CHAPITRE VIII
Séjour à Tonga-Tabou.
Notre relâche à Tonga-Tabou nous offrait une précieuse occasion de renouveler nos vivres ; mais pour obtenir des provisions fraîches par voie d'échange , comme pour dépecer et saler les viandes , un établissement à terre était indispensable. Dès le lendemain de notre arrivée, le capitaine de pavillon de l'amiral débarqua sur Tllot de Panghaï-Modou, et s'occupa d*y tracer l'enceinte d'un camp , au centre duquel il fit élever quatre tentes : une pour les astronomes, l'autre pour la garnison, la troisième pour renfermer les objets que nous comptions employer à nos trafics, la quatrième pour y loger les fruits et les animaux que nous recevrions en échange.
Bientôt on vit de toutes les parties de Tlle les pirogues accourir vers rtlot de Panghaï-Modou. Les cochons, les poules, le poisson frais, les cocos, les bananes , les fruits de l'arbre à pain , les ignames ,
affluèrent au marché. Une corde soutenue par des pieux fichés en terre marquait les limites que nul
insulaire ne devait franchir. Les transactions commeqçèrent avec toutes les apparences d'une mutuelle bonne foi; malheureusement Tinstinct invincible du Polynésien ne tarda pas à se réveiller, et dès les premiers jours nous eûmes à constater de nombreux abus de confiance. Jusque-là il n'y avait point trop sujet de nous plaindre; mais le nombre des sauvages ne tarda pas à grossir dans des proportions inquiétantes, et nous vtmes bientôt plus de deux mille insulaires rassemblés de jour et de nuit autour de notre camp. Les appréhensions, bien légitimes poui^ tant, que causa cetle multitude turbulente à M. de Mauvoisis, amenèrent entre lui et le commandant de la Durance une discussion fort vive, et dont les suites devaient être des plus tristes. La maladie qui consumait M. de Terrasson dfepuis notre départ de Van-Diemen lui faisait vivement désirer de descendre à terre et de s'y établir. Chargé de prendre les mesures nécessaires pour satisfaire à ce vœu d'un mourant, M. de Mauvoisis craignit pour la sûreté ou du moins pour la tranquillité du malade les scènes tumultueuses dont l'îlot de Panghaï-Modou était le théâtre. Il vint donc à notre bord avec le projet de faire part à notre commandant des doutes qu'il avait conçus et de ceux que, d'après ses rapports , éprouvait aussi l'amiral. La faiblesse de M. de Terrasson
était alors si grande , qu'il ne pouvait se promener sur le pont sans s'appuyer, non sur le bras, mais sur l'épaule de quelqu'un , car sa taille élevée ne lui permettait de donner le bras qu'à très-peu de personnes. J'étais un des officiers qu'il choisissait le plus souvent powr le soutenir dans ses promenades , et je ne saurais dire combien je me sentais heureux de cette afiectueuse préférence. €'est ainsi qu'il m'arriva -de me trouver auprès de lui lorsque M. de Mauvoisis s'avança pour l'entretenir des obstacles que reocontrait l'accomplissement de ses désirs. M, de Terrassom , que j'avais toujours vu si calme et si bienveillant, dont la politesse affectueuse et sereine était un des plus grands charmes, ne put se contenir. LMndigiMition qui couvait depuis longtemps dans son âme fit explosioo. Les expressions ]es plus amèires se pressèrent malgré lui sur ses lèvres. Il ne craignit pas de reprocher à M. de Mauvoisis son ambition impatiente, et l'accusa formellement d'avoir préparé par ses intrigues la mésintelligence qui avait désuni deux hommes dont l'amitié, avant cette fatale époque, n'avait jamais connu d'orages. M. de Mauvoisis voulut essayer de se justifier; M. de Terrasson ne lui en laissa pas le temps. La colère lui avait rendu des forces : il rentra sans avoir besoin de mon bras dans sa chambre, dont il tira brusquement la porte après lui.
Une correspondance entre l'amiral et M. de Ter-
rasson , correspondance dont l'aumônier de la Durance resta le dépositaire, hâta heureusement la réconciliation des deux chefs de l'expédition. Chaque jour l'amiral venait passer quelques heures au chevet de son ami. L'excès de son chagrin le rendait injuste envers lui-même, injuste aussi envers tous ceux qu'il soupçonnait d'avoir mis en doute le zèle du commandant de la Durance. Il voyait avec une profonde douleur les progrès de cette maladie, dont il s'accusait d'avoir été la cause involontaire. Il se reprochait d'avoir mal apprécié toutes les difficultés contre lesquelles avait eu à lutter un bâtiment tel que celui qu'on avait associé à la Truite. Il craignait alors d'avoir trop complaisamment accueilli des préventions passionnées; il lui semblait qu'on avait souvent excité ou entretenu à plaisir son impatience , et qu'on avait mis une perfidie odieuse à l'indisposer contre un homme qu'il avait toujours fait profession d'aimer comme un frère.
Quels germes de complications et d'intrigues, que de drames intérieurs emporte un navire qui s'éloigne du port ! C'est le monde en raccourci, avec ses passions , ses rivalités toujours face à face , ses haines qui fermentent , ses amitiés qui s'altèrent. Et cependant ce monde avec ses passions , ses rivalités , ses amitiés et ses haines , ce monde est trop étroitpour ne pas être monotone. Il est peu d'âmes vigoureuses qui ne s'y trouvent comme Charles-
Quint à Saint-Just. Chercher un aliment aux esprits désœuvrés , redouter plus que toutes les fatigues , plus que tous les périls, l'absence d'émotions ou de but à poursuivre , telle doit être la pensée constante du chef, surtout dans les longues campagnes. Notre mission même avait pourvu à ce premier besoin. Par malheur , le plan imposé à l'amiral embrassait trop d'objets et un champ sans contredit trop vaste pour des bâtiments tels que les nôtres. On eût peut-être évité le fâcheux dénoûment de ce pénible voyage en se renfermant dans un cercle de travaux sagement limité.
Tandis que notre seconde campagne s'ouvrait sous de si tristes auspices , je jouissais , je dois le dire , du privilège de la jeunesse , qui semble n'avoir été douée de la mobilité des impressions que pour s'accoutumer plus aisément aux épreuves douloureuses de la vie. Je voyais avec une profonde affliction décliner la santé de l'homme qu'après mon père j'aimais le plus au monde ; mais trop d'objets nouveaux sollicitaient ma curiosité pour que je ne fusse pas impatient d'obtenir l'autorisation de descendre à terre. J'attendis cette autorisation pendant trois longs jours. En fait de service , je subissais toujours les charges imposées au plus jeune, et souvent, grâce à la facilité de mon caractère , je les subissais plus que de raison. Avec quel ravissement j'échappai enfin à ma prison flottante , et combien la na-
tûrcHie parut belle lorsque aux premières lueurs du jour, je débarquai sur l'îlot de Pangliaï-Modoul Cet îlot n'a pas un mille de tour , mais il se lie par un récif à trois ou quatre écueils à peu près de la méwR étendue, complètement séparés l'un de l'autre dès que le flot monte , et presque accessibles à pied sec quand la marée est basse. L'arbre à pain y étend jusque sur le bord de la mer l'ombre de ses grandes feuilles dictées. Le bananier y épanouit sa tige féconde au milieu des champs d'ignames et de patates. Le bouraou , cet hibiscus dont l'écorce fournit des cordes et des étoffes , et dont les grandes fleurs , jaunes ou rouges , ressemblent aux fleurs de la mauve, le ynûner à papier , d'où viennent les plus belles étoffes connues dans le pays sous le nom de tapas , lepandanus , dont la feuille tressée fournit des nattes et des toitures , entourent les enclos cultivés, ou forment entre les «entiers des massifs presque impéi>étrables. Il y a dans cette nature je ne sais quel charme énervant dont il est malaisé de se défendre. Les tièdes parfums de la brise , la grâce indolente des arbres , les muettes caresses des oiseaux qui se jouent au milieu du feuillage , tout respire une voluptueuse paresse et tend à plonger l'âme dans une délicieuse langueur. On s'explique aisément , lorsqu'on a passé une journée sous ces beaux ombrages, la mollesse sensuelle des insulaires de rOcéanie et la distinction naturelle d'une
race étrangère aux durs travaiax qui sont le lot inévitaMe des habitants de nos «campagnes.
Le joiir même où pour la première fois je mettais le pied à terre , le sort , toujours propice à la jeunesse, me ménagea une rencontre dont le souvenir, après tant d'aimées , n'e^ pas encore effacé de mon coeur. Un groupe de jeunes femmes , la plupart dans la fleur de Tâge , était assis sur la lisière du bois qui couvrait alors presque complétemenl Vîlot de Pan- (zhaï-Modou. Je ne pus m'empèchef de remarquer au milieu de ce groupe une jeune fille bien supérieure en beauté à ses compagnes. Ses manières distinguées , les égards dont on l'entourait, tout annonçait que cette délicieuse enfant appartenait à la classe la plus élevée du pays. J'appris plus tard et son nom et son rang. Elle se nommait Véa, et , issue du sang drrtn ées Fatta-Faïhis , elle tenait de très-près à ia reine. Depuis cette rencontre , je ne descendis jamais à terre sans revoir Véa , et le langage des yeux amena bientôt le jeune officier de la Durance et la descendante des Fatta-Païhis à échanger quelipes paroles dans le gracieux dialecte de Tonga-Tabou, Aflfrandiie de toute surveillance importune, Véa jouissait des prérogatives attachées dans les îles des Amis au hasard heureux de la naissance. Nos entrevues n'étaient donc contrariées que par les exigences du service, qui me ramenaient à bord. Véa se plaisait à m'apprendre elle-même l'idiome dont
je ne savais encore que balbutier quelques mots. Chaque jour rendait notre attachement plus tendre et plus profond. Lorsqu'il m'était interdit de quitter la corvette, Véa venait elle-même, dans une grande pirogue , accompagnée de sa suite , m'ofifrir quelques présents , puis , sans vouloir s'arrêter davantage , elle retournait immédiatement à terre. Une seule fois je ne pus résister aux vives sollicitations de mes camarades. Éblouis de tant de charmes , ils voulurent que Véa parût devant, notre commandant. M. de Terrasson était alors alité et en proie à de cruelles souffrances. La jeunesse , l'air de candeur, la grâce naturelle de cette ravissante créature , le frappèrent d'admiration ; ses douleurs en parurent un instant suspendues. Il se fit apporter par son domestique une ceinture tout étincelante de l'éclat de l'acier poli quf l'ornait , et la plaça lui-même de ses débiles mains autour du corps de la belle jeune fille. Véa fut très-sensible à un cadeau si précieux. Ses regards m'exprimèrent éloquemment tout son bonheur. Nous nous donnâmes rendez-vous , le soir de-ce même jour, sur l'îlot de Panghaï-Modou. On y avait fait de grands préparatifs pour offrir aux insulaires le spectacle d'un feu d'artifice , et il était probable que les spectateurs seraient nombreux; mais nos mesures étaient prises pour nous retrouver au milieu de la foule.
Une heure avant le coucher du soleil, un fort dé-
tachement de nos soldats de marine, armés et en grande tenue, fut débarqué sur la plage. La fête commença par un exercice à feu , accompagné de quelques manœuvres. Les insulaires parurent fort eflrayés du bruit des feux de peloton. Ce qui sembla le plus les étonner , ce fut la grande distance à laquelle les balles allèrent ricocher et faire jaillir l'eau. Dès que la, nuit fut venue, les spectateurs s'assirent en cercle autour de l'emplacement que nous avions choisi pour y établir nos artifices. Les premières fusées qui furent lancées s'élevèrent à une grande hauteur, en marquant leur passage dans le ciel par une longue traînée de feu. Lorsqu'elles éclatèrent, laissant échapper une pluie d'étoiles brillantes, la terreur fut grande parmi les naturels. Les femmes surtout étaient tellement épouvantées , qu'elles se serraient contre nous , comme pour implorer iiolre protection. Véane fut pas plus que ses compagnes exempte de cet effroi. Sa respiration était oppressée, tout son corps frémissait, et, bien qu'elle eût en moi la plus grande confiance , elle n'en était pas moins sous l'influence d'une émotion très-vive. Ce ne fut que lorsque ces effrayantes explosions eurent cessé que les insulaires commencèrent à se rassurer un peu. L'anxiété générale avait jusque-là maintenu le silence le plus profond. Le sentiment de sécurité qui succéda soudain à un état d'angoisse dilata tous les cœurs. Des applaudissements fréné-
tiques éclatèrent , et les rivages de Tonga-Tabou , qui s'étaient couvert^ de spectateurs, les renvoyèrent ea longs cris de joie aux échos de Paiighaï-Modou. Cette fête nocturne obtint un succès merveilleux. Elle nous valut dès le lendemain la visite de la reine. Accompagnée de toutes les jeunes feïniïMïs de sa"" cour, Tineï-Takala vint à bord de la Trmte convie!' à son tour Végnirldi des Européens au spectacle d'une fête polynésienne. La towirtonga-foahiné était d'un âge assez avancé. Les formes gracieuses des femmes des Tongas disparaissaient chez elle sous un embonpoint qui eût fait honneur à une odalisque. L'amiral eut pour l'auguste descendante des Fatta- FaïhJs tous les égards que commandait son rang. Il ne put voir cependant sans un secret déplaisir le dangereux cortège qui s'introduisait à sa suite sur la corvette. Une consigne sévère avait interdit aux femmes de Tonga-Tabou l'accès de nos bâtiments. On mettait malheureusement peu de zèle à faire respecter les ordres de l'amiral. Les femmes renvoyées à terre revenaient à la nage; elles grimpaient le long des câbles , et pénétraient à bord par toutes les ouvertures que ne gardait pas un factionnaire. L'invasion de la Truite par un essaim de beautés qu'il avait lieu de croire peu sévères parut à l'amiral une nouvelle tentative pour violer la consigne. Il n'en fit pas moins à Sa Majesté l'accueil le plus gracieux, et ce fut peut-être ce qui enhardit les
officiers de la corvette à se venger des scrupules de leur austère commandant par une espièglerie. Toutes les personnes des deux états-majors, rassemblées pour donner plus de solennité à la réception de la reine, se retirèrent sournoisement l'une après l'autre , et l'amiral se trouva tout à coup en tête à lète arec la vénérable Tïneï-Takala. Le chef du complot, qui s'était «squivé le dernier, avait pris soin en sortant de donner un tour de clef k la porte. Les offiders de la Tnnte s'amusèrent beaucoup de cette petite malice, et, délivré, non sans de sérieuses instances, ramiral eut la bonté de prendre la plaisanterie avec son indulgence habituelle.
Le lendemain, vers midi, la reine nous attendait sur rtîot de Pangtiaï-Modou. Suivi des états-majors des deux corvettes , l'amiral se rendit à terre. Une population considérable, qu'on ne saurait évaluer à moins de dnq oia six mille personnes, s'était réunie pour nous recevoir. Ce rassemblement ne nous causa aucune inquiétude , car tous les visages respiraient la cordialité et la confiance. Du point où nous débarquâmes jusqu'à celui où s^était établie la cour, des pièces d'étofifes du pays , de magnifiques tapas , couvraient le sol. La reine était assise sur des nattes, au milieu de ses femmes. La foule formait un grand cercle autour d'elle. Dans Tintérieur de ce cercle, trente et un musiciens faisaient face aux dames de la cour, trente-six danseurs étaient rangés de côté
sur trois lignes parallèles. L'amiral s'accroupit à la droite de Sa Majesté et lui offrit des présents, parmi lesquels une longue pièce de toile à grand ramage produisit un eiïet prodigieux. Les officiers s'assirent près des dames de la cour. Quant à moi, Véa m'avait encore une fois réservé une place à ses côtés. La fête commença presque aussitôt après notre arrivée. Les musiciens n'avaient d'autre instrument que des bambous de trois mètres environ de longueur, dont chaque extrémité était recouverte d'un morceau de peau. Du bout de ces bâtons, qui rendaient un son sourd, ils frappaient la terre en cadence. Nous avons en Europe des orchestres plus harmonieux, mais nous n'en avons pas qui observent avec plus de précision la mesure et puissent conserver constamment un ensemble plus parfait. Les danseurs portaient tous sur l'épaule une pagaie. J'ai pensé qu'ils devaient retracer par leurs évolutions les divers épisodes d'une expédition maritime. L'histoire chez tous les peuples a commencé par être mise en chansons. La pyrrhîque, cette danse militaire inventée par le fils d'Achille , a probablement gardé les traditions qu'aura recueillies Homère. Quels exploits, quels malheurs, quels amours aurait eu à raconter un Homère nouveau , si le ciel eût fait ce don suprême à la Polynésfe! Les Vitis et les Tongas ont été moins heureuses que la Grèce et que Troie. Que leur servait-il de produire des AchîUes et des
Hectors , des Andromaques et des Hélènes , quand nul chant mélodieux ne devait transmettre aux siècles futurs le récit de tant de hauts faits , le souvenir de si poétiques tendresses? Je suis convaincu cependant que nous eussions pu recueillir encore de précieuses traditions dans les rapsodies monotones que nous écoutions sans les comprendre. Le temps de consulter ces annales populaires est malheureusement passé aujourd'hui. La première moitié du dix neuvième siècle a rendu la Polynésie presque étrangère à sa propre histoire, et ce n'est pas aux convertis d'un nouveau culte qu'il faut demander le secret des anciennes chroniques.
Ce ballet guerrier, qui ne consistait d'abord qu'en un balancement pareil à celui d'une pirogue sur les vagues y parut insensiblement s'animer. Les rangs se mêlèrent, les passes devinrent compliquées et rapides ; à une lente psalmodie succédèrent des accents plus vifs. Le débarquement était probablement opéré, la mêlée s'engageait; mais bientôt les femmes se levèrent : tenant à la main une branche garnie d'un vert feuillage, elles tendirent ce symbole de paix aux danseurs. La danse me parut alors changer de caractère; les chants prirent un accent plus tendre. La victoire était gagnée , et les femmes, enlacées aux bras des guerriers, les félicitaient de leur courage. La fête se termina par un défilé général. Chaque insulaire portait une longue gaule sur ses
202 SOUVENIRS I>'UN AMIEIAL.
épaules, A rextrémité de ce bâton étaient suspendus non-seulement des fruits de toute espèce, mais aussi des poissons et des volailles. Entassés péleméle ces objets formèrent des piles de trois ou quatre mètres de hauteur, qui nous étaieat destinées. On joignit à ce présent toutes les pièces d'étoffes sur lesquelles nous avions marché , ainsi que toutes les nattes sur lesquelles nous nous étions assis. La cérémonie terminée, Tamiral prit congé de la reine , et les deux grands chefe se séparèrent enchantés de leur mutuelle courtoisie.
Si l'autorité de Tineï-Takala n'eût point rencontré dans l'île un parti assez indifférent à ses ordres, nous n'eussions quitté l'archipel des Amis qu'avec d'agréables souvenirs ; mais nous avions pu remarquer qu'il régnait une sorte d'anarchie à Tonga-Tabou. On ne soutient pas une lutte perpétuelle contre des ennemis barbares sans contracter quelque chose de leur férocité. Après s'être longtemps bornés à repousser les incursions de leurs voisins, les habitants des Tongas avaient à leur tour porté la guerre sur le territoire des Vitis. Ils étaient revenus vainqueurs; le succès devait leur être funeste. A dater de ce moment , le peuple des Tongas fut uu autre peuple. L'habitude de l'obéissance passive aux moindres volontés du souverain fît place à une sourde fermentation; la douceur innée des mœurs dut céder aux exigences d'un point d'honneur sau-
vage. On vit se former à Tonga-Tabou une école nouvelle de chevalerie. Les jeunes guerriers qui fai* saient profession d'appartenir à cette école ne marchaient jamais sans javeline et sans massue. Fiers des cicatrices qui paraient leurs poitrines, ils se vantaient de dévorer les cadavres des eanemis tombés sous leurs coups, et se couvraient le visage d'ocre rouge, à la façon des noirs habitants des Yitis. Pour cette bouillante jeunesse, la mort qu'on ne trouvait pas sur un champ de bataille était ignominieuse. Souvent des bandes d'aventuriers, se rangeant sous la conduite d'un chef élu pour sa vaillance , s'en allaient faire au loin assaut de courage et de prouesses. Elles trouvaient àLaguemba ou k Viti-Lebou une arène toujours ouverte, et en rapportaient dans leur patrie une humeur inquiète avec des usages féroces. Ces chevaliers errants s'étaient, à notre arrivée , donné rendez-vous sur l'îlot de Panghaï- Modou. C'étaient eux qui, dès le premier jour, avaient paru prendre à tâche de nous braver. Si nous tracions une ligne sur le sable pour leur indiquer la limite qu'ils ne devaient point franchir, ils venaient fièrement tracer un autre trait en dedans du nôtre, brandissant leur massue, agitant leur zagaie et bravant notre longanimité par mille fanfaronnades. Un sentiment d'humanité, fort ho^ norable sans doute , avait engagé l'amiral à nous interdire de faire usage de nos armes tant que nous
n'y serions pas contraints par le soin de notre défense personnelle. Ce moment allait arriver.
Vers la fin de la fêle à laquelle venait de nous faire assister Tineï-Takal a, quelques physionomies sinistres s'étaient montrées dans la foule. Yéa me les fit remarquer avec une sorte d'effroi , et il me parut que la figure de la reine trahissait aussi une secrète inquiétude. C'étaient bien les mêmes hommes dont nous avions eu à nous plaindre. Avec eux, plusieurs de nos officiers reconnurent des voleurs dont ils avaient déjà subi les larcins. L'un avait enlevé un sabre, l'autre n'avait dérobé qu'un couteau; le plus innocent avait au moins soustrait un mouchoir. Véa me fit entendre qu'aussitôt la fête terminée, toutes les femmes quitteraient l'îlot de Panghaï- Modou; que la reine elle-même ne serait pas en sûreté au milieu de ces vagabonds, et que je devais m'empresser de rentrer à bord. Elle m'adjura surtout de ne pas rester à terre après le coucher du soleil. Un avis semblable fut donné à d'autres officiers, et, pour nous mieux prouver combien leurs alarmes étaient réelles , l'amiral se fut à peine embarqué, que toutes les femmes s'empressèrent de se diriger vers Tonga-Tabou.
Nous eussions pu aisément opérer notre retraite, mais plusieurs de nos camarades étaient dispersés sur l'Ilot et dans l'île. S'il y avait quelque danger pour nous, il y en avait bien plus pour des gens
isolés. Nous résolûmes donc de demeurer à terre jusqu'au moment où nous serions tous réunis. Il était alors environ quatre heures du soir. L'amiral, qui ne passait jamais un seul jour sans aller rendre visite à son ami, venait d'arriver à bord de la Durance, mouillée beaucoup plus près de terre que la Truite. Tout à coup des cris douloureux se font entendre du côté où le récif forme une chaussée à fleur d'eau entre Tonga-Tabou et Panghaï- Modou. Nous nous précipitons en désordre vers la plage. Là nous reconnaissons d'où viennent les cf is qui nous ont émus. Un voleur a été poursuivi par quelques-uns de nos marins laissés à la garde des canots. Arrivé sur la lisière du bois, ce voleur a trouvé de nombreux auxiliaires. Nos hommes se voient à leur tour contraints de prendre la fuite. Un d'eux vient d'avoir la tète fendue d'un coup de massue. Les sauvages se pressent autour de lui pour le dépouiller. Nous volons à son secours; mais, venus sans méfiance à terre, nous étions sans armes. L'aumônier seul de la Durance avait un fusil chargé avec de la cendrée. Répugnant à se servir de cette arme , même pour sa défense personnelle , il l'avait remise à l'un de nos officiers. Nous tous nous n'avions que des bâtons. La partie était donc bien loin d'être égale entre nous et nos adversaires. Bientôt un des nôtres eut la mâchoire fracassée, un autre l'épaule traversée d'une javeline. De nouveaux as-
saillaats arrivaient de toutes parts, et nous courions grand risquée de siKicomber sous le nombre. Nous n'avions eu df abord que rinfériorité des armes; nous étions à présent einquaato à peine contre mille. D^à une bande d'insulaires montés sur une grande pirogue de guerre s'apprêtait à nous couper d& nos canots, quand un coup de canon parti de la Durance enleva tout l'avant de la frêle embarcation. Un autre boulet vint tomber comme la foudre au milieu des sauvages qui nous faisaient face. C'était la pr^oaière fois que les habitants de Tonga-Tabou étaieat témoins des terribles effets de l'artillerie. Ils ne résistèrent pas à cette manifestation formidable de notre puissance. L'ennemi se dispersa , et nous restâmes maîtres du terrain.
Cette fâcheuse collision, dans laquelle nous eûmes trois blessés , décida l'amiral à ne pas prolonger son séjour à Tonga-Tabou. Le regret que nous causa l'annonce d'un prochain départ se manifesta par d'amères critiques. Il ne manque jamais de prophètes après coup. Bien des gens prétendirent que , si l'on eût fait sentir plus tôt aux insulaires le pouvoir de nos armes, on eût évité cette attaque. Il fallait, disait-on, traiter les sauvages comme des enfants , et leur imprimer dès L'abord une terreur salutaire. C'était ainsi, assuraient les partisans des rigueurs préventives , que Gook avait su se faire respecter partout , et qu'il était encore
vénéré dans les îles de l'Océanie comme un ôtre d'une essence supérieure. On oubliait que la dureté inflexible à laqudle Tillustre capitaine anglais était peut-être trop enclin arait probablement causé sa mort sur les rivages des lies Sandwich. On ne peut contester sans doute que les sauvages aient un suprême respect pour la force , mais il faut se tenir en garde contre leur esprit mobile. Aucun sentiment ne les affecte longtemps. Ainsi dès le lendemain du meurtrier conflit de Panghaï-Modou les choses avaient repris sur cet tlot leur aspect accoutumé. Le marché se trouvait aussi bien approvisionné que les jours précédents; les insulaires n'y étaient pas moins nombreux , et les femmes , revenues de leurs appréhensions, avaient retrouvé toute leur coquetterie et repris leurs gracieux manèges. Des bruits fort alarmants s'étaient néanmoins répandus dans rile de Tonga-Tabou. On avait beau- ' coup exagéré, comme il anùve toujours en pareil cas, le chiffre des victimes. Véa, fort inquiète, vint, dans sa pirogue, le long de la Durance. Suivant sa touchante coutume, elle m'apportait les présents qu'elle croyait le mieux faits pour me plaire : des étoffes du pays , des nattes , des coquilles. Elle y , avait joint cette fois des fruits , des tourterelles et deux charmantes perruches. Quelques instants après son départ, je pus l'aller rejoindre à terre. Je lui offris à mon tour une partie de mon petit trésor.
Outre les colliers de verroterie qui composaient presque seuls la mince pacotille que j'avais emportée de France, je possédais un lot assez considérable de couteaux , de ciseaux de charpentier et de clous. Je le mis tout entier aux pieds de Véa. La jeune insulaire ne se lassait pas d*admirer ma magnificence. Sa joie fut bientôt dissipée, quand je lui appris que les corvettes allaient mettre sous voiles et que le moment de notre séparation était arrivé. Sa douleur fut si vive qu'elle accrut encore, s'il était possible, mes regrets. Ce fut alors qu'ignorante, comme une pauvre sauvage, des liens qui m'enchaînaient, Véa me supplia de laisser partir mon bâtiment et de rester à jamais près d'elle. Si je n'avais suivi que mon inclination, je n'aurais pas hésité à me rendre à ses vœux ; mais la pensée seule de la désertion m'épouvantait. Ce ne fut pas sans peine que je fis comprendre à Véa la dure loi à laquelle je devais obéir : elle versa d'abondantes larmes, et devant ces témoignages d'une affection naïve il me fallut faire , je l'avoue, un grand effort sur moi-même pour persister dans ma résolution. La voix de l'honneur l'emporta enfin, et l'enseigne de vaisseau de la Durance regagna son bord avec un héroïsme digne de Titus ou de Louis XIV.
Après dix-sept jours passés sur la rade de Tonga- Tabou, nous fîmes nos dispositions d'appareillage. La reine vint en personne nous porter ses adieux ;
elle obtint seule d'être reçue à bord. Nous étions sous voiles lorsqu'un des chefs les plus considérables de rUe se présenta pour réclamer cette faveur à son tour. Tout occupés du soin de diriger nos corvettes dans des passes dangereuses, nous dûmes rester sourds à son appel. Vegui se découragea et ne tarda pas à tourner la proue de sa pirogue vers la baie. Toutes les embarcations qui nous entouraient l'imitèrent. Il ne resta plus près de nous qu'une double pirogue, qui continua de s'attacher à nos pas jusqu'au moment où nous eûmes gagné la haute mer. Sur cette pirogue était la pauvre Véa. Sa persévérance fut récompensée : on lui permit d'accoster un instant la corvette. Elle put ainsi me remettre de nouveaux présents, dernier souvenir de sa pure et naïve tendresse. Puis elle aussi dut se diriger vers son lie. Le vent nous emporta dans des directions opposées. Longtemps d'un œil humide je suivis son canot, qui bondissait légèrement sur la vague. Debout sur le tillac, s'appuyant d'une main au mât qui supportait la haute voile de natte, Véa tenait aussi ses yeux attachés sur la corvette. Nous échangeâmes ainsi et du cœur et du geste un suprême adieu. Enfin la distance ne me laissa plus distinguer qu'une forme indé- . cise ; je m'assis sur le bastingage et, oserai-je l'avouer aujourd'hui? je cachai ma tête dans mes mains pour pleurer.