l'Hospice Monteflore ; les deux routes se rejoignent à quelques minutes de là, presque à l'entrée de la vallée desRéphaïms (2 Sam. 5, 18). On laisse à gauche un monticule, sur lequel la tradition place la villa de Caïphe ; c'est là, dit-on, que les Juifs ourdirent le complot qui devait leur livrer Jésus, et dès le quinzième siècle ces ruines reçurent le nom de Mont du Mauvais Conseil. Non loin se trouve le champ du Potier qui a conservé jusqu'à ce jour le nom de Hakk-el-Dama (Acel-.
dama) ; on montre aussi l'arbre desséché auquel Judas se pendit, et il ne manque pas d'imbéciles pour en emporter des fragments ; quand l'arbre sera entièrement dépouillé de son écorce et de ses rameaux, on en retrouvera un autre dans les environs, et probablement plus rapproché de Jérusalem, ce qui facilitera le pèlerinage.
Un joli plateau doucement incliné vers l'ouest, bien cultivé, très-fertile, sur lequel on trouve la tour de St-Siméon et le puits des Trois-Rois, conduit en quarante minutes au couvent grec d'Elie, Màr-Ëlias, situé à gauche de la route ; à droite un arbre, et sous cet arbre un fragment de rocher sur lequel on voit l'empreinte grossière du corps du prophète qui s'y coucha lorsqu'il fuyait la colère de Jésabel, 1 Rois 19, 4.
Quelques pas plus loin on aperçoit distinctement, à droite, Rama, assise à mi-côte d'un des contreforts des montagnes de Juda, et à gauche Bethléhem qui couronne noblement une colline garnie de la plus riche végétation.
J'oubliais de dire que de Jérusalem à Bethléhem la route est une vraie route, passable et même carossable, d'un tracé intelligent qui évite les fortes pentes, et relativement bien entretenue.
Au bout d'une demi heure nous arrivons au tombeau de Rachel « sur le chemin d'Ephrat » Quoique de construction moderne, il ne laisse rien à désirer sous le rapport de l'authenticité ; depuis les jours de Moïse la tradition s'est conservée sans varier, Gen. 35, 16. 20. 1 Sam. 10, 2. L'antiquité et le moyen âge, les juifs, les chrétiens, les musulmans ont gardé pieusement la mémoire de la jeune bergère de la Mésopotamie, venant mourir aux portes de Bethléhem, en donnant le jour au dernier des patriarches. Sa dépouille est encore là, sous ce monument carré surmonté d'un dôme, et quelques palmiers qui s'élèvent dans le voisinage aident à rendre vivants les temps anciens. Assis sur le gazon nous repassons l'histoire de cette bien-aimée de Jacob, et si nous nous rappelons les douleurs mortelles de la naissance de Benjamin, Rama que nous voyons d'ici nous rappelle cette autre douleur plus amère d'une femme qui refuse toute consolation, parceque ses enfants ne sont plus (Jér. 31, 15).
Laissant à gauche la ville de David, nous suivons quelque temps encore la route d'Hébron, puis nous nous engageons dans la montagne au milieu de roches basaltiques arrondies, dont la forme ne facilite pas la marche de nos chevaux. Absence . presque complète de toute végétation ; au milieu des basaltes cela se comprend. Seulement un peu de gazon bien ras sur les premiers mamelons que nous traversons. On nous fait mettre pied à terre près d'une espèce de khan, ou de fortin, que les arabes appellent le* Château de l'Eclair, Kala't el-Borak. C'est un grand bâtiment carré, avec une cour intérieure sur laquelle ouvrent de nombreuses écuries. Il est occupé, je crois, par un poste militaire de quatre ou cinq hommes qui y demeurent avec leurs familles. Nos tentes que nous n'avions pas encore aperçues, sont dressées derrière le château ; il paraît que c'est ici que nous passerons la nuit ; nous avions cru que nous coucherions à Hébron.
Mais quelle sombre et insignifiante vallée 1 Des montagnes sans arbres la ferment au sud, et quand nous nous tournons vers le nord, nous ne voyons que le même monotone gazon, à droite, à gauche, en bas. Le khan seul attire nos regards indifférents, lorsque tout-à-coup, en nous avançant vers la droite, nous découvrons trois bassins. Au premier moment ils ne nous disent rien ; mais bientôt frappés de leur grandeur, qui prend d'instants en instants des proportions plus gigantesques, nous nous écrions : Les réservoirs de Salomon !
Ce sont en effet les célèbres « réservoirs d'eau » dont parle le grand roi, et qu'il avait fait construire lui-même pour arroser •ses jardins, Ëccl. 2, 4-6. Nous sommes en présence du «jardin clos, de la source close et de la fontaine cachetée, » qu'il a célébrés dans son Cantique 4, 42, et nous nous estimons heureux d'y faire une de nos stations.
Nous commencerons par le commencement, par la source. On ne se doute guère en voyant dans la montagne, à quatre ou cinq minutes du khan, une portelette assez mal conditionnée, de bois blanc, avec serrure, que l'on a là un des plus riches et des plus purs souvenirs du règne de Salomon. Le magnifique monarque s'était fait construire dans le bas de la vallée, à Etham, aujourd'hui Artas (ou Ortas), un splendide palais d'été,
avec parc et jardins. Il lui fallait de l'eau; la montagne lui en procura ; il réunit en une seule source les différents affluents souterrains qui dominaient la vallée ; il les concentra dans une chambre creusée dans le roc, dont il se réserva la clé ; puis par des aqueducs, ou par des souterrains, il les amena dans la vallée et dans ses parcs. Pour régler l'écoulement des eaux, il creusa sur leur parcours des réservoirs, dont les ruines subsistent encore aujourd'hui, de manière à assurer le service des eaux même dans le cas où, par suite de la sécheresse, les sources viendraient à tarir momentanément. Il fit plus; il fit prolonger l'aqueduc d'Ortas à Bethléem, puis à Jérusalem, pour fournir d'eau la ville sainte, et le temple. On peut suivre encore, bien qu'il soit dans un état de délabrement qui le rend inutile, le parcours de cet aqueduc qui longe le pied nord de la montagne du Mauvais Conseil, contourne l'étang inférieur qu'il alimente, et aboutit au pied des murs de la mosquée d'Omar.
C'était pour l'époque une entreprise gigantesque. Nous pouvons en étudier sur place le point de départ extrêmement bien conservé.
La source dans laquelle nous pénétrons par un escalier de quatre mètres, est rassemblée dans une chambre qui a quinze pas de longueur sur huit de largeur; une espèce de trottoir dallé l'entoure et nous permet de circuler. Chacun a sa bougie à la main. L'eau est d'une pureté merveilleuse et d'une transparence qui ferait illusion sans le mouvement dont elle est agitée. Une seconde chambre, plus petite, ouvre sur la première. Les eaux arrivent de quatre côtés et par quatre conduits différents. Recueillies dans un même bassin central, elles s'écoulent d'abord par un seul conduit souterrain qui accapare et monopolise ainsi les ressources précieuses des fontaines intérieures. On s'irrite presque à la pensée qu'un homme ait pu disposer de sa toute puissance pour faire servir à ses plaisirs ce qui devait faire la richesse de toute une vallée et fertiliser les campagnes sur une étendue de plusieurs lieues. Rien ne transpirait au dehors, de cette abondance merveilleuse, et les eaux recueillies sur la montagne ne devaient servir qu'aux jardins de Salomon, pour aller ensuite, trois lieues plus loin, remplir encore les réservoirs cachés du temple du grand roi.
Mais ne soyons pas trop sévères, et surtout ne jugeons pas sans avoir les éléments nécessaires. N'oublions pas que le grand roi était en môme temps le plus sage des rois- Si les hommes de son temps étaient en quelque mesure les mômes que ceux d'aujourd'hui, il n'y avait que sagesse à mettre ces trésors de fraîcheur et d'irrigation à l'abri de leur incurie. L'aqueduc a été reconstruit et réparé il y a une dizaine d'années (en partie par les soins du docteur Pierotti), et moins de deux ans après il cessait de fontionner; les fellahs et les bergers l'ont démoli par place, les uns pour arroser une prairie, un jardinet, les autres pour désaltérer quelques moutons, et l'administration n'a rien dit, par la bonne raison... qu'elle n'existe pas. L'égoïsme, greffé sur la bêtise et l'apathie, rend nulles toutes les améliorations, et ce n'est pas dans l'Océanie seulement que les sauvages coupent l'arbre pour en avoir le fruit.
Mais il y a en faveur de Salomon d'autres circonstances à faire valoir. Non-seulement les ressources qu'il monopolisait pour son compte auraient été sans lui dispersées et gaspillées, mais encore il trouvait dans son monopole même le seul moyen de Les rendre utiles et profitables à tous, et d'empêcher que rien ne se perdît. Presque sur tout le parcours de son aqueduc il avait établi des étapes de déversement, des réservoirs, qui, mis en communication avec l'aqueduc principal, recevaient le trop-plein de ses eaux et le mettaient ainsi à. la portée et à la disposition des riverains, pâtres ou cultivateurs. C'est ainsi <ju'il y avait, déjà dans le voisinage de la source, trois bassins principaux; un à Etham, un autre près de Bethléhem; un autre dans la vallée de Guihon, la piscine de Salomon; un autre dans les souterrains du temple; peut-être même, quoique la chose ne soit pas parfaitement établie, le réservoir de Siloé et la fontaine de la Vierge étaient-ils alimentés par les mêmes eaux; en tout cas Pierotti a découvert sous la mosquée d'Omar deux conduits souterrains qui justifieraient cette hypothèse et qui ne s'expliquent pas autrement.
De tous ces bassins les plus remarquables et les mieux conservés, sont les célèbres vasques, ou bassins qui portent encore lé nom de Salomon ; l'on ne saurait à qui les attribuer d'autre qu'à ce grand prince, et leur cachet hébraïque ne laisse aucun
doute aux archéologues sur leur origine. Il faut même qu'ils aient joué dans la vie du roi un assez grand rôle pour qu'il les mentionne expressément au nombre des grandes choses qu'il a faites. Le réservoir supérieur a 116 mètres de longueur, 70 de largeur, et 7 m 60 de profondeur; le second se compte par les chiffres suivants : 129 m , 70* et 12 m ; le troisième, qui est un peu plus bas, a 177 m , sur 83* de large à une extrémité, 45 à l'autre, et 15 m de profondeur. Mais ces chiffres ne disent rien à l'imagination ; on s'en fera peut-être une meilleure idée en se rappelant que la tQur de la cathédrale de Strasbourg a 145 m de hauteur, et que la plus haute des Pyramides, celle de Chéops, compte 150 m . Nous y avons fait, M. Hébert et moi, d'interminables promenades, cueillant des cyclamens ou des fticus, descendant dans les bassins dont une partie était à sec, prenant des mesures ou des croquis, et voyant à chaque course grandir en quelque sorte l'immensité de ces constructions. Il nous semble qu'elles n'ont pas la réputation qu'elles devraient avoir, et je ne saurais mieux résumer mon impression qu'en les appelant des pyramides à rebours, des pyramides en creux. Combien de temps, combien d'hommes a-t-il fallu pour tailler ces bassins et pour en cimenter par place les étonnantes parois? Que sont devenus les débris arrachés à ces carrières?
Evidemment Salomon s'est promené plus d'une fois dans la vallée; plus d'une fois peut-être il a visité avec la reine de Sébah la fontaine close et les voûtes des deux chambres souterraines; il a surveillé les travaux des réservoirs, et depuis trois mille ans ces bassins ont raconté à cent générations les merveilles de ce règne unique dans l'histoire par la sagesse du monarque et par la prospérité paisible du commerce, de l'industrie et de l'agriculture.
Et cependant, chose étrange, c'est à peine si la Bible mentionne en passant des ouvrages aussi considérables ; les historiens de l'antiquité n'en parlent pas, et Josèphe lui-même, sans les ignorer, ne paraît pas leur avoir accordé l'importance qu'ils méritent.
Nous n'eûmes donc ce soir-là que bien peu de textes à méditer sous nos tentes, et la nuit venue, le temps ayant fraîchi, te course du lendemain menaçant d'être longue (des Réservoirs à
Hébron, et retour à Bethléhem), nous ne tardâmes pas à gagner nos lits et à nous endormir.
— Dites donc, il pleut.
Telles furent les aimables paroles avec lesquelles mon compagnon me réveilla, vers les quatre heures du matin.
En effet, malgré un vent terrible qui faisait mine de vouloir déraciner nos tentes, on entendait un crépitement singulier sur nos murailles de toile et sur notre toit; quelques gouttes qui suintaient par intervalles, assez drues pous nous décider à nous habiller, ne pouvaient nous laisser aucun doute sur le mélancolique phénomène, dont le moindre inconvénient était d'interrompre notre voyage. Mais lorsque, pour nous rendre compte de l'état de l'athmosphère , nous nous bazardâmes, vers les cinq heures, à jeter un coup d'œil au dehors, nous ne pûmes retenir un cri de surprise, qui, certes, n'était pas un cri d'admiration. Nous étions en plein dans une tourmente de neige.
De la neige, dans ce pays qui n'en voit presque jamais ! Et de la neige dans la nuit du 6 au 7 avril, quand il n'y en avait pas eu de tout l'hiver, ni depuis bien des hivers! C'était plus qu'il n'en fallait pour nous pénétrer d'une sainte consternation. Habib nous dit, pour nous consoler, que cela ne s'était pas vu depuis longtemps. Nos chevaux, qui campaient autour de nous, avaient disparu ; les moukres les avaient mis à l'abri dans les écuries du khân. Tout le monde était debout, et chacun s'adonnait à l'espérance que cela ne durerait pas; que cela ne pouvait pas durer. Déjeûnons toujours; pendant ce temps la tourmente s'apaisera. Ainsi soit-il!
Un petit rayon de soleil fut salué avec transports, mais il disparut aussitôt.
Nous retournâmes, quelques-uns, visiter les vasques pour la quatrième fois; nous y descendîmes jusqu'à fleur d'eau; nous remontâmes, nous en refîmes le tour, espérant toujours qu'en nous montrant rassurés, nous conjurerions la catastrophe. La neige avait cessé de tomber; c'était quelque chose. A neuf heures nous tenions conseil. Irons-nous de l'avant? Reculeronsnous? Attendrons-nous sur place? Personne ne prit le parti du statu quo. Les progressistes étaient les plus nombreux; il n'y
avait que deux ou trais rétrogrades, vieux, timides ou fatigués. Mais Habib prit leur parti. Les tentes étaient couvertes de neige, et il ne pouvait pas être question d'en charger les bêtes; il était probable, aussi que la neige n'avait pas dit son dernier mot, et toute notre literie serait mouillée. Ce que nous avions de mieux à faire était de partir pour Bethléhem.
Adieu donc Hébron, la vieille ville des patriarches, la cité de Caleb, ville lévitique, ville de refuge. Il faut renoncer à la voir. Et pourtant je m'étais fait une fête de respirer l'air du bois de Mamré, de grimper les salles et tortueuses ruelles qui s'élèvent à droite et à gauche sur les deux collines, de visiter le cimetière et les fabriques, de visiter surtout les abords de la célèbre mosquée d'Abraham, bâtie sur la grotte même de Macpélah, dans laquelle se trouvent encore aujourd'hui les momies incontestées et incontestables d'Abraham et de Sara, d'Isaac et de Rébecca, de Jacob et de Léa. Je m'étais même promis de faire un pèlerinage au célèbre chêne d'Abraham, qui n'était plus qu'un térébinthe aux jours de Josèphe; qui était de nouveau un chêne à l'époque de saint Jérôme, mais qui fut détruit par Constantin, à cause des pratiques idolâtres qu'il encourageait; qui s'était desséché au moment de la mort du Sauveur; qui était redevenu un térébinthe au seizième siècle , et qui se trouve être aujourd'hui un magnifique chêne vert de sept mètres de circonférence à la base. J'espérais pouvoir en cueillir une petite branche, quelques feuilles, dont j'aurais été fort heureux de faire hommage à l'un de mes compatriotes, bien connu.
Mais il neigeait. Pour Habib c'était le sans dot d'Harpagon, et beaucoup plus sérieux que nous ne nous l'étions imaginé d'abord. Il s'agissait de se rendre à Bethléhem, et nos chevaux, moins sages que nous, ne voulaient pas entendre raison. Ils ne connaissaient pas cette substance blanche qui tapissait la terre, ni ces flocons légers qui les frappaient à la tête ; ils avaient l'air de flairer un danger, le danger de l'inconnu. Sans doute on pouvait vaincre leur résistance, mais on ne pouvait pas dissiper leurs craintes, leurs hésitations, leur méfiance ; ils marchaient quand on les tirait par la bride, mais une fois en selle on ne pouvait plus les faire avancer. Ces bonnes petites bêtes, au pas
si sûr, n'osaient s'aventurer sur l'étrange tapis qui leur cachait le sol, et comme déjà la descente de la vallée était assez difficile sans qu'on la compliquât de glissades, de faux pas et de mauvaise volonté, nous décidâmes à la presqu'unanimité que nous laisserions les chevaux en arrière et que nous ferions la route à pied. Deux insulaires persistèrent seuls à garder leurs montures, mais au bout d'un quart d'heure ils étaient sur la neige, assis ou couchés, poussant des lamentations qui ne touchaient que faiblement le gros de la caravane, car nous avions une avance suffisante pour que la sonorité de leurs plaintes en fût notablement affaiblie.
Nous longions le eélèbre aqueduc et nous pouvions constater en quel fâcheux état il se trouvait. Presque partout à fleur de terre, il avait été mutilé par les riverains qui venaient lui demander un peu d'eau, parfaitement insoucieux d'ailleurs de ce qui pouvait en résulter en aval. La neige continuait de tomber, et bientôt à un détour de la vallée, elle se rua sur nous avec une telle impétuosité qu'il n'y eut plus moyen de tenir ouverts les grands parasols qui avaient si peu l'habitude du gros temps. Quelques masures étaient à notre portée; nous y entrâmes pour laisser passer le tourbillon. Peut-on appeler cela des masures? c'était de la maçonnerie, et encore sans ciment; un toit percé à jour, une porte qui ne fermait pa§,; un feu au milieu de la pièce, une natte de paille sur laquelle se tenaient accroupies de pauvres et misérables figures, maigres, bazanées, halées, deux ou trois types arabes, et une vieille négresse (comment se trouvait-elle là?). Notre première idée avait bien été de nous mettre auprès du feu ; mais comment ? pas un siège. Accroupis? sur cette natte dont chaque centimètre carré nous était justement suspect ! Il n'y fallait pas songer. Et quand nous l'aurions pu, la fumée seule, qui n'avait pas d'issue, nous en aurait empêché. Une ressource nous restait: la porte. C'est là que nous nous installâmes pendant quelques minutes, interrogeant le ciel qui continuait à nous répondre à coups de flocons. Presque en face de nous, dans la montagne, à quarante pas, une grotte naturelle ceinte d'une pajilsade servait d'abri à deux pauvres chameaux dont nous ne pouvions voir que la tête et la bosse ; ils regardaient d'un air stupide qui n'excluait pas
une certaine mélancolie, le phénomène étrange qui blanchissait la campagne. Sans doute à ce momsnt ils regrettaient F Arabie et ses sables ; ils se disaient l'un à l'autre dans ce langage dont nous n'avons plus la clé: Qu'est-ce que cela? Qu'estce qu'un pays pareil, et quelle n'est pas notre infortune que nous soyons exilés sous un ciel et dans un climat si rigoureux!
Sur le revers opposé de la vallée on nous montre quelques ruines. Au dire des savants ce serait l'ancienne Etham, une des résidences d'été de Roboam, et l'une de ses forteresses, 2 Chron. 11, 6. Près de là se trouveraient également le rocher d'Hétham et la caverne où Samson, fuyant les Philistins, se serait réfugié, Jug. 15, 8. Une des cimes qui dominent la vallée serait alors la dent de Léhi; mais c'est une pure conjecture. . Il continue de neiger. Evidemment personne ne songe à passer la nuit dans la cabane où nous ne pouvons pas même trouver à nous asseoir ; nous n'avons ni vivres, ni tentes. Le mieux est de continuer notre route, puisque d'ailleurs nous sommes déjà tout trempés. Bethléhem n'est plus qu'à une petite lieue de distance, et après avoir distribué quelques bakchichs à nos pauvres hôtes, nous rassemblons nos énergies et nous partons, non sans quelques plaintes et quelques lamentations.
Nous traversons rapidement, sans nous y arrêter, presque sans nous en apercevoir, le petit village d'Urtas, Ortas (Hortosf) ou Artas, qui a donné son nom au wadi. Là nous sommes au milieu des célèbres jardins de Salomon. Chaleur concentrée, sources nombreuses, abondance d'eau, fraîche verdure, remarquables potagers ; on nous dit que tout cela s'y trouve ; pour l'eau, nous n'en doutons pas; quant au reste nous devons nous en rapporter au témoignage de ceux qui ont été plus favorisés que nous. Plusieurs de ces jardins sont cultivés par les habitants du village, mais le plus grand nombre appartiennent à un israélite converti à la foi protestante, M. Meshullam, qui est devenu le chef d'une petite colonie et qui honore l'Evangile par sa charité.
Bientôt nous sortons de la vallée ; nous voici ad milieu des champs ; la route est bordée d'oliviers. Partout où s'.étend le regard, un tapis de neige couvre la terre; les montagnes de
Juda sont blanches, les plaines de Bethléhem sont blanches; nous marchons dans un demi-pied de neige ; nous devons à chaque instant secouer nos parapluies qui pèsent trop à nos doigts paralysés par le froid, et nous arrivons enfin au pied de la colline. Encore cinq minutes et nous sommes à Bethléhem ; nous débouchons sur la grande place ; nous tournons à l'Est, et enfin, après quelques minutes encore, nous heurtons à la porte du couvent.
Deux heures de marche par la neige, ce n'est sans doute pas une grosse affaire, mais on n'en est pas moins heureux de se retrouver à l'abri, tranquille, dans une maison dont l'hospitalité cordiale fait bien vite oublier les petites mésaventures de la route. Nous fûmes reçus avec la plus aimable politesse par les bons frères qui s'empressèrent de nous caser de leur mieux. Il y avait déjà dans la maison quelques pèlerins anglais; une escouade de pèlerins français étaient attendus dans la journée, avec garantie du gouvernement, et par conséquent avec tous les privilèges accordés à la fille aînée de l'Eglise. Nous étions les derniers venus, et à ce titre on nous donna ce qui restait de disponible en fait de chambres, des chambres voûtées dans la cour d'arrière. Ameublement primitif, simple, mais suffisant* Notre chambre donnait sur la Vallée des pasteurs, et nous pouvions, à travers quelques oliviers et quelques figuiers, distinguer le champ de Booz.
Inutile de dire que nous fûmes bientôt installés ; nous n'avions pour ainsi dire point de bagage ; pas de quoi nous changer ; nos sacs devaient arriver dans le courant de l'après-midi. Dès que nous le pûmes, nous nous rendîmes au salon, où l'on nous avait annoncé du feu ; il nous semblait déjà voir flamber le bois dans la cheminée. Mais hélas! nous ne trouvâmes qu'un immense brasero, qui nous fit penser aussitôt à celui dans lequel Jéhojakim jeta le livre des paroles de Jérémie pour les empêcher d'avoir leur accomplissement, Jér. 36, 23. Ce brasier, d'environ un mètre de diamètre, et de 80 c. de haut, était un meuble de cuivre passablement ornementé, qui donnait à la salle une chaleur suffisante, et autour duquel la société pouvait se grouper en plus ou moins grand nombre, suivant que la politesse et le savoir-vivre agrandissaient le cercle. Tout^autour
du salon, des divans; et suspendus à la muraille (qui avait une tapisserie !) quelques tableaux relatifs à l'histoire des Franciscains. De temps à autre un des pères entrait, pour nous adresser une parole aimable, pour nous engager à la patience en attendant le dîner, ou pour nous offrir quelques rafraîchissements.
Un messager vint annoncer que les pèlerins français, retenus à Jérusalem par la neige, n'arriveraient que le lendemain. C'était presque, semblait-il, une bonne nouvelle, car l'espèce de tension que nous avions remarquée chez les pères disparut aussitôt, et nous les revîmes sous un jour, sinon plus cordial, du moins plus naturel. Mais cette accalmie ne fut pas de longue durée, car deux heures après, et comme on s'y attendait le moins, les portes s'ouvrirent avec fracas et l'on entendit retentir sur les dalles du cloître des éperons sonores, d'énergiques talons de bottes, et tout le cliquetis bruyant d'une prise de possession. C'étaient les pieux pèlerins qui, voyant que le temps paraissait se remettre au beau, s'étaient subitement décidés à reprendre leur voyage. J'en redirai quelques mots plus loin; pour le moment je constate seulement que nous éprouvâmes une étrange déception. Nous nous étions figuré de saints hommes, très-religieux, humbles, modestes, préoccupés du but de leur voyage, et nous leur aurions pardonné, je crois, de poser un peu pour des chrétiens ; au lieu de cela ils nous parurent poser trop pour des Français ; l'idée que ce fussent des pèlerins de Terre-Sainte ne nous serait pas venue, si nous n'avions pas été prévenus. Ils entrèrent dans le salon crânement, le chapeau sur la tête, sans saluer personne, et se mirent à commander :
— Où est le dîner? Pas encore prêt! Où est la cuisine? Montreznous la cuisine? A quelle heure dînera-t-on? Vous n'avez donc pensé à rien ! — Mais pardon Messieurs, vous nous aviez fait prévenir que nous n'eussions pas à vous attendre aujourd'hui.
— C'est égal, il faut vous dépêcher. — Le frère Liévin, qui leur servait de guide, leur expliqua très-poliment, quoique avec une nuance uji peu catégorique, que la maison était un couvent, et non un hôtel ou un restaurant, et qu'il ne fallait pas s'attendre à y trouver du veau à la minute. L'église finit par l'emporter, grâce à la force d'inertie qui est la ressource des faibles, et
le dîner ne fut servi qu'à quatre heures, malgré tout ce bruit, et peut-être à cause de ce bruit.
Pendant ce temps nous nous promenions dans l'immense corridor du couvent, échangeant nos réflexions sur l'utilité des pèlerinages en général, et fort peu désireux de nous trouver sous le sabot de ces messieurs. Le frère Liévin vint nous y rejoindre et nous prit familièrement par le bras; il paraissait vibré, et quoiqu'il sût qui nous étions, il ne craignit pas de se dégonfler en notre présence.
Mais procédons par ordre maintenant. La neige et les pèlerins nous ont un peu fait oublier notre voyage, et c'est en rentrant dans ma cellule, assis à ma fenêtre sur une chaise de bois > que ma pensée se reporte enfin sur Bethléhem.
Bethléhem ! la ville du Sauveur, petite pour être entre les milliers de Juda, et cependant la patrie, le lieu de naissance de Celui qui est le Dominateur en Israël !
Bethléhem n'avait pas attendu les jours du christianisme pour être déjà grande et glorieuse, car elle était le berceau de la monarchie juive, de la dynastie légitime. C'est dans ces champs que Ruth la Moabite, l'aïeule de David, allait glaner des épis pour nourrir la vieille Nahomi, sa belle-mère ; elles ne se doutaient ni l'une ni l'autre de l'avenir qui attendait leur race.
La nature est en pleine harmonie avec ces souvenirs champêtres ; on ne saurait placer nulle part ailleurs, mieux que dans cette gracieuse vallée, la charmante idylle de la Moabite, ni la jeunesse de David, ni le chœur des anges annonçant aux bergers la bonne nouvelle. Mais il n'y a rien de fade, rien de langoureux dans cette douceur; c'est plutôt quelque chose de ferme, de mâle et d'énergique. On peut se représenter David défendant son troupeau contre l'ours et contre le lion ; le vieux Samuel venant inaugurer une nouvelle monarchie, une véritable révolution, par le sacre du plus jeune fils d'Isaï, qui remplacera Saûl ; et les trois vaillants hommes de guerre, qui s'en vont, à travers le camp des Philistins, puiser de l'eau dans leur casque pour l'apporter à David (2 Sam. 23, 16); David, en vrai roi-chevalier, refuse l'eau qui a failli coûter la vie à ses compagnons d'armes, et la répand sur le sol. Il ne faut pas oublier
que Benjamin était une tribu turbulente et passionnée, un vrai « loup qui déchire, » (Gen. 49, 27) la tribu de Saûl, de Mardochée, de Paul; et que les Bethléhémites en particulier s'étaient fait remarquer plus d'une fois par les violences qu'ils avaient commises et dont ils avaient accepté la responsabilité.
Bethléhem est aujourd'hui une ville d'environ 5,000 habitants, dont environ la moitié sont catholiques, et le tiers grecs ; il y a une centaine de musulmans, à peu près autant de chrétiens évangéliques , relevant de l'évêché de Jérusalem; une école et un orphelinat protestant. Cultivateurs ou vignerons pour la plupart, les habitants s'enrichissent surtout par la fabrication d'objets destinés au culte catholique, chapelets, croix de nacre, coupes en pierre noire de la Mer Morte, pressepapiers en calcaire tendre représentant des sujets religieux, etc. Ils vendent ces objets très-cher et poussent jusqu'à l'indiscrétion leur insistance auprès des voyageurs.
La ville est située sur une hauteur, et descend de terrasses en terrasses dans les trois vallées qui l'entourent. Les murailles qui soutiennent les vignes et les oliviers lui donnent de loin l'apparence d'une place forte ; les maisons à l'orientale ajoutent à l'illusion. Mais il n'y a de vraiment fortifié que le couvent et ses dépendances. Quand on arrive de Jérusalem on le reconnaît de loin, sur la gauche, à l'extrémité orientale de la ville. Pour que les révérends pères aient choisi ce genre d'architecture, il faut, comme pour ceux de Damas, qu'ils y aient été amenés par la nécessité.
C'est qu'en effet les Musulmans ne sont pas toujours commodes, et que plus d'une fois ils ont fomenté contre les chrétiens des troubles et des émeutes qui ont obligé ceux-ci à se barricader.
L'ensemble de ces bâtiments se compose de l'église de la Nativité qui est leur centre naturel ; des couvents latin, grec et arménien, qui l'enferment de trois côtés, et qui ont tous leurs jardins, entourés de hautes murailles ; enfin des grottes souterraines, au nombre de cinq ou six.
C'est par une grande place mal dallée, couverte de débris, et n'ayant de maisons que du côté sud, que Ton arrive à l'église.
On y entre par une porte basse et étroite, bonne précaution contre les tentatives musulmanes.
L'église en elle-même, qui date de l'impératrice Hélène et de Constantin, n'a jamais subi de changement considérable, malgré les vicissitudes de son histoire; elle est sous ce rapport peut-être le plus vieux monument de l'art chrétien. Elle a cinq nefs, formées par quatre rangées de colonnes monolithes d'ordre corinthien, espèce de marbre rougeâtre veiné de blanc. La nef centrale a 26 m 30 de largeur, et compte onze travées. Grâce au fanatisme grec, un mur construit en 1842 coupe la vue et sépare la nef du chœur, de sorte que toute cette partie antérieure de l'église (les cinq nefs) est enlevée au culte et ne sert plus que de vestibule ; c'est un lieu de rassemblement, où chacun est libre de pénétrer, pour fumer, pour vendre, pour crier sa marchandise. Il y a là un vrai scandale, tant au point de vue religieux, qu'au point de vue artistique, et l'on voudrait voir disparaître bientôt cette hideuse muraille qui détruit toute l'harmonie de l'architecture ; mais il est vrai que ce n'est pas l'harmonie qui caractérise les rapports des moines grecs et des moines latins, pas plus ici qu'à Nazareth.
La charpente de l'édifice est en bois de cèdre. On peut distinguer encore à la partie supérieure de la nef centrale des fragments de mosaïques sur fond d'or, et des peintures byzantines représentant des sujets tirés de l'histoire sainte ou de l'histoire de l'Eglise.
Il nous a été donné d'assister à un Kyrie Eleison célébré par l'évêque grec. Nous sommes arrivés un peu tard, et l'église était pleine; l'église, c'est-à-dire le chœur. En tout cas il y avait plus de 500 personnes, presque toutes debout. L'évêque nous distingua dans la foule, et tout en chantant, revêtu de ses ornements pontificaux, il fit un signe de tête amical à M. Pierotti, et l'invita du geste à venir s'asseoir auprès de lui sur une des stalles vacantes. Nous fûmes deux à profiter de son offre bienveillante, et confortablement assis sur ces beaux fauteuils de bois ciselé, nous pûmes jouir à notre aise du coup d'œil et nous reposer un peu de nos fatigues. Mais toute gloire se paie ; et le service se prolongeant au-delà de ce que nous aurions pu prévoir, sans que nous pussions nous y associer de cœur,
puisque nous n'entendions pas la langue, un moment vint où nous comprîmes la douleur du grand roi se plaignant
De sa grandeur qui rattache au rivage.
L'évêque nous conduisit ensuite dans sa maison, attenante à Téglise; il nous en fit visiter les couis et les jardins, et nous offrit des chibouques et des confitures d'écorce d'orange dans sa chambre haute, charmant et coquet petit salon d'où l'on a la vue la plus ravissante sur la Vallée des pasteurs, le Mont des Francs qui semble n'être qu'à deux pas, la Mer Morte sur une étendue de quelques lieues, et les montagnes de Moab.
Mais pourquoi les Grecs chantent-ils toujours du nez, quand dans la conversation ordinaire leur voix est aussi pure, aussi naturelle que possible? S'imagineraient-ils peut-être que ce nasillement soit plus solennel, ou plus harmonieux? Est-ce un genre de pédale ecclésiastique?
Le chœur de l'église appartient exclusivement aux grecs, mais les latins y ont un droit de passage, renouvelé en 1852, pour se rendre à la Grotte de la Nativité, placée immédiatement sous le chœur. On y arrive de l'église Sainte-Catherine (qui appartient aux franciscains) par deux escaliers différents, et une visite dans ces catacombes est en quelque sorte le pèlerinage obligé des voyageurs. On leur fait voir successivement, et par une enfilade irrégulière de corridors souterrains plus ou moins ornementés et éclairés, taillés dans le roc : la Grotte de la Nativité, l'Oratoire de la Crèche, l'autel des Mages, la chapelle Saint-Joseph, la grotte où sont enterrés les saints petits innocents massacrés par l'ordre d'Hérode (on parle de 20,000 ; c'est beaucoup pour un village qui n'avait que 7 à 800 habitants. Quelques pères plus modestes réduisent à 1,500 le nombre des jeunes victimes; c'est encore trop. Mettons de 15 à 20). Puis viennent la chapelle de saint Eusèbe de Crémone, l'oratoire de saint Jérôme, son tombeau, et enfin à l'est un autel bâti sur les tombeaux de sainte Paule et de sainte Eustochie, ces deux nobles romaines, la mère et la fille qui, nées, dit-on, du sang des Gracques et des Scipions, se convertirent à l'Evangile, vendirent leurs biens, les répandirent en aumônes,
et n'eurent plus d'autre ambition que de servir Jésus-Christ dans la solitude et dans la lecture des livres saints, avec le savant illustre dont elles obtinrent de partager la retraite. De nombreuses lampes d'argent, des revêtements de marbre presque partout, plusieurs tableaux plus ou moins bien réussis et conservés, sont les principaux ornements de ces souterrains. Dans la Grotte de la Nativité on remarque en outre sur le sol une plaque de marbre blanc qui entoure une étoile d'argent à quatorze rayons, autour de laquelle on lit ces paroles :