‹ Souvenirs d'un Aide de Camp du roi JérômeChapitre 7 sur 27 · MES PREMIERS OUVRAGES · texte numérisé non relu

MES PREMIERS OUVRAGES

J’ai dit que j’avais épousé la fille du général baron Girard, duc de Ligny, mort après Waterloo. Le roi Jérôme avait beaucoup connu Girard, un des plus jeunes et des plus brillants divisionnaires du premier empire dont Napoléon avait dit à Sainte-Hélène : « Girard ôtaiL petit de corps, mais grand par le cœur ; il m’eût remplacé Lannes. »

Le roi Jérôme me raconta un jour que, soupant avec Girard, la veille de la bataille de Ligny, il reçut tout à coup de l’Empereur une dépêche pressée; c’était l’ordre, pour la division Girard, de marcher immédiatement sur Fleuras.

Girard se lève de table soucieux. — « Qu’as-

tu donc, lui dit Jérôme. — Sire, j’ai le pressentiment que je serai tué demain. — Bah ! combien as-tu de balles dans le corps. — Douze. — Eh bien! quand on a reçu douze blessures pour la France, on est immortel. »

Girard, le lendemain, reçut trois balles en enlevant le village de Ligny et fut rapporté à Paris dans la voiture de l’Empereur. Il y mourut quelques jours plus tard; il avait été fait duc de Ligny, la veille de sa mort, ainsi que le constate une lettre adressée par le ministre de la guerre à Mme Girard.

Le roi Jérôme avait donc une grande affection pour le duc. Mon mariage avec sa fille fut une des causes qui me firent attacher à sa personne. Je vais donner l’autre cause.

Depuis ma sortie des écoles, j’ai toujours trouvé un grand charme dans la culture des lettres ou, si l’on veut, j’ai toujours eu la manie d’écrire.

Un des premiers ouvrages que j’entrepris de rédiger, est un roman intitulé Rambures. Les vacances que j’obtenais étant à l’école de La

Flèche, les congés qui nous étaient accordés à Saint-Cyr et à l’école d’état-major, les trois établissements où je fis mes études, je les passais en grande partie — heureux temps ! — auprès d'une noble famille, celle des Fontenilles dont le chef, le général Honoré, aide de camp du duc d’Angoulême, était un ami intime de mon père.

Les Fontenilles habitaient Paris l’hiver et l’été un vieux château de Picardie, nommé Rambures, magnifique résidence datant de l’invasion des Normands et située dans le Vimeux entre Abbeville et Blangy.

Le vieux castel, ayant appartenu pendant des siècles aux sires de Rambures alliés aux Laroche Fontenilles, légué au général marquis de Fontenilles, et admirablement restauré par lui, existe encore, debout, dans toute sa splendeur. Il sera la propriété du dernier des enfants du général qui a pris le titre de marquis de Rambures, ainsi que l’avait demandé par son testament Mme de' Sablé, dernière Fontenilles de la branche aînée, possesseur du vieux manoir, qui l’avait légué au général de Fontenilles.

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SOUVENIRS d’un aide de camp

J’y trouvais une belle bibliothèque et dans les vieux livres qu'elle renfermait, les chroniques de Froissart et de Monstrelet dans les pages desquelles il est souvent question du château de Rambures.

Cela me donna, un beau jour, la pensée d’essayer do composer un roman dans lequel je prendrais à tâche de décrire ce curieux manoir, le plus ancien, sans nul doute, de ceux qui existent encore en France; et sur la table même du salon, j'écrivis mon petit ouvrage. Je le terminai en 1845, à Limoges, où j’étais aide de de camp du général baron Pougeard-Dulimbert, inspecteur général de gendarmerie, veuf de la fille du maréchal Jourdan.

Un des journaux de la ville, V Ordre , qui avait alors pour rédacteur en chef le vicomte de la Guéronnière, par la suite un des plus habiles publicistes de notre temps, ayant bien voulu accueillir mon roman dans ses colonnes, je le lui donnai; puis, profitant de l'impression, je le fis tirer à quelques centaines d’exemplaires que je distribuai à mes amis.

DU ItOI JÉRÔME

Ainsi vit le jour un de mes premiers livres. Par la suite, il fut réédite par la maison Michel Lévy en 1860, sous ce titre : Le comte de Saint- Pol , et sous le pseudonyme de Forville, que j’avais adopté pour ne pas avoir à demander au ministre de la guerre l’autorisation de me faire imprimer.

Un peu avant la mort du général Dulimbert, je fus attaché aux travaux topographiques de la carte de France.

J’avais trouvé, je l’ai déjà dit, dans les papiers laissés par mon père une courte relation manuscrite de la campagne de Lyon, en 1814, pendant laquelle il avait été nommé général et chef d’état-major du maréchal Augereau, duc de Castiglione. Je résolus, enhardi par le succès relatif de mon premier ouvrage, de rédiger un récit des opérations de l’armée de Lyon.

Je profitai de ma position au dépôt de la guerre pour demander au général baron Pelet, alors directeur de cet établissement, l’autorisation de faire des recherches dans les archives, pour combler les nombreuses lacunes du ma-

SOUVENIRS li’UN AIDE DE CAMP

nuscrit de mon père. Le général me donna l’autorisation nécessaire et, après quelques mois d'études, je me mis au jour un travail intitulé : Précis historique des opérations de l’armée de Lyon en 1814, que le ministre m’autorisa à signer de mon nom. La librairie militaire de Corréard voulut bien lui donner l’hospitalité dans les colonnes de sa revue en 1849. Tiré à part, il parut ensuite en un volume de 350 pages avec documents à l’appui.

La première personne à laquelle je portai mon nouvel ouvrage fut naturellement le général baron Pelet qui, séance tenante, se mit à le parcourir curieusement. Au commencement du livre premier de la troisième partie, il lut les lettres du prince Eugène, le vice-roi d’Italie. Sa figure prit une expression des plus malveillantes et il me dit brusquement :

— Où avez-vous trouvé ces documents?

— Dans le manuscrit de mon père, répondisje sans hésiter.

Cela n’était pas. Les lettres du prince Eugène en 1814, soigneusement cachées dans le bas

d’une armoire du dépôt de la guerre dont le chef des archives avait la clé, m’avaient été communiquées en secret par cet employé.

Or, ces lettres publiées dans mon histoire des opérations de l’armée de Lyon en 1814, el qui ont naturellement trouvé place encore dans Mémoires du prince Eugène , prouvaient jusqu'à l'évidence, la fausseté des assertions contenues dans un Mémoire dont je vais parler.

Quelques années avant la publication de mon livre, les généraux Pelet et d’Anthouard, le premier directeur du dépôt de la guerre, le second ancien aide de camp du prince Eugène, délestant l’un et l’autre le vice-roi pour des motifs différents, avaient eu l’audace de rédiger un factum injurieux pour la mémoire du chevaleresque prince Eugène.

Bien plus, Pelet avait eu l’infamie de faire classer cette pièce dans les archives historiques du dépôt de la guerre, comme un document authentique; puis, l’ayant légèrement modifié, il l’avait inséré dans le Spectateur militaire , dont il était un des fondateurs, en même temps

qu'il faisait soigneusement cacher les lettres du prince. Or, ces lettres et celles de l’Empereur que publiait mon ouvrage et dont les originaux existaient au dépôt, réduisaient à néant les assertions mensongères du mémoire infâme de d’Anthouard.

Un mot sur le général Pelet, puisque son nom est venu sous ma plume. Quant au général d’Anthouard, j'aurai occasion d’en reparler quelque jour, à propos des Mémoires du prince Eugène.

Le général baron Pelet a mis son nom à un ouvrage important sur la campagne de 1809, qu’il avait fai te auprès de Masséna; or, sa femme, plus que lui, était l’auteur de cet ouvrage.

Directeur du dépôt de la guerre sous le roi Louis-Philippe, c’était un homme assez ordinaire, peu instruit et dont l’intrigue plus que le mérite avait fait la fortune militaire. Plat courtisan de tous les régimes, il avait l’ambition d’attacher son nom au grand et magnifique ouvrage de la carte de France, carte levée par les officiers du corps d’état-major, et à laquelle

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je travaillai pendant plusieurs années; il en pressait la terminaison avec plus de hâte d’arriver à une conclusion que d'intelligence. Cependant elle fut achevée seulement sous un autre général très capable, M. Blondel, du corps d’état-major.

En maintes circonstances, M. Pclet nous avait donné des preuves de sa parfaite ignorance de nos travaux, confondant parfois les hachures de nos levés avec des chemins ou des cours d’eau, et incapable de lire un plan topographique.

Très en faveur sous le gouvernement de Juillet, il avait brusquement tourné le dos aux Orléans, à la révolution de Février, pour se jeter à plat ventre dans le camp du président de la République, le prince Louis, et dans celui du second Empire. Il faisait valoir alors ses services sous Napoléon Ier, et se garda bien de revendiquer sa part dans l’infâme pamphlet contre le frère de la reine Hortense.

Détesté de tous les officiers qui l’approchaient, plein de vanité, il nous racontait un jour très sérieusement que chaque soir, en Espagne, il

GG souvenirs d'un aide de camp

mettait sur la table de nuit de Masséna, l’enfant chéri de la Victoire, un pli cacheté résumant les opérations que le maréchal devait faire le lendemain.

— Envoyé en mission pendant quelques jours, nous disait-il, je trouvai à mon retour que tout avait été mené de travers pendanl ma courte absence. J’avais cependant eu soin, avant de partir, d’indiquer jour par jour ce qu’on devait faire. Mon étonnement cessa en voyant sur la table de Masséna mes lettres non décachetées.

Comme les exactions de Masséna avaient été dénoncées à Napoléon par le vice-roi d’Italie Eugène, l’aide de camp Pelet avait embrassé la cause de son général et voué une haine implacable au vice-roi. Aussi avait-il donné la main avec grand plaisir à l’affaire d’Anthouard.

Mais je reviens à mon Précis historique des opérations de l'armée de Lyon en 1814.

J’avais souvent entendu mon père faire le plus grand éloge du colonel de Cubières, qui, commandait en 1814, à l’armée de Lyon, le

18e léger. Le général du Casse considérait ce très jeune chef de corps comme un des hommes de guerre les plus éminents qu’il ait rencontrés.

Le colonel de Cubières était devenu général, puis ministre de la guerre. Compromis dans un procès célèbre (affaire Teste-Cubières), on s’était montré pour lui plus que sévère.

C’était un homme de beaucoup d’esprit, un officier des plus braves,, éloquent orateur.

J’eus l’idée de lui écrire, j’entrai en relation avec lui et il voulut bien me donner des matériaux pour mon livre.

Je reçus en outre de lui plusieurs ^lettres curieuses.

Voici la première :

■< Antiville, près Goderville (Seine-Inférieure).

Le 10 novembre 1848.

« Je reçois, mon cher capitaine, votre lettre du 1 4 ; la date de ma réponse vous fait voir que

je n'habite plus Paris et que je ne saurais en ce moment m’entretenir avec vous de vive voix de l’ouvrage auquel vous mettez la dernière main. Je n’ai point oublié le nom de M. le général du Casse, votre père, qui était chef de l’état-major de l’armée du maréchal Augereau où j’étais colonel du 18e régiment d’infanterie légère. 11 est heureux que les documents recueillis par le général du Casse sur la Campagne de 1814 soient tombés dans les mains d’un officier capable d’en tirer parti et que cet officier soit son fils. Je suis très désireux de le seconder dans cette tâche honorable et utile pour l’armée ; mais je ne pourrais y parvenir qu’en faisant quelques recherches dans mes papiers et en recueillant mes souvenirs. Si vous pouvez attendre cinq ou six jours, ils me suffiront pour vous fournir quelques détails sur les combats de Voreppe et de Voiron où avec des soldats, à peine exercés, à peine habillés, nous luttions avec honneur, et quelquefois avec gloire, contre les masses de la coalition.

DIT IiOl JEROME

« Recevez l’assurance de mes sentiments affectueux pour la mémoire de Monsieur votre père et pour vous.

« Cuiîières. »

Au reçu de cette lettre, je m’empressai de répondre au général, le 27 novembre 1848, pour le remercier et lui accuser réception de plusieurs documents curieux qu’il avait bien voulu m'envoyer. Il m’écrivit de nouveau :

« Antiville, le 3 décembre 1848 (par Goderville).

« Mon cher capitaine, quand on fait un livre sérieux, il faut écrire sur les documents officiels qui portent seuls des dates certaines et qu’on doit admettre comme vrais dans leur ensemble, quand même ils ne mentionneraient que peu de détails sur les faits et sur les hommes.

« Les batailles ressemblent à une symphonie où chaque instrument concourt à l’effet général, bien que celui qui en joue s’imagine qu’on l’a entendu par-dessus tous les autres.

« Mon avis est que vous ne changiez rien à votre rédaction. La notice que je vous ai communiquée donne la couleur du temps et la teinte locale ; elle n’a pas d’autre mérite et il ne suffit pas pour que vous vous écartiez des sources certaines où vous devez puiser, tel est mon avis et je vous conseille de le suivre, dans votre intérêt d’auteur et pour que vous n’ayez pas à répondre à beaucoup de réclamations qui pourraient s’élever si votre ouvrage mettait quelqu’un en relief aux dépens des autres auteurs de la fin du drame impérial. Ce conseil, je l’ai donné il y a deux ans à Mauduit pour son Histoire de la Grande Armée 1 . Les épisodes militaires sont d’une nature fugitive ; ils sont souvent contestés par des témoins oculaires, uniquement parce qu’ils se trouvaient plus à droite ou plus à gauche du théâtre de l’action ou parce qu’ils ne pouvaient apprécier les mouvements qui se faisaient sous leurs yeux.

« Je trouve parfaitement simple que les rap-

1 Mauduit était le rédacteur en chef de la Sentinelle de l'Armée.

bu ROI JÉROME

ports des généraux Marchand et Dcssaix n'aient fait aucune mention de moi ; les circonstances étaient alors si critiques, les inquiétudes de ces généraux devaient être si vives que leur esprit devait se préoccuper d’autre chose que des détails.

« Je vous engage donc à ne rien changer à ce que vous avez écrit; mais, si vous croyez pouvoir ajouter quelques lignes en note, cette note pourrait trouver place au combat de Voreppe; le nom du major Qlivet mérite surtout d’être cité, lui et Roberjot étaient les deux officiers les plus intrépides et les plus intelligents de l’armée. Le dernier est mort. Olivet, chargé de gloires et d’années, est en retraite à Pau, où il manqua de mourir de chagrin en apprenant le malheur qui m’avait frappé.

« Je réponds aux questions contenues dans votre lettre du 27 novembre.

« 1° La brigade, que le général Marchand me confia à Chambéry ou pour le mouvement sur cette place, a été le plus souvent sous les ordres du général Dessaix, mais j’ai reçu fré-

SOUVENIRS l) UN AIDE I)E CAMP

quemment des ordres el des instructions directes du général Marchand.

« Je me suis trouvé à plusieurs reprises sous le commandement du général Serrant, que j’ai revu parfois sans qu’il me donnât des ordres. Je ne me rappelle pas s'il nous suivait dans le mouvement sur Genève ou s’il opérait à notre droite, mais je suis à peu près certain de ne l’avoir pas vu à Carrouge. Je me souviens parfaitement qu’il était souvent malade.

« J’ignore si les troupes confiées au général Serrant formaient la seconde brigade de la division Marchand ; je serais enclin à le supposer.

« Un général dont j’oublie le nom avait été annoncé pour commander la première brigade ; il était malade et très âgé et ne bougea pas de Grenoble.

« 2° Le général Marchand était à Frangy, je crois qu’il fut contraint de retourner à Grenoble avant le combat de Saint-Julien où je ne me rappelle pas l’avoir vu. Quant au général Dessaix, il commandait spécialement les levées en masse et se trouvait sur la droite au moment

où le 18e léger attaqua la ligne ennemie. Quand il nous eut rallié, je pris ses ordres, mais il ne voulut pas m’en donner pour suivre l’ennemi sur Carrouge ; je crois qu'il voulait consulter le général Marchand, mais le mouvement eut lieu comme par entraînement et pour ne pas laisser s'avancer seuls les paysans armés, qui avaient la présomption de croire qu’ils prendraient Genève.

« 3° La notice (celle qu’il m’avait envoyée) fait erreur quand elle dit que le 18° se maintint trois jours sous Carrouge (lisez vingt jours). C’est dans la nuit du 21 au 22 mars, que me parvint la nouvelle que le maréchal Augereau avait été battu à Limonest et que Lyon était ou devait être au pouvoir de l’ennemi. C’est le 22 que commença la retraite. Le 7 mars, le maréchal Augereau évacua la Franche-Comté ; nous l’apprimes le 9, et de ce jour les difficultés de notre position augmentèrent avec les inquiétudes qu’elle nous inspirait.

« 4° Le général Dessaiv n’a pu faire aucun rapport après le 23 mars, car, dès le 22, il avait

quitté l'armée, profitant du sauf-conduit que sa fille, mariée à Genève, lui apporta de la part du général Bubna. Est-il possible de croire qu’il eût rejoint plus tard les colonnes en retraite, et repris le commandement des troupes qui revinrent par Annecy, ainsi que l’écrit Vaudoncourt, c’est ce qui paraît impossible.

« Le général Dessaix était un homme énernique et plein d’élan devant l’ennemi ; rien ne m’étonna plus que de le trouver babillé en bourgeois et quittant l’armée sous le prétexte que l’Empereur était trahi. Je n’ai vu aucun de nos généraux, au moment de quitter Carrouge, et n’ai reçu d’ordres ni d’instructions de personne.

« Je ne sais absolument rien d’un combat qui aurait eu lieu le 24 près d'Albigny entre le général Serrant et la brigade Zeischmester, et c’est aussi la première fois qu’il est question pour moi d’une position prise à Chavanne par le général Dessaix, pour défendre la Maurienne, à moins que ce ne fût au début de l’invasion par les troupes de Bubna.

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« Le général Marchand, sur qui reposait le soin d’une défense très étendue et qui avait à s’entendre avec le maréchal Augereau et même avec le vice-roi d'Italie, se tenait plus habituellement à Grenoble et à Chambéry. »

Le Précis historique des opérations de l'armée de Lyon, bien accueilli par la presse française et étrangère, fut pour moi un début heureux dans la carrière d’historien, car il fut la cause première des ouvrages importants qui me furent successivement confiés, ainsi qu’on va le voir.

Lorsqu’en 1849, le prince Louis devint président de la République, un de ses premiers actes fut de replacer son oncle Jérôme, l’ex-roi de Westphalie, sur le cadre de l’état-major général. Le dernier des frères de l’Empereur Napoléon 1er était le plus ancien divisionnaire de toutes les armées du monde. 11 avait été promu à ce grade en 1806, au moment de la guerre contre la Prusse, et ayant commandé en chef un corps d’armée à la tête duquel il avait fait d’une façon brillante la campagne de Silésie, pris des villes fortes, gagné une ha-

taille, il était dans les conditions voulues par les règlements, pour être maintenu, sans limite d’àge, dans la première section du cadre d’activité. 11 avait alors soixante-cinq ans ; non seulement le prince Louis lui rendit son grade, mais il le nomma gouverneur des Invalides, gardien des cendres de son frère, le chef de la dynastie.

A peine installé à l’hôtel des vieux soldats, Jérôme eu t la pensée de faire rédiger l’histoire de la campagne de Silésie en 1806 et 1807.

11 voyait assez souvent le général Pelet, devenu courtisan des Bonaparte comme il l’avait été des Orléans et de Ledru-Rollin, comme il l’eût été de tout astre naissant. Le roi ayant parlé de son projet au directeur du dépôt de la guerre, ce dernier abonda dans son sens, promit de mettre les archives à la disposition de l’officier désigné pour faire le travail; puis, ayant reconnu quelque mérite à mon volume sur la campagne de Lyon, il m’indiqua à l’Altesse impériale, comme parfaitement en état d’écrire l’ouvrage sur la Silésie.

Le roi, qui avait en outre appris par un de ses aides de camp, mon camarade, le capitaine de La Barre, que j étais le fils du général du Casse, employé une année en Westphalie comme directeur du personnel au ministère de la guerre, que j'avais épousé la fille du duc de Ligny, qu'il avait particulièrement apprécié, le vieux roi me fit écrire de venir dîner aux Invalides avec ma femme, le soir même.

C'est à ce dîner que je vis pour la première fois son fils, le prince Napoléon. Pendant le repas, il chercha à me faire causer sur l’histoire du premier Empire, à m'interloquer, à m’intimider pour me tâter. J'avais été prévenu par son père et je répondis avec aplomb aux questions du prince. 11 parut satisfait. Son père lui dit en sortant de table :

— Eh bien, Napoléon, tu as trouvé à qui parler ?

11 fut convenu séance tenante que, dès le lendemain, je viendrais aux Invalides prendre connaissance des documents que le roi avait dans ses papiers sur la campagne du fie corps,

SOUVENIRS n UN AIDE DE CAMP

et que je compléterais ensuite ces documents au dépôt de la guerre.

Mon travail une fois bien préparé, mes pièces classées, les lacunes comblées, je rédigeai une préiace que je soumis au prince Napoléon.

Nous eûmes chez lui, dans son petit appartement des Invalides, plusieurs séances, et je pus connaître alors l’admirable lucidité de mon collaborateur, sa haute intelligence, la facilité avec laquelle il débrouillait, en un clin d’œil, les questions les plus ardues, l'incroyable et énergique précision de son style. Le prince m’ouvrit des horizons nouveaux pour la façon claire et lucide de rendre la pensée. Je lui dois en grande partie les quelques qualités que l'on veut bien me reconnaître dans ma façon d’écrire, qui fit, sous sa précieuse influence, de rapides progrès. Jamais encore je n’avais rencontré, jamais depuis je n’ai trouvé un homme doué d’une plus prodigieuse et plus extraordinaire intelligence. J'ai encore dans mes papiers cette préface de la campagne de Silésie, corrigée de sa main.

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Mes travaux avançaient rapidement, cependant ils n’étaient pas terminés au moment où je dus partir pour de nouvelles reconnaissances topographiques de la carte de France. Je prévins le roi Jérôme que j’allais être forcé d’interrompre pendant plusieurs mois et jusqu'à mon retour à Paris l’hiver suivant, l’ouvrage qu’il m’avait confié. On était à la fin de mars 1849. L’interruption de mes travaux ne convenait pas au vieux roi, qui n’entendait pas que rien pût me déranger de cette occupation. Il fut alors convenu qu’il demanderait au ministre, le général d’Hautpoul, de m’attacher à 1a section historique du dépôt de la guerre, à Paris. Or, les bureaux du ministère, à l’instigation du général Pelet, refusèrent. Le directeur, qui désirait faire terminer le plus rapidement possible la carte de France, pour y mettre son nom, comme je l ai dit plus haut, ne voulait sous aucun prétexte se priver du travail d’un officier topographe.

Au reçu de la lettre de refus, le roi, peu accoutumé à ces façons bureaucratiques qu’il

trouva par trop sans gêne, fit dire au ministre de la guerre de se rendre chez lui, aux Invalides, et, après lui avoir fait sentir assez vertement l’inconvenance de ses commis à son égard, le tort que lui-même avait eu de ne pas lui répondre directement, il lui déclara qu’il prenait pour aide de camp le capitaine du Casse et lui enjoignit de m’envoyer de suite ma lettre de service.

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