‹ Souvenirs d'un amiralChapitre 9 sur 19 · I JO · texte numérisé non relu

I JO

li tiques de la mère -patrie trouvèrent-elles un écho parmi des hommes à qui de cruelles épreuves auraient dû faire de la concorde le plus doux des devoirs et le plus impérieux des besoins?. . . Quelques jours de ce calme trompeur qui précède les orages, puis une longue série de désastres, voilà ce qu'il me reste à raconter pour clore le récit de mon éducation maritime.

Une fois de retour à la pointe méridionale de la terre de Van-Dieraen, nous ne voulûmes quitter le théâtre de notre découverte qu'après l'avoir exploré dans toutes les directions. Nos embarcations pénétrèrent jusqu'au fond de tous les bras de mer qui venaient aboutir à l'admirable canal que la Truite et la Durance avaient traversé les premières. Lorsqu'après quarante jours d'explorations patientes nous quittâmes la baie de l'Aventure, où nous avions tenu à honneur de jeter aussi l'ancre, nous avions imprimé â la mer intérieure, <ftns laquelle seuls encore nous avions pénétré , la trace indélébile de notre passage. L'exploration de la partie méridionale de la terre de Van-Diemen appartient tout entière à l'hydrographie française; mais c'est un chirurgien de la marine britannique quia eu le bonheur de résoudre le problème dont nous avions dû abandonner la poursuite. Parti de Sydney dans une frêle embarcation, Bass traversa le premier l^détroit qui gardera éternellement son nom. Il constata ainsi la séparation

de la Nouvelle-Hollande et de la terre sur laquelle, le 24 novembre 1642, avait abordé Tasman. Le lieutenant Flinders compléta cette intéressante dé* couverte en franchissant le détroit de Bass sur la goélette le Norfolk, et en ne rentrant à Sydney qu'après avoir fait le tour de la terre de Van-Diemen. Quant à nous, d'autres soins allaient nous éloigner des mers australes : des complications imprévues devaient nous empêcher à jamais d'y revenir. De même ({ue nous avions exploré une seconde fois la terre de Van-Diemen , nous étions résolus à explorer de nouveau l'Océanie, Nous voulions y décrire le même cercle autour de la Nouvelle-Hollande, mais en élargissant ce cercle vers Test d'environ trois cents lieues, afin d'y comprendre l'archipel des Tongas , auquel le capitaine Cook , entre toutes les îles de l'Océanie centrale, avait réservé le nom d'archipel des Amis.

Les îles Tongas, découvertes par Tasman en 1643, • avaient été retrouvées par Cook cent trente ans plus tard. Lapérouse n'avait fait que les entrevoir ; mais l'illustre capitaine anglais, invinciblement] attiré vers ce doux rivage , y avait reparu trois fois et y avait fait en 1777 un assez long séjour. La description qu'il avait tracée de Tonga -Tabou, l'île souveraine de tout l'archipel, était si séduisante , qu'elle avait détrôné Taïti dans l'imagination des jeunes navigateurs. Tonga-Tabou, c'était

en effet une autre Taïti , mais Taïti dans toute son innocence et toute sa fraîcheur, la nouvelle Cythère de Bougainville avant le passage de Wallis. Aussi ce nom seul ne pouvait-il être prononcé à bord de nos corvettes sans faire battre tous les cœurs auxquels ne suffisaient pas les austères émotions de l'hydrographie.

Le plan de notre seconde campagne, dès qu'il fut connu, obtint une approbation aussi unanime qu'enthousiaste. Une diversion salutaire nous était ainsi promise au moment où des préoccupations fâcheuses commençaient à envahir les esprits. Parmi nos officiers, les uns avaient sujet de regretter l'abolition, les autres d'appréhender le retour des privilèges de la naissance. Ceux-ci avaient embrassé avec ferveur la cause des idées nouvelles, ceux-là les répudiaient, même après y avoir souscrit, comme toute la noblesse, dans l'illusion -d'un premier mouvement. Or c'était à la fin du mois de septembre 1791 que nous étions sortis de la rade de Brest. A celte époque, le roi, ramené de Varennes, venait d'accepter la constitution rédigée par l'Assemblée nationale. Il était évident qu'aucun des deux partis n'aurait le pouvoir ni la volonté de s'arrêter sur une pente si glissante : le peuple s'affranchirait de la royauté, ou la royauté recouvrerait son autorité et son prestige. Chacun à bord de nos corvettes s'efforçait de résoudre cette alternative dans un sens conforme à ses passions ou

à ses intérêts. Nous n'avions reçu aucune nouvelle d'Europe depuis notre départ de France. Il est peu de circonstances plus favorables au développement de l'aigreur politique que cette ignorance absolue des événements. L'impuissance où Ton se trouve de donner quelque fondement à ses prophéties devrait décourager la discussion : c'est au contraire ce qui réchauffe et la prolonge. Les déceptions que nous venions d'éprouver pendant notre exploration des côtes de la Nouvelle-Hollande avaient d'ailleurs laissé derrière elles des germes de désunion. Des esprits chagrins dans l'un et l'autre état-major s'accusaient mutuellement de cet insuccès. Les privations, l'en nui, que ne peut manquer d'engendrer une réclusion monotone, envenimaient, sans que Ton y prit garde, le moindre grief. La discorde avait pénétré tout de bon dans le camp d'Agramant.

Les deux chefs eux-mêmes, si bien faits pour s'entendre, avaient vu s'altérer insensiblement la cordiale confiance dont ils étaient animés l'un viaà-vis de l'autre au début de notre voyage. M. de Terrasson, qui n'avait entrepris cette campagne à un âge déjà fort avancé que par affection pour M. de Bretigny, eut avec son ami, quelques jours avant notre départ de la terre de Van-Diemen, une longue et vive explication à laquelle le hasard me fit assister. J'étais sur le rivage, occupé à chercher des coquilles, lorsque les deux chefs de l'expédition, qui

talent aussi descendus à terre, vinrent à passer près de moi. Leur entretien me parut singulièrement animé. Je m'empressai de me retirer ; mais quelques mots que j'avais involontairement saisis m'avaient déjà révélé le secret d'un dissentiment que la délicatesse des deux amis avait jusque-là soigneusement dissimulé. Le commandant de la Durance disait à M. de Bretigny : « On vous trompe, monsieur l'amiraL... Vous pouvez en écrire au ministre.... Je me justifierai.... » Comment la désunion s'était-elle glissée entre deux hommes qui avaient toujours eu l'un pour l'autre la plus sincère et la plus sérieuse affection? Des bruits qui circulaient à bord de la Durance me revinrent alors à l'esprit. Je me rappelai les fréquentes allusions que j'avais entendu diriger contre la prétendue ambition du capitaine de pavillon de l'amiral, M. de Mauvoisis, et je me figurai que cette ambition pouvait bien ne pas être entièrement étrangère à la fâcheuse contestation dont j'avais été le témoin. Ce soupçon n'était pas plus fondé que tous les griefs imaginaires qui agitaient si malheureusement nos états-majors; mais l'esprit de côtoie s'introduit aussi facilement à bord d'un navire de •guerre que dans l'enceinte d'un cloître, et un parti nombreux , irrité des allures hautaines et du rigorisme militaire qu'affichait M. de Mauvoisis, voyait en lui l'être fatal destiné à troubler la paix de notre expédition. M. de Terrasson, fort souffrant depuis

quelques mois, fut pris, en rentrant à bord, d'une lièvre ardente qui le contraignit à garder le lit. J'aurais pu dévoiler au médecin d'où venait cette indisposition subite, dont sa science cherchait vainement la cause. Malgré ma douleur, je respectai un secret que notre excellent commandant s'obstinait à ne point découvrir.

Le 27 février 1793, nous appareillâmes de la baie de l'Aventure. Je devais prendre à cette seconde campagne une part plus active et plus importante qu'à la première , car depuis deux mois j'étais officier. Usant des pouvoirs discrétionnaires qui lui avaient été confiés avant son départ , M. de Bretigny , pendant notre relâche à la terre de Van-Diemen, m'avait remis le brevet d'enseigne de vaisseau et maintenu en cette qualité à bord de la Durance. L'avenir me semblait bien brillant , et si quelques inquiétudes sur les suites de notre expédition commençaient à se manifester à bord de nos corvettes, j'étais loin , à coup sûr , de les partager.

De gros vents de sud-ouest nous firent franchir en onze jours les quatre cents lieues qui séparent la terre de Van-Diemen de la partie septentrionale de la Nouvelle-Zélande. Gook avait déjà démontré , en passant par le détroit qui porte aujourd'hui son nom , que la Nouvelle-Zélande, découverte de Tasman, se compose de deux grandes îles, Ika-na- Maoùî et Tavaï-Pounamou. Nous passâmes entre la

pointe nord d'Ika-na-Maoui et un groupe d'îlots arides et escarpés distants de cette pointe de trente milles environ. Dès que nous eûmes doublé ces îlots , nommés les Trois-Rois , nous nous rapprochâmes de la côte. Des pirogues partirent alors de terre et se dirigèrent vers les corvettes. La Truite mit en panne pour les attendre , mais la Durance, dont la marche inférieure retardait toujours sa conserve, reçut l'ordre de continuer sa route et de profiter de l'occasion pour prendre un peu d'avance.

Les officiers de la Truite ne purent déterminer les insulaires à quitter leurs embarcations pour monter à bord. Ils purent faire cependant avec eux quelques échanges. Les Nouveaux-Zélandais offrirent du poisson frais , des nattes , des massues et des zagaies , des hameçons fabriqués avec des coquilles ou des os de poisson , des lignes de pèche et des paquets de ce lin de la Nouvelle-Zélande , le phor-mium tenax, déjà connu pour sa solidité. Les naturalistes crurent aussitôt de leur devoir de représenter à l'amiral combien il serait -important de relâcher dans une des baies d'Ika-na-Maoui pour * s'y procurer quelques plants de ce lin précieux qu'ils se faisaient fort d'acclimater en Europe. L'amiral fit la sourde oreille : il avait d'autres objets en vvie, et le retour des corvettes en France ne lui paraissîait pas assez prochain pour que les essais d'acclima-

tation de nos naturalistes pussent avoir de grandes chances de succès. Il eût été bien aise sans doute de pouvoir souscrire à leurs désirs et de se laver ainsi du grave reproche qui lui était adressé de se montrer hostile à l'histoire naturelle ; mais était-on certain de n'avoir à sacrifier que quelques jours à la visite de ces îles dont les habitants, le 13 juin 1722, avaient massacré et mangé le capitaine Marion avec vingt-sept hommes de son équipage? L'amiral préféra poursuivre sa route vers Tonga-Tabou , et les deux corvettes , favorisées par une douce brise des tropiques, eurent franchi en peu de jours les trois cent cinquante lieues qui séparent la Nouvelle-Zélande de l'archipel des Amis.

Entre le onzième degré de latitude sud , où Quiros plaça l'île delà Belle-Nation, et le vingt-deuxième degré, où Tasman découvrit l'île des Canards-Sauvages, la main du Créateur a fait surgir les deux archipels les plus riants et les plus fertiles de l'Océanie : l'archipel des Navigateurs reconnu par Bougainville, et l'archipel des Amis, décrit par Cook, Maurelle et Lapérouse. C'est là que les marins du dix-huitième siècle rencontrèrent à la fois la culture la plus avancée, les procédés de navigation les plus perfectionnés , le peuple le plus beau , le plus doux et le plus intelligent. Au nord-ouest des îles des Amis se développe le cercle des îles Viti, archipel d'une fécondité incomparable habité par une

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race dure, belliqueuse, venue probablement des Nouvelles-Hébrides, et appartenant, comme celle qui habite les principaux groupes où règne la mousson d'ouest , à la famille dont le fils maudit de Noé fut le père. Ces trois archipels ont subi raaoeadant moral de Tonga-Tabou , File la plus 0)éridionAle de l'archipel des Amis , File sacrée , où , som un climat heureux et un gouvernement paisible , les arts de la paix , la culture et la navigation ne tardèrent pas à fleurir.

L'archipel des Amis se compose de trois groupes distincts : le groupe de Vavao au nord, celui d'Hapaï au centre, celui de Tonga-Tabou au sud. Ces trois groupes, qui comprennent jusqu'à cent cinquante îles ou Ilots, sont à peine distants l'un de l'autre de dix ou quinze lieues. Les îles principales, tes seules dont il y ait quelque intérêt à mentiomier ici les noms, sont : dans le groupe méridional, Tonga-Tabou et Eoua, dont les destinées sont aussi intimement liées que celles d'Eiméô et de Taïti; dans le groupe du centre, Annamocka, découverte aussi par Tasman , Tofana, où brûle un volcan en activité , Lefouga, la rivale inquiète de Tonga-Tabou; dans le groupe du nord, Vavao, souvent le lieu d'exil des souverains, des Tongas, devenu depuis la réMdence habituelle die leurs successeurs. Eoua, Annamocka, Tofana, Vavao, sont des îles hautes; Lefouga est une île presque à fleur d'eau, Tonga-Tabou une île plate et

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d'une élévation moyenne. « La mer, dit Lapérouse, n'a pas, dans un temps calme, une surface plus égale. » La plus forte éminence qu'on y remarque n'atteint pas en effet la hauteur de vingt mètres; l'élévation générale de Tîle au-dessus du niveau de la mer est d'environ dix ou douze.

Tonga-Tabou n'est donc qu'une immense table de pierre que le feu intérieur a soulevée sans la rompre. L'hameçon de Maoui, le plus grand des dieux, la pécha, disent les insulaires, au fond de l'Océan. Le contour de cette lie représente à peu près un triangle isocèle dont les angles seraient émoussés. Les deux côtés égaux ont sept lieues environ chacun; le troisième côté, exposé au sud-est, en a quatre. C'est sur le côté qui fait face au nord que se trouvent les mouillages où Tasman et Cook jetèrent l'ancre. Le rivage y est bas et sablonneux. Partout ailleurs il est escarpé, et offre une falaise continue élevée de trois ou quatre mètres au-dessus des hautes mers. ' Vers le milieu de la face septentrionale s'ouvre un vaste bassin qui reste à sec quand les flots se retirent, et se remplit, comme un réservoir, à la marée montante. Quatre ou cinq îlots occupent le milieu de ce bassin. Vingt ou trente autres, presque tous boisés, sont semés sur le récif qui, du côté du nord, s'étend à plus de deux lieues en avant du rivage : ce sont les oasis de ce désert de corail. Tasman mouilla vers l'extrémité nord-ouest à quelques centaines de mè-

très de la plage. Cook, dans son premier voyage, se contenta aussi de cette rade découverte, où Ton n*est abrité que des vents réguliers du sud-est. Lorsqu'il revint pour la seconde fois à Tonga-Tabou, il chercha un passage à travers les récifs, et arriva jusqu'au port intérieur que couvre, à l'entrée même de la lagune, l'îlot de Panghaï-Modou.

Deux canaux se coupant presque à angle droit peuvent conduire les plus gros navires dans ce havre. Un des canaux se dirige de l'est à l'ouest : c'est le plus étroit ; mais c'est aussi celui dont les limites sont le mieux signalées, d'un côté par le rivage de rîle, de l'autre par la chaîne des brisants, A mi-chemin cependant, on rencontre un coude brusque, où deux roches sous l'eau ne laissent plus au passage qu'une largeur d'environ deux cents mèlres. Un courant très-vif sillonne ce canal, et, à l'endroit où la passe se rétrécit, des tourbillons soudains font parfois tournoyer le navire sur lui-même. C'est surtout quand la brise est faible et que la marée sort avec violence du réservoir où, pendant le flux, elle s'est amassée, qu'il faut se tenir en garde contre ces remous. Le canal de l'est n'en est pas moins le meilleur à prendre quand on arrive à Tonga-Tabou, parce que les vents qui soufflent le plus fréquemment sont généralement favorables pour le franchir. Le canal dirigé du sud au nord est au contraire le seul qui permette une sortie facile.

Au lieu de passer entre l'île d'Eoua et œlle de Tonga-Tabou, comme l'avaient faitCook etTasman, nous longeâmes de très*près la côte orientale de ce» deux îles , et dès que nous aperçûmes entre les récifs une coupure qui, bien qu'elle ait plus d'un mille de large, n'en est pas moins assez difficile à reconnaître, nous nous y engageâmes hardiment sur la foi de notre illustre prédécesseur. Un essaim de pirogues ne tarda pas à nous entourer. On les voyait sortir, avec un bourdonnement semblable à celui des abeilles, de toutes les anfractuosités du rivage, de tous les replis du récif. La plupart, montées par deux ou trois hommes qui maniaient leur pagaie avec une agilité surprenante, se rangeaient de chaque côté des corvettes , comme pour leur faire escorte. D'autres , plus grandes, nous suivaient sans effort sous leur voile triangulaire, ou, s'élancant en avant, semblaient se railler de la pesanteur de notre marche et vouloir nous guider au mouillage.

C'est surtout dans la confection des doubles pirogues de guerre que les naturels des lies des Amis montrent le mieux leur supériorité sur les habitants des autres archipels de l'Océanie. Ils construisent de ces pirogues qui ont jusqu'à cent et même cent cinquante pieds de longueur. Les bordages en sont assemblés avec un soin qui ferait honneur à nosmeilleurs ouvriers. La forme de ces embarcations est imitée de celle des poissons connus pour fendre I 11

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l'eau avec le plus de vitesse. Afln de teur donner la stabilité qui eût néœssairement manqué à des esquifs d une légèreté extrême et posés sur Teau comme des mouettes, les constructeurs des Tongas les ont réunies deux à deux en les liant et les tenant écartées Tune de l'autre par des poutres de fartes dimensions. Sur ces poutres ils ont établi un pont assez vaste pour porter avec de nombreux guerriers une petite hutte de bambou et de feuillage où les chefs, pendant la traversée , peuvent se mettre à

couvert. C'est sur de pareilles pirogues qu'ont été transportés des îles voisines les énormes blocs qui servent de base aux monuments funéraires que les navigateurs admirent à Tonga-Tabou. Comme toutes les industries des Polynésien3^ celle-ci est aigourd'huî en décadence ; elle n'a point cependant complètement disparu. Ce n'est qu'à Taïti que les pirogues ont depuis une vingtaine .d'années fait place aux baleinières européennes. Les doubles pirogues sont encore nécessaires aux habitants des Tongas pour franchir les intervalles considérables qui séparent les diverses îles de leur archipel.

Le système de mâture et de voilure de ce double appareil, où une embarcation fait équilibre à l'autre, n'est pas moins ingénieusement conçu que les autres détails de la construction. Deux mâtereaux de hauteur semblable sont unis, comme une paire de bigues, par des liens en fil de cocotier où en écorce

de bouraou. Le pied de chacune des branches de cet assemblage, qui ressemble ainsi à un éventail renversé, repose au fond d'une des pirogues* La fourche formée par la jonction des deux mâts supporte une longue antenne à laquelle est fixée la voile de nattes sous laquelle les agiles embarcations fendent l'onde. Un Indien accroupi à Textrémité de k poupe se sert d'une longue pagaie pour diriger la double nacelle, qui bondit au moindre souffle et supporte sans fléchir les plus fortes brises. En voyant ces pirogues traverser les lignes de brisants les plus formidables pour aller s'échouer à pleines voiles sur la plage, j'ai souvent pensé qu'il y avait peut-être là un emprunt important à faire au génie primitif des Polynésiens. Deux pirogues en minces feuilles de tôle , deux cylindres même , si l'oa veut , assemblés comme le sont les embarcations des îles des Amis, conduiraient plus sûrement au rivage des troupes de débarquement et même des canons attelés que les lourds chalande, si peu manœuvrants et si sujets à s'emplir, que nous avons employés dans nos récentes expéditions.

. Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous l'îlot de Panghaï-Modou , toutes les pirogues se replièrent \ers l'une ou l'autre corvette , et nous fûmes littéralement pris à l'abordage, hàs planches du ciel, les paponlanguis y nom sous lequel on désigne encore aujourd'hui dans ces îles les navires européens,

n'étaient jamais venues à Tonga-Tabou sans y semer des trésors dont une agreste pauvreté s'exagérait le prix. C'était à qui viendrait butiner le premier à ce ruisseau de miel. Nos frères de l'Océanie n'arrivaient pas d'ailleurs les mains vides : les uns apportaient un cochon , d'autres des fruits de l'arbre à pain, des bananes, des ignames ou des cocos; mais on savait que Cook et La Pérouse avaient réservé les plus beaux présents , les habits de drap rouge et les haches pour les chefs. Aussi, dans le premier moment de désordre, chacun essayait-il de se faire passer pour chef. Il fallait voir l'air d'importance que dé très-petits personnages savaient se donner. Quelques-uns même à ce jeu trouvaient des complices. Les coups de massue qu'ils faisaient mine de distribuer à droite et à gauche, et l'humilité avec laquelle leurs compagnons semblaient se soumettre à ces mauvais traitements, auraient pu nous faire illusion. Nous avions heureusement pour nous l'expérience de Cook , et nous n'ignorions pas que les véritables chefs envoyaient toujours des subalternes en avant pour tâter le terrain. Certains d'être mieux renseignés le lendemain et ne voulant point cependant courir le risque de méconnaître quelque egui au milieu de cette cohue, nous prîmes le parti de n'accorder à nos hôtes que des faveurs purement honorifiques. Tout individu qui se donnait pour chef avait immédiatement droit à une distinc-

tion qui paraissait du reste fort ambitionnée. Le barbier de la corvette se mettait en devoir de lui faire la barbe. Il y aurait eu toutefois bien des gens désappointés , si nos marins ne s'étaient empressés à l'envi de venir en aide au frater. Au bout de deux ou trois heures , toute Taristocratie avait le menton net, sans compter quelques pauvres hères qui réussirent à surprendre une faveur qui ne leur était pas destinée. La nuit survint, et un indigène, qu'à ses coups de massue énergiquement appliqués nous reconnûmes pour un véritable chef, s'offrit à nous délivrer de nos visiteurs. La corvette fut évacuée en un instant. Les sauvages se jetèrent dans leurs pirogues ou gagnèrent la terre à la nage , emportant néanmoins , au milieu de la déroute , tous les objets qu'ils parvinrent à saisir.

Les insulaires de l'Océanie n'ont qu'une notion confuse des droits de la propriété. Chez eux, comme chez les Spartiates , le vol est un tour d'adresse. Ils n'exercent d'ailleurs leur dextérité qu'au détriment des étrangers dont ils reçoivent la visite. Leur hospitalité insouciante et prodigue touche de si près à la cammunauté des biens, que se voler entre eux serait peine inutile. « La terre n'est à personne, et les fruits de la terre appartiennent à tout le monde ; » c'est une maxime que leur ont dérobée les sophistes. L'application qu'ils en font les exposerait souvent à mourir de faim, si le tabou ne venait mettre de temps

en temps les récoltes sous la garantie d'une interdiction sacrée. Il ne faut pas croire cependant que les populations de TOcéanie ignorassent le joug des lois et l'empire du privilège. Les premiers navigateurs ont trouvé dans ces îles lointaines une organisation politique très-compliquée. L^'homme n'apporte point en naissant un penchant bien vif pour l'égalité. Lorsque, trop faible pour asservir les autres, il doit au contraire céder à l'ascendant de la force , il en subit le prestige avec un entraînement si naïf, qu'il lui cherche presque toujours une origine divine. L'archipel tout entier des Tongas obéissait , comme Taïti et les îles Sandwich, à un chef suprême , issu du sang des dieux. Au-dessous de ce souverain vénéré, le toui^tonga, se gronpaîent les grands chefs, les eguis^ les chefs inférieurs, les matabolfis, la classe moyenne, les mcmasy la plèbe des cultivateurs , les tovm. Toutes les choses humaines ont, comme on ne le sait qne trop, leur déclin, et le temps, qui altère la simplicité des peuples, énerve aussi quelquefois la- vigueur des races royales. Lorsque après de longs siècles de paix les îles des Amis connurent le fléau de la guerre, le toui'tonga trovLYdi parmi les eguis un maire du palais. Il conserva son caractère sacré, comme le datri du Japon ; mais il perdit l'autorité dont ce caractère l'avait investi. Les Tongas eurent alors leur chef spirituel et leur roi de la guerre, qui guida les mata-

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boles au combat. Il se forma ainsi, à côté de la famille souveraine des Fatta-FeUhis^ la famille princière des Taubùus. Soigneuse de s'allier au sang des anciens rois, fidèle observatrice des plus superstitieux hommages, payant même par des respects outrés chaque usurpation de' prérogatives, cette nouvelle famille finit par reléguer dans un rôle passif la dynastie antique dont son ambition convoitait l'héritage, Gook se trouva en présence de ces deux pouvoirs rivaux. Poulaho était le toui-tonga, Finaû le roi de la guerre. En 1793, époque de notre arrivée dans l'archipel, Poulaho et Pinaù avaient été rejoindre leurs ancêtres dans l'île de Bolotou , le séjour des dieux et des chefs après leur passage sur la terre. Le fils de Finaij , héritier des dignités et des desseins ambitieux de son père , était à Lefouga , ourdissant ses intrigues. La puissance spirituelle se trouvait entre les mains d'une femme , l'aînée de la famille des Patta-Faïhis , la toui-tonga-vahiné ou reine Tineï- Takala. Cette femme énergique eût voulu ressaisir l'ascendant qu'avait laissé échapper un prince trop débonnaire. Elle héritait malheureusement d'un pouvoir sapé à la base , et ses efforts ne pouvaient que hâter la crise que la faiblesse de Poulaho avait préparée. Le peuple l'entourait de ses respects, les plus grands chefs ne se montraient point devant elle sans se soumettre à la cérémonie du moi-moi, prenant eux-mêmes son pied royal pour le poser hum-

blement sur leur tête; mais, au lieu de rechercher sa présence , ils afTectaient de la fuir. Quand nous arrivâmes devant Tonga-Tabou, une révolte qui devait éclater peu de temps après notre départ y couvait déjà, et Thumeur allière de la reine ne comprimait plus qu'à demi les vœux inquiets des eguis et des mataboles.

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