DUMAS
Le prince prend la lettre, la jette par terre et me dit :
— Je vous défends de répondre. La croix de la Légion d'honneur à un directeur de cabotins?... Merci...
Hostein, plus heureux auprès de Mocquard, se fit décorer par son entremise en dépensant une trentaine de mille francs pour la mise en scène d’un mauvais drame composé par ce secrétaire de l’Empereur.
Leurs Majestés assistèrent à la première re-
présentation ; la pièce tomba à plat malgré ce haut patronage. Hostein fut décoré.
Une autre fois, l'huissier vint me prévenir qu’un gros monsieur nommé Alexandre Dumas demandait à parier au roi. J’entrai chez le prince qui me dit : Voyez ce qu’il veut.
Je descends et je trouve Dumas dans un fiacre avec trois cocottes, demandant à être présentées à S. A. et à visiter l’hôtel des Invalides.
Je remonte raconter cela à Jérôme.
— Il est fou, me dit-il, donnez-lui un guide. Qu'il visite l’établissement avec ses donzelles et qu’il me laisse tranquille !
Pendant le carnaval de 1851, nous imaginâmes, la marquise Bartliolini, ma femme, Mme de Plancy, son mari et moi, de constituer une cagnotte qui servirait à nous payer, le dimanche gras, une loge au Palais-Pioyal et un souper après le spectacle.
La toile baissée, nous entrons, tous les cinq, chez Véfour, en face le théâtre ; nous faisons le plus amusant souper, puis je demande l’addition. Je la trouve tellement salée que je refuse
net delà payer. Je fais venir le maître de la maison et lui dis :
— On a doublé tous vos prix : voyez votre carte. Comment ! une volaille, 60 francs... Allons, c’est une mauvaise plaisanterie, faites rectifier cette addition.
— Je ne rectifierai rien, me dit le restaurateur qui nous prenait je ne sais trop pour qui, et vous ne sortirez d'ici qu’après avoir tout payé.
— Faites-moi mener chez le commissaire de police.
— A cette heure-ci, fit-il, il est deux heures du matin, merci, il dort !
— C’est bien, mesdames, dis-je alors, nous allons coucher sur ces banquettes, et, pouffant de rire de notre grotesque aventure, nous nous étalons sur les divans.
Au bout d’une heure, le maître, un peu inquiet de notre philosophique attitude, revient me demander si je veux payer.
— Monsieur, lui dis-je, prenez garde, vous allez vous attirer une mauvaise affaire. Envoyez prévenir la voiture qui est près du théâtre de
se rendre ici ; j'emporte votre carte. Venez vous faire payer demain. Voici mon nom et mon adresse. Vous demanderez l’aide de camp de service près le gouverneur des Invalides.
Un peu étonné et croyant cependant toujours avoir donné à souper à des farceurs, il va à la voiture; mais en voyant la livrée impériale, il commence à n'être plus aussi tranquille et n'ose nous retenir plus longtemps.
Le lendemain, après le déjeuner du roi auquel j'avais raconté notie aventure, je jouais au billard avec lui, lorsque le planton me prévient qu'un monsieur apporte une note à payer. Je demande la permission de le faire entrer et le restaurateur se présente assez confus.
— 11 est trop lard. Monsieur; lui dis-je, tenez, voilà dans la cour un guide à cheval qui porte votre addition, votre carte et une lettre de moi au préfet de police, qui soldera votre note comme il l’entendra.
11 se confond en excuses.
— C’est bon, c'est bon, me dit le roi, finissons-en. Combien vous doit-on?
Et, tirant sa bourse, il paie la note rectifiée en lui disant :
— N’v revenez plus, je vous y engage.
Un jour, le roi me dit de faire ma malle pour me rendre dans le Midi, à Tarbes, afin d’y acheter trois jolis chevaux de selle pour lui. Je me rendis donc à Tarbes dans la malle-poste et fus trouver le colonel Martin, alors commandant du dépôt de remonte et connaissant tous les chevaux du pays. 11 m’en signala quatre dont trois juments, qu’il me fil acquérir à des prix tellement modiques, que mes quatre jolis animaux rendus à Paris ne coûtèrent, mon voyage payé, que 4.000 francs.
Lorsque je voulus rembourser à Son Altesse le prix de la jument que j'avais achetée pour moi, et qui m’avait été vendue 300 francs, il se mit à rire, refusade recevoir l'argent et m’en fit cadeau.
J’ai gardé cette jolie bête jusqu’en 1839.
Je l’emmenai au camp de Boulogne ; le général de Mac-Mahon, en partant pour se rendre en Grimée, m’en offrit 2,000 francs. Je refusai.
Elle m’a fait un service excellent pendant près de neuf ans.
Le prince Napoléon, en voyant les trois chevaux, déclara que c’était trois rosses. 11 n’osa pas néanmoins monter la rosse que lui donna son père, tant elle était ardente, mais il la vendit 900 francs.
La jument choisie pour le vieux roi était délicieuse et fut fort admirée par le président Louis. Napoléon. Le roi Jérôme la donna un beau jour à David. Voici comment. David, voyant cette bête que l’on promenait dans la cour intérieure du Palais-Royal, résidence de l’ex-roi après ^a promulgation de l’Empire, s’extasiait sur ses jolies lormes. — Elle te plaît, lui dit Jérôme. Eh bien! je te la donne; va dire qu’on la mène chez toi.
Jérôme a toujours eu des façons royales.
Lorsque Louis-Napoléon fut nommé président pour dix ans, et que la nouvelle Constitution donna un Sénat à la France, Jérôme, nommé président de ce premier corps d’Elat. prit possession du Petit Luxembourg, remis en état,
meublé et aménagé pour lui avec luxe et élégance. Il conserva le titre de Gouverneur des Invalides.
Alors le roi, qui avait ainsi des traitements un peu plus élevés, désira louer pour la saison d’été une campagne aux environs de Paris. Je fus chargé de lui trouver une résidence qui pût lui plaire.
Un jour, il me dit : « Vous prendrez le chemin de fer demain et vous irez à tel endroit visiter tel château. » Je le quittais à peine que le prince Napoléon me dit : « Cette terre ne saurait convenir à papa.
— Pourquoi, Monseigneur?
— Parce que !...
En effet, elle ne pouvait faire l’affaire de l’exroi.
Je sus plus tard pourquoi le prince Napoléon ne voulait pas que son père y fut. A quelques pas du château, une actrice des Français, sa maîtresse, ôtait sur le point d'accoucher dans une petite maison où le prince l’avait installée pour la circonstance.
Ce fat alors que Jérôme loua, près de Chartres, le pe Li t château de Gourdès, qu'il acheta par la suite à son propriétaire, M. Chasles, député.
Je reviens aux personnes qui vivaient auprès du vieux roi.
D'abord son li 1 s , l'homme le plus prodigieusement intelligent et le plus prodigieusement vicieux qui ait, je crois, jamais existé. Ecrivain d’un grand mérite, orateur des plus éloquents ; ayant la plus solide instruction ; sachant débrouiller en peu de temps les questions les plus difficiles. S'assimuler les choses les plus abstraites et, à côté de cela, égoïste, avare, sans humanité, sans cœur, dépourvu de nobles sentiments, coureur de cotillons de bas étage, et n’aimant d’affection qu’un homme, son père, le seul dont il respectât l’autorité, auquel il obéissait en toute circonstance, lorsque le vieux roi lui en intimait l’ordre.
Venait ensuite la marquise Bartholini, la troisième femme légitime de Jérôme.
La première était l’Américaine Patterson, qui
vivait encore en 1870, et dont Napoléon lL'r exigea le divorce avec son jeune frère, en 1808. La seconde fut la vertueuse Catherine de Wurtemberg, reine de Westphalie, morte en 1833. Elle avait été longtemps sans enfants et avait ensuite donné le jour à deux fils, dont un seul existe encore (1890), le prince Napoléon, et à une fille qui a été une des plus ravissantes personnes de son époque, la comtesse Demidoff, plus connue sous le nom de princesse Mathilde, artiste de talent, femme de beaucoup d’esprit.
La marquise Bartholini, veuve et âgée d’une quarantaine d’années à peine, vivait à Florence, son pays natal, lorsque l’ex-roi de Westphalie, Jérôme, la connut. Elle avait de la fortune. 11 avait des dettes ; Jérôme lui fit la cour. Elle était encore belle, avait une taille charmante, de la distinction. Jérôme était aimable et insinuant, il s’ensuivit un mariage morganatique, que la malheureuse femme n'osa jamais faire reconnaître.
Lorsque les Bonaparte revinrent en France, la marquise (car c'est le nom que lui donnait
le vieux roi et sous lequel elle était désignée pour loute la maison de l'ancienne Majesté, la marquise donc accompagna son mari à Paris et ne le quitta que quelques années après, par suite d'une intrigue fort sale, que je ferai connaître plus loin.
Le prince Jérôme paraissait l'aimer beaucoup, ce qui ne l'empêchait pas de se livrer avec d'autres et sans cesse, à des ébats joyeux. Le vieux roi était féroce sur la partie physique du sentiment qu’on appelle l'amour. Sa vie entière n’a été qu'un sacrifice, sans cesse renouvelé, au dieu malin, depuis le moment où Cupidon lui mit ses flèches aux mains jusqu'à celui où il les lui a retirées, quelques heures avant sa mort.
Mais je reviens à la marquise. C’était la meilleure, je ne dirai pas seulement des femmes, mais des créatures. Douce, pleine d’attention, de charité, de bonté, la seule chose qu’on pût lui reprocher, c’était d’être un peu de son beau ciel de Florence, c’est-à-dire d'un caractère incertain, flasque, ce que nous traduisons en argot par le mot : Gnagnam.
HU ItOI JÉROME
Le roi, tout en l’appelant marquise, la traitait comme sa femme légitime, ce qu’elle était du reste. A table, elle occupait toujours (ainsi que cela a lieu chez les têtes couronnées) la place à gauche du vieux roi. A l'Elysée et aux Tuileries, le Président ou l’Empereur lui donnait la place d’honneur et l’appelait : Ma tante.
On comprend que la pauvre femme avait le plus grand désir de faire reconnaître publiquement son mariage morganatique. Mme du Casse et moi, nous lui conseillâmes fortement de profiter du mariage de l’Empereur avec Mlle de Montijo, pour exiger que le prince Jérôme lui donnât publiquement sa main Nul doute que, si l’excellente marquise l'eût demandé à l’Empereur, ce dernier l’eût exigé de son oncle. Elle n’eut pas ce courage. Elle se sentait auprès d’elle, dans la maison même de son mari, un ennemi dangereux et terrible, son beau-fils le prince Napoléon.
Le prince de la Montagne, monsieur très désagréable pour sa belle-mère, sans cœur, sans noblesse, le Philippe-Egalité de la dynastie
napoléonienne, était d'une avarice sordide. 11 avait accepté volontiers la veuve Bartholini payant de sa petite fortune les dettes de l’exroi, et les faisant vivre tous les deux, alors qu'en exil, ils étaient à bout de ressources; mais le roi, son père paraissant devoir remonter sur sa bête, puisque la famille de l’Empereur ressaisissait les rênes de l’Etat, il avait fait ce calcul que son père et la marquise étaient bien capables, à eux deux, ou même elle avec un autre, de se donner le luxe d'un enfant qui viendrait, à la mort de Jérôme, au partage de ce qui se trouverait lui appartenir. Il avait su évincer du partage sa sœur Mathilde ; il redoutait la marquise. Et que l'on ne croie pas que j’invente, c’est à moi-même que le prince, un matin , a exprimé ses craintes de voir la marquise donner un héritier à son père, et cela en termes comme ceux qu’il avait l'habitude d'employer.
Au reste, voici une anecdote qui ne laisse pas de doutes à cet égard.
Le roi Jérôme avait eu d’une fort belle Circassiènne ou Géorgienne, femme du fds du
I)I: uni JÉROME
grand peintre David, pendant son séjour à Florence, un fils nommé Jérôme David, dont j'ai eu occasion de parler déjà, qui a acquis une certaine célébrité, dans les dernières Assemblées législatives de la France. L’ex-sou\erain avait été non seulement le père, mais encore le parrain de Jérôme David.
Ayant retrouvé cet enfant officier dans l’armée française, à l’époque où on lui rendit son grade de général de division, et où le président, son neveu, le nomma gouverneur des Invalides, Jérôme songea à attacher le jeune David à sa personne. 11 le fit nommer son officier d’ordonnance.
David était jeune, spirituel, joli garçon. Ayant beaucoup de la figure du roi son père, il eut un jour une aventure avec la célèbre et charmante Augustine Brohan, des Français, qu’il protégea bravement contre un ennuyeux Quidam : Augustine le récompensa par les faveurs qu'elle prodiguait, avec plaisir pour elle-même, au jeune homme. Cela ne fut pas du goût de S. A. le prince Napoléon qui, ayant connu la
jolie sociétaire du Théâtre Français à Florence, se croyait encore des droits sur elle. Le fils légitime décida le vieux roi à renvoyer de sa maison le fils adultérin et je fus appelé à le remplacer auprès du gouverneur des Invalides.
David fut passer deux ans en Afrique ; il en revint, et ce qu’il y a de singulier, il fut pris comme officier d’ordonnance par son propre frère, le prince Napoléon, devenu, de par l’Empereur, général de division.
Risnm teneatis.
Mais voilà bien une autre affaire *, la marquise
' DanS ses peu véridiques Mémoires, à la date du 29 décembre 1858 (4" volume) le comte de Vieil-Castel (ou de Fiel Castel, comme on l’avait surnommé), raconte cette histoire de la marquise Bartholini, en donnant la pauvre femme comme n’étant pas légitimement mariée au vieux roi et couchant avec David, le bâtard de Jérôme.
Nous avons fait connaître la vérité sur ces deux faits. M. de Vieil-Castel doit avoir tenu cette double histoire mensongère du malveillant prince Napoléon, le beau-fils de la marquise.
Puisque nous tenons les fameux Mémoires de Vieil-Castel, encore un démenti. Nous lisons dans la même page qu’un homme du monde plus âgé que le jeune comte Léon de Fontenilles, ayant fait à ce dernier le reproche amical d’avoir négligé, le matin même, de le saluera la promenade, en avait reçu cette réponse faite d’un Ion régence :
Bartholini, qui connaissait l’histoire de la naissance de David et l'aimait beaucoup, le traitait en enfant gâté.
Le prince Napoléon, croyant facilement au mal, se figura qu’il pouvait y avoir danger de ce côté, et voici ce qui se passa :
Un jour, le roi Jérôme me dit : « Je vais
— Je suis trop grand seigneur, mon cher, pour reconnaître personne, et je ne salue qui que ce soit.
Le comte Léon de Fontenilles, fils du général de ce nom, gentilhomme, plein de cœur et parfaitement élevé, n’a certainement jamais tenu propos aussi sot. En voulant trop prouver, M. de Vieil-Castel ne prouve rien. Nous dirons, nous, à quoi il faut attribuer cette ridicule et nauséabonde histoire. La tante de M. de Vieil-Castel. que son charmant neveu détestait de tout son cœur, était liée avec les Fontenilles et passait une partie de l’été chez eux au vieux château de Rambures où je l’ai vue chaque année.
Le Fiel-Castel ne pouvait pardonner aux Fontenilles l’amitié qu'ils témoignaient à sa sœur.
Nous nous tromperions fort, si tel n’était pas le dessous des cartes.
.l’ajouterai que ce superbe grand seigneur (d’après M. de Vieil-Castel), ne crut pas déroger en 1870 en endossant l’uniforme du simple soldat pour défendre sa patrie et fit la guerre contre la Prusse d’une façon brillante à l’armée de la Loire, 16" corps, au 2* de marche (5" de hussards) où il fut nommé sous-officier.
Son frère fit également la campagne à l’armée du Nord, aux mobiles de la Somme.
236 SOUVENIRS d'un AIDE UE CAMR
sortir en voiture; j’attends quelqu'un de chez l’Empereur. Vous le recevrez pour moi. » Au moment où je suivais S. A. pour descendre avec elle et la mener à son coupé, une voix de femme me glisse à l’oreille : « Une fois le prince parti , remontez. »
Je ne suis pas fat et n’eus pas un seul instant la pensée que l’excellente marquise, — car c’était elle qui venait de me parler en secret, — avait la pensée d’un entretien coupable avec moi, mais je me dis : « 1! faut qu’il y ait quelque chose de sérieux, pour que la malheureuse femme ose pareille démarche. »
Une fois remonté au salon, je trouvai la pauvre marquise affolée...
— Voyez ce qui m’arrive, me dit-elle en me tendant une lettre ouverte.
Cette lettre était de la main et signée d'un M. Piétra-Santa, intendant du prince, jeune Corse fort laid, ayant la prétention fort peu justifiée d’être médecin, et que l’Empereur, en effet, lorsqu’il fut renvoyé de chez son oncle, attacha à son service médiçab
Ce Piétra-Santa, âme damnée du prince Napoléon, avait à l’instigation de l'aimable beaufils, écrit à la marquise qu’il connaissait ses intrigues avec Jérôme David, et que, si elle ne s’éloignait pas de Paris, si elle ne retournait jaas à Florence, il ferait connaître au vieux roi tout ce qui se passait.
— Que faire ? me dit la pauvre marquise Bartholini, lorsque j’eus terminé, indigné, la lecture de cette incroyable lettre.
— Rien de plus simple, marquise, et puisque vous voulez bien me faire l'honneur et l’amitié de me consulter, voici mon conseil. Ne rien répondre au Piétra-Santa, sous la main duquel il n'est pas difficile de voir la griffe infernale du prince Napoléon ; ensuite, demain matin, entrer chez le roi avant qu’il ne soit levé et le prier de faire dire à son intendant de venir.
Le roi vous demandera pourquoi. Vous lui répondrez : « S. À. va le savoir. » Le Piétra- Santa étant entré, vous présenterez à votre mari sa lettre, en le priant de la lire et de faire expliquer son intendant.
La pauvre marquise n’avait pas assez d’énergie pour suivre mon conseil. Elle ne le fit pas et se borna à pleurer, à se désoler jusqu’au jour où il fallut bien avouer cette sotte histoire.
A trois mois de là, j’étais dans le chemin de fer de Chartres, seul avec le prince Jérôme. Nous nous rendions à Gourdès, qu’il louait alors chaque année.
— Mon enfant, me dit tout à coup le vieux roi, je viens de mettre à la porte de ma maison ce drôle de Piétra-Santa. J’ai su son histoire avec la marquise. La marquise est une sotte ; elle aurait dû faire ce que vous lui avez conseillé ; c’était la chose la plus digne. Je le lui ai dit.
Ce que le pauvre prince ne me disait pas, et ce que je savais, c’est qu’il avait mis trois mois à renvoyer Piétra Santa, parce qu’il lui devait alors 500 francs et qu’il n’avait pas cette somme.
Comme je l’ai dit, l’Empereur ouvrit les portes de sa maison à ce Piétra-Santa, qui vint sans doute se plaindre à lui de la rigueur de
son oncle et faire acte de dévouement aux Napoléon.
Piélra-Santa , fils d’un Corse dévoué aux Bonaparte et Corse lui-même, surtout de caractère, avait été employé par le vieux roi et son fds en 1847, à Bruxelles, comme secrétaire, à l’époque où la famille Jérôme sollicitait son retour en France.
La pauvre marquise n'était pas au bout de ses affreuses tribulations. Le vieux roi , son mari, s’était, depuis 1831, enamouré d’une femme du monde, grande, rouge de cheveux, maigre, mariée à un joueur libertin et dépensier. Le prince avait trouvé un prétexte pour tenir toujours sous sa main la femme.
C’était une réminiscence de la cour de Westphalie '. Fdle suivait partout le vieux roi qu’elle carottait de son mieux, et le mari complaisant, joueur, viveur, etc., ne s’occupait ni
* Eu Westphalie, lorsque Jérôme voulait avoir à sa portée nue maîtresse, il la mariait à quelque personnage de sa cour. Si elle l’était, il donnait un emploi près de lui à l’heureux époux.
du prince, ni de sa femme, ni de ce qu'ils pouvaient faire ensemble.
Vint un jour où l'on Lrouva, à la cour du vieux roi Pétaud, que la bonne et innocente marquise devenait gênante. Excellente femme, certes, elle ne dérangeait pas plus le vieux Céladon, son mari, que l’époux ne dérangeait la maîtresse du prince, son épouse.
Le vieux Jérôme aimait cette femme, qui, paraît-il, faisaiL bien les choses et qui lui soutirait, quoique riche par elle-même, tout ce qu’elle pouvait.
11 aimait beaucoup aussi le mari, qui jouait dans la maison le rôle du bouffon ou du fou, disant tout ce qui lui passait par la tête, sûr d’être toujours approuvé. Seul avec sa femme il avait ce privilège. La femme avait de l’esprit et amusait Jérôme la nuit ; le mari se chargeait de ce soin pendant le jour.
Enfin, il arriva un instant où la pauvre marquise fut trouvée gênante, la maîtresse pensant sans doute que son royal amant dépensait beaucoup trop pour sa femme légitime. Le projet
du prince Napoléon de l'exiler à Florence fut repris un beau matin par la dame qui régnait alors sur le cœur du vieux roi et, profitant de ce que, à ce moment, la marquise avait un mal d'yeux violent, on persuada au roi Jérôme, ou ce dernier feignit d'être persuadé, que ce mal d'yeux venait d’une mauvaise maladie, gagnée Dieu sait où et Dieu sait avec qui, avec Jérôme David peut-être.
Bref, le départ de la marquise pour Florence fut résolu. Je fus chargé de la conduire en Italie avec ma femme. Mais comme nous refusâmes nettement, carrément à Jérôme, de laisser mon fils, âgé de cinq ans, à Paris (c’était en 1853), nous ne pûmes rendre à la marquise le service de l’accompagner.
Jérôme trouva très mauvais que je ne voulusse pas laisser mon fils à Paris.
— Monseigneur, lui dis-je, je suis votre aide de camp; vous pouvez faire de moi ce que bon vous semble, mais Mme du Casse n’est pas, elle, votre aide de camp ; elle ne quitte pas son fils.
La marquise Bartholini, que nous aimions
beaucoup, retourna seule à Florence, abandonnée par le roi Jérôme, qui loua pour elle un joli petit Palazollo, sur les bords de l’Arno.
J’ai revu l’excellente femme en 1859, lors de la campagne d’Italie.
Pendant mon séjour à Florence, je dînai plusieurs fois chez elle avec le colonel, plus tard général, Henry.
Elle ne revit plus son mari; mais, après la mort du vieux roi, elle vint exprès en France, pour aller s’agenouiller aux Invalides, au pied de son tombeau, prier pour lui et le pleurer. Elle l’aimait sincèrement.
Elle nous fit, à cette époque, l’honneur de venir déjeuner chez nous.
Il est juste de dire que le vieux roi lui a rendu tout l’argent qu’il lui avait mangé à Florence, que le prince Napoléon s’est bien conduit pour elle à la mort de son père de qui il a hérité seul ; qu'il lui a laissé son petit palais de Florence en toute propriété, et que l’Empereur Napoléon III lui faisait, sur sa cassette, une pension viagère de 12,000 francs.