‹ Souvenirs d'un Aide de Camp du roi JérômeChapitre 17 sur 27 · LA VIE AUX INVALIDES · texte numérisé non relu

LA VIE AUX INVALIDES

J'ai anticipé sur ma vie courante, pour ne pas interrompre ce qui a trait aux Mémoires du roi Joseph Je vais reprendre mes souvenirs au point où je les ai laissés.

Quelques mots d’abord de l’existence que je menais aux Invalides près du vieux roi Jérôme, gouverneur de l’hôtel. Avec lui vivaient alors :

1° Son fils, le prince Napoléon et cela, depuis son retour de l’ambassade d’Espagne, d’où force avait été de le rappeler, comme je •l’ai dit, ses discours et sa manière d'être étant complètement hostiles au gouvernement qu’il était chargé de représenter à Madrid ;

2° Sa troisième femme légitime la marquise

Bartholini, noble veuve italienne qu’il avait épousée morganatiquement à Florence ;

3° Son intendant, un Corse nommé Pietra Santa, plus ou moins docteur en médecine, sur le compte duquel nous aurons à revenir ;

4° Ses aides de camp et officiers d’ordonnance. Le lieutenant-colonel Damas, détaché du 7e cuirassiers ; le commandant Prébois, du corps d’état-major ; les capitaines du Casse et Zgliniki, du même corps, et, comme officiers d’ordonnance : le lieutenant de vaisseau de Larîuinat, le lieutenant de cavalerie Pussin Amaury, détaché du 8e de hussards, et enfin son écuyer le baron Auguste de Plancy, député.

J'occupais aux Invalides un appartement situé à un étage au-dessus de celui qui avaiL été habité par le prince Napoléon, et qu’on l'avait forcé à abandonner un peu avant le coup d’Etat, parce qu’il y recevait des socialistes et des individus de bas étage qui venaient conspirer avec lui contre le gouvernement présidentiel.

Les choses en étaient venues au point que

le ministre de l’intérieur, M. Léon Foucher, avisé par la police, avait dû exiger que le fils de Jérôme quittât l’hôtel : le prince avait été se loger rue d'Alger, nu 10.

Celle exécution nécessaire, nous dirons môme indispensable, avait jeté un froid entre le vieux roi et son neveu le prince Louis.

Le roi Jérôme, malgré ses soixante et quelques années, était resté jeune, amoureux du plaisir et des femmes. Réduit à son traitement de gouverneur des Invalides et à la pension de quarante mille francs imposée à sa fille, la comtesse Dcmidoff, par l’empereur de Russie, et ensuite, à dater du 1er janvier 1850, à son traitement de maréchal (trente mille francs) il avait une maison confortable, était généreux avec les femmes et aimait beaucoup le théâtre.

11 déjeunait seul le matin avec son fils dans 'sa chambre, avait souvent à dîner quelques invités et toujours son officier de service.

Je me souviens de sa joie enfantine, lorsque son fils ne devait pas diner aux Invalides; il

m’envoyait alors chercher le matin, me remettait sa bourse contenant toujours cinq louis et me disait :

— Napoléon ne dine pas avec nous ; commandez un bon petit repas au restaurant pour tant de personnes ; puis, retenez une loge dans tel théâtre

Le lendemain de l’une de ces petites fêtes, le prince Napoléon, encore dans son appartement des Invalides, me pria de passer chez lui.

— Où avez-vous été hier avec papa ? me ditil brusquement.

— Que Votre Altesse le lui demande.

— Ah! oui, au cabaret, n’est-ce pas? et au bouiboui, comme si la cuisine d’ici n’était pas assez bonne?

— Elle est même autrement bonne que celle de tous les restaurants de Paris?

— Eh bien ! alors ?

— Monseigneur, je suis aide de camp du Prince, je n’ai qu’à exécuter les ordres qu’il me donne. D’ailleurs, qu’est-ce que cela vous fait, qu’il aille au cabaret ou au théâtre, si ça l’amuse.

Il U KOI J l:: KO. ME

— Oui, pour dépenser inutilement son argent, n’ést-ce pas. Vous ue savez pas ee qu’il en a gaspillé en e\il ?

Le soir, après le dîner, le roi Jérôme n'aimant pas qu’on fumât dans ses appartements, nous allions fumer nos cigares chez le prince Napoléon, qui parfois nous offrait un londrès, jamais deux. Puis, nous revenions faire la partie de bouillotte de son père, ou le whist du prince Paul de Wurtemberg, lorsque ce dernier dînait aux Invalides.

Le général Petit, commandant 1 hôtel, venait souvent le soir avec sa femme. Le roi jouait alors avec elle, et s’arrangeait de façon à lui faire gagner un double louis, ce que le prince Napoléon trouvait fort ridicule.

A propos des soirées théâtrales, je me rappelle encore quelques anecdotes assez plaisantes :

Lin jour, nous étions à la Porte-Saint-Martin où l’on jouait Napoléon à Schœnbt'unn. Le roi Jérôme occupait, avec la marquise et moi, une avant-scène des baignoires sur le

théâtre. Tout à coup, il se voit entrer en scène avec l’Empereur, qui lui fait des reprochés sur sa légèreté. ^ 4 ' I

Le public avait reconnu le frère hlé Napoléon. La situation était des plus singulières. Tout le monde regardait notre loge en riant.

Le roi riait tout le premier et s’amusait beaucoup.

Lorsque nous quittâmes la salle, on lui fit une sorte d’ovation.

Une autre fois, il demande à la Marquise si elle veut venir au théâtre. La jolie Florentine, assez nonchalante, aimant à se coucher de bonne heure, pria le prince de l’en dispenser. Le prince me dit de faire atteler pour aller aux Français. On jouait une vieille tragédie. C’était pendant les jours gras. Décidé à ne pas m’ennuyer, je descends de voiture et revins un instant après, affirmant que tout est loué.

— Allons sur le boulevard, me dit alors le roi.

A la hauteur du bazar Bonne-Nouvelle, Son Altesse avise l’affiche d’un petit théâtricule

où l’on exhibait des chiens et des singes.

— Faites arrêter et entrons là, ce sera amusant ; dites au cocher d’aller nous attendre à cinquante pas en arrière.

Je le priai alors de mettre son mouchoir sur sa figure pour qu’on ne le reconnût pas. Je prends deux premières à cinquante centimes et nous pénétrons dans la salle imprégnée d’une odeur nauséabonde de toutous et de singes. Nous nous plaçons sur le premier banc ; moi au supplice de penser que S. A. I. peut être reconnue par les titis faisant un vacarme d’enfer, le roi riant comme un fou des exercices exécutés par les quadrupèdes et de l’aspect singulier de ce théâtre. J’avais beau chercher à l’emmener, il ne voulut partir qu’après le dernier acte de ces singuliers acteurs.

Heureusement, il ne fut pas reconnu et le lendemain il déclarait à la marquise qu’elle avait eu bien tort de ne pas venir avec nous, qu’il s'était rarement autant amusé.

Un autre soir, nous étions aux Bouffes, le roi, la marquise et moi. On jouait Orphée

SOUVENIliS L) UN AIDE DE CAMP

aux enfers. Bâche (de son vrai nom le comte de Yandreuil) tenait le rôle du roi deBéotie devenu valet de Pluton. Lorsqu'il entonna son air :

Quand j’étais roi de Réotie.

•l’avais des sujets, des soldats.

Je ne suis plus qu’en effigie Un triste roi de Béotie.

Toute la salle se mit à l’accompagner en regardant notre loge et en chantant :

Quand j'étais roi de Westphalie.

Nous dûmes nous retirer à l'entracte.

Le roi Jérôme aimait passionnément le théâtre. Alexandre Dumas père profita à plusieurs re prises de ce goût pour se permettre de singulières indiscrétions.

Un jour, j'étais de service près du prince; on m’apporte une lettre pressée à faire remettre à Jérôme. Je m’empresse de la porter au Roi alors dans son cabinet.

— Voyez ce que c’est, me dit-il.

J’ouvre la lettre et je lis :

DU KOI JEROME

« Oh ! mon prince, oh! mon souverain, oh! mon Roi bien-aimé, vousl'ami des artistes, faites obtenir ia croix de la Légion d'honneur à un homme qui la mérite par les services qu’il rend aux Arts. Le directeur Hostein serait heureux de vous devoir cette distinction, que vous pouvez lui faire accorder par votre haute influence et...

Le roi m’interrompt brusquement.

— Quel est l'imbécile qui m’écrit de semblables absurdités?

Je cours à la signature et je lis : Alexandre

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