HIC DE VIRGINE MARIA JESUS CHRISTUS NATUS EST
Cette inscription rétablie en 1867 est considérée comme une preuve de l'authenticité de l'emplacement, et comme elle est en latin, les pères franciscains y voient la « preuve évidente » de l'antériorité de leurs droits.
A quelques minutes du couvent l'on visite encore la Grotte du lait, taillée dans un épaulement de la colline; une de ces mille stupides légendes qui, par leur fadeur même, ont trouvé créance chez les latins, chez les grecs et jusque chez les Turcs. C'est une grotte calcaire dont la poussière, prise dans un verre d'eau, jouit de la propriété de donner du lait aux nourrices. On attribue cette vertu au fait que la sainte Vierge, cachée dans cette grotte et allaitant son fils, laissa tomber par terre quelques gouttes de son lait. Que ces superstitions sont loin de l'Evangile, et combien nous risquerions d'oublier les faits bibliques, si la bonne nature n'était pas là pour rendre vivants les souvenirs que les hommes dénaturent en voulant les embellir et en les exagérant !
Un mot encore à propos de la grotte de. la Nativité. Est-elle authentique ou non? C'est un problème que personne ne peut espérer de résoudre d'une manière absolue. D'abord Jésus- Christ est-il né dans une caverne ? Gela n'est dit nulle part. Il est né dans l'étable d'une hôtellerie, c'est-à-dire d'un caravansérail ; il est possible que cette étable fût au-dessous du sol, mais cela non plus n'est pas prouvé. Affirmations d'une part, incertitudes de l'autre, voilà donc les seuls éléments de la discussion, et ce n'est qu'à dater du 4 e siècle qu'on rencontre une tradition cons-
tante et sûre. Quand on sait comment se forgent aujourd'hui même les souvenirs historiques, les mots et les lieux, on n'est guère disposé à une confiance aveugle dans l'authenticité d'assertions plus ou moins intéressées sur le théâtre de certains événements anciens. Il est peu probable que Marie, et Joseph, et les mages, aient noté bien exactement l'étable en question ; trente ans après on avait de tout autres préoccupations ; puis vint la guerre, la conquête, la dévastation, la dispersion ; les témoins disparaissent, et ce n'est plus qu'au milieu du second siècle que tout d'un coup Justin martyr nous parle de la caverne de la naissance ; Origène confirme son dire et le donne comme généralement accrédité de son temps. Tout cela n'est pas fort. On peut cependant accepter sans trop d'invraisemblance que l'étable de l'hôtellerie ait été une grotte, et que cette grotte se soit trouvée à peu près à l'endroit que l'on montre aujourd'hui ; mais cela n'a guère d'importance, la grotte étant réellement transformée, cachée, dissimulée sous les ornements de toute nature dont elle est surchargée, marbres, tableaux, dorures, lampes et tapis. Quant à l'emplacement exact de la naissance, on peut en baiser le jaspe, mais il serait ridicule d'en affirmer ou d'en nier la valeur historique.
Heureusement la neige commence à fondre ; le soleil brille ; nos moukres, nos chevaux, nos bagages viennent d'arriver enfin. Après avoir visité les richesses du couvent, entr'autres une précieuse collection de coquillages, nous allons faire un tour dans les environs, le champ de Booz, le champ des Bergers, aussi avec une grotte et une chapelle. Puis nous nous répandons dans la ville, dont les ruelles pétries de boue et de neige fondante ne sont guères favorables à notre promenade ; nous voyons travailler la nacre et la pierre de la mer Morte, les gens nous accueillent d'une manière affable, mais il faut absolument acheter quelques souvenirs et les payer très-cher. La population est belle, les femmes grandes et vêtues avec goût ; le long voile de coton qui leur cache le visage en ne laissant voir que les yeux, ne reste pas rigoureusement baissé; les juives et les chrétiennes, qui sont nombreuses, ne le portent que pour sortir et Técartent quand on leur parle. Leur vêtement principal est une large tunique de coton bleu, avec un plastron de soie rouge
frangé de jaune. Elles portent volontiers sur elles une partie de leur fortune, représentée par des anneaux d'or ou d'argent, boucles d'oreilles, monnaies de toute nature, bagues et bracelets.
Avant de quitter Bethléhem j'allai voir le frère Meyer, et le bel établissement qu'il dirige sous la protection de M. Gobât. Une trentaine d'enfants, orphelins et orphelines pour la plupart, étaient réunis dans la salle d'école , et quand je leur demandai où était né notre Seigneur, au lieu de me répondre : A Bethléhem, ils me dirent tous : Ici ; mais avec un accent qui me remua d'autant plus que c'est le seul endroit au monde où les enfants puissent répondre de la même manière à la même question.
Je passai quelques heureux moments dans cette jolie maison, située à l'extrémité occidentale de la ville et tout-à-fait construite à l'européenne. Le jardin, la cour, la sonnette même, me transportaient à cinq cents lieues de l'Orient ; les chambres, la salle à manger, la salle d'école, le cabinet de travail du directeur, sa bibliothèque, des instruments de musique, pouvaient faire illusion, et pendant que je jetais un coup d'œil sur ses livres allemands, sur ses journaux religieux, sur ses collections de nouveaux testaments ou de Cantiques, nous entretenant ensemble en allemand, j'aurais pu oublier où j'étais, si le vin qui nous fut servi n'avait pas été du vin de Bethléhem, et si ce qui l'accompagnait ne nous avait pas mis en mémoire les pains et les « dix fromages de lait » qu'Isaï chargea David de porter au capitaine de ses frères (1 Sam. 17, 17. 18).
Après un dernier coup d'œil sur la ville et sur ses environs, nous partîmes le lendemain à une heure raisonnable pour retourner à Jérusalem. Nous avions passé au couvent près de trois jours, et nous nous séparâmes des révérends pères comme de vieux amis avec lesquels nous n'avions eu que d'excellents rapports. Le retour fut facile et sans incidents, et à midi je descendais de cheval à la porte de l'hôtel. De là chez M. Gobât je ne fis qu'un saut , j'espérais y trouver des lettres de la maison.
Qu'on me permette de reproduire ici le fragment d'une lettre que j'écrivais quelques jours plus tard au Journal de Genève; il
complète le récit précédent et raconte notre course et nos déceptions à Béthanie :
Jérusalem, 21 avril 1870.
Nous venons d'avoir quelques forts mauvais jours ; excellents d'ailleurs pour le pays, car le manque d'eau menaçait d'atteindre les proportions d'une véritable calamité nationale. La pluie, la grêle et la neige qui nous ont surpris dans les environs de Bethléhem et qui nous ont empêchés d'aller voir Hébron, sa vieille mosquée, son vieux térébinthe et ses fabriques de verroterie, ont rempli les citernes de la contrée, et l'on compte approximativement que l'on a maintenant de l'eau pour huit ou dix mois, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée des pluies de la dernière saison.
Mais l'on ne s'occupe en ce moment que des pèlerins et des pèlerinages. L'Italie a eu ses six délégués officiels. La France en a eu dix, et nous les avons rencontrés plus d'une fois, parlant haut et ferme, le chapeau sur la tête, comme il convient aux représentants d'une grande nation, qui daignent visiter d'humbles franciscains ; quelques-uns, sans doute en souvenir des croisés, ont de grandes moustaches, le poignard au côté, et quelque chose dans l'expression qui doit faire peur aux enfants de l'Islam ; ils mangent gras pour ne pas perdre leurs forces, et ils s'entretiennent en santé autant qu'ils le peuvent; la santé est un bien précieux. C'est à une société parisienne que les couvents latins sont redevables de cette visite annuelle, qui doit bien les réjouir, si j'en juge par l'expression du visage des révérends pères, et par quelques confidences qu'ils nous faisaient : « Vous êtes protestants, nous disait l'un deux, mais au moins vous êtes des anges en comparaison. » En effet, la Société de Paris n'a pas toujours la main heureuse, et les délégués qu'elle choisit parmi les membres des associations religieuses de France ne sont pas toujours les meilleurs représentants de la patrie et de l'Eglise. J'ajoute volontiers que sur les dix, il y avait quelques hommes qui faisaient une honorable exception, et qui, entr'autres, s'abstenaient de fumer et de cracher dans le salon de réception, surtout quand il y avait des dames.
Les pèlerins russes sont arrivés par centaines, et le chiffre de mille a été dépassé ; nous les avons rencontrés une première fois à Sichem, souvent à Jérusalem, puis sous les tentes à Jéricho ; c'était un véritable camp, les tentes entourant la plaine, et les bêtes de somme, chameaux, etc., couchant dans l'enceinte ; le soir, avec tous les teux allumés, c'était un tableau pittoresque ; nous nous y sommes promenés quelques instants, à cheval, mais pas longtemps, dans la crainte des insectes traditionnels de cette caravane. Les pèlerins russes sont une fortune pour le pays et pour les couvents grecs; chacun d'eux laisse en moyenne 500 fr. à Jérusalem en dons, chapelets, bougies, vivres, etc. De même que les pèlerins français, la plupart d'entr'eux font ce pèlerinage par commission, les uns pour des particuliers, les autres pour le compte d'églises ou de villages russes; il y a des vieillards, des femmes, des enfants; les uns voyagent à pied, les autres à cheval, quelques-uns en cacolets (deux sur un chameau), fort peu en palanquin; presque tous paraissent prendre au sérieux leur rôle de pèlerins. Le moment le plus dramatique de la saison est celui de leur arrivée sur le6 bords du Jourdain, le lendemain de Pâques; ils entendent une messe vers minuit, puis ils descendent dans les eaux du fleuve, sans distinction de sexe, et ils reçoivent un baptême collectif à la lumière des flambeaux; je n'ai pas assisté à cette cérémonie; on la dit fort originale, et malgré l'absence de tout costume elle doit avoir quelque chose d'imposant. Un de ces pauvres pèlerins s'est noyé pendant la cérémonie; chaque année il arrive plusieurs accidents de ce genre, l'endroit où l'on se baigne n'offrant pas un espace suffisant pour le grand nombre des baigneurs, et les derniers venus poussant les premiers audelà des limites de la prudence.
Il y a à Jérusalem environ une vingtaine de couvents, dont deux ou trois arméniens, trois ou quatre latins et plus de quinze grecs. Ces derniers sont les plus riches, mais les latins sont certainement les plus hospitaliers, et, je n'hésite pas à le dire, ceux chez qui l'idée religieuse est le plus développée et qui réalisent le mieux comme art et comme beauté l'idéal du culte public.
Pendant la semaine sainte, les étrangers, sans même parler
des pèlerins, abondent à Jérusalem ; cependant il ne faut pas exagérer cette abondance, et je ne crois pas que les visiteurs chrétiens de toute dénomination dépassent le chiffre de 3,000. Pour éviter les conflits que le fanatisme musulman n'a que trop souvent provoqués, les autorités turques compétentes ont établi pendant la Semaine des chrétiens un pèlerinage musulman qui entraîne les plus zélés sur une montagne située à cinq lieues de là, à Nebi-Mousa, où ils célèbrent de leur côté, presque en face du mont Nébo où mourut Moïse, le souvenir de ce grand législateur. Je sais bien que toutes les années ne se ressemblent pas, mais pour cette année et quant à ce que j'ai vu, je dois dire que toutes les autorités civiles et militaires de la Porte ont maintenu le plus grand ordre soit dans les rues, soit dans l'enceinte même du Saint-Sépulcre, et qu'il n'y a pas eu un seul fait d'intolérance à citer.
Au matin du dimanche des Rameaux, comme je revenais de visiter les deux jardins de Gethsémané, celui des latins et celui des grecs, je vis tout le chemin qui conduit de la vallée à Jérusalem garni d'une foule immense de gens de tout âge dont la plupart tenaient à la main des branches de palmiers plus ou moins artistement travaillées. Ceux qui tenaient ces branches étaient en grande partie des latins et des protestants. Les grecs assistaient là en curieux, attendant que leur dimanche fût venu (on sait que la Pâque des grecs et celle des latins ne coïncident que très - rarement). Il y avait encore beaucoup de musulmans, simples spectateurs, qui paraissaient prendre à la fête chrétienne un intérêt affectueux, et dont les brillantes toilettes de toutes couleurs ajoutaient à l'effet pittoresque de la solennité.
Le lundi, visite à Béthanie; peu de noms dans l'Evangile réveillent d'aussi doux souvenirs ; on pense au pharisien Simon, à Lazare, à Marthe et Marie, à cette famille à laquelle le Sauveur aimait tant à demander l'hospitalité, et au sein de laquelle il venait chaque soir pendant la semaine sainte se reposer des fatigues du jour. Mais peu de villages aussi dans toute la Palestine causent au visiteur une plus grande déception. Tout est musulman; pas une famille, pas une maison chrétienne; pas même une famille jnive. On nous montre la maison de Simon; elle a peut-être deux siècles de date ; de petits enfants nous cou-
rent après demandant l'aumône, d'autres nous offrent des antiques, comprenant sous ce nom des médailles, de vieilles pièces de monnaie, des coquillages ou des pétrifications; un homme enfin, un vieillard nous offre de nous montrer la grotte de Lazare. La vue seule de la maison nous inspire des doutes, mais nous n'en descendons pas moins, qui de son âne, qui de son cheval, pour faire comme fait tout le monde, et nous pénétrons dans la maison par un couloir en pente au bout duquel on allume les chandelles. Un premier escalier d'une vingtaine de marches nous conduit dans une espèce de cave, où notre cicérone nous informe que Lazare s'est assis une première fois.
Ce n'est donc pas encore la grotte, comme nous l'avions supposé. Un second escalier plus étroit, de cinq ou six marches, nous conduit plus bas encore, puis nous devons nous baisser et marcher à quatre pattes à travers un trou d'un mètre et demi de longueur pour pénétrer enfin dans la véritable grotte. Elle ne ressemble en rien aux nombreux tombeaux des juifs ; rien dans la maçonnerie ne permet de croire à son antiquité, et elle est si étroite dans tous les sens, que pour avoir servi de sépulcre à Lazare, il faut que celui-ci ait été de très-petite taille. On se demande aussi comment de la rue la voix du Sauveur a pu arriver jusqu'à lui, et comment Lazare entouré de bandelettes a pu sortir de là pour gagner l'étage supérieur où il s'est reposé. Tout peut s'expliquer sans doute, et l'on ne manque pas de nous dire qu'autrefois la grotte s'ouvrait à l'est sur une chapelle souterraine aujourd'hui convertie en mosquée ; c'est à cause du fanatisme musulman qu'il a fallu créer l'entrée nouvelle avec l'escalier qui y descend. En tout cas, le musulman qui nous en fait les honneurs n'a pas l'air d'un fanatique, et la seule chose dont il se préoccupe c'est de recevoir le plus gros bakchich du plus grand nombre d'étrangers possible. Nous nous hâtons de sortir de là, et c'est avec plaisir qu'après avoir payé notre hôte nous retrouvons la nature, l'air, les oliviers, les mûriers et les figuiers. Au moins voilà des choses qui ne trompent pas et qui nous présentent des souvenirs plus purs et plus authentiques que ceux que nous offrent les spéculateurs de toutes les églises.
Au retour, nous cherchons Bethphagé, ce modeste village où notre Seigneur est monté sur le poulain d'une ânesse pour
faire à Jérusalem son entrée triomphale; il n'en reste plus aucune trace ; on nous montre une masure à droite, quelques débris de murs à gauche ; on suppose que c'est là qu'a dû être Bethphagé, mais on n'en sait rien. En revanche, nous voyons une foule de figuiers qui bordent la route, et quoique ce ne soit pas la saison des figues, nous trouvons sur tous ces petites figues hâtives qui ne sont guère mangeables, mais qui prouvent tout au moins la vitalité de l'arbre. Si nous étions venus quelques années plus tôt, on nous aurait même montré le figuier stérile maudit par Jésus-Christ, mais il paraît qu'un mal-appris s'en est emparé pour en faire tout simplement du bois de chauffage, de même qu'un autre a fait disparaître également naguère l'arbre aux branches duquel Judas Iscariot se pendit. Nous rentrons dans Jérusalem par la porte de Saint-Etienne ; à gauche nous avons la mosquée d'Omar et le réservoir de Béthesda; à droite, d'abord le beau couvent de YEcce home, puis l'Hôtel de Malte et de la Méditerranée, puis l'hospice autrichien, puis la maison de Lazare et du mauvais riche, et enfin la Voie douloureuse. Chaque maison a ses souvenirs ou ses légendes, que M. Pierotti nous raconte en détail ; on y retrouve même, passablement enterrée sous une voûte, l'échoppe du Juif errant. A droite est le consulat de France, plus haut à gauche le consulat de Prusse, puis la maison du pasteur allemand, l'hospice prussien, bel hôtel fondé par les Chevalier^ de Saint-Jean de Prusse, où les voyageurs sont reçus à raison de cinq francs par jour, et où les voyageurs pauvres sont même reçus gratuitement pendant quinze jours, sur leur simple déclaration qu'ils ne peuvent pas payer. Plus haut encore, toujours dans la Voie douloureuse, un champ de verdure couvert de ruines, dont le Sultan a fait hommage au prince royal de Prusse lors de son récent voyage, et sur lequel ne tarderont pas à s'élever un temple, un hôpital et des écoles, comme la Prusse sait les faire quand elle s'en mêle.
Plan générale. — La ville à ses différentes époques. — La Jérusalem actuelle. — Les portes de la ville. — La citadelle et ses. trois tours. — L'église du Christ. — Les principales rues et ruelles. — Le quartier chrétien. — Le quartier juif. — Le quartier musulman. — Le Tyropéon.
Je voudrais maintenant, sans entrer dans de long détails qui ne se comprennent jamais bien qu'avec une carte, essayer de donner une idée générale du plan de Jérusalem. En le faisant je n'oublie pas qu'une description, même exacte , a toujours comme un passeport, l'inconvénient de pouvoir se rapporter à plusieurs exemplaires analogues, et les discussions qui roulent depuis 18 siècles sur un mot de l'historien Josèphe, que nous retrouverons plus loin, ne sont guères encourageantes pour l'écrivain quand il empiète sur le terrain de la topographie. Je n'oublie pas davantage qu'une bonne carte vaut mieux à elle seule que toutes les explications, et je souhaite à mon lecteur, s'il attache quelque prix à une étude sérieuse de la ville sainte, de se procurer, soit le plan en relief de M. Schick, soit l'admirable plan de Jérusalem de M. Pierotti, qui est aujourd'hui, par sa clarté non moins que par son exactitude, la véritable autorité en cette matière (1).
Cela dit, rappelons-nous encore que pour Jérusalem, comme
(1) Topographie ancienne et moderne de Jérusalem, par le D P Ermete Pierotti, 180 p. 8° avec plan. — Plan de Jérusalem ancienne et moderne, par le môme. Dédié à S. M. l'Empereur de toutes les Russie. (Colorié en teintes diverses, correspondant aux diverses époques).
pour toute autre ville, un plan ne peut servir que pour une époque, et que la topographie de cette célèbre capitale a considérablement varié depuis son origine jusqu'à nos jours. Sous les Jébusiens, la ville n'occupait que l'extrémité sud de la montagne de Sion. David fit construire sur la même montagne une forteresse, et il « bâtit tout autour depuis Millo jusqu'au dedans », avec les tailleurs de pierres envoyés par Hiram (2 Sam. 5, 9. 11. 1 Ghr. 11, 8. 14, 1). Il acheta en outre, en vue de la construction du temple, l'Aire d'Arauna sur le mont Morija, (2 Sam. 24, 24). Salomon agrandit la ville, bâtit la maison de l'Eternel, et son palais, et Millo et la muraille de Jérusalem; il combla le creux de la ville de David (une partie de la vallée des Tyropéens) et joignit probablement par un pont le mont de Sion au mont Morija (1 Rois 9, 15. 13, 27. 2 Ghr. 8, 6). Roboam ajouta des fortifications à la ville (2 Ghr. 12, 13). Ezéchias fit élever de nouvelles murailles, qu'il éleva jusqu'aux tours ; fit faire une autre muraille par dehors ; répara Millo, construisit de nombreux magasins, boucha le haut canal des eaux de Guihon, fit faire un aqueduc et creusa un réservoir à l'ouest de la Cité de David (2 Ghr. 32, 5. 23. 30. 2 Rois 20, 20). Nouvel agrandissement de la ville sous Manassé, qui prolonge la muraille du temple et qui fortifie Hophel comme un éperon entre la vallée de Josaphat et le Tyropéon (2 Ghr. 33, 14,) Hozias avait déjà bâti des tours, et Jotham fortifié la muraille de Hophel (2 Ghr. 26, 9. 23. 27, 3). Puis arrivent successivement la ruine de Jérusalem, sous Nébucadnetsar; sa reconstruction par Zorobabel et Néhémie; son agrandissement sous Hérode, sa destruction par les Romains; enfin les innombrables crises de toute nature qu'elle a subies avant et depuis les croisades jusqu'à nos jours.
Ce n'est pas l'enceinte extérieure seulement, c'est encore à l'intérieur la configuration du terrain qui a subi de profondes modifications ; les collines ont été abaissées, les dépressions ont disparu, la vallée même qui séparait Sion de Morija a été à moitié comblée, en sorte que, pour une partie du moins de son parcours, il n'est plus possible de le déterminer avec certitude. La ville de David n'est donc plus celle de Néhémie, ni celle d'Hérode celle d'aujourd'hui. Le mont de Sion qui était dans
l'origine la véritable Cité de David, et qui suivant une traditioft fort plausible, renferme encore le tombeau de ce monarque, n'est compris qu'en partie dans l'enceitite de la Jéfusàteïô actuelle ; plusieurs monuments, des places publiques, le potii qui réunissait au palais le temple de Salomon, la plupart des portes mentionnées dans Néhémie, tout cela a été balayé par lé temps, par les amis et par les ennemis, par les Romains, les Sarrasins et les Chrétiens. Il est important, quand on verit étudier le plan de Jérusalem, de bien préciser l'époque dont on parle, et quant à nous, dans les lignes qui vont suivre, nous nous en tiendrons à la ville telle qu'elle existe aujourd'hui, sauf indication contraire. Le maître l'avait dit à ses disciples: De ces magnifiques monuments il ne restera plus pierre sur pierre, et la prédiction s'est accomplie ; les grosses assises de la muraille du temple sont peut-être la seule chose qui par sa masse ait échappé à la destruction.
Jérusalem forme une espèce de losange irrégulier, dont lés quatre côtés sont orientés à peu près vers les quatre points cardinaux ; le côté nord est cependant tourné davantage vers le nord-ouest, et le côté occidental rejoint le côté nord en faisant une sorte de saillie à l'ouest. La muraille actuelle date de 4534; elle ne renferme qu'une partie de l'ancienne Sion, bien que te sultan Soliman eût donné l'ordre, dans un intérêt stratégique, de renfermer toute cette montagne dans la ville. L'architecte, par haine des chrétiens, éluda les ordres qu'il avait reçus et paya de sa tête sa désobéissance. Le mont Hophel et une partie de l'ancienne cité d'Hérode sont également en dehors de l'enceinte actuelle.
Les cinq portes de la ville sont celles de Jaffa à l'ouest, de Damas au nord, de St-Etienne à l'est, du Fumier et de Sion au sud. Six autres portes, aujourd'hui murées, mais quelques-unes encore remarquables par leur architecture sarrasine sont : la porte d'Hérode, ouvrant à ce qu'assure la tradition, sur les jardins de ce roi ; la porte Dorée, deux arcades à plein cintré, dont les moulures, les archi-voûtes et le feuillage trahissent le cinquième siècle ; tout à côté, mne petite porte rectangulaire dont l'architrave est colossale et qui date d'Hérode, ouverte sans doute en vue de la garnison ; la petite porte de Josaphat,
au sud, œuvre des Croisés, à destination militaire ; la triple porte, trois arcades plein-cintre, qui date probablement de Saladin ; enfin la porte de Hulda, fort ancienne, dont l'origine remonte peut-être à Salomon; une fenêtre grillée, ménagée au-dessus de l'arcade, permet de voir dans l'intérieur d'une salle voûtée placée sous la mosquée d'El-Aksa.
Toutes les portes se ferment au coucher du soleil ; celle de Jaffa seule se ferme un peu plus tard ; elle a d'ailleurs le privilège, quand elle est fermée, de pouvoir se rouvrir moyennant un bakchich et avec une permission écrite de l'autorité. En outre, le vendredi (qui est le Dimanche des musulmans) toutes les portes sont inexorablement fermées de midi à une heure, pour laisser aux soldats de garde le temps de remplir leurs devoirs religieux.
La porte de Jaffa, appelée aussi porte de Bethléhem, ou Bâbel-Khalil, porte de l'ami de Dieu, parcequ'elle conduit à Hébron, est le centre du grand mouvement des voyageurs. Elle remonte, au moins comme position, à l'antiquité hébraïque, et l'on est fondé à croire que c'est celle qui est désignée sous le nom de Porte des poissons, 2 Ghr. 33, 14. Le contexte l'indique, et les poissons, venant de Jaffa, ne pouvaient arriver que par cette route.
La porte de Damas est davantage la porte d'honneur pour les autorités musulmanes; l'architecture en est remarquable; une belle et grande ogive, supportée par deux colonnes à chapiteaux frustes ; une sorte de fronton avec des rosaces et des inscriptions arabes ou cufflques ; de petits créneaux arabesques pour le couronnement de la porte ; enfin deux tours à droite et à gauche, donnent à ce monument un caractère et une élégance qui permettent d'en assigner l'origine à la meilleure époque de l'architecture arabe. Presque immédiatement en sortant par cette porte on a sur sa gauche les cavernes royales et l'entrée d'un souterrain ou d'un conduit qui traverse la ville du nord au sud. En face l'on a devant soi l'étrange grotte de Jérémïe, plus curieuse qu'authentique.
La muraille orientale n'a qu'une seule porte ouverte, celle de St-Etienne, ainsi nommée à cause de la tradition qui fait mourir près de là le premier martyr de l'Eglise chrétienne. En
réalité ce n'est qu'une légende et la porte de Damas aurait autant de titres à revendiquer cet honneur, si c'en était un. Les arabes l'appellent Bâb-Sitti-Miriam, porte de Notre-Dame- Marie, parcequ'elle conduit au prétendu tombeau de la Vierge. Quatre lions en relief, d'assez mauvais goût, mais cependant appréciés des connaisseurs, en décorent l'entrée et rappellent un songe du calife Omar qui vit une nuit son drapeau défendu par quatre lions contre les juifs, les chrétiens, les païens et certaines tribus nomades.
Par cette porte on longe la grande muraille et l'on visite les tombeaux musulmans ; on descend dans la vallée de Josaphat ; on va à Gethsémané, à Siloam, au mont des Oliviers, à Béthanie, et au couvent de St-Saba.
La porte du Fumier, des ordures, ou des Maugrabins, n'a absolument rien de remarquable. Elle est située au sud, audessus du réservoir de Siloé, à peu près au centre de l'ancienne vallée des Tyropéens, presque comblée aujourd'hui. C'est par cette porte que l'on transportait les immondices hors de la ville, quand par hazard une circonstance quelconque donnait l'idée de la balayer ; ces fumiers de toute nature étaient jetés hors de la muraille et ont formé peu à peu le talus qui a rempli la vallée. Aujourd'hui ce n'est peut-être plus sa destination exclusive, mais elle n'en continue pas moins de mériter son nom, grâce aux égoûts qui font sentir leur bouche béante, et aux quartiers voisins dont les habitations se montrent sous leurs faces les moins propres. L'espèce d'enceinte carrée sur laquelle débouche à l'intérieur de la ville la porte Sterquilinaire, est pleine d'orties et de cactus î on y trouve aussi d'autres fleurs qui y poussent sans culture et quelques palmiers ; mais cette végétation désordonnée, au milieu de laquelle circule un mauvais petit chemin, ne contribue pas plus à lui donner l'apparence d'un jardin que celle d'un bosquet. Le passage actuel date d'Adrien; mais la muraille n'a été construite que sous Soliman. Lorsque la procession chrétienne des Rameaux dut renoncer à passer par la porte Dorée, elle se décida à choisir, on ignore pourquoi, la porte du Fumier.
Enfin la porte de Sion, également au sud, n'offre non plus rien de saillant comme architecture. Elle ouvre sur le quartier
chrétien et débouche au-dehors sur une petite mosquée qui marque suivant la tradition, le tombeau du prophète David ; de là son nom de Bâb-el-Nebi Daoud. (Test par cette porte seulement que les chrétiens et les juifs sont autorisés à transporter leurs morts dans leurs cimetières; les musulmans peuvent passer par où ils veulent. Si nous rentrons en ville par cette porte, une rue droite et relativement bien entretenue, celle d'el-Arman, ou des Arméniens, nous conduit à l'Eglise de Christ et au château de David ; nous avons à droite l'église et le couvent des Arméniens, à gauche leurs magnifiques jardins.
La citadelle qui montre ses trois ou quatre grandes vieilles tours carrées au côté sud de la porte de Jaffa, et que Ton connaît communément sous le nom de Château de David, est le monument le plus caractéristique de l'ancienne Jérusalem, celui qui rappelle le plus les temps passés et qui frappe le plus l'imagination ; c'est le premier que l'on voit en arrivant de Jaffa ; il domine la vallée de Guihon et sert de tête aux murailles de la ville. Les différentes pièces, fort irrégulièrement bâties, dont se compose la citadelle, sont entourées d'un fossé peu profond, et d'un petit mur à l'intérieur de la ville; ce mur est naturellement beaucoup plus élevé du côté •extérieur. Malgré leur notoriété historique, et bien que Josèphe déjà mentionne avec beaucoup de détails plusieurs tours construites par Hérode, il règne un certain vague sur l'identité des tours de Phasaël frère d'Hérode, de Hippicus, son ami intime, qui mourut en combattant; et de Mariamne, sa femme bienaimée, qu'il fit exécuter. Selon les uns, c'est l'ensemble de ces constructions qui porteraient le nom historique de Château de David ; c'est là, sur ce point faible de sa capitale, que le roi d'Israël aurait fait élever la citadelle qui porte son nom, et les constructions postérieures seraient l'œuvre d'Hérode. Selon les autres, la tour contigûe à la porte de Jaffa serait seule le vrai Château de David ; la seconde serait la tour Phasaël, la troisième celle de Mariamne (ou l'inverse, d'après Liévin) ; la tour Hippicus se confondrait avec la première. Ces tours furent épargnées par Titus lors de la prise de Jérusalem, soit qu'il voulût s'en servir pour y mettre une garnison, soit qu'il voulût les conserver comme un spécimen des fortifications juives, pour montrer à la
postérité la puissance de la ville qu'il avait conquise. En tous cas elles furent détruites plus tard, puis reconstruites, probablement à l'époque des croisades. La base est évidemment juive jusqu'à deux mètres au-dessus du sol, et même jusqu'à douze mètres pour la tour d'Hippicus ; le reste appartient au moyen âge, qui a employé sans ordre et sans méthode les débris qui jonchaient le sol. On voit entr'autres des pierres travaillées à grand bossage, et d'autres qui ont été posées sens dessus dessous, avec « les traces des emboîtures qui primitivement servaient à les unir dans l'intérieur du mur » (Pierotti).
L'intérieur des trois tours est massif jusqu'à la hauteur de quatre mètres. On peut les visiter avec une permission spéciale, et comme point de vue elles ne sont pas à dédaigner ; le regard embrasse toute la contrée et presque toute la ville. Deux petits canons sont sur la plateforme et ne servent que pour les cérémonies. Sur la plus haute tour flotte le drapeau rouge avec le croissant.
La Tour de David, ou d'Hippicus, a pris depuis le seizième siècle le nom de Tour des Pisans, en l'honneur sans doute des architectes qui l'ont réparée, mais il n'y a aucun doute sur sa haute antiquité.
En face du Château de David, dont elle n'est séparée que par la petite place dont j'ai parlé, s'élève, à côté de la maison de M. Gobât, l'église anglicane, ou église du Christ, que l'on dit bâtie sur remplacement même du palais d'Hérode 1 er . C'est un édifice construit dans le style gothique, mais sans flèche ni tour; l'intérieur en forme de croix est extrêmement bien travaillé. Le presbytère tient presque à l'Eglise ; la maison épiscopale est un peu plus au nord, sur la place même, et près de l'hôpital prussien.
Une autre tour, également célèbre dans l'histoire de Jérusalem,, et dont il est déjà question Néhém. 2, 8 (la forteresse qui touche à la maison de Dieu), était la tour Birah, que les Grecs appelèrent Baris. Elle joua surtout un rôle important sous les princes maccabées qui la rebâtirent et l'agrandirent, puis sous Hérode qui la fortifia considérablement et qui l'appela Antonia, du nom de Marc- Antoine son protecteur. Elle était attenante au temple, et servit tour à tour à le surveiller, à le menacer et à le protéger.
C'était toute une ville par le nombre d'appartements qu'elle renfermait, cours, portiques, bains, places de campement, etc. Josèphe ajoute que par sa magnificenee elle ressemblait à un palais. Sa muraille intérieure était garnie de quatre tours, dont trois avaient cinquante coudées de hauteur, et la quatrième, celle du sud-est, qui dominait le temple, soixante et dix. Il est probable que le prétoire, le palais du gouverneur et la caserne de la garnison étaient compris dans l'enceinte de la tour Antonia ou dans ses dépendances, dont la position ancienne est par conséquent facile à déterminer ; elle était à l'angle nord-ouest du Morija, et occupait ainsi une partie de l'enceinte nord du Haram ech-Chérif et la partie sud des terrains sur lesquels s'élève aujourd'hui la caserne turque. Elle était séparée de Bézétha, au nord, par un fossé profond, dont la piscine de Béthesda faisait peut-être partie. Lors de la prise de Jérusalem, cette forteresse prise et reprise fut entièrement rasée, et il n'en reste plus rien aujourd'hui, si ce n'est un débris de bastion que la tradition croit lui avoir appartenu. M. Pierotti pense avoir retrouvé le passage souterrain , ordinairement appelé cour de Straton, dans lequel périt Antigone. Il était difficile de ne rien dire de la tour Antonia, mais elle appartient tout entière au passé, et c'est du présent que nous avons à nous occuper.
Celui qui veut s'orienter dans Jérusalem fera bien de se familiariser avec trois rues principales, qu'on ne peut pas appeler des artères, parce qu'elles ne sont pas fort larges et aussi parqu'elles ne traversent la ville ni en ligne droite, ni d'une extrémité à l'autre ; mais elles sont un peu plus grandes et un peu plus droites que les autres, et surtout elles offrent sur leur parcours presque tous les points et monuments dignes d'être visités.
L'une, partant de la porte de Jaffa, va de l'ouest à l'est et se termine pour ainsi dire au pied de la muraille intérieure de la grande mosquée, près du tribunal, au nord de la Place des pleurs. C'est pour les turcs la rue du Harem, pour les arabes la rue du Grand Bazar; pour les chrétiens la rue de David dans sa première moitié, la rue du Temple dans sa seconde.
Une autre partant de la porte de Damas, passe à l'est, de l'ancien terrain des chevaliers de St-Jean, aujourd'hui propriété
prussienne, destinée à des établissements religieux et charitables, et aboutit à cent pas environ de la porte de Sion.
La troisième, c'est la Voie douloureuse ; elle commence près de la porte St-Etienne, laisse à gajiche la piscine de Béthçsda, à droite l'église de St-Anne et le couvent autrichien, à gauche encore la maison du pacha; là elle fait un coude d'une soixantoine de pas vers le sud, et continue à l'ouest jusqu'au couvent du St-Sépulcre, montrant sur son chemin les différentes, stations de la croix, et jusqu'à la voûte sombre qui vit naître la légende du Juif errant.
On peut compter encore une quatrième rue plus considérable que les autres ; elle part de la porte de Damas pour aboutir après plusieurs zigzags à la porte du Fumier; elle s'appelle rue des Musulmans jusqu'à sa rencontre avec la rue du Haram, et rue des Juifs dans la dernière partie de sa course.
Parmi les nombreuses ruelles qu'il faut mentionner aussi, j'indiquerai la rue des Chrétiens, du Saint-Sépulcre au couvent du Saint-Sauveur; la rue de la Justice, qui du Haram longe d'une part l'étang d'Ezéchias, de l'autre les petits bazars; et pour l'originalité de la chose, la rue Fleurie, peutêtre la plus écœurante de la ville, de l'Ecce Homo à la porte d'Hérode.
Au reste, en fait de propreté, l'on n'a que l'embarras du choix. Tout est mal pavé, caillouteux, glissant d'immondices ; chacun jette à la rue ce qu'il ne veut pas garder dans sa maison ; les chiens en mangent ce qu'ils peuvent; le reste, s'il n'est pas entraîné par les pluies, attendra le soleil qui achèvera de le décomposer. On compte aussi un peu sur les pieds des passants pour hâter la pulvérisation de ces débris. Les petits bazars en particulier sont souvent presque inabordables de boue et d'infection. Ailleurs les voûtes, les murs, les maisons menacent ruine, et l'on ne comprend pas que personne songe à rien réparer. On ne réclame même pas auprès de l'autorité contre le dommage des voisins, contre les infiltrations, contre les égoûts percés à jour, parce qu'on a peur que l'autorité ne mette ces dégâts sur le dos du plaignant et ne le charge de les réparer à ses frais. Non-seulement il n'y a pas de belles maisons à Jérusalem, du moins à l'extérieur, mais encore tout ce qui se pré-
serfte d'un peu solide est d'une lourdeur navrante et reflète la tristesse des habitants.
Le quartier chrétien, qui se décompose en quartier franc ou latin et quartier arménien, est de beaucoup le plus tolérable de la ville. C'est là que se trouvent les plus riches couvents, ainsi que les divers bâtiments appartenant à la mission protestante, l'église anglicane, l'hospice prussien, la maison Spittler, les Bergheim, Saphira, la chapelle arabe, et l'habitation de M. Gobât, certainement l'une des mieux construites de Jérusalem.
Quant au quartier juif il est à l'autre extrémité de l'échelle ; c'est à la fois le plus populeux et celui où les idées de propreté paraissent être le plus étrangères et le plus inconnues. Ruelles infectes, maisons hideuses et délabrées, enfants grouillant dans la boue et le fumier, point d'air, petites fenêtres, presque point d'eau, et une race qui, belle et forte, semble prendre à tâche de revêtir l'aspect le plus misérable. Il y a là des gaillards qui, si on se hasardait à leur faire une observation sur leurs mains »on lavées, seraient dans le cas de répondre avec le cynique : Mes mains? ho, ce n'est rien; mais c*est si vous voyiez mes pieds! Que fontrils donc? De quoi vivent-ils* Et les célèbres ablutions de leur culte seraient -elles tombées en désuétude avec le reste? Cependant ils ont eneore leurs synagogues; quatre, je crois ; fort grandes, et qui seraient belles, si elles étaient un peu pegrattées et blanchies, ce dont elles auraient bon besoin. Nous en avons visité deux. C'est avec une douloureuse sympathie qu'on voit ce pauvre peuple, le peuple de Dieu, etoupir ainsi dans une sorte d'abjection, plus morale encore que matérielle, et réaliser les lugubres lamentations de Je ré mie. Oh ne peut pas dire qu'ils soient pauvres ; quelques-uns font le oommeroe, plusieurs la banque, beaucoup l'usure, et en cas de besoin les secours de leurs riohes correligionnaires d'Europe ne leur manquent pas. D'où leur vient, donc cette physionomie sordide? Du malheur, de la fatalité, de la justiee divine. Ils sont <i l'opprobre et la risée des nations ( Jéf . 14, 9) ; » chacun se oroit le droit de les insulter, et ils courbent lâchement la tête..., en attendant sans doute qu'ils la relèvent. La civilisation plus chrétienne de notre époque leur a rendu des droits qu'ils
avaient perdus depuis dix-huit siècles. Ils ont même à Jérusalem un grand rabbm chargé de défendre leurs intérêts auprès de l'autorité, mais ce n'est qu'une apparence, car ils n'osent pas se plaindre. Il n'y a par conséquent aussi rien d'étrange à ce qu'ils prêtent leur argent au 30, au 50, au 60 pour cent, car bien souvent ils sont volés et leurs débiteurs leur échappent, sans qu'ils aient aucun moyen de les poursuivre. Soyons sûrs que dans leur bassesse ils enragent, et qu'ils se promettent tout bas de se veqger quand le temps sera venu ; et si nous voulons les relever moralement, aimons-les, et faisons^leur aimer TBvangile qui, en leur laissant le sentiment de leur péché, leur rendra enfin le sentiment de leur dignité et de leur vocation.
Les juifs de Jérusalem, parqués au sud-est, sur le penchant du Mont de Sion, mais libres pourtant d'en sortir et de s'établir ailleurs, se divisant en trois catégories ou nations : les juifs espagnols, ou Sephardim, qui sont là depuis les persécutions de Ferdinand et d'Isabelle, en 1497 ; ce sont les plus misérables : les Àshkenatzim, ou juifs allemands, qui comptent chaque année de nouvelles recrues; ils relèvent de leurs consuls européens, et se laissent moins molester que les autres : enfin les Capaïtes, les purs, qui rejettent les traditions talmudiques et s*e& tiennent au texte des Ecritures; ils sont peu nombreux, une soixantaine peut-être, mais ce sont les plus civilisés et les plus propres, Les Sephardim sont au nombre de 6 à 7,000 environ ; les Ashkenatzim, & à 6,Q0O, à ee que nous disait le pacha de Jérusalem, et ces derniers tendent à s'accroître d'année en année par l'immigration européenne. S'ils voulaient s'adonner à l'agrieulture, leur fortune serait faite, mais ils ont peur du travail, et surtout ils ont peur que le fanatisme musulman ne les dépouille de leurs récoltes et ne détruise leurs plantations.
Les musulmans atteignent le chiffre de 8 à 40,000; les Arabes sont six ou sept fois plus nombreux que les Turcs. Leur quartier comprend toute la partie orientale de la vallée centrale, de la porte de Damas à la porte Saint-Etienne et à la porte du Fumier. Mais la division n'est pas absolument rigoureuse ; beaucoup de musulmans sont établis ailleurs, et dans leur quartier les chrétiens comptent de nombreux établissements religieux ou autres,
couvents, chapelles, consulats, etc. La Voie douloureuse, entr'autres, est presque tout entière comprise dans ce qu'on est convenu d'appeler le quartier musulman, et les juifs y possèdent le Lieu des pleurs.
J'aurais maintenant une occasion presque unique d'ennuyer le lecteur, sans lui rien apprendre ; mais je suis tenté de la laisser échapper. Il ne s'agit de rien moins que de la fameuse et pour ainsi dire insoluble question de la vallée des Fromagers : du Tyropéon. Cette vallée traversait Jérusalem de part en part, et l'on en reconnaît encore parfaitement la partie inférieure, qui, comprise entre le Mont de Sion et le Morija, mais à moitié comblée, aboutit à la porte du Fumier. Ce point est hors de contestation ; mais la vallée remontait-elle tout droit au nord, vers la porte de Damas, ou tournait-elle à gauche, à l'ouest, pour aboutir à la porte de Jaffa? Voilà la question. De sa solution dépendent d'autres problèmes? Où étaitleMontBézétha?où était l'Acra? où était la tour d'Hippicus? où finissait la citadelle Antonia? Personne, à l'heure qu'il est, n'en sait rien. Jusqu'à l'allemand Schultz, consul de Prusse, il a été admis, presque sans contradiction, que la célèbre vallée courait du nord* au sud, et l'examen du terrain confirme cette manière de voir, qui est encore aujourd'hui celle de Bonar, de Pierotti, et de la plupart des archéologues.
Mais depuis Robinson il a surgi une nouvelle topographie de Jérusalem, et de bonnes raisons, quoique non décisives, ont été invoquées en sa faveur.
La source de toute la difficulté gît dans une description trèsprécise, très-exacte, fort détaillée, que l'historien Josèphe nous donne de la basse ville, ou Acra, mais dans laquelle un mot, un seul mot à double sens, désoriente depuis des siècles et désorientera longtemps encore ceux qui s'occuperont du plan de l'ancienne Jérusalem. La ville, dit-il, est bâtie sur deux collines, séparées par le Tyropéon; l'une est le Mont de Sion, l'autre est l'Acra « à deux cornes, » ou « à deux pentes, » ou « en forme de croissant. » En d'autres termes, Jérusalem étant bâtie sur plusieurs hauteurs et affectant l'apparence d'un carré, il s'agit de savoir si le Tyropéon partageait la ville en deux moitiés égales, en allant du nord au sud, ou s'il la partageait
en deux parties inégales, les trois autres collines s'élevant en amphithéâtre autour du Mont de Sion qui n'aurait formé que l'angle sud-ouest du quadrilatère.
Ce qui a peut-être compliqué toute la question, c'est qu'on a vécu longtemps sur l'hypothèse de ces quatre collines : Sion, Acra, Bézétha et Morija, et que l'on a oublié d'une part les nivellements, d'autre part les agrandissements successifs de la ville aux différentes époques. M. Pierotti, a, je crois, fait faire un pas important à la solution en rappelant que F Acra avait été presque nivelé par Simon Maccabée et que les matériaux avaient servi à combler une partie de la vallée qui séparait Acra de Morija; en rappelant en outre qu'Agrippa-le-Grand, voulant étendre la ville du côté du nord, avait enfermé dans la nouvelle enceinte la colline de Gareb (de l'Occident) dont il n'a pas encore été parlé, et sur laquelle se serait trouvé l'emplacement de Golgotha, Ainsi, disparution de l'une des quatre collines traditionnelles, mais plus tard addition d'une nouvelle colline dans l'enceinte des murailles, tels sont les deux faits dont il importe de tenir compte dans la discussion de ce problème topographique ; ce sont des faits, et ils ont l'avantage de tout simplifier, en même temps qu'ils donnent la place nécessaire pour fixer la position de l'Acra à l'ouest de Morija, et celle de Bézétha au nord. La colline d'Acra, qui, longtemps placée au nord de Sion, faisait le grand embarras de Robinson, n'est autre que le Gareb de Josèphe ; l'Acra reprend modestement sa place comme assiette de la ville basse, et le Tyropéon poursuit sa marche traditionnelle et régulière du nord au sud.
Ajoutons, d'après Pierotti, que si Robinson a trouvé près de la porte de Jaffa quelques dépressions assez considérables de la colline de Sion, au point qu'une chapelle a été découverte ensevelie sous les décombres à dix mètres au-dessous du niveau du sol actuel, ce fait peut s'expliquer du Gareb aussi bien que de l'Acra, tandis que le rocher mis à nu en plusieurs endroits, notamment près de la porte de Jaffa, dans la rue de David, et sous les fondations de l'hôpital prussien, exclut formellement la supposition qu'une vallée ait pu exister là où l'on cherche à mettre le Tyropéon.
M. Pierotti ajoute une dernière preuve à celles qui précèdent :
c'est l'existence d'un égoût dans lequel, de la porte de Damas jusqu'à la porte du Fumier, viennent se jeter toutes les eaux de la ville, de l'orient aussi bien que de l'occident; cet égoût est à 4, 5 ou 6 mètres au-dessous du sol, et cependant nulle part il n'arrive jusqu'au rocher, ce qui démontre d'une manière assez évidente remplacement d'une ancienne vallée aujourd'hui comblée dans une partie de son parcours.
Il est assez à craindre que le lecteur n'ait pas trouvé un grand charme à cette digression, et j'arrive un peu tard pour lui conseiller de tourner les feuilles sans les lire. Aussi bien, j'ai condensé de mon mieux, et si j'ai fait bon usage des matériaux dont je me suis servi, la question aura fait un pas dans le sens de la clarté.
Nous allons maintenant passer à des courses plus intéressantes, et visiter en nous promenant les principaux édifices de Jérusalem. À vrai dire, si l'on excepte les couvents et leurs chapelles, quelques minarets et la caserne, il n'y a réellement que deux choses à voir, au point de vue de l'architecture et de l'archéologie, le Saint- Sépulcre et la Mosquée d'Omar. Nous commencerons par cette dernière.
Morija. — L'aire d'Arauna. — Les citernes. — Le premier temple. — La première mosquée. — Le Haram ech-Chérif. — La mosquée du Rocher. — L'El-Aksa. — Légendes musulmanes. — La piscine de Béthesda. — M. Clermont-Ganneau. — Le Gédron. — La vallée de Josaphat, et ses tombeaux. — Le réservoir de Siloé. — Le Mont de Sion. — Les lépreux.
Lorsqu'à la suite du dénombrement d'Israël, opéré par les ordres de David, Dieu eut envoyé la mortalité sur le peuple, et que soixante-dix mille personnes eurent perdu la vie, le prophète Gad donna Tordre au vieux roi d'élever un autel et d'offrir un holocauste sur Taire d'Arauna, jébusien. Arauna mit à la disposition de son souverain tout ce qu'il possédait, Taire, les chariots, l'attelage, les bœufs ; « il donna tout cela au roi comme un roi » (2 Sam. 24, 23), mais David lui répondit: Non, je n'offrirai point à l'Eternel, mon Dieu, des holocaustes qui ne me coûtent rien. Il construisit son autel, offrit ses sacrifices, vit ses prières exaucées, et put dire alors : C'est ici la maison de l'Eternel Dieu, c'est ici l'autel «pour les holocaustes d'Israël (1 Chr. 22, i).
D'après le témoignage de Josèphe et d'après toutes les traditions, cette aire d'Arauna (ou Oman, 2 Chr. 3, 1.) était identique avec la montagne de Morija sur laquelle Abraham avait dû offrir Isaac en sacrifice, n'ayant d'autre consolation dans sa douleur paternelle que cette conviction toute puissante : L'Eternel y pourvoira.
Ce sont là les mentions les plus anciennes et les plus authentiques de l'emplacement sur lequel se sont élevés plus tard le temple de Salomon, le temple d'Hérode, un temple de Jupiter,
et sur lequel s'élève encore aujourd'hui la célèbre mosquée d'Omar, la plus glorieuse de l'Islamisme après celles de La Mecque et de Médine.
Une aire faisait ordinairement partie de toute ferme un peu considérable. On en trouve encore aujourd'hui beaucoup en Orient. C'est un terrain plat, légèrement incliné, destiné au battage et à la conservation des récoltes, presque toujours dans le voisinage des habitations. Quand la nature du sol s'y prête, on y creuse des citernes, les unes pour recevoir l'eau de pluie ; les autres, plus connues sous le nom de Silos, pour contenir les grains ; ces dernières sont souvent doubles et se composent de deux compartiments placés l'un au-dessous de l'autre, le réservoir inférieur étant plus vaste que celui de dessus, et leurs ouvertures étant obliques au lieu de concorder. Deux citernes de ce genre creusées dans le rocher, existent encore au nord de la mosquée, et une troisième au centre ; tout porte à croire qu'elles datent d'Arauna même, et que c'étaient les citernes de son aire. Ce ne sont pas les seules, d'ailleurs, et si l'on se rappelle l'histoire et la destination du temple, on comprendra facilement que le terrain sur lequel il a été construit ait dû être drainé d'aqueducs, de canaux, de citernes et de réservoirs. M. Pierotti en a exploré un grand nombre dans le détail desquels il ne serait ni facile, ni même intéressant de le suivre, si l'on n'a pas sous les yeux les plans des bâtiments actuels (1). Bornons-nous à un résumé rapide des transformations successives qui ont fait de la montagne de Morija la mosquée d'Omar.
C'était dans l'origine une montagne abrupte et peu boisée. Arauna la cultive et s'y établit. David la lui rachète, à cause des souvenirs qui s'y rattachent et naturellement il en respecte les traditions religieuses. Salomon, qui lui succède, consacre ces souvenirs par la construction du temple, mais le sommet de la montagne ne saurait suffire pour un ensemble de bâtiments aussi considérables ; il faut aggrandir le plateau supérieur, et l'on n'y parviendra qu'à force de remblais. Des murailles de soutènement sont nécessaires, surtout vers l'Orient,
(1) V. Pierotti, le Mont Morija, depuis Abraham jusqu'à nos jours. 80 p. 8°. Lausanne, 1870.
et comme le dit Josèphe, « les fondations furent faites trèsprofondes, pour résister aux injures du temps, et pouvoir soutenir la masse immense de terres et les bâtiments que l'on devait y construire. Les pierres dont on se servit pour ce travail étaient très- grandes et fort blanches » . La Bible ajoute que le fondement était de pierres de prix, de grandes pierres de dix coudées et de huit coudées (1 Rois 7, 9. 10). D'habiles ouvriers furent appelés du dehors pour venir en aide aux habiles ouvriers de Jérusalem, et pendant sept années ils travaillèrent de concert à ce gigantesque édifice.
On peut voir dans les ouvrages spéciaux les nombreuses tentatives faites pour reconstruire d'après les données bibliques l'œuvre du fastueux monarque d'Israël; ces données sont incomplètes et les termes employés ne présentent pas toujours une entière certitude. Il importe seulement de faire observer que si la Bible s'applique à nous donner une description approximative de l'apparence extérieure du temple et de son aménagement intérieur, elle est presque absolument muette sur son système hydraulique et sur sa canalisation souterraine. Et cependant ce dut être là une des grandes préoccupations des architectes, étant donnés les plans et la destination du tempte. Qu'on se rappelle seulement les habitations des prêtres et des lévites occupant une partie des dépendances de l'édifice. Qu'on se rappelle encore les nombreux sacrifices journaliers ou extraordinaires, qui devaient nécessiter un abondant et continuel usage de l'eau. Il en fallait pour nettoyer le sol et les parvis du sang des victimes, pour entraîner les débris, pour emporter les immondices ; il en fallait pour les ablutions des prêtres et pour toutes les nécessités de la vie. La mer de fonte avec sa capacité de 2 à 3,000 baths (75 à 100,000 litres), et les dix petits cuviers d'une capacité moindre, servaient à la consommation journalière et l'eau devait en être sans cesse renouvelée ; en outre cette eau devait trouver sur plusieurs points un écoulement normal. De là un système de canaux sur lequel on peut s'étonner de n'avoir aucun détail, mais qu'on est forcé d'admettre comme fort ancien.
La seule indication qui puisse mettre sur la voie, c'est la mention des réservoirs dont parle l'Ecclésiaste. C'est peu de
232 CHAPITRE Xll.
chose, mais cela suffit, d'autant plus que la communication des trois réservoirs de Salomon avec Jérusalem est un fait parfaite- 1 ment établi, et qu'il est également établi que cet aqueduc abotH tissait au pied occidental du Morija. Tacite lui-même insiste sur le fait que le temple, semblable à une citadelle, possédait de l'eau en quantité inépuisable, grâce à ses sources et & 8& citernes (Hist. V. 12.).
Il y avait encore sur la montagne d'autres souterrains d'tttie destination exclusivement stratégique, dans l'un desquels, entr'autres, fut misérablement assassiné le frère d'Aristobule, un des fils d'Hyrcan.
Le second temple ne donne lieu à aucune information nouvelle ; d'après Hécatée c'était une enceinte de pierres, de cinq cents pieds de longueur et de cent de largeur, avec deux grandes portes.
Sous Hérode l'enceinte du temple fut considérablement élargie, et le principal travail se fit du côté de l'ouest, la démolition de l'Acra ayant déjà aplani le sol en fournissant les matériaux pour la construction. Josèphe donne à la « montagne du temple » la forme d'un carré dont chaque côté avait 500 coudées ; mais les niveaux étaient différents, le sanctuaire lui-mêttie étant plus élevé que la cour des gentils, et celle-ci que le parvis des femmes. Hérode , comme nous l'avons vu, étendit les travaux de défense du côté du nord, et embellit Baris, l'ancienne tour des princes asmonéens, pauvre tour que, peu d'années après, les Romains eux-mêmes démolirent pour mieux atteindre les murailles du temple.
Un temple à Jupiter Gapitolin sous Adrien, quelques malheureux essais de reconstruction sous Julien F Apostat, enftft une basilique chrétienne sous Justinien, s'élevèrent successivement sur la hauteur de Morija pendant les cinq siècles qui suivirent la ruine de Jérusalem, jusqu'au moment où le calife Omar prit définitivement possession de la sainte ville et de la sainte montagne, en 636. Dès lors commence l'histoire de la mosquée, et sauf un court intervalle à l'époque des croisades, le rocher d'Abraham et d'Arauna n'a cessé d'être entre les mains des musulmans. Depuis plus de mille ans le croissant a remplacé les tables de la loi et la croix de Jésus-Christ, mais le
nom de la montagne ne cesse de nous répéter: L'Eternel y pourvoira. Dans vingt ans peut être l'islamisme vaincu rendra au christianisme ce qui lui appartient, et les 1260 années prûr phétiques seront accomplies (636 à 1896).
Il est évident que depuis Omar la mosquée primitive a subi de nombreux changements et transformations : notamment en 684 ; puis sous le calife Elulid, qui mit à contribution même l'église de Baalbek,'dont il enleva la coupole pour la transporter à Jérusalem; enfin sous Saladin en 1187, et sous Selim en 1517. On croit que la plus grande partie des décorations et des arabesques actuelles sont dues au successeurs de Sélim, à Soliman I e ' et à sa sultane favorite, Roxelane, qui consacrèrent des sommes immenses à l'embellissement du Haram, et qui le dotèrent d'écoles et de nombreux établissements philanthropiqu es.
Quoiqu'il en soit, le Haram ech-Ghérif est aujourd'hui la plus grande attraction de Jérusalem. Non seulement son enceinte occupe une partie considérable de la ville, peut-être le cinquième, mais encore elle se distingue par l'ampleur de ses promenades, et par la grâce tout orientale, non moins que par le nombre des bâtiments qu'elle renferme. On y trouve le luxe allié au goût, la richesse à la simplicité, et les souvenirs aux prestiges de l'art.
Qu'on se représente une promenade, fermée de constructions au nord, au sud et à l'est, ayant vue sur le mont des Oliviers, et soutenue par une muraille colossale de cinq à six cents mètres de longueur. La promenade, à peu près orientée du nord au sud, a de 330 à 350 mètres de largeur. Huit portes y conduisent du côté de l'occident; d'autres au nord et au sud; le côté oriental seul n'a point d'ouverture, sinon deux portes aujourd'hui murées. Plusieurs mosquées, plusieurs minarets s'élèvent dans cette enceinte, où Ton trouve encore des fontaines, des pelouses, des jardins, des touffes de cactus, des palmiers, des oliviers, des vieux cyprès, des écoles, des auberges pour les pèlerins, et parfois des troupes d'enfants dont les jeux vivifient sans la déparer, cette cour vénérée. On y trouve aussi des chapelles et de nombreuses tombes, entr'autres celle de Fatimé, la fille du prophète. C'est tout un monde, et qui fait aussi mieux comprendre ce que devait être aux beaux jours d'Israël le temple
du grand roi, avec ses innombrables desservants ; ce qu'étaient les bâtiments du temple aux jours de Jésus-Christ, alors que les foules se rassemblaient pour l'entendre et que les soldats du prétoire ne pouvaient arriver jusqu'à lui pour le saisir.
Au milieu de l'esplanade et sur une plateforme à laquelle on arrive par huit larges escaliers de marbre blanc de huit à dix marches chacun, s'élève rayonnante la splendide mosquée du Rocher (el Koubbet es Sakharah). Elle est immense, mais si bien prise que sa grandeur ne frappe pas. Chacun de ses huit côtés compte de 22 à 23 mètres et a sept fenêtres ogivales séparées par des pilastres revêtus de plaques de faïence de diverses couleurs. Tout le long de la frise, des versets du Coran écrits en lettres d'or servent à l'ornementation non moins qu'à l'enseignement. Un second étage de fenêtres et de colonnettes sert de soubassement à la coupole, et porte la hauteur totale de l'édifice à près de 35 mètres.
On entre dans la mosquée par quatre portes, dont les deux principales, à l'est et au nord, sont la porte de David et la porte du Ciel. C'est véritablement l'enceinte sacrée, dans laquelle on ne peut entrer qu'après avoir ôté sa chaussure. La lumière du ciel arrive tamisée par les vitraux coloriés, et l'âme est involontairement saisie d'une émotion pleine de respect. On n'entend que le silence; le bruit des pas est étouffé par l'épaisseur des riches et moelleux tapis de l'Orient, et derrière une grille de fer doré, l'on aperçoit, droit au-dessous de la coupole, le véritable trésor de la mosquée, le rocher d'Arauna, recouvert en partie d'une lourde étoffe de soie chatoyante verte et cramoisie.
Au-dessous du rocher s'étend une grotte irrégulière à laquelle on descend par un escalier de pierre; c'est la noble caverne des Musulmans; elle a 5 à 6 m. de long sur 2 à 3 de haut, et sert de prétexte à bien des légendes. Au milieu, une plaque de marbre veiné rend un son lourd et sourd quand on la frappe du pied ; elle donne sur une citerne que les Musulmans appellent le Puits des âmes (Bir-Arouah), et qui n'est autre qu'une ancienne citerne de l'aire d'Arauna.
Un autre groupe de mosquées sont réunies à l'extrémité sud de l'enceinte. La principale porte le nom d'El-Aksa (la plus éloignée), qui se rapporte à la distance de La Mecque et s'ap-
pliquait primitivement à tout le Haram. Elle a 92 mètres sur 60. La richesse de ses colonnes, ses pilastres de marbre, ses hautes voûtes ogivales, sa nef admirablement décorée, sa chaire pleine de goût, son autel et ses vitraux, lui assignent une place distinguée parmi les plus belles mosquées de l'Orient. La diversité de ses colonnes fait supposer qu'elles proviennent de bâtiments plus anciens, et Ton croit généralement que l'El-Aksa a été construite sur l'emplacement et avec les matériaux de l'église élevée par Justinien en l'honneur de la Mère de Dieu.
Au-dessous se trouvent des voûtes souterraines, dont on a voulu faire les écuries de Salomon, et qui ne sont, selon toute apparence, que des travaux d'art établis dans le but de faciliter le nivellement de la montagne.
Près de là encore, à l'angle sud-ouest de l'enceinte, une niche dans le mur, que l'on donne comme le berceau de Jésus quand on l'amena au temple pour la cérémonie de la circoncision.
Les légendes abondent dans le Haram comme à Rome, et les musulmans ne le cèdent en rien aux latins sous ce rapport. Ici le Talmud nous apprend que c'est cette pierre qui a servi à créer le monde. Là on nous dit que le prophète, en prière, est monté au ciel sur cette pierre. Puis comme la pierre, en approchant du paradis; s'est mise à pousser des cris de joie, Mahomet impatienté la renvoya sur la terre, mais elle s'arrêta un peu au-dessus du sol et se maintint miraculeusement en l'air; la preuve en est dans la marque des pieds de Mahomet et dans celle des doigts des anges. Quelques femmes ayant pris peur, Sélim fit donner au rocher des apparences d'appuis. Ailleurs on montre le puits par lequel les âmes entrent dans le séjour des morts et par lequel on se met en communication avec elles. Les musulmans disent aussi qu'au-dessous de la Sakharah se trouve la source des quatre fleuves du paradis, dont l'eau a la vertu de purifier ceux qui en boivent. Ils nous apprennent que des milliers d'anges sont chargés de la garde de la mosquée. Près de la chaire (ou Menber) on voit l'empreinte conservée d'un pas du Christ, dérobée au Mont des Oliviers. Dans le transept de l'ouest, deux colonnes, appelées les colonnes d'épreuve, laissent passer l'homme honnête et loyal, mais arrêtent le menteur et le méchant. Près du Portique de Salomon, dans la
muraille orientale, un fût de colonne s'avance comme un canon qui sortirait d'un créneau; c'est là que Mahomet viendra s'asseoir au jour du jugement, pour appeler à lui les fidèles et condamner les pécheurs. A la porte du Nakir (ou inspecteur) on voit l'endroit où Mahomet descendit du ciel sur sa fameuse jument Es-Boçah. Contre le mur ouest du Haram on fait voir au voyageur le trône de Salomon, petite construction arabe où l'on prétend que le grand roi se retira pour écrire la Sagesse, les Proverbes et le Langage des animaux; c'est aussi là qu'il reparaîtra pour juger Israël. Vers la porte sud de la grande mosquée, le santon nous montre encore deux plaques de marbre veiné, qu'il appelle les oiseaux de Salomon ; lors de la construction du temple, Salomon ayant appelé à son aide non-seulement les hommes, mais les animaux de la terre, tous obéirent de leur mieux, à la seule exception de la pie qui ne voulut rien faire, et qui, en expiation de sa résistance, fut pétrifiée pour servir d'exemple aux siècles à venir.
Mais à quoi bon multiplier ces spécimens d'une foi tantôt naïve, tantôt coupable et intéressée. Ils se rencontrent dans toutes les religions humaines parce qu'ils sont dans la nature des choses, parce qu'ils ont leur source dans les besoins même du cœur, et que l'homme ne se fera jamais à l'idée d'une religion qui ne serait qu'une morale sans Dieu. Qu'on supprime la religion, si l'on peut, mais aussi longtemps qu'il y en aura dans ce monde la moindre trace, elle réclamera la présence et l'intervention de Dieu dans tous les événements de la vie. C'est la foi de l'humanité. S'il se produit dans ce domaine des altérations maladives, des excès, des exagérations, elles ne prouvent pas plus contre le principe, que la fièvre ne prouve contre la santé, ou le charlatanisme contre la médecine.
Après un dernier coup d'oeil sur le Mont des Oliviers, on sort de la terrasse par la porte nord-est qui aboutit à la porte Saint- Etienne, dont elle n'est séparée que par les ruines profondes de ce qu'on appelle aujourd'hui la piscine de Béthesda. L'authenticité de ce réservoir est d'autant plus compromise qu'un autre réservoir a longtemps porté le même nom. Plusieurs voûtes considérables subsistent encore, et l'on a voulu y voir les restes des cinq portiques mentionnés dans l'Evangile (Jean
5, i. suiv.), mais leur profondeur même parle contre cette assimilation; Tune d'elles a ptus de cent pieds de longueur, et. parait avoir servi plutôt au passage des eaux. Des maisons s'élèvent au nord et au sud sur ces galeries souterraines, et quelques-uns pensent que les voûtes n'ont été construites qu'en vue de ces maisons et pour leur donner le niveau nécessaire. D'autres pensent que ce que l'on montre comme la célèbre piscine n'était dans le principe qu'un fossé des fortifications, ce qui n'exclut évidemment pas l'idée d'un réservoir. Quoiqu'il en soit, cette piscine mérite d'être vue, et malgré les décombres qui en remplissent une partie, elle laisse dans l'esprit une impression mélangée de fraîcheur et d'antiquité qui n'est pas sans charme. Plus de cent mètres de longueur sur une quarantaine de largeur, deux voûtes bien conservées, de la verdure, des broussailles, de Thysope, quelques fleurs, un petit grenadier, tout cela donne une certaine vie à l'ensemble et permet à l'imagination de reconstruire, sinon la scène du paralytique, du moins un épisode quelconque du siège de Titus ou de l'époque des croisades. En tous cas, les blocs massifs qui sont à la base du mur méridional prouvent l'antiquité de cette construction et semblent relier d'une manière intime la piscine au temple luimême, comme si elle en était une dépendance naturelle. On croit en effet que c est là que les lévites et les prêtres lavaient les victimes des sacrifices.
Quant au vrai lavoir des Brebis, ou Piscine probatique, Robinson le voit dans la fontaine de la Vierge, presque au pied du Mont Hophel, source mystérieuse, presque toujours abondante, fraîche, à laquelle on descend par un escalier de trente marches, et où le moyen-âge affirme que la sainte Vierge venait laver les langes de l'enfant Jésus. Son caractère d'intermittence et ses rapports avec les souterrains du temple justifieraient la réputation, et peut-être même la valeur curative que l'opinion publique donnait à ses eaux. Aujourd'hui encore elles fertilisent admirablement les charmants et nombreux jardins qui sont cultivés en aval dans le torrent de Gédron.
Une autre opinion vient d'être mise en avant par M. Glermont- Ganneau, l'ancien chancelier du consulat de France à Jérusalem, aujourd'hui correspondant d'une société anglaise pour
l'exploration des antiquités juives. M. Clermont-Ganneau n'est pas un inconnu pour nos lecteurs ; c'est lui qui partage avec le lieutenant Warren l'honneur de la découverte d'une pierre moabite rappelant les faits et gestes du roi de Moab, Mésah, en guerre avec les Israélites, 2 Rois 3. La manière modeste et réservée dont ce jeune savant nous parla de ses découvertes, et de ses rapports toujours excellents avec M. Warren que la presse française voulait absolument transformer en un rival, est de nature à inspirer une entière confiance dans sa loyauté de savant, comme dans son coup d'oeil d'archéologue, si ce n'est toujours dans la rigueur absolue de ses déductions et dans le caractère définitif de ses découvertes.
En faisant il y a quelques années, en 1868, des travaux dans les terrains vagues du couvent de Ste-Anne, presque en face du réservoir de Bethesda, au nord, de l'autre côté de la rue, près du Bain dit de Marie, on découvrit un pied de marbre, portant le nom de Pompéia Lucilia. M. Clermont-Ganneau crut y reconnaître un ex-voto offert à la suite d'une guérison inespérée. Il se vit sur la voie d'une découverte et fit continuer les fouilles ; il soupçonnait que ce pied pouvait se rattacher à la célèbre piscine qui, dans tous les cas, ne devait pas être fort éloignée, et il ne tarda pas à découvrir, dans l'enclos même du couvent Ste-Anne, une piscine qu'il croit être celle de l'Evangile. L'habile architecte du couvent, M. Mausse, s'occupe en ce moment, après un premier sondage , à déblayer entièrement le terrain pour mettre la piscine à découvert. Si ces travaux aboutissent, et s'il se confirme que le réservoir dont il s'agit soit réellement celui dont parle St-Jean, cette découverte comptera parmi les plus intéressantes de ces dernières années.
On peut objecter cependant, quant à l'objet qui a servi de point de départ à ces recherches, qu'il n'est nullement prouvé que les anciens, juifs ou chrétiens, connussent et pratiquassent la coutume des ex-voto. Mais un faux point de départ n'infirmerait pas la découverte de M. Clermont-Ganneau, si d'ailleurs elle se justifiait par d'autres arguments.
Ce qui serait plus curieux, ce serait que la piscine elle-même eût donné lieu à la tradition qui place sur ce point la maison de Ste-Anne, mère de Marie, et grand'mère du Sauveur.
LA MOSQUÉE DOMAR. 239
L'église de Ste-Anne date de l'impératrice Hélène, mais elle a subi toutes les vicissitudes et les contrecoups des guerres entreprises pour la délivrance du St-Sépulcre, et depuis 1187 elle a été convertie en mosquée, sans qu'on se soit préoccupé de l'entretenir ou de la réparer. En 1856, après la guerre de Grimée, l'empereur Napoléon III demanda au sultan de lui témoigner sa reconnaissance en restituant aux franciscains cette vieille église pour laquelle les Croisés avaient une dévotion toute particulière, et qui venait d'acquérir un intérêt nouveau par la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception. Le sultan ne se fit pas beaucoup prier, le firman fut signé le 29 octobre, et le consul de France, M. de Barrère, prit solennellement possession de l'édifice, qui fut bientôt restauré et qui compte aujourd'hui parmi les plus beaux spécimens artistiques de Jérusalem.
Je ne m'arrêterai pas à raconter ici la légende de Ste-Anne ; elle date au moins du second siècle ; mais la maison elle-même a sa légende, une légende philologique, dont il vaut la peine de dire un mot.
D'où vient le nom de l'église et du couvent? — Les uns disent, et ce sont les plus simples : d'Anne, l'épouse de Joachim, qui mit au monde Marie dans une des deux grottes souterraines que les fidèles n'ont cessé de visiter depuis des siècles. C'est une étymologie brillante de naturel, et à laquelle il ne manque que la preuve historique. — En voici une seconde, plus compliquée, plus savante, et certainement plus curieuse. La célèbre piscine qui s'appelait en grec probatique (ou des brebis), portait en hébreu le nom de Béthesda (maison de miséricorde) ; en araméen, au lieu de Beth-Hesda, on pouvait dire et on a dit Beth-Hannah qui a la même signification, mais qui peut signifier aussi maison de Hannah, ou Anne. Un lettré d'un siècle quelconque, en entendant donner à ces terrains, à la piscine et aux bâtiments qui l'entouraient, le nom de Beth-Hanna, l'aura savamment traduit par maison d'Anne, maison de Ste-Anne, et il ne lui aura pas été difficile dans ce pays de cavernes, de trouver une ou deux grottes et d'y placer le berceau de Marie. Cette hypothèse cadrerait parfaitement avec la découverte de M. Glermont-Ganneau et la justifierait. — Il est enfin une troi-
sième explication, passablement vulgaire, mais qui n'a rien d'invraisemblable, c'est que l'église actuelle serait bâtie sur l'emplacement où s'élevait jadis la maison d'Anne le Sacrificateur, tout près des bâtiments du temple. Le nom d'Anne serait resté attaché à ses ruines, et les contemporains d'Hélène en les découvrant et en les entendant nommer d'un nom qui leur était cher et précieux, auraient immédiatement conclu, avec l'esprit critique dont ils étaient doués, qu'il s'agissait de la mère de Marie. Tout le reste aurait coulé de source, les grottes, la basilique, puis le couvent des bénédictines, et l'église des croisés.
Le lecteur a de quoi choisir. En elle-même cette dernière hypothèse est assez dans l'analogie de l'histoire, mais si les travaux de M. Glermont justifient ses espérances, la question sera tranchée en sa faveur, et nous posséderons la véritable piscine de Béthesda, l'authenticité de la légende de Ste-Anne étant toujours réservée.
Puisque de la mosquée nous avons été conduits à la célèbre
piscine, et qu'à son tour celle-ci nous a amenés à la fontaine de la Vierge, reprenons un moment ce chemin ; la promenade en vaut la peine. En sortant de la porte SaintrEtienne, nous descendons par un sentier rapide, sinueux et rocailleux, dans le fond de la vallée qui porte ici encore le nom de Josaphat, mais qui un peu plus bas, à partir d'un étranglement produit par la rencontre du Morija et de la montagne des Oliviers, prend le nom plus connu de vallée du Gédron.
Franchement je suis heureux d'en avoir fini avec l'officiel, avec l'architecture et avec l'archéologie. Ces visites aux monuments ne rapportent presque jamais ce qu'elles coûtent de fatigue et de tension d'esprit, et quoi qu'on fasse elles n'arrivent pas h donner du pays une impression générale un peu satisfaisante. Je laisse mes amis prendre les hauteurs et les longueurs, et tout seul je m'aventure dans ce vallon qu'il semble que chacun doive connaître déjà par les descriptions qu'il en a lues. Sur l'escarpement de droite, presque adossées aux murailles du temple, abondent les pierres blanches qui marquent les tombeaux musulmans. A gauche, sur le dernier remous de la montagne des Oliviers, sont les sépultures des juifs ; un peu plus
haut les tombeaux des prophètes. Tout est cimetière, où qu'on regarde; la vallée de Josaphat a servi de temps immémorial aux cérémonies funèbres de la cité sainte; son nom même en a subi le contre-coup, et il n'y a rien d'étrange à ce que la tradition, forçant un peu le sens de la prophétie, ait choisi cet endroit pour en faire le théâtre du jugement dernier (Joël 3, 2. 12). Les musulmans ont adopté sur ce point l'opinion juive; ainsi que nous l'avons vu, ils montrent un peu au sud de la Porte dorée une colonne qui s'avance de quelques pieds hors de la muraille du temple et qui servira, disenWls, de siège à Mahomet, quand il viendra pour juger son peuple. De mémorables tombeaux sont encore là, groupés de la façon la plus pittoresque au-dessous du singulier village de Siloam ; c'est le tombeau de Zacharie (quel Zacharie?), que d'autres assurent être celui d'Esaïe, d'autres celui d'Ezéchias, et d'autres encore celui d'Osée : un monolithe de cinq à six mètres de hauteur, taillé dans le rocher, et couronné d'une pyramide à quatre faces. Puis une ou deux chambres sépulcrales dont on admire le porche extérieur, et que l'on dit être le tombeau de saint Jacques. Puis une centaine de pas plus loin, en amont de la vallée, le tombeau de Josaphat, aussi taillé dans le roc, avec un riche fronton; l'on ne sait à qui il a pu servir de sépulture ; peut-être à Siméon-le- Juste; personne ne croit qu'il mérite le nom que la tradition lui a donné; le passage 1 Rois 22, 51. suffirait à prouver qu'elle s'est trompée sur ce point comme sur tant d'autres.
Enfin, le tombeau d'Ab^alon, le plus remarquable de tous : ujd monolithe cube, de plus de seize mètres de hauteur. Toute la partie inférieure, la chambre et les colonnes, est taillée dans le rocher ; au-dessus de la frise dorique est une corniche égyptienne, puis un dé massif en maçonnerie, au-dessus duquel s'élève encore une pyramide ornée de palmes. Est-ce bien le tombeau d'Absalon? Dans tous les cas les Juifs ne cessent, depuis des siècles, d'y jeter des pierres quand ils passent devant ce symbole du fils rebelle, si bien que la base du monument
est pour ainsi dire enterrée sous une masse de décombres, au milieu desquels, apparaissent par intervalles des broussailles et des épines. Il est bien possible, comme distance de la ville et comme architecture, que ce soit en effet la statue ou la main
d'Absalon, que ce jeune et présomptueux intrigant se fit dresser de son vivant dans la « vallée du roi, » (2 Sam. 18, 18) monument qui existait encore du temps de Josèphe ; dans ce cas, il faudrait attribuer à des réparations ultérieures le mélange des styles égyptien, grec et romain, qu'y découvrent les connaisseurs.
Presque en face du hameau de Siloam, au fond de la vallée, se trouvent les plantureux jardins de Siloé, les anciens jardins du roi (2 Rois 25, 4) ; puis au pied du Mont Hophel, à l'extrémité sud de la vallée des Tyropéens, le réservoir de Siloé. Je le connaissais de longue date par une charmante gravure anglaise qui en faisait gracieusement ressortir la douceur et la mélancolie; je voyais sortir du rocher abrupte ces eaux délicieuses « qui coulent doucement; » (Esaïe 8, 6) j'admirais cette surface paisible qu'ombragent et protègent les verts arbrisseaux de ses bords, et je comprenais l'aveugle-né recouvrant la vue (Jean 9, 7) loin de l'éclat des rochers, au bord de cette fontaine, auprès de ce gazon vert-tendre qui devait amortir pour lui le trop brusque passage des ténèbres aux premiers rayons du jour. Les eaux de Siloé, c'était l'un des rêves que je me réjouissais le plus de voir réaliser, et cependant depuis quinze jours que j'étais à Jérusalem, je ne les avais pas encore visitées. Ce fut seulement deux jours avant notre départ que je résolus, toute affaire cessante, de leur consacrer une soirée spéciale. Une jeune amie, la fille de l'excellent Palmer, se chargea de me piloter, et partant de l'orphelinat qui est situé à mi-côte du Mont de Sion, nous descendîmes dans la vallée de Hinnom, nous longeâmes le pied de la colline, et par un chemin agreste, plus rocailleux que verdoyant, nous arrivâmes... à l'endroit. — C'est ici, me dit-elle.
Quoi ! c'était ce vieux trou en maçonnerie délabrée, sans eau dans le fond, sans arbres sur ses bords, sans gazon dans son voisinage ! Mais je l'avais vu déjà trois ou quatre fois ; je m'y étais arrêté en venant de la fontaine de la Vierge ; j'avais vu la vieille arcade, le mauvais escalier, le petit bassin où débouche l'aqueduc de la montagne, et passant auprès du réservoir, je n'avais eu d'autre préoccupation que les précautions à prendre pour ne pas me heurter à ses pierres au risque de me laisser choir au fond de la crevasse.
L'imagination, mauvaise maîtresse, mais bonne servante, sert du moins à quelque chose; malgré l'amertume de ma déception, je ne voulus pas entièrement en avoir le démenti ; j'essayai de fermer les yeux un moment, je fis appel à tous mes souvenirs, j'évoquai le passé, je restaurai la maçonnerie, je ressuscitai jusqu'aux frais arbustes qui dans le temps devaient orner cette source limpide, mais si je me réconciliai tant bien que mal avec l'idée que ce fut là le Siloé d'Esaïe et de Néhémie, peut-être l'une des retraites préférées du parc des rois de Juda, je n'en conservai pas moins l'impression pénible que procure toujours une grande désillusion.
Le Mont de Sion nous en réserve d'autres encore. C'est là que David s'était fait bâtir un magnifique palais; c'est là que reposent aujourd'hui ses restes; l'Ecriture et la tradition sont unanimes sur ce point. Du réservoir de Siloé nous gravissons péniblement la colline par un méchant petit sentier tracé dans les décombres. Chemin faisant nous ramassons des fragments d'anciennes mosaïques, vestiges humiliés d'une grandeur disparue. Nous passons devant la porte du Fumier, et longeant la muraille de l'est à l'ouest, nous arrivons aux premières masures du Mont de Sion. Ces misérables huttes adossées au mur de la ville, c'est le quartier des lépreux ; ils sont là au nombre d'environ quarante-cinq; ils ont leur sheikh, leur conseil d'administration, des biens, des revenus, des colonies, dont la principale est à Ramleh. L'affreuse maladie qui les ronge, qui est héréditaire,
qui est même contagieuse à la longue, bien qu'on puisse citer quelques exemples qui sembleraient prouver le contraire (j'ai moi-même touché la main de plusieurs de ces malheureux, Wis en prenant la double précaution de sécher et de nettoyer ma main, soit après, soit même avant l'opération, pour éviter la transmission du venin par l'humidité de la peau), cette affreuse maladie passe pour incurable, et ses victimes sont d'autant plus à plaindre que leur vue inspire presque plus de dégoût encore que de compassion. Leurs plaies sont hideuses à voir; ce sont des nez rongés jusqu'à la racine, des joues ravagées, des lèvres à moitié disparues, dés mains parfois privées de leurs doigts, des pieds sans orteils, des plaies purulentes par tout le corps, et ce n'est pas le costume qui dissimule ces infir-
mités. Sans en faire peut-être une spéculation, les lépreux tiennent à laisser voir les misères qui les recommandent le plus à la pitié publique. Ils vivent d'aumônes, quoiqu'ils puissent vivre de leurs revenus. Ils n'aiment pas le travail ; à vrai dire ils sont si faibles qu'ils ne pourraient pas faire grand'chose, et ils ne vendraient pas facilement l'ouvrage de leurs mains ; personne aussi ne voudrait les employer; mais si peu qu'ils pussent faire, cela même ils ne le feront pas; ils aiment mieux mendier; c'est une distraction qui les met en rapport avec le monde, c'est un revenu qui dans presque tous les pays offre des ressources inattendues. Chacun leur donne ; l'Arabe lui-même leur jette un morceau de pain, une feuille de légume, un os, et il n'est pas rare de voir les chiens et les lépreux se disputer des rebuts de cuisine jetés à la rue. En les voyant on se rappelle l'histoire du pauvre Lazare, Luc 16, 20. et suiv.
On a beaucoup fait pour adoucir leur sort; quant à«Ies guérir, le fanatisme musulman n'y pense même pas; il se croise les bras et déclare la chose impossible, comme il est impossible de se débarrasser des sauterelles.
La Voie douloureuse. — VEcce Homo. — Gabbatha. — L'ensemble du Saint Sépulcre. — Les marchands du temple. — Trois chapelles principales. — Le tombeau vide. — Chapelles de détail.— L'invention de la Croix. — Golgotha. — Joseph et Nicodème ; leurs tombeaux. — Raisons pour et contre l'authenticité des Lieux Saints. — La Semaine sainte. — Le Vendredi Saint. — Le feu sacré. — L'unité dans la diversité. — Le Mur des Lamentations. — Bis repetita placent.
El Kuds y la Sainte. C'est bien là le nom de Jérusalem tout entière. Elle est sainte pour les musulmans comme pour les enfants d'Abraham. Elle Test surtout pour les disciples du Crucifié. Les maisons; les rues, les places, les montagnes qui l'environnent, les pierres, Ta poussière même, tout a quelque chose de sacré, tant la nature s'est imprégnée de souvenirs. Mais la chose sainte par excellence, et que les plus indifférents eux-mêmes ne peuvent visiter sans une sympathique et profonde vénération, c'est la Voie douloureuse, c'est le Saint- Sépulcre.
La Voie douloureuse ou le Chemin de la Croix, les pères Franciscains ont eu l'habitude pendant plus de deux siècles de le parcourir en procession tous les vendredis, les pieds nus et le cierge à la main. C'est le chemin que l'on prétend avoir été suivi par nptre Seigneur, du prétoire jusqu'au Calvaire, depuis l'arc de YEcce Homo actuel jusqu'au Saint-Sépulcre. Mais les traditions relatives à ce chemin remontent tout au plus au douzième siècle ; elles sont contradictoires, et plusieurs sont invraisemblables. Bien loin d'être direct, le parcours est brisé, saccadé, interrompu sur deux ou trois points, et les pèlerins
après avoir fait une station sont obligés de revenir sur leurs pas. La rue, assez large en certains endroits, n'est plus ailleurs qu'une étroite ruelle, et nulle part on n'a l'impression qu'on suive un chemin hien déterminé. Cette touchante légende, dont le point de départ et le point d'arrivée manquent de certitude historique, ne se relève donc pas par ses anneaux intermédiaires, et nous ne pouvons pas donner plus de créance à la maison de Ste Véronique, à la station de Simon de Gyrène, et aux diverses étapes où l'on nous tait arrêter, qu'à réchope du Juif errant dont on nous montre l'entrée â moitié murée, sous une longue voûte où la lumière du jour a peine à pénétrer. Quelque bien disposés que nous fussions en faveur de la légende, nons n'avons pu nous l'assimiler entièrement, et je serais tenté de ne regarder comme un peu authentique dans tout ce parcours, que le lieu du Pavé, appelé en hébreu Gabbatha (Jean 49, 13), qui se confondrait presque avec l'arc de YEcce Homo. Cet arc, à cheval en biais sur la rue, touche en efiet à ce que l'on croit être l'ancien prétoire, ou la maison de Pilate ; il est surmonté d'une petite chambre (une mosquée) ayant une double fenêtre grillée à l'Orient, et autant au couchant. C'est de là, dit-on, que Pilate aurait montré Jésus au peuple, en lui disant: Voilà l'homme? Au 17 e siècle Tévenot assure avoir encore lu les mots: Toile, toile I Crucifie, crucifie! scultés au-dessous des fenêtres. Les critiques ont longtemps nié l'antiquité de ce monument, mais les travaux modernes l'ont réhabilité sous ce rapport ; une seconde voûte, plus petite, a été découverte du côté nord, et il semble prouvé qu'une autre voûte existait pareillement au côté sud; l'ensemble formait un arc de triomphe romain, et la question d'antiquité tout au moins semble résolue affirmativement. Il y a plus; au-dessous du niveau du sol, à un ou deux mètres de profondeur, on a trouvé sur une étendue de plus de douze mètres, un pavé de larges dalles calcaires qui s'étend vers le nord, et l'analogie permet de supposer que ce pavé, qui servait de soubassement ou d'entourage à l'arc de triomphe s'étendait également dans les autres directions. Avant ces récentes découvertes plusieurs voyageurs, notamment Sigoli (1384) et Fabri (1485) avaient déjà signalé cet emplacement comme le Gabbatha de l'Evangile, et l'on peut
supposer qu'à cette époque, il y a quatre ou cinq siècles, une partie du pavé était encore à découvert. Non loin de là d'ailleurs se trouve la caserne turque, naguères la résidence du pacha, que l'on a lieu de croire avoir été l'ancien palais des proconsuls, la maison de Pilate, construite sur l'emplacement de la forteresse Antonia. A défaut de certitude il y a pour ces traditions des vraisemblances, et c'est quelque chose.
Quoique parfaitement édifiés sur la valeur historique du chemin de la croix, nous avons fait comme tout le monde, et par trois fois, partant de la caserne turque, nous nous sommes rendus au St-Sépulcre, visitant en passant et successivement l'église de la Flagellation, la station du saint Escalier (la Scala Sancta elle-même est à Rome depuis les jours de l'impératrice Hélène), l'endroit de la première chute du Sauveur, l'endroit de sa rencontre avec sa mère, la station de Simon de Gyrène, la station de Ste Véronique et du portrait marqué sur le voile, l'endroit de la seconde chute, la place où Jésus consola les femmes de Jérusalem, l'endroit de la troisième chute, et nous voilà devant l'église du St-Sépulcre où se trouvent les cinq dernières stations: Jésus dépouillé de ses vêtements, Jésus crucifié, Jésus mourant, la Descente de la Croix, et enfin le Tombeau.
J'ai déjà dit combien, en dépit des objections de la critique, le Saint-Sépulcre saisit l'âme et l'imagination; je ne l'ai pas visité une seule fois sans en être fortement remué, et j'avoue que je ne me suis pas même senti la volonté de réagir contre ôette impression. Si l'on venait à découvrir dans les environs de Jérusalem, dans les bâtiments russes, ou près de la grotte de Jérémie, le véritable tombeau, prouvé authentique, je ne crois pas qu'il me donnât l'émotion que me cause toujours la vue de ce monument consacré par les prières, les humiliations et les actions de grâces de quinze siècles. On a dit que c'était un mensonge de quinze siècles; un mensonge, non; une erreur, peut-être, mais si le mensonge ne se justifie jamais, l'erreur involontaire, quand elle a le temps pour elle, a des titres qui la recommandent, jusqu'au moment où la vérité se fait jour.
Il est très-difficile de donner une idée bien claire de l'ensem-
ble des constructions qui forment le Saint-Sépulcre, et de même que je ne suis arrivé à le comprendre un peu qu'à force d'y retourner et de le visiter, je crois qu'il y aura pour le lecteur avantage à s'y rendre avec moi plusieurs fois, au lieu de se contenter d'une seule visite. Je puiserai donc dans mes lettres et dans quelques articles, des souvenirs personnels qui, malgré certaines répétitions, et même à cause de cela, feront mieux toucher au doigt l'incohérence et l'unité, la bizarrerie et la majesté de ce lieu consacré aux plus augustes souvenirs de l'histoire du monde. Je n'abuserai pas du Bis repetita placent, mais je crois qu'un monument gagne à être vu à différentes reprises et à des points de vue. divers ; c'est alors seulement que les objets se classent et que l'esprit arrive à s'orienter.
Essayez d'abord de vous représenter en dehors de Jérusalem, dans un angle rentrant de la muraille, un petit monticule, une espèce de mamelon, ayant une quarantaine de mètres à sa base, et cinq ou six mètres de hauteur. Plantez trois croix sur son sommet, taillez à gauche, à mi-hauteur, un caveau horizontal, destiné à servir de sépulture; et creusez à droite, au bas du mamelon, un puits dans lequel, après le supplice, on jettera les croix. Vous avez là tous les éléments du Saint-Sépulcre. Elevez ensuite une chapelle sur chacun de ces trois endroits; enlevez le rocher et nivelez le sol de manière à dégager tout ce qui n'est pas historiquement nécessaire ; il vous reste à gauche le tombeau nu, avec la chapelle qui l'abrite, et au centre, passablement plus élevé, le Calvaire avec les trous dans lesquels furent plantées les croix. Ce sont deux chapelles distinctes, entourées d'une foule d'autres, mais réunies sous une même coupole. Puis à droite, sous une autre coupole, mais communiquant avec l'église principale, vous arrivez en descendant vingt et une marches, à la chapelle au fond de laquelle on dit avoir retrouvé les trois croix. Entourez maintenant d'une quantité de chapelles latérales la rotonde au milieu de laquelle s'élève le tombeau ; derrière ces chapelles, placez quelques chambres destinées au service du culte ; puis tout autour du temple représentez-vous une foule de couvents grecs, latins, abyssins, arméniens, adossés aux murailles de l'église et ne laissant de passage que par la petite place dallée, de vingt à vingt-cinq mettes de surface, qui
s'étend devant la façade ogivale du Saint-Sépulcre. Cette place elle-même est entourée de couvents grecs et cophtes, à l'exception du côté sud où s'élèvent une mosquée et un minaret.
Après ce premier coup d'oeil à vol d'oiseau, reprenons plus en détail la description du monument; je l'emprunte en la complétant à un article de revue, que j'ai publié dans le temps à Genève. Au lieu d'arriver par la Voie douloureuse, nous entrons par la porte de Jaffa. A mi-chemin de la rue de David, nous prenons la rue du Patriarche ; nous jetons en passant un regard sur l'étang d'Ezéchias et sur les ruines de l'Hospice des chevaliers de Saint-Jean, puis nous nous dirigeons vers la coupole vert-doré que nous entrevoyons par intervalles et qui résume pour nous toute l'histoire évangélique. Nous approchons du Saint-Sépulcre, mais déjà il ne se distingue plus; de nombreux couvents font au vénérable édifice une ceinture qui le rend presque inabordable. Cependant quelques arbrisseaux, quelques palmiers élèvent leurs têtes par dessus les murs des jardins, comme s'ils voulaient chercher dans la rue la vie qui leur manque dans l'enclos du couvent. Quelques pas encore, et la coupole reparaît, triste, solitaire, mélancolique, au milieu de ces minarets qui s'élancent fièrement vers le ciel et qui semblent lui dire : « Elle est à nous, Jérusalem la sainte! Elle est à nous, et vous n'êtes ici que tolérés ! »
On tourne à droite. Une ruelle large, mais sombre, descend par une quinzaine de marches vers le saint parvis. Ces degrés sont presque- toujours, mais particulièrement les jours de fêtes, encombrés de monde. Les marchands d'objets de dévotion, juifs, chrétiens et musulmans, s'y rencontrent surtout en abondance ; on dirait les successeurs patentés de ces marchands que Jésus chassa du temple. Ils vendent des crucifix, des chapelets, des bracelets, des cannes, des missels, des coupes, des pressepapier, des broches; bois d'olivier; noyaux d'olivier, nacre, pierres de la Mer Morte ou du Jourdain, verroterie d'Hébron, tout s'y trouve ; il y en a pour tous les goûts et de tous les prix.
Le majestueux édifice, dont on n'aperçoit du dehors qu'une seule façade, se compose, comme nous l'avons vu, de trois édifices distincts : l'église du Saint- Sépulcre proprement dite, où l'on montre le tombeau vide du Sauveur ressuscité ; l'église du
Calvaire, à l'Orient, plus élevée de dix-huit marches : les grecs et les latins ont des escaliers différents pour y arriver ; plus loin enfin, vingt et une marches plus bas que le tombeau, l'église de Sainte-Hélène ou de la découverte de la croix.
Un mot maintenant sur chacun de ces édifices.
Dès qu'on a franchi la porte du Saint-Sépulcre on voit, presque à ras terre, la pierre de l'onction, en marbre de Judée, d'un jaune rosé, sur laquelle on assure que le corps du Christ fut oint après sa mort. Aux deux extrémités, deux immenses candélabres d'argent, qu'on n'allume que pour les grandes fêtes ; au-dessus, sept lanternes suspendues. Quelques officiers turcs fument paisiblement leurs chibouques; des soldats turcs, en capote et munis de leurs fusils, se tiennent prêts à maintenir Tordre en cas de besoin, au milieu des pèlerins qui se pressent, se coudoient et se poussent pour entrer dans la chapelle intérieure. L'église principale est une rotonde d'environ vingt mètres de diamètre, entourée de dix-huit piliers qui soutiennent une galerie supérieure, et au-dessus de cette galerie, des niches qui atteignent jusqu'à la coupole.
Une petite église s'élève, isolée, au milieu de la grande ; elle a huit à neuf mètres de long; cinq et demi de large, et six de haut. C'est le Saint-Sépulcre proprement dit, la chapelle du tombeau, chapelle qui se divise elle-même en deux compartiments : le premier, la chapelle de l'Ange, est l'endroit où se tenaient les anges après la résurrection ; quinze lampes y brûlent perpétuellement; on n'y arrive que par une porte étroite et basse. Une autre porte, plus basse encore et qu'on ne peut franchir qu'à genoux, conduit le pèlerin dans le second compartiment, où l'on trouve enfin le tombeau, sorte de bassin de forme allongée, d'environ 70 centimètres de hauteur. Il est éclairé par 48 lampes aux armoiries des donateurs. C'est là que les dévots allument leurs cierges. Une ouverture est percée à la voûte pour laisser échapper la fumée. Quatre personnes peuvent s'agenouiller en même temps devant le tombeau, mais elles ne sauraient y prolonger longtemps leurs dévotions, à cause de la foule de ceux qui attendent leur tour. Les factionnaires turcs sont là d'ailleurs pour rappeler à tous qu'ils ne doivent pas se laisser absorber dans leurs réflexions. La chapelle est en marbre
noir, le rocher brut, dit-on ; à l'intérieur les parois du tombeau sont revêtues de plaques de marbre blanc, protection peut-être nécessaire contre les pieuses indiscrétions des pèlerins trop amateurs de reliques.
En sortant de la chapelle on a devant soi le chœur des grecs, vaste parallélogramme qui forme à lui seul une église, et qui est en tous cas la seule nef de l'édifice. L'architecture en est régulière, mais les ornements, les tableaux, les dorures sont trop nombreux et de mauvais goût. Une étoile en mosaïque marque la place exacte du centre de la terre, à ce que disent depuis Photius les candides et pieux personnages pour qui le . monde n'a pas fait un pas depuis mille ans. Plusieurs chapelles latérales s'ouvrent à droite et à gauche, celle du centenier, celle de Longin qui perça de sa lance le côté du Sauveur, celle du bon larron, celle du partage des vêtements. Dans la sacristie les moines montrent les éperons, l'épée et le chapelet problématiques de Godefroi de Bouillon ; plus haut son tombeau possible, et celui de Baudoin. Cette sombre voûte porte aussi le nom de chapelle d'Adam. Quant aux corps des deux chefs croisés, ils ont disparu dans l'incendie de 1808, brûlés sans doute, quoiqu'on accuse les grecs de les avoir enlevés.
Descendons maintenant, parle large et profond escalier qu'on nous indique, dans la chapelle de Ste-Hélè^e. La vieille mère de Constantin aurait, à l'âge de quatre-vingts ans, entrepris le voyage de Jérusalem pour chercher à découvrir le sépulcre et la croix du Sauveur. Il est incontestable que l'origine de ces bâtiments date de cette époque ; c'est un fait historique établi, quelque opinion qu'on se forme d'ailleurs quant aux légendes que les siècles ont brodées sur le fait principal. Les recherches de l'impératrice auraient été bénies de Dieu, dit son historien, Théodoret; quelques indications fournies par les habitants de la ville, et surtout un instinct mystérieux et divin, l'auraient conduite à la place même où, depuis Adrien, s'élevait un temple de Vénus; elle y fit faire des fouilles, et, pendant qu'elle était en prière, on trouva, enfouies dans une espèce de puits, les trois croix parfaitement conservées. L'une d'elles, en guérissant une femme malade qui se trouvait là présente, fut reconnue pour être la vraie croix. Plus tard on trouva les trous (!) dans lesquels
ces croix avaient été plantées, et plus loin, sous le temple même de Vénus, le tombeau du Sauveur. C'est donc là que Constantin fit élever en 335 l'église de la Résurrection, ou du St-Sépulcre, et à côté celle du Calvaire. Dès lors exposées à toutes les vicissitudes qui ont frappé la Sainte Cité, ces églises ont été détruites par les Perses en 614, restaurées sous Omar et Harounal-Raschid, rasées encore puis relevées en 1010 par le calife Hakem, et achevées en 1048; Godefroi de Bouillon les a réunies et groupées en un seul édifice qui, malgré l'incendie du 12 octobre 1808 et l'addition continuelle de couvents de toutes confessions, a conservé sensiblement la forme qui lui fut donnée à l'époque des croisades, bien que le style grec ait modifié d'une manière peu avantageuse le caractère gothique du modèle primitif.
La chapelle souterraine, comme coup d'oeil, est peut-être, sinon la plus remarquable, au moins la plus originale de toutes. Elle est décorée dans le style oriental, et garnie de vieilles colonnes bysantines soutenant une coupole qui prend son jour d'en haut. Outre la chapelle de la croix on y voit, taillées dans le roc, trois petites cellules séparées qu'on dit avoir été la prison des condamnés pendant les apprêts du supplice.
Le religieux qui nous montre et nous explique les localités et les légendes, a grand soin de nous dire à quel rite appartiennent chaque chapelle, chaque lampe et chaque relique. L'ensemble des bâtiments est indivis , mais chaque communion a sa spécialité, et si quelque prêtre se trompe en célébrant le culte, ses rivaux sont là pour le remettre à l'ordre. De là ces rixes fréquentes, qui déshonorent le Christianisme aux yeux des Musulmans.
Remontons au chœur des Grecs. Montons encore à droite un autre escalier de dix-huit marches. Nous nous trouvons sur une petite plateforme, espèce de chapelle intérieure, qui a sa coupole particulière, mais peu élevée, et éclairée par deux fenêtres. Le sol en est dallé. C'est Golgotha ! c'est le Calvaire !
On voudrait être seul, pour penser et se recueillir. Mais le moyen ? Chacun se presse autour de vous pour vous raconter ses droits, ses légendes et la supériorité de ses traditions religieuses. Les Grecs vous apprennent qu'à tel endroit on a
retrouvé le crâne d'Adam, et qu'Adam est enterré sous la chapelle du Calvaire. Les Latins vous montrent la place même où le Seigneur fut cloué sur la croix, et un peu plus loin l'endroit où se tenaient les saintes femmes. Ailleurs, le trou dans lequel fut planté la croix. Il semble que là du moins on devrait pouvoir toucher le sol; mais non, tout est plaqué; partout la fiction cache la réalité ; tout est revêtu de marbre ; les pèlerins auraient pu, sans cela, emporter le calcaire pièce à pièce, y compris le trou traditionnel. On vous permettra d'y jeter un coup d'œil furtif, en écartant une plaque mobile d'argent qui recouvre la sainte ouverture. A un mètre et demie de là on trouve pourtant la roche à découvert, avec une fente profonde qui descend jusqu'à l'étage inférieur, et l'on vous dit que c'est l'un des rochers qui se fendirent au moment de la mort.
Au nord de la rotonde, dans le côté arménien de l'église, on visite les tombeaux de Joseph d'Arimathée et de Nicodème, creusés dans le roc ; ils ont ceci de bon qu'ils sont presque la seule partie de l'église conservée dans son état primitif.
Il y aurait encore bien des détails à voir, bien des chapelles à visiter. Mais la fatigue se fait sentir et le jour baisse. Il faut partir. Que reste-t-il dans le cœur et dans l'esprit, de tout ce qu'on a vu? Quoi qu'on en ait, l'impression est sérieuse. On a des doutes sur tout ; l'on n'est sûr de rien ; il y a même des traditions impossibles, et cependant l'on est ému. Ce n'est pas le soir même qu'on pourra se rendre compte de ce qu'on éprouve; il faut laisser se faire le travail intérieur, et peu à peu les objets se classent à mesure qu'on est plus tranquille et plus reposé. La première réflexion qui se présente à l'esprit est alors : De toutes les choses que j'ai voulu voir et qu'on m'a montrées, en définitive je n'en ai vu aucune; le marbre me cachait tout. Seconde question : Quel degré de confiance convient-il d'accorder à toutes ces traditions, à tous ces monuments, et notamment au S t- Sépulcre?
Il y a des personnes pour lesquelles la difficulté n'existe même pas ; elles acceptent les yeux fermés les légendes les plus merveilleuses et ne doutent d'aucune relique. C'est une catégorie à part et l'on ne peut qu'applaudir à tant de simplicité. Pour elles donc le Saint- Sépulcre est sans mystères et les questions
sont d'autant plus facilement résolues qu'elles ne sont pas posées.
Mais pour celles qui réfléchissent, on peut dire que l'authenticité des Lieux Saints en général se heurte à des contradictions qui ne permettent pas d'espérer que l'on arrive jamais à une certitude absolue. Les raisons pour et contre se balancent au point qu'avec la meilleure volonté du monde, les esprits les moins prévenus hésitent à se prononcer dans un sens ou dans l'autre. Nous ne répéterons pas tous les arguments tirés de ce que le Calvaire devait être en dehors de l'enceinte de la ville, ni la réponse plus ou moins victorieuse qui a été faite à cette objection, savoir que la muraille était anciennement plus au sud, et que par conséquent le St-Sépulcre actuel était hors des portes. S'il l'était en effet, il l'était bien peu, et j'ai peine, en présence d'un plan de Jérusalem, à me figurer qu'aux jours de Jésus-Christ la ville fût plus resserrée de ce côté qu'elle n'est aujourd'hui. Mais trop de révolutions, trop de bouleversements ont passé par là pour qu'on puisse facilement reconstruire la cité d'Hérode, et j'abandonne la discussion. Des hommes compétents, tels que M. Pierotti et d'autres, sans parler des poètes, admettent l'authenticité; plusieurs la nient formellement et placent Golgotha du côté de la grotte de Jérémie ou sur l'emplacement actuel de la mission russe (Robinson, Tobler, Van de Velde, Gobât). Le plus grand nombre hésitent à se prononcer (Bovet, Schickler, Kitto, Tischendorf, etc.)
J'ajouterai seulement que si l'authenticité était bien établie, on n'en devrait regretter que plus vivement l'ardeur avec laquelle on a dénaturé, pour l'embellir, le jardin de Joseph d'Arimathée.
C'est dans la semaine sainte surtout qu'il faut voir Jérusalem. Des milliers de pèlerins sont accourus du nord et du midi, de l'orient et de l'occident. Dès la veille du Dimanche des Rameaux, les diverses communions chrétiennes ont pris solennellement possession de l'église du St-Sépulcre, sous la conduite de leurs patriarches. L'ordonnance de la fête varie naturellement suivant que les grecs et les latins célèbrent la Pâques le même jour, ce qui n'arrive que rarement, ou que les latins la célèbrent deux ou trois dimanches avant les grecs. Dans ce dernier cas il y a moins d'affluence et plus d'ordre.
Les latins passent les premiers, quoiqu'ils soient les moins nombreux; les soldats turcs font des deux côtés la haie dajis l'église. Puis viennent en foule les grecs, avec leurs chapes rouges, dorées ou blanches, et leurs toques noires; puis les arméniens avec leurs bannières d'or et de soie ; puis les cophtes, ou chrétiens d'Egypte, en robes blanches. Les chrétiens de Nubie sont en manteaux blancs ; les chrétiens noirs d' Abyssinie se reconnaissent à leurs turbans. Tous chantent, mais des airs différents, dont les bizarres mélodies sont heureusement couvertes par le bruit de leurs cymbales. C'est un brouhaha qui n'a de religieux que l'intention, et encore.
Un voyageur catholique et français, qui a vu de près ces solennités, en a rapporté une impression peu favorable au point de vue du recueillement : « De ma vie, dit-il, je n'ai vu donner autant de coups de bâton que pendant la semaine sainte à Jérusalem. Bien entendu; ce sont toujours les chrétiens qui les reçoivent et les musulmans qui les donnent. » Affaire de police et d'ordpe public. Il y a des moments où la cohue est telle que sans les bâtons et les fouets des Turcs, il pourrait arriver de graves accident, Mais aussi pourquoi laisse-t-on les Turcs maîtres des Lieux Saints?
Tous les jours il y a quelque cérémonie nouvelle, soit à l'intérieur, soit sur la façade du Saint-Sépulcre. Une foule immense et recueillie garnit les rues et les terrasses des maisons et des couvents ; on célèbre la messe, on communie, on fait des processions, on reçoit la bénédiction du patriarche. Le jeudi, vers deux heures, le prêtre officiant lave les pieds de douze pèlerins de différentes nations. Plusieurs des pèlerins passent la nuit dans le temple.
Mais c'est la journée du vendredi qui doit naturellement laisser au voyageur le plus de souvenirs. A peine l'office est-il terminé à la chapelle du Calvaire, que Ton ouvre les portes de l'église; en moins d'une demi-heure elle est envahie par une foule émue, avide, haletante, qui lui donne bientôt l'aspect d'une vaste hôtellerie. Ce n'est plus un monument religieux, c'est une sorte de place publique, de caravansérail, où chacun ne songe qu'à s'établir de son mieux pour y passer vingt-quatre heures; les uns apportent des nattes, d'autres des tapis, des
couvertures, des provisions. Les femmes, avec leurs enfants dans leurs bras ou les traînant après elles, portent des vases de terre avec de l'eau, des olives, des galettes, des oranges, du lait caillé dans un sac. C'est une procession continuelle d'hommes, de femmes, d'enfants, qui apportent des objets de campement; on mange, on boit, on prend le café ; quelques-uns disent même qu'on fume; c'est à n'y pas croire. La police n'intervient que pour enlever à ceux qui entrent les armes, couteaux, poignards, ou autres, qu'ils pourraient avoir; c'est une précaution qu'ont rendue nécessaire les rixes nombreuses qui ont eu lieu entre chrétiens, et dans l'une desquelles, vers 1834 je crois, il périt, dit-on, plus de 400 personnes.
Vers six heures du soir les latins commencent la célébration de leur mystère. Chez les grecs la cérémonie du feu sacré semble résumer tout le culte. On sait que tous les ans le feu du ciel est censé descendre, dans le Saint-Sépulcre à la prière d'un évoque grec, spécialement désigné sous le nom d'évêque du feu. En soi c'est peu de chose ; les latins ne croient plus à ce miracle, car longtemps ils l'ont eux : mêmes opéré; mais les grecs et les arméniens en font un article de foi, et le pacha luimême paraît y tenir beaucoup ; il assiste toujours à la cérémonie, sachant fort bien d'ailleurs qu'elle ne se fera que lorsqu'il sera arrivé. L'évêque officiant entre alors dans le sépulcre avec deux torches, sans ornements sacerdotaux et couvert d'un seul vêtement blanc. Bientôt le feu sacré apparaît aux deux ouvertures ovales percées dans l'épaisseur du mur, à droite pour les grecs, à gauche pour les arméniens. Deux hommes se précipitent pour allumer leurs torches, et la foule qui remplit l'église s'empresse de s'approprier la flamme merveilleuse; chacun apporte ses bougies, on se communique le feu de proche en proche ; l'église entière est illuminée en un clin d'oeil jusque dans les galeries supérieures; des cris de joie s'élèvent de toutes parts, et les cloches sonnent à pleine volée. Une vraie fête d'enfant. C'est en quelque sorte la fin des solennités pascales.
Quoi qu'on en dise, et quoi qu'il en soit de ce dernier détail, il y a de la grandeur dans le caractère populaire de la fête de Pâques à Jérusalem. C'est le peuple, bien plus que le clergé,
qui est le véritable officiant. C'est un peuple opprimé depuis douze siècles, qui n'en maintient pas moins en face de ses oppresseurs les traditions religieuses du christianisme. Ce sont les communion^ chrétiennes de tous les rites qui s'unissent, au milieu de leurs diversités, pour proclamer leur unité réelle et fondamentale. C'est l'Eglise enfin, qui proteste à la face du monde entier, qu'elle n'existe que par la foi à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ.
Quant au dimanche de Pâques, il semble se ressentir de la lassitude des pèlerins; une messe qui commence à huit heures pour finir à midi, et la bénédiction des palmes : voilà tout. C'est au temple protestant, à Y Eglise de Christ, qu'il faut aller si l'on veut réellement solenniser la fête de Pâques; les différentes communions chrétiennes s'y réunissent pour prendre la Cène ensemble sous la présidence de l'évêque anglican, M. Gobât.
N'oublions pas que les juifs célèbrent aussi la Pâque. Hélas l c'est au pied du Mur des Lamentations que nous les trouvons. Riches ou pauvres, ils pleurent et ils prient; les uns sont assis et murmurent les plaintes des prophètes ; les autres sont debout, le front appuyé aux murs du temple, dont ils baisent les énormes et vieilles pierres en les arrosant de leurs larmes. Ils ont des liturgies spéciales pour ce culte au pied des murailles; ils pleurent leur gloire disparue, leur nationalité écrasée, leur temple profané, leur patrie esclave, leur peuple dispersé. Quel rapprochement! Le sang de Jésus est retombé sur eux. Ils pleurent sur les ruines de ce temple qu'ils ont cru sauver en mettant à mort le Saint et le Juste, pendant que les disciples du Crucifié triomphent autour du tombeau vide de leur Maître.
Voici, pour compléter ce que j'ai à dire sur ce sujet, quelques lignes que j'envoyais le jour même au Journal de Genève :