IA BROUILLE UE JÉROME ET UE MATHILDE
Pendant ma seconde année d'études à l'école de Saint-Cyr, mon père, qui tenait beaucoup à me voir admis dans le corps d’état-major, espérant me pousser au travail, médisait souvent : « Si tu entres dans l'infanterie, je te donnerai au colonel Gémëau ; si tu passes dans la cavalerie, je te donnerai à Bougenel (qui commandait alors le G0 de lanciers). .le le recommanderai à eux et tu seras serré de près.
Ces deux chefs de corps passaient pour les plus sévères de l'armée. Tous deux ayant été sous les ordres de mon père, à Amiens, m'avaient connu enfant.
Bougenel m’aimait beaucoup. I.c hasard, dans ma carrière militaire, me rapprocha de
lui, à différentes reprises, et il fut toujours plein de bienveillance à mon égard. Je fus à même de lui rendre quelques services, voici comment :
Lorsque je fus nommé aide de camp du général de Garaube, à Versailles, je trouvai dans la même ville le général Bougenel qui y commandait la brigade de cavalerie. 11 avail pour aide de camp un capitaine d’état-major nommé Rayol, officier capable, mais ayant le caractère sournois et désagréable et s’entendant fort mal avec son chef. Aussi Bougenel ayant su que le général de Garaube avait quitté Versailles pour se rendre pendant quelques mois dans sa terre près Bergerac, me fit prier de venir, un matin, déjeuner 'avec lui et me demanda de remplacer tacitement Rayot, pour un travail sur le harnachement de la cavalerie qu’il avait l’intention de soumettre au ministre. J’acceptai avec plaisir.
Nous fîmes, le général et moi, une assez triste besogne. Il s’était entiché d’une selle en pois, légère mais dure, dont le principal mérite
était de blesser les hommes et les chevaux. Elle ne fut pas acceptée. Le bon général, fort joli homme et dont une vieille anglaise veuve, laide et riche, s’enamoura, à cette époque, l'épousa. Il eut le tort de disposer d’une partie de la fortune de cette femme, en faveur d’une fdle naturelle qu’il dota et maria.
11 avait, comme le général Oudinot, le travail difficile, mais il n’avait pas, comme le premier, l’art de l'équitation. Il tenait mal à cheval, chose fâcheuse pour un officier général de cavalerie.
Il était fort aimé des princes et surtout du duc de Nemours, alors à la tête de cette arme. Un jour, le prince vint à Versailles, pour faire manœuvrer la garnison. A peine eut-il passé devant le front de l’infanterie commandée par M. de Garaube que, sans même la faire défiler, il dit, d’une façon assez sèche, à mon général : « Rentrez à Versailles avec votre infanterie » ; puis, se portant au galop devant la brigade de cavalerie de Bougenel, il en prit lui-même le commandement, la fit manœuvrer pendant
deux heures, la fit défiler et adressa des éloges à son chef. Pendant ce temps-là, M. de Garaube et moi nous revenions à Versailles, assez piteusement.
Général de division en 1846, M. Bougencl vint résider à Paris, inspecteur général des remontes. Je déjeunais souvent chez lui; il se rendait parfois, après 1849, aux Invalides, chez le roi Jérôme. Admis à la retraite, après avoir reçu la croix de grand officier, il fut pris, en 1852, par la princesse Mathilde, comme chevalier d’honneur.
Lorsque je fus lui faire mon compliment sur sa nomination, il me demanda si je voulais qu'il me présentât à la fille de Jérôme, prétendant que cela ferait plaisir à la princesse. Je le remerciai, l’assurant que l’Altesse n’avait nul désir de me connaître et que voulût-elle bien me recevoir, je ne pourrais me rendre chez elle attendu que, depuis sa brouille avec son père, les officiers de la maison du vieux roi avaient reçu du général de Piicard premier aide de camp de l’ex-Majesté, une lettre conçue en ces termes :
DU KOI JÉROME
« J ai 1 honneur de vous prévenir, par ordre du prince, ([lie tout officier attaché à sa personne qui, sous un prétexte quelconque, se permettrait de mettre les pieds chez sa fille la comtesse Demidoff, cesserait à l'instant et ipso facto de faire partie de sa maison. »
— Mais, me dit le général, il est fortement question d’un rapprochement entre le père et la fille. On affirme qu’ils ne tarderont pas à se réconcilier.
— Oh! pas encore. Dans dix-huit mois peutêtre ; en janvier 1 800, mais pas avant, répondisje, après un instant de réflexion.
— Et pourquoi cela?
— Je vous le dirai, à cette époque, mon général.
Le 1er janvier 1853, je vins faire visite au général Bougenel.
— Ah ça ! me dit en riant le chevalier d’honneur de la princesse, vous êtes donc sorcier, la réconciliation entre votre ancien chef, le roi Jérôme et sa fille a eu lieu hier et juste à
l'époque déterminée par vous. Vous rappelezvous ce que vous m’aviez dit à cet égard? Gomment, diable, aviez-vous deviné cela ?
— Par un simple calcul, mon général. L’Empereur a décidé que pour couper couH aux revendications d'ailleurs fort justes des membres de sa famille, il leur donnerait sur sa cassette une certaine somme dont déüx millions à Jérôme à raison de cinquante-cinq mille francs par mois, à dater d’avril 1852. Or, je savais que Jérôme abandonnait la moitié de dette somme à son fils, tien à sa fille. Je Cohnaissais assez l’avarice du prince Napoléon pour ne pas mettre en doute que cet égoïste personnage ne permettrait jamais à son père de se raccommoder avec sa sœür, la princesse Mathilde, tant que les deux millions sur la cassette impériale n’aüraient pas été intégralement payés. Maintenant, calculez : cinquante-cinq mille francs par mois, d’avril 1852 à janvier 1855, cela ne faitil pas les deux millions? Donc...
Voici du reste Comment la réconciliation eut lieu.
lu: ROI .IL ROME
Ceci m’a été raconté par un témoin oculaire, le général de Ricard premier aide de camp du roi Jérôme :
Le roi se trouvait avec le général, chez l’Empereur, le lor janvier 1835. La princesse Mathilde se trouvait également dans le salon de Sa Majesté avec Mmo Murat. Cette dernière poussa la fille dans les bras du père qui l'embrassa et la réconciliation eut lieu, après une brouille qui avait duré trois années.
En rentrant au palais royal, le roi Jérôme envoya son aide de camp inviter la princesse à dîner pour le soir.
— J’accepte, mon cher général, lui dit MmoDémidoff; je veux bien oublier ce que m’a fait mon père. Tenez, voyez les lettres qu'il a écrites à l’empereur de Russie sur moi. Du reste, tout sera brouillé de nouveau, lorsque Plonplon reviendra de Crimée.
Faisons connaître la cause de la brouille du père et de la tille.
Par ordre du tzar, je l’ai rappelé, la comtesse Démidotî faisait au roi Jérôme une peu-
sion annuelle de quarante mille francs sur celle de deux cent mille que son mari était obligé de lui donner.
Les quarante mille francs de Jérôme devaient être servis au prince, tant qu'il n'aurait pas une position stable. Or, le gouvernement des Invalides pouvant lui être retiré, la position stable n'était pas établie, mais l’ex-roi étant nommé maréchal, le traitement de .trente mille francs ne pouvant lui être retiré, la position devenait assurée.
La princesse Mathilde obtint de son cousin Louis-Napoléon, le 1er janvier 1849, le bâton de maréchal pour son père et le lendemain lui fit savoir par son homme d'affaires, — c’est moi qui l’introduisis, — que la pension de quarante mille francs cesserait d’être payée.
Lorsque la princesse et son père se réconcilièrent, j’avais quitté le service du prince Jérôme ayant été promu chef d'escadron. Je ne voulus pas cependant être présenté à la fille de mon ancien chef, sachant qu’elle avait fort déblatéré dans son salon contre mes Mémoires du roi
I)U ROI .IRROM K
Joseph, dont la publication lui avait été désagréable. je ne sais trop pourquoi.
Du reste, je la soupçonne fort de n’avoir jamais lu mon livre.
A celte époque, on me raconta d’elle un mot bien joli et très spirituel.
Après avoir pris congé des derniers invités d’une de ses belles soirées, elle dit au général Bougenel :
— Et maintenant, mon cher général, allons nous coucher.
— Princesse, lui dit tout bas Duperré, un des officiers de la maison de l'Empereur, qui l’avait entendue, je voudrais bien être à la place du général.
— Pourquoi cela?
— A cause de ce que vous venez de lui dire.
— Mon cher, vous seriez volé : chez moi, il n’y a pas de service de nuit.