‹ Souvenirs d'un Aide de Camp du roi JérômeChapitre 6 sur 27 · MES PH EM I ÈRES ANNÉES. — MONSEIGNEUR DE BOMBELLES · texte numérisé non relu

MES PH EM I ÈRES ANNÉES. — MONSEIGNEUR DE BOMBELLES

Je suis né à Bourges en novembre 1813.

Dès mon bas âge, on me persuada ou je me persuadai que j’avais l’amour du noble métier des armes. Mes seuls joujoux étaient des soldats de plomb.

J’eus pour premier instructeur pour les exercices militaires ni plus ni moins qu’un prélat, Mgr de Bombelles, aumônier de la duchesse de Berry, père de Mme de Castelbajac, évêque d’Amiens et fort lié avec mon père.

Le marquis de Bombelles, ancien officier de hussards, entré dans les ordres après la mort de sa femme, avait conservé certaines allures militaires, et rien ne lui faisait plus de plaisir que de remémorer le temps où il était sous les

drapeaux. Il venait fréquemment à la maison. Lorsqu’il était seul avec ma famille, il parlait volontiers de ses campagnes. Nous racontant un jour une action de guerre, il se laissa aller à dire à propos d’un de ses anciens chefs : « Ce bougre-là avait peur. » Ce mot fît rire aux éclats mon père et ma mère. Le bon évêque s’excusa de son mieux, puis finit par rire luimême de son animation.

Un matin, ayant à causer avec le général, il vint, et me trouva seul à mon piano.

— Ecoute, me dit-il, je vais t’apprendre un charmant air.

Il se mit alors à ma place et il exécuta une très jolie valse. Ma mère, qui se trouvait dans la pièce voisine, fort étonnée d’entendre mon instrument résonner d’une façon tout autre que quand je le tenais sous mes petits doigts, entra doucement et fit des compliments à Monseigneur sur le choix de ses morceaux.

— Ah ! Madame, j’en sais bien d’autres, répondit gaîment l’excellent prélat,... et des chansons?....

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Chaque fois que mon père avait quelque chose à envoyer à Monseigneur, j’étais le messager chargé de ce soin. J’allais toujours à l’évêché en uniforme et avec mon sabre et ma lance, ou mon petit fusil, Mgr de Bombelles me l’avait bien recommandé, car alors, pendant plus d’une demi-heure, il me faisait faire l’exercice, puis me bourrait de bonbons. Les principes que m’a donnés le bon évêque ne m’ont pas été inutiles, tant on retient facilement ce qu’on apprend quand on est jeune.

Mgr de Bombelles avait beaucoup d’esprit et d’originalité dans l'esprit.

Sortant un matin par la petite porte du jardin de l’évêché, il débouche dans une ruelle où une bonne femme, les jupons retroussés et toute accroupie, se soulageait de son mieux. A la vue de la soutane de l’évêque, elle veut se lever.

— Bestez, restez, ma bonne, lui crie en riant le prélat, j’aime mieux voir la poule que l’œuf.

Un soir d’hiver, se trouvant dans le salon de la préfecture à Amiens, ne pouvant parvenir à

approcher de la cheminée où plusieurs habitants se chauffaient le bas des reins, leurs pans d’habits retroussés, et ne voulant pas demander qu’on lui fît place, il dit à mon père, de façon à être entendu :

— Mon cher général, je savais bien que les Picards ont la tête chaude, mais je ne savais pas qu'ils avaient le derrière froid.

Aussitôt on s’écarta en riant et il put se chauffer à son tour.

Mgr de Bombelles était adoré à Amiens.

Lors de sa mort, toute la population lui rendit les derniers devoirs, assista à ses funérailles et le pleura du fond du cœur. Il était si simple et si bon. 11 allait volontiers dans le monde, eL je me rappelle parfaitement l’avoir vu à une petite soirée de lapréfecture faire valser sa fille.

Son grand bonheur, quand il faisait ses tournées épiscopales dans lesquelles il était accompagné par les brigades de gendarmerie, était de descendre de voiture et de commander luimême aux gendarmes les mouvements pour remettre le sabre et pour descendre de cheval.

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Mgr de Bombelles fut mon premier instructeur pour les exercices du sabre et de la lance ; un vieux sous-officier d’infanterie m’apprit à manier, à connaître, à démonter, à remonter un fusil, et ces connaissances me furent très utiles lors de mon entrée à Saint-Cyr.

Au mois de septembre 1823, un beau matin, mon père reçut ma nomination à l'Ecole royale préparatoire de la Flèche, comme élève boursier, Ce fut la plus grande faveur que les Bourbons accordèrent à ma famille et en effet, je fus élevé, instruit, aux écoies de la Flèche et de Saint-Cyr, de dix à vingt ans, aux frais du roi, sans que mes parents eussent rien à payer pour mon éducation.

Mon père et moi partîmes, dans la diligence d’Amiens à Paris, pour nous rendre en octobre, à la Flèche. Ma séparation d’avec mon excellente mère que je n’avais jamais quittée depuis mon retour de nourrice, me coûta bien des larmes, mais je fus un peu consolé, lorsque j’appris qu’à l’école de la Flèche on ne pouvait apprendre le piano, ce piano maudit, objet de

l’aversion de mon jeune âge. Combien souvent depuis j’ai regretté mon talent naissant ou à naître !

De Paris au Mans, nous fîmes le trajet avec deux futurs camarades, et leurs mères, MmeMartenot de Cordoux, femme d’un des j»lus brillants colonels de la garde impériale à Waterloo, et dans le régiment duquel Napoléon se retira à la fin de la bataille, et Mmc de Gaujal.

Mme Martenot était grosse ; elle me trouva si fort à son goût, rit tellement de mes saillies enfantines qu’elle dit à mon père que si elle accouchait d’un fils, elle l’appellerait comme moi, AlberL.

Elle eut un fils en effet et le nomma Albert. J’ai retrouvé ce jeune homonyme capitaine au 3e de zouaves en 1859, à la campagne d’Italie ; je le vis à un bivouac et lui appris que j’avais été son véritable parrain. Son frère aîné fut un de nos brillants colonels d’infanterie ; un autre frère, colonel d’état-major, passa dans la gendarmerie dont il fut un des chefs de légions, puis inspecteur général de cette arme.

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M. de Gaujal, qui entra à la Flèche le même jour que Martenot et moi, devint colonel d’étatmajor, sous-chef de la garde, et mourut génénéral de brigade pendant le siège de Strasbourg en 1870.

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