‹ Souvenirs d'un Aide de Camp du roi JérômeChapitre 12 sur 27 · UNE AUDIENCE CURIEUSE DE NAPOLÉON III · texte numérisé non relu

UNE AUDIENCE CURIEUSE DE NAPOLÉON III

Lorsque je commençai la rédaction du dixième volume des Mémoires du roi Joseph , mon attention fut attirée par une lettre toute de la main du prince Louis-Napoléon à son oncle Joseph, lettre écrite par lui d’Amérique, apès l’affaire de Strasbourg.

La voici :

« New- York, le 22 avril 1837.

« Mon cher Oncle>

« En arrivant aux Etats-Unis, j’espérais y trouver une lettre de vous. Je vous avouerai que j’ai été vivement peiné d'apprendre que vous étiez indisposé contre moi; j’en ai même

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été étonné connaissant voire jugement et votre cœur. Oui. mon Oncle, il faut que vous ayez été étrangement induit en erreur sur mon compte pour repousser comme ennemis les hommes qui se sont dévoués pour la cause de l’Empire. Si, vainqueur à Strasbourg (et il s’en est fallu de bien peu), je m'étais acheminé sur Paris, entraînant après moi les populations fascinées par le souvenir de l’Empire, et qu’arrivé dans la capitale en prétendant, je me sois emparé du pouvoir légal; oh! alors il y aurait eu noblesse et grandeur d’àme à désavouer ma conduite et à rompre avec moi ! Mais quoi ! je tente une de ces entreprises hardies qui seules pouvaient rétablir ce que vingt et un ans de paix ont fait oublier; je m’y jette en faisant le sacrifice de ma vie, persuadé que ma mort même serait utile à notre cause; j'échappe, contre ma volonté, aux baïonnettes et à l’échafaud, et, arrivé au port, je ne trouve de la part de ma famille que mépris et dédain ?

« Si les sentiments de respect et d’estime que je vous porte n’étaient pas aussi sincères,

je ne serais pas aussi sensible à votre conduite à mon égard, car, j'ose le dire, l'opinion publique ne peut admettre une scission cntfe vous et moi; personne ne comprendra que vous désavouiez votre neveu, parce qu’il s’est exposé pour Votre cause; personne ne comprendra que les hommes qui ont exposé leur existence et leur fortune pour remettre l'Aigle sur nos drapeaux, soient traités par vous en ennemis : pas plus qu'on n'eût compris Louis XVI II repoussant le prince de Coudé ou le duc d’Enghien, parce qu'ils avaient été malheureux dans leur entreprise.

« Je vous connais trop bien, mon cher oncle, pour douter de votre cœur, et pour ne pas espérer que vous reviendrez à des sentiments plus justes à mon égard, et à l’égard de ceux qui se sont compromis ftour votre cause. Quant à moi, quels que soient vos procédés envers moi, ma ligne de conduite sera toujours la même. La sympathie, dont tant de personnes m'ont donné des preuves, ma conscience qui ne me reproche rien ; enfin, la pérsuhsion que, si

SOUVENIRS d’un AIDE L)E CAMP

l'Empereur me voit du haut du ciel, il sera content de moi, sont autant de dédommagements pour tous les déboires et les injustices que j'ai éprouvés. Mon entreprise a avorté, cela est vrai, mais elle a annoncé à la France que la famille de l’Empereur n’était pas encore morte; qu’elle comptait encore des amis dévoués; enfin, que ses prétentions ne se bornaient pas à réclamer du gouvernement quelques deniers; mais à rétablir, en faveur du peuple, ce que les étrangers et les Bourbons avaient détruit. Voilà ce que j’ai fait. Est-ce à vous de m’en vouloir ?

« Je vous envoie ci-joint le récit de mon enlèvement de la prison de Strasbourg, afin que vous soyez au fait de toutes mes démarches et que vous sachiez que je n’ai rien fait qui soit indigne du nom que je porte.

« Je vous prie de présenter mes hommages à mon oncle (Jérôme); je compte sur son jugement et sur son amitié pour moi pour être auprès de vous mon avocat.

« Je vous prie, mon cher Oncle, de ne point

vous offenser de la manière laconique dont je vous représente les faits tels qu’ils sont, ne doutez jamais démon inaltérable attachement pour vous.

« Votre tendre et respectueux, neveu

« Nai'Oi.éo^-Louis.

« Je ne vous avais pas écrit depuis longtemps, parce que vous n’aviez pas répondu aux lettres que je vous avais écrites d’Europe. Mais en cela j’ai eu tort, je l’avoue. »

Cette lettre m’avait été envoyée de Rome par le prince de Musignano avec tous les documents qui m’ont servi à rédiger les Mémoires du roi

On était dans les premiers jours de 1854; je venais de quitter le prince Jérôme, auprès duquel j’étais resté cinq années comme aide de camp, ayant obtenu le grade de chef d’escadron.

Je crus qu'il serait peu convenable de ma part, et peut-être aussi d’une grande inconséquence, de livrer à la publicité la lettre écrite

par le neveu proscrit à l'oncle en exil, sans en avoir au préalable obtenu l’autorisation. Je ne voulais pas demander une audience pour cela à l’Empereur, mais comme j’avais toujours mes entrées auprès de son oncle, au Palais-Royal, bien que je ne fusse plus attaché à sa personne, je me rendis un matin chez lui, et lui demandai conseil. Le roi me proposa de donner la lettre à son neveu. Je refusai, disant que je ne pouvais confier cette lettre qu’à son auteur.

Le roi Jérôme fit alors atteler sa voiture, et me mena aux Tuileries avec lui. Je ne voulus pas monter, n’avant pas la letttre sur moi, et je l'attendis. 11 vit l’Empereur, lui parla de la lettre, et S. M. me fit dire de venir un matin, vers dix heures, sans demande d'audience, que j’étais assez connu, qu’on me ferait entrer dans son cabinet, en disant qu'il m’attendait.

Le lendemain, en effet, je vins aux Tuileries. L’Empereur avait la migraine. Cependant, à 10 heures, Lepic, aide de camp de service et mon ancien camarade d’école, m'introduisit dans le cabinet de Sa Majesté.

Dü ROI JÉROME

L’Empereur me reçut avec bienveillance , me fit asseoir à côté de lui près d'une grande table, et, s’adressant à moi :

— Mon oncle m’a dit que vous aviez à me montrer une lettre de moi; l'avez-vous apportée?

— Sire, la voici.

Napoléon 111 prit la lettre, la regarda et s’écria:

— Elle est bien de moi, je ne saurais nier mon écriture.

Puis, appuyant son coude sur la table et sa tète dans sa main gauche, il se mit à lire attentivement la lettre.

,1e le regardais de temps en temps, le croyant endormi. Il n’en était rien. L’Empereur lisait. Lorsqu'il eut terminé sa lecture, il me rendit la fameuse lettre en souriant.

— Elle est un peu forte, mais je la trouve bien, moi cette lettre, me dit-il.

— Sire, répondis-je, moi aussi, mais j’étais désireux de savoir s’il conviendrait à Sa Majesté, sur le trône, que je fisse connaître la lettre, écrite à son oncle, par le proscrit de New-York.

— Ecoutez, me dit alors assez gaîment l’Empereur : j’aurai beau faire tout ce que je voudrai, je n’en aurai pas moins risqué les tentatives de Strasbourg et de Boulogne. Ce qui est fait est fait ; l 'histoire est de l'histoire , vous pouvez l'insérer dans votre curieux ouvrage.

Nous étions toujours assis l’un et l’autre. L’audience semblait terminée ; cependant, l’Empereur ne se levant pas, je n'osais le faire.

Tout à coup il ajouta :

— Vos Mémoires de mon oncle Joseph sont bien curieux. Avez-vous quelque autre lettre à me montrer?

— Sire, en voici plusieurs de la reine Hortense, votre mère; une entre autres, dans laquelle il est question de Votre Majesté.

— Voyons. 11 prit et lut la lettre suivante :

« Ce 19 janvier 1823.

« Mon cher Oncle,

t< Je vous remercie des nouvelles que vous m’avez données de ma belle-mère et des réponses

que vous m'avez faites en son nom, j’espère bien la trouver entièrement rétablie cet automne, car je ne puis aller plus tôt en Italie.

«Mon cher Louis, quoique bien portant, craint beaucoup la chaleur et c’est le froid que nous avons à présent qui lui convient. Je suis bien contente de lui; il a un caractère charmant et j’espère que vous le trouverez ainsi. Il se fait un grand plaisir de revoir toute sa famille ainsi que sa grand’maman qu'il aime tendrement; car, quoique élevé loin de vous tous, sa constante éducation a été d’honorer et de chérir tous ses parents. — Je veux en faire un homme vertueux, et notre belle religion en étant la première base, il en suit les préceptes comme il le doit, sans exagération, et de manière à ne l’abandonner jamais; le jour de Noël, nous avons communié ensemble, et j’en ai été fort heureuse.

« Adieu, mon cher Oncle, recevez aussi mes vœux pour cette année, et ne doutez jamais des sentiments de votre affectionnée nièce,

« Hortense.

« P. -S. — Je vous prie de dire toujours mille choses tendres à ma belle-mère, de ma part1. »

— Oh! dit l’Empereur, en me rendant cette lettre, elle est sans importance historique. Ce sont des compliments d'une mère sur son fils; je ne vous engage pas à lui donner place dans votre bel ouvrage. Vous ferez, à cet égard, ce que bon vous semblera; mais, voyez-vous, on croira que c’est chose convenue entre nous, et ce sera plus nuisible qu’utile à votre livre.

Je n’insérai pas cette lettre.

M’ayant ensuite demandé si j’avais encore quelque chose de curieux à lui faire lire, je lui parlai des dernières conversations de l’empereur Napoléon Ier à Sainte-Hélène, conversations recueillies et communiquées aux membres de sa famille.

— Oh! c’est très connu, me dit Sa Majesté.

— Sire, de vous et des membres delà famille

1 Cette lettre était clans les papiers du cardinal Fescli, à Rome.

impériale, sans doute, mais non pas d’autres.

— Cela a été imprimé dans les Mémoires de Montholon et de Las Cases.

— Sire, Votre Majesté se trompe.

— En êtes-vous bien sûr?

— Oui, Sire, très sûr.

— Après cela, vous en savez plus que moi sur toutes ces publications. Ehbien, il faut insérer ces conversations dans votre dixième volume.

— Oui, Sire, j’ai modifié seulement un mot.

— Lequel ?

— Votre Majesté sait que son oncle avait le langage un peu cru. Dans la conversation du 24 avril 1821, il dit : qu’on pouvait baiser le eu du Pape, que ce n’était baiser le eu de personne ni d'aucune famille, mais que sa famille ne pouvait baiser le eu du roi d’Angleterre ni du roi d’Espagne, etc...

— Eh bien! me dit Napoléon III.

— Sire, mon intention est de remplacer le eu par les pieds.

— Oh ! non, non, me répondit l’Empereur, vous auriez tort, ne faites pas cela. Il ne faut

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pas ôter son cachet à la pensée de l’Empereur, mettez : le... avec des points ouïe c... On comprendra.

— Sire, je crois devoir supprimer cette autre phrase de la conversation du 26 avril 1821 relative au roi, votre père. L' Empereur a été peiné de l'ouvrage du roi Louis.

— Oh! me dit Napoléon III, laissez donc cette phrase. C’est connu.

L’Empereur alors, s’étant levé, me tendit la main en me disant de nouveau :

— Vos Mémoires de mon oncle Joseph sont Irès curieux : c’est un bel et bon ouvrage.

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