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CHAPITRE IX

Mort du commandaait de la Durance et du chef de re:q;)édition.

Relâche à Ttle de Bourou.

Les quinze jours que nous venions de passar dans le port de Tonga-Tabou furent les derniers beaux jours de notre campagne. Jusqu'alors nous avions subi de grandes privations, nous avicms traversé mille dangers : le temps des véritables épreuves approchait. Je ne m'appesantirai plus sur tous les périls que présenta notre navigation à travers des parages complètement inconnus : je craindrais la monotonie de pareils récits , qui ne peuvent ofirir un véritable intérêt qu'aux honmies vieillis dans le métier ou à ceux qui se préparent à en affronter avec joie toutes les fortunes. Ces périls nous rappelèrent souvent ceux que nous avions déjà courus sur les côtes de la Nouvelle-Hollande ou de la Nouvelle-Calédonie. Si la Durance en sortit sans échouage, il en faut rapporter tout l'honneur à l'admirable coup d'oeil et à la froide énergie de M. de Mauvoisis.

Cet oftkier est certaineme»! te meilleHr Tnaiweuvricr que j'aie rcncowtré dans ma carrière. Que ne joignait-il à «ne aussi éminente <iualité un caractère moins indomptable et le désir de captiver ceux qui servaient sous ses ordres î

Le^rlan de iws opérations futures était arrêté déjà iorsqtie nous avions quitté la terre de Van-Diemen. Nous devions suivre la c&le septentrionale de Farchipd de la Looisiade et passer entre la Nouvelle- Guinée et la Nouvelle-Bretagne pour gagner, par le détroit de DampiCT, la mer des Moluques^ Le détroit de Bouton et celui de Salayer nous conduiraient ensuite par un chemin fecile dans la mer dé Java. La position géographique de quelques-^uns des points de rOcéanîe avait été soigneusement déterminée par les observations de nos devanciers. C'étaient autant de jalons posés sur notre route pour nous aider à relier nos travaux à ceux de Cook, de Bougainville et de Lapérouse. Le port de Tonga-Tabou, dans l'archipel des Amis, était un de ces jalons ; le havre de Balade, situé sur la côte orientale de la Nouvelle- Calédonie, en était un autre. Nous avions donc intérêt à prendre de ce dernier port notre point de départ avant de nous engager dans de nouvelles reconnaissances. De Tonga-Tabou, les vents alises nous assuraient vers Baiade une traversée prompte.

Les premières terres que nous aperçûmes, dis-

tantes de quatre-vingts lieues environ de la Nouvelle- Calédonie^ appartenaient à l'archipel auquel Quiros avait donné le nom de terre du Saint-Esprit, et Gook celui de Nouvelks-Hébrides. Nous avions franchi le canal qui sépare, à l'extrémité de ce groupe important, nie Tanna de Tîle d'Annatom, et nous approchions avec précaution des côtes de la Nouvelle-Calédonie, faisant peu de voiles pendant la nuit, nous arrêtant dès que le ciel commençait à s'obscurcir, et toujours prêts à chajiger de route, si quelque danger soudain venait à se présenter sur le passage des corvettes. Cette conduite prudente nous épargna un naufrage. Quelques heures avant le jour nos bâtiments se trouvèrent entourés d*une multitude d'oiseaux de mer dont les cris attirèrent l'attention de l'ofiicier de quart. Les oies du Capitole ne s'envolèrent pas plus à propos. On se hâta très-judicieusement de mettre en panne , et les premières lueurs de Taube nous montrèrent à peu de distance une chaîne de récifs, sur laquelle nous eussions infailliblement été nous briser, si nous avions poursuivi quelques instants de plus notre route. La vigilance est la première qualité du marin ; la seconde est la présence d'esprit , car la navigation ne connaît guère que des dangers imminents.

Cette rencontre inattendue fut la seule que nous fîmes jusqu'au moment où nous jetâmes l'ancre dans le havre de Balade; mais combien de sillons il a

fallu tracer sur la surface de Tocéan Pacifique avant que ces périls inopinés cessassent d'être des incidents habituels! Là où les roches végètent et poussent insensiblement leurs rameaux jusqu'à la surface, il n'est pas de sentier qui soit sûr, pas de route si fréquentée qui ne soit semée d'embûches. Faut-il donc s'étonner que les mers de l'Océanie aient vu se succéder tant de naufrages? La seule chose qui devrait surprendre, au contraire, c'est qu'un si grand nombre de navires , échappant aux dangers d'une semblable navigation, regagnât chaque année le port.

Le cœur encore rempli des riantes visions de Tonga-Tabou, nous ne remarquâmes pas sans tristesse l'aspect âpre et stérile des montagnes qui dominent le havre de Balade. Un ciel voilé, des eaux sombres, une plage dépouillée, ajoutaient à la mélancolie de ce paysage. Les naturels, accourus à bord de no^orvettes dans des pirogues grossières, nous rappelèrent les nègres de la terre de Van-Diemen. C'était, à s'y méprendre, la même race, rendue plus liideuse encore par la famine et par les passions féroces dont sa physionomie portait l'empreinte. Pauvre peuple! il n'était pour nous qu'un objet de dégoût, quand il eût dû plutôt être un objet de pitié. Ceux qui ont vu les Nouveaux-Calédoniens, leur face bestiale, leur front déprimé, leur regard de cannibales, pourront seuls apprécier tout ce qu'il y eut de touchant dans la pensée qu'eut Mgr d'Amata de

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leur porter en 1844 les lumières de la foi. Choisir ainsi les membres les plus déchus de la grande famille, jnontrer pour eux l'espèce de prédilection qu'une oràre accorde au malheureux enfant disgracié de la natiirc, à l'être chétif ou difforme dont l'œil de l'étranger fie détourne avec horreur, c'est là certes un dévouement dont les anaiales de l'antiquité n'ont jamais offert d'exemples , €t qui ne pouvait être inspiré que par la douceur et l'humilité de la loi nouvelle.

L'amiral ne se fût arrêté que quelques jours dans le havre de Balade, si les progrès rapides que faisait la maladie de M. de Terrasson ne lui eussent inspiré la crainte de troubler, en reprenant la mer, les derniers moiments d'un ami qu'il ne pouvait plus conserver l'espoir de sauver. Depuis deux mois une fièvre lente tarissait chez le commandant de la Durance les sources de la vie. M. de Terrasson vit arriver sa fin avec la sérénité d'un sage et la douceur d'un chrétien. En mourant, il voulut nous laisser un dernier souvenir de son inépuisable bonté : nonseulement il légua toute sa bibliothèque, qui était assez considérable, à ses officiers, mais il prit soin d'en faire lui-même la répartition avec un discernement qui seul eût indiqué l'intérêt qu'il partait à chacun de nous. L'aumônier de la Dvrance fut, je l'ai dit déjà, dépositaire de la correspondance que M. de Terrasson avait échangée avec l'amiral. C'est

là qu'il eût fallu chercher le secret de la blessure qui avait frappé notre commandant au cœur. Ami sincère et dévoué, M. de Terraâsoa avait plus consulté ses sentiments que ses forces lorsqu'il avait entrepris ce loog et périlleux voyage. Gepeur dant son énergie le soutint jusqu'au jour où il put soupçonner que l'intrigue lui avait ravi la confiance et l'affection de son ami. A dater de ce moment il ne fit plus que languir. M. de Bretigny essaya vainement d'ef£acer l'impression douloureuse dont il avait été la cause involontaire : il est un âge où l'àme^ conune le corps, semble avoir perdu son élasticité, où toute plaie devient un ul* cère, où tout chagrin dure jusqu'à la mort. Le commandant de la Durance eut du moins la douceur, avant de s'éteindre, de savoir qu'il avait complètement dissipé des préventions qu'on ne lui eût jamais laissé entrevoir, si son amitié inquiète ne les eût devinées et obligées à se découvrir. M. de Terrasson succomba au milieu de la nuit. Les officiers de la Durance entouraient son chevet, et ce fut la main de l'amiral qui lui ferma les yeux. Des sanglots éclatèrent de toutes parts à bord de la corvette, quand l'équipage apprit la perte irréparable qu'il venait de foire. Pour nous, qui, plus rapprochés de ce chef vénéré, avions pu mieux connaître encore la noblesse de son âme, qui chaque jour recevions de nouveaux témoignages de sa bienveillance , nous portâmes

jusqu'à la fin de la campagne son deuil dans nos cœurs.

A peine les dépouilles mortelles de M. de Terrasson eurent-elles été confiées à la terre, que nous vîmes arriver à bord de la Durance le capitaine de pavillon de l'amiral. M. de Mauvoisis venait prendre le commandement de notre corvette, et le lieutenant en pied de la Truite, M. de Vernon, le remplaçait dans ses fonctions de capitaine de pavillon à bord de ce dernier bâtiment. La nomination de M. de Mauvoisis à un commandement qui lui appartenait d'ailleurs de droit, ne fit qu'ajouter à nos regrets. Nous partagions toutes les préventions qu'avait inspirées aux officiers et aux passagers de la Truite l'humeur altière de notre nouveau commandant. Dans l'empressement que sembla mettre l'amiral à investir M. de Mauvoisis d'un commandement à peine vacant depuis vingt-quatre heures, nous voulûmes voir le secret désir d'éloigner de sa présence un homme qu'il pouvait accuser d'avoir égaré sa raison et son cœur.

Plongé pendant quelques jours dans un accablement qui nous fit craindre une nouvelle catastrophe, M. de Bretigny donna enfin des ordres pour le départ, et le 29 mai 1 793, les corvettes, favorisées par une fraîche brise de sud -est, s'éloignèrent avec joie des funèbres parages de Balade.

Pendant deux mois, nous naviguâmes au milieu

des récifs, et des orages, échappant chaque jour par miracle à quelque nouveau danger. Ce fut presque au sortir du havre de Balade que, dirigeant notre route vers l'archipel de Santa-Cruz, situé entre les Nouvelles-Hébrides et l'archipel de Salomon, nous entrevîmes, malheureusement sans songer à nous y arrêter, l'île sur laquelle les frégates de La Pérouse avaient fait naufrage il y avait déjà près de six ans. Nous ne soupçonnâmes pas qu'au milieu de tant d'archipels où chaque îlot, chaque récif»avait pu devenir le tombeau de nos compatriotes, c'était précisément cette île inconnue qui avait été le théâtre du tragique dénoûment dont nous cherchions à percer le mystère. Ce voile ne devait être soulevé que trente-cinq ans plus tard par le capitaine Dillon et par le capitaine Dumont d'Urville. Du reste, il paraît aujourd'hui certain que, quand bien môme nous eussions abordé à l'île de Vanikoro, nous n'y eussions plus rencontré un seul des naufragés dont le sort excitait en France un si vif et si légitime intérêt. Ceux qui avaient survécu ^u désastre s'étaient hâtés de construire, à l'aide des débris d'une des deux corvettes, un esquif sur lequel ils avaient quitté l'île : courageuse tentative qui ne devait aboutir qu'à un second naufrage ! C'eût été le lieu où était venue s^. briser cette fragile épave qu'il eût fallu découvrir pour rendre à la France quelques-uns des enfants dont tout un* peuple attendait avec anxiété le re-

tour. Plus de soixante années de recherches n'ont point éclairci ce nouveau problème.

Notre campagne se poursuivait cependant au milieu de difficultés sans cesse croissantes. Nous visitâmes vainement la côte méridionale des îles Salomon, nous pénétrâmes au cœur du dangereux labyrinthe que forme, à l'extrémité de la Nouvelle- ^ Guinée, l'archipel de la Louisiade, et qui s'étend du cap de la Délivrance, découvert par Bougainville, au cap du Roi-Guillaume, découvert par Dampier, labyrinthe où nul ne s'était aventuré avant nous, où nul ne nous a suivis et ne nous suivra peut-être jamais. Nous explorâmes ainsi près de deux cents lieues de récifs. Que de fois, entraînés par la brise ou dominés par de violents courants, il nous fallut nous engager dans des canaux douteux, franchir des hauts-fonds qu'effleurait notre quille, ou chercher à tout hasard une issue entre deux luisants I Nos corvettes rasaient de si près la côte, que la brise, en soufflant de terre, apportait jusqu'à bord les parfums les plus suaves. De chaque baie que noua traversions, nous voyions se détacher de nombreuses pirogues, dont quelques-unes portaient jusqu'à vingt rameurs. Ces embarcations, se tenant toujours à distance , nous entouraient comme un essaim , non d'abeilles, mais de guêpes , car il était rare que les sauvages qui les montaient ne nous envoyassent pas comme adieux, après quelques insignifiants

échanges, une volée de leurs flèches ou une dé-charge de leurs frondes. Un de nos marins atteint d'une de ces flèches, sans doute empoisonnée, mourut, dans la nuit même, du tétanos. Quelquefois nous ripostions par un coup de fusil qui mettait en fuite tous ces misérables assaillants. Le plus souvent nous poursuivions notre route, dédaigneux de pareilles attaques, et gémissant de ne pouvoir rencontrer sur aucun point des êtres qui nous parussent dignes du nom d'hommes.

Les pluies abondantes qui nous avaient assaillis depuis notre atterrage sur les îles Salomon avaient répandu à bord de nos bâtiments une humidité qui seule eût suffi pour disposer les équipages au scorbut. Une relâche était devenue indispensable, mais il fallait que cette relâche eût lieu dans un pays qui nous offrit quelques ressources pour réparer nos forces épuisées, et qui nous permit aussi de renouveler nos vivres de campagne. Des cocos, des ignames et des bananes pouvaient bien apporter quelque soulagement à nos misères : ce n'étaient pas là les provisions qui nous mettraient en mesure de continuer notre voyage et d'accomplir de longues traversées. Ce qui nous restait des vivres emportés de France était complètement gâté. Le vin s'était aigri, les farines s'étaient échauflfées, et ces aliments malsains hâtaient le développement du principe scorbutique dont nous étions depuis longtemps infectés.

L'affreuse maladie dont le chantre des Lusiades nous a laissé une si énergique peinture, faisait chaque jour à bord des progrès effrayants. La plupart des matelots et des officiers, Tamiral lui-même , en ressentaient les atteintes. Dans une situation aussi fâcheuse , il n'y avait plus à hésiter : il fallait s'éloigner de la Nouvelle-Guinée, que nous savions, par l'expérience acquise l'année précédente , fertile en orages et en calmes. Nous eussions voulu gagner l'île 4e Java , où nous étions certains de trouver à nous ravitailler ; mais la rapidité avec laquelle se propageaient et s'aggravaient les symptômes du scorbut indiquait assez que nous ne pourrions aller jusque-là sans toucher à un port intermédiaire. Aussi , dès que nous eûmes pris la résolution d'ajourner à des temps.meilleurs la continuation de nos travaux, nous n'eûmes plus d'autre pensée que d'atteindre les Moluques par le chemin le plus court. C'est ainsi qu'après avoir franchi le détroit de Dampier*, qui sépare la pointe méridionale de la Nouvelle-Bretagne de l'île Rook, voisine de la NouveJle-Guinée , après avoir suivi d'assez près la côte occidentale de la Nouvelle-Bretagne, de plus loin celle de la Nouvelle-Irlande , nous nous décidâmes à di-

1. Il ne faut pas confondre ce détroit avec le canal du même nom qui, à 360 lieues plus à Touest, trace un sinueux passage entre Batenta et les Ilots qui entourent Pile du Roi-Guillaume, peu distante de la côte méridionslede W^^vKiou.

riger notre route de manière à passer encore une fois au nord des îles de l'Amirauté et des Anachorètes. Pendant quelques jours les vents furent très- variables , le temps sombre et pluvieux. Ce ne fut que le 15 juillet , à la pointe du jour, que nous vîmes les fies des Anachorètes. A partir de ce moment, nous semblâmes nous traîner plus lentement encore vers le but ardemment désiré ; la brise ne soufflait plus que par bouffées orageuses, et notre sillage ne se ranimait un peu que lorsque des torrents de pluie venaient fondre sur nous. Quand le ciel ne se déchirait pas pour livrer passage à ces effroyables averses , un dôme de plomb semblait peser sur nos têtes. C'était une voûte d'un bleu noirâtre qui s'appuyait de chaque côté à l'horizon sans laisser une Assure par où pût poindre un coin du véritable ciel. Une morne mélancolie régnait à bord de nos bâti* ments. M. deBretigny n'avait pu se relever de l'impression douloureuse que lui avait causée la perte de son ami. Il était resté sombre et silencieux, éprouvant un dégoût presque invincible pour toute espèce d'aliments. Peu de jours après notre départ du havre de Balade , les premiers symptômes du scorbut étaient venus se joindre à cet abattement moral, et avaient aggravé un état qui inspirait déjà de vives inquiétudes. Lorsque nous arrivâmes sur les côtes de la Nouvelle-Bretagne, le scorbut avait fait de rapides progrès , et de nouveaux accidents indiquaient

que l'amiral venait d'entrer dans la dernière période de cette cruelle maladie. L'air de la terre pouvait seul encore le sauver. Les officiers de la TnUte h pressaient de se séparer de la Durance^ dont la marche inférieure n'avait pas cessé , depuis le commencement de la campagne , de retarder sa conserve. M. de Bretigny résistait à toutes leurs instances. On lui fit enfin comprendre que le danger n'était pas pour lui seul , que chaque jour de plus passé à la mer pouvait coûter la vie à quelques-uns des malheureux dont il ressentait les souffrances plus cruellement que les siennes. Dès qu'on eut cessé de l'entretenir de sa sûreté personnelle et qu'on eut réussi à intéresser l'affection si vive qu'il portait à ses subordonnés, l'amiral se sentit vaincu. L'tle Waygiou n'était plus, si les vents nous favorisaient , qu'à deux ou trois jours de marche des corvettes. M. de Vemon fut autorisé à forcer de voiles pour s'y rendre; mais il était trop tard. Dans la nuit même les symptômes les plus alarmants se déclarèrent ; les douleurs devinrent si violentes, qu'il fallut perdre tout espoir d'atteindre l'île Waypou en temps opportun. La Durance était encore en vue; la Truiu mit en panne , et notre chirurgien-major fut appelé à bord de cette corvette. Une consultation eut lieu entre les officiers de santé des deux navires et les naturalistes qui étaient en même temps médecins. 11 s'agissait de donner ou de ne pas donner un bain

an malade : on discuta longtemps , et Ton finit par tomber d'accord sur la nécessité d'essayer de Tunique moyen cpte l'on crut avoir de calmer des douleurs si aiguës qu'elles ne pouvaient manquer d'amener une congestion cérébrale. Malheureusement à pdne l'amiral fut-il plongé dans l'eau , qu'il fut pris de convulsioRs terribles. Une heure après le coucher du soleil , il rendit le dernier soupir.

A bord des deux corvettes la mort de l'amiral causa une stupeur générale. M . de Mauvoisis , que son rang et son anciameté appdaient désormais au commandement en chef de l'expédition , ne parut pas le moins affecté. Le lendemain, les derniers devoirs furent rendus aux restes mortels de l'amiral. Nous coB&âmes son corps à la mer, ce muet tombeau qui a englouti tant de nobles dépouilles , et dont les gouffres se refermer<mt encore sur tant d'illustres victimes. Pendant la lugubre et triste cérémonie, des larmes et des gémissements n'exprimèrent pas seuls les pénibles sentiments dont chacim de nous était affecté. L'floge de ce chef si respectable, si bienveillant et si humain était dans toutes les bouches , comme son souvenir devait rester gravé dans tous les cœurs.

Après la perte que nous venions de faire , le pavillon de contre-amiral passa du mât d'artimon de la Trmte au mât d'artimon de la Durance. M. de Mauvoisis, en prenant le commandement de l'ex-

pédition , s'appuya sur un article de rordonnance de 1768 pour arborer cette marque distinct! ve d'un grade dont il ne lui était point permis de porter les insignes , mais dont il se trouvait appelé à remplir temporairement les fonctions : légitime et glorieux héritage d'un chef qu'il avait noblement secondé depuis le commencement de la campagne , mais héritage peu enviable en ce moment et fait pour refroidir la plus ardente ambition ! La mésintelligence qui s'était introduite sur la Truite et sur la Durance, avec les éléments si disparates dont on avait composé les états-majors , s'était beaucoup accrue par les longues souffrances que nous avions endurées. Il n'avait fallu rien moins que la sagesse de M. de Bretigny, le respect universel que son nom inspirait, pour contenir l'aigreur des esprits et l'empêcher de faire explosion ; mais à un chef sage et conciliant les malheurs de notre campagne donnaient pour successeur un homme redouté , en butte aux plus absurdes calomnies , et dont le caractère impérieux se refusait à un système de tempéraments devenu , hélas! trop nécessaire. . . . Pour montrer quelle influence peut avoir sur le sort d'une expédition maritime le caractère personnel du chef qui la dirige , il suffira peut-être de reprendre et de terminer ce récit.

Depuis le déplorable événement qui nous avait ravi M. de Bretigny jusqu'au moment où nous arrivâmes en vue de l'île Waygiou, il ne s'écoula pas

moiDS de vingt et un jours. Nous n'avancions qu'à la faveur de quelques orages. Le chiffre de nos scorbutiques ne cessait d'augmenter, et la tâche du petit nombre d'hommes qui étaient demeurés valides en devenait chaque jour plus pénible. A bord de la Durance, tous les officiers avaient été plus ou moins atteints du fléau. J'étais le seul que le mal eût épargné. Aussi, dès qu'un grain se présentait à l'horizon, s'empressait -on de me faire appeler pour prendre le commandement de la manœuvre.

L'officier de quart se mettait à l'abri , et je restais sur le pont jusqu'à ce que la pluie fût passée. Ce surcroît de service ne laissait pas d'être à la longue fort pénible, car il ne me dispensait pas de faire presque toutes les nuits mes quatre heures de quart, A l'âge de vingt ans, on supporte aisément la fatigue; on résiste moins bien à la privation de sommeil. Je ne sais en vérité comment je réussissais à me tenir éveillé pendant les quatre mortelles heures, où le calme et le battement monotone des voiles venaient encore appesantir mes paupières. Je me promenais constamment à grands pas, me heurtant souvent à l'angle de quelque claire-voie ou à quelques-uns des taquets cloués sur le pont. C'était moins de la veille qu'un sommeil lucide; mais enfin je faisais de mon mieux pour ne pas succomber à la tentation. Si j'avais eu l'imprudence de m'asseoir sur le banc de quart ou sur le bastingage,

je n'aurais pas gardé une minute les yeux ouverts, et un œup de canon ne m'eût point tiré de ma léthargie. Un jour que les grains avaient été jdus fréquents que de coutume, et qu'il m'en avait fallu, de six heures du soir à quatre heures du matin, recevoir plus d'un qui ne m'était pas destiné, le moment de prendre pour mon propre compte le ^art que j'avais fait jusque-là pour le compte de n^s camarades arriva sans que j'eusse pu consacrer un seul instant à ma toilette. Le lever du soleil me surprit donc dans une tenue fort peu militaire : j'étais en pantoufles. Ce n'était pas un grand crime ai une grande étrangeté à bord de la Duranct. Les campagnes scientifiques finissent toujours par conduire à un certain relâchement dans cette étiquette dont il est si important de ne pas se départir à bord d'un navire de guerre. Tourmenté par une insomnie fiévreuse, M. de Mauvoisis, qui n'approuvait gu&^ les dispositions conciliantes de son prédécesseur, trouva l'occasion bonne pour montrer que le commandement avait changé de mains, et il m'adressa une sévère réprimande. J'avais la conscience d'avoir mérité par ma conduite l'éloge plutôt que le blâme. Fixant sur M. de Mauvoisis un regard qui semblait défier le sim, je lui répliquai sèchement « qu'un officia* qui, depuis plus de quinze jours, recevait la pluie sur le corps pour le compte de tous ses camarades n'avait pas le temps de s'occuper de sa toi-

lette. » Je m'attendais à recevoir Tordre de me rendre aux sorèts. M. de Mauvoisis ne m'infligea pas cette punition, et son indulgence fut ici une &iblesse, car dans le service militaire , s'il faut avoir grand soin de ne point être injuste, il est plus important encore de ne jamais laisser l'auCorilé recevoir urne leçon de ses inférieurs; mais M. de Mauvoisis avait au f<md une certaine estime pour ce jeune homme qu'il savait étranger à toutes tes coteries qui divisaient nos états-majors. Peut-être aussi, comme tous les caractères fiers, avait-il un secret respect pour la fierté. Il tourna brusquement sur ses talons et rentra dans sa chambre sans m'adresser une nouvelle parote.

Je me suis plus tard reproché ce mouvement de vivacité. Il eût été plus généreux, dans la situation où no«« nous trouvions, d'accepter en silence un injuste reproche. M. de Mauvoisis avait un orçueil intraitable; mais son plus grand malheur avait été de s'ei^ger dans une expédition où ses qualités mêmes deidnr^it des défauts. La révolution de 89 venait d'inaugurer le règne des encyclopédistes. Notre commandant n'avait aucune sympathie pour les tendances nouvelles. Il disputait avec humeur son navire aux envahissements de la science, qui venait installer malgré hii des arbres à pain jusque sur la dunette. Tous ces prétendus bienfaiteurs de Thumanité, avec les herbiers dont ils devaient doter la

France, les graines potagères dont ils enrichissaient des plages désertes, lui rappelaient, disait-il, le titre bien connu d'une pièce de Shakspeare, Beaucoup de bruit pour rien. Les savants dont M. de Mauvoisis ménageait si peu la susceptibilité représentaient à bord le parti de la Révolution. La politique associa insensiblement à leurs griefs la plupart des offlciers qui n'appartenaient pas à la noblesse, et comme le camp qui attaque est toujours plus ardent que celui qui défend, M. de Mauvoisis, à cette époque de notre campagne^ n'eût peut-être pas trouvé à bord des deux corvettes une seule voix qui osât s'élever en sa faveur.

Par un bonheur inespéré , les équipages demeuraient fort calmes au milieu de ces luttes. Nos officiers étaient tous des hommes d'élite, et quand les matelots se sentent commandés par des gens qui savent leur métier, on a bien rarement à leur reprocher des actes d'indiscipline. Cependant il était temps qu'une relâche vînt apporter quelque soulagement à nos misères, car si la patience de nos marins eût pu supporter de plus longues épreuves, à coup sûr la santé des plus robustes ne les aurait pas subies impunément.

Enfin le 11 août à midi nous aperçûmes à l'horizon le sommet des hautes montagnes de l'île Waygiou. Nous allions entrer dans la Malaisîe. Les nouvelles populations que nous devions rencontrer n'étaient

point faites sans doute pour nous inspirer une confiance sans limites. Habituées cependant à reconnaître la suprématie de la compagnie des Indes néerlandaises, il était probable qu'elles nous réservaient un accueil moins hostile que les féroces insulaires avec lesquels nous avions vainement tenté de lier des relations amicales. Des vents très-faibles et variables continuaient par malheur à retarder notre marche. Des embarcations furent expédiées en avant pour chercher un port où nos navires épuisés pussent jeter l'ancre. Sur la côte orientale de Waygiou, les officiers chargés de cette reconnaissance découvrirent, à l'abri d'un îlot, un havre que les naturels du pays leur désignèrent sous le nom de Boni-Soïné. Nous n'avions pas à espérer de ressources bien abondantes sur ce point, quoiqu'on eût reconnu dans le voisinage des cocotiers et quelques traces de culture; mais ce qu'il fallait à nos scorbutiques, c'était l'air de la terre. Un bain de sable pris au soleil eût plus avancé leur guérison que tous les rafraîchissements du monde. Pendant sept mortels jours, des calmes ou des brises contraires nous empêchèrent de pénétrer dans le canal qui devait nous conduire au mouillage. C'était pour nos malheureux malades le supplice de Tantale. Dans notre impatience, nous prîmes le parti de franchir une chaîne de récifs qui laissait à peine quelques pieds d'eau sous notre quille. Quand notre ancre mordit le fond, nous

comptions quatre-vingt-dix-neuf jours de traversée. Des pirogues parties des villages environnants nous apportèrent dès le lendemain quelques ignames, du poisson et des tortues.

Notre prunier soin avait été d'établir des tentes sur la plage et d'installer nos malades à terre. Sans les pluies qui nous poursuivirent Jusqu'à ce mouillage, quelques jours auraient suffi pour ik)us délivrer de l'horrible fbéau qui avait menacé de dédmer les états-majors et les équipages des deux corvettes. La plupart de nos malades , même les plus gravement atteints , recouvrèrent oop^idant des fcntses et virent disparaître les symptômes qui annonçaient chez quelques-uns d'être eux une dissolution prochaine. Nous savions qu'en poussaut plus avant dans la mer des Moluques, nous trouverions la mousson d'est établie et le ciel plus serein qui l'accompagne. L'fle de Bourou et le port de CayéK, où avait rdâché Bougainville, étaient sur la route qui devait nous ccmduire à Java. Si nous pouvions espérer la guérison complète de nos scorbutiques, c'était à CayéH, où nous étions sûrs de rencontrer toutes les ressources d'un établissement européen , et non dans un port, où l'on ne se procurait qu'avec beaucoup de peine quelques rafraîchissements. L'ordre ftit donc donné de se préparer à lever l'anal dix jours après notre arrivée dans le havre de Boni.

La place du chef de l'expédition était à bord de la

frwffc, qui, par la supériorité de sa marche et son am^iUement plus recherché, méritait une pareille distinction. M. de Mauvoisis transporta son pavillon sur cett^ corvette aussitôt que les circonstances le lui permirent. M. de Veraon vint le remplacer à bord de laDurance. Je fus désigné par M. de Mauvoisis pour le suivre à bord de la Truite , preuve évidente que ce chef impérieux ne m'avait point gardé rancune de la soène dans laquelle je m'étais montré si pointilleux et à imprudent. L'état-major de la Truite avait plus souffert encore que le nôtre. Le renfort que lui amenait M« de Mauvoisis était presque indispensable. Je n'en éprouvai pas moins un vif regret de me séparer de mes camarades. Je n'avais reçu d'eux, pendant tout le cours de notre navigation , que des témoigfiages d'estime et de sympathie. Je n'étais pas, il est vrai, tout à feit étranger à bord de la Truite. Je devais y tnmver un ass^ bon nombre d'amis. Ce que je redoutais, c'était la mésintelligence qui régnait à bord de la corvette amirale. Nous avions bien eu nos dissentiments et nos coteries à bord de

la Dwrafwe^ mais moins vives et moins tranchées qu'à bord de la Trmte, D'ailleurs j'avais réussi sur ce bâthnent à garder la neutralité la plus complète; j'ignorais si je serais aussi heureux en changeant de navire. Je le fus, Dieu merci. J'eus mes querelles , sans doute. — on en avait à cette époque plus souvent qu'aujourd'hui , — mais ce furent bien les

miennes, et non celles des autres. Jusqu'au dernier moment, je sus me tenir en dehors de divisions qui me paraissaient regrettables sous tous les rapports, et j'eus le bon sens de ne m'associer aux prétentions exagérées ni des uns ni des autres.

Le jour même où nous devions reprendre la mer, M. de Mauvoisis , dont la santé était depuis longtemps très-gravement altérée, éprouva une nouvelle crise nerveuse qui le mit dans Timpossibilité de continuer à diriger la navigation des deux corvettes. Il fit appeler M. de Vernon et lui remit, non le commandement supérieur, mais le soin de conduire nos bâtiments au port de Cayéli. Ce fut d'ailleurs une courte et facile traversée. La mer des Moluques connaît peu de tempêtes et ne cache que de rares écueils. En six jours , nous eûmes franchi les cent lieues qui séparent le havre de Boni de la côte orientale de Bourou. Nous trouvâmes dans cette •possession hollandaise l'accueil bienveillant et les ressources inappréciables que nous avions rencontrés l'année précédente à Amboine. Si , en arrivant dans la capitale des Moluques, nous étions déjà dignes de sympathie, cette fois nous étions vraiment dignes de pitié. Lorsque nous avions mouillé sur la rade d' Amboine, nous n'avions encore éprouvé que quelques fatigues. Aucune maladie n'avait exercé ses ravages parmi nous. Nous étions pleins d'ardeur et de confiance. En quelques mois tout avait changé.

La mort avait frappé successivement les deux chefs de l'expédition, et leur avait donné pour successeur un Iiomme d'un mérite incontestable, mais -qui, placé sous l'influence d'une maladie nerveuse , impérieux, passionné , cédant mal à propos à l'entraînement de ses opinions politiques , s'était aliéné par ses exigences l'affection de ses subordonnés. Tel était le chef auquel étaient remises les destinées de deux équipages afTaiblis et de deux états-majors divisés, à la veille des graves complications qu'il était facile de prévoir. Bien des choses ont changé dans la marine depuis le temps où la Truite et ta Durance erraient au milieu des récifs de la Louisiade. Ce qui ne changera jamais , c'est le cœur de l'homme. Nos officiers n'ont plus à craindre les misères dont je viens de tracer le triste tableau, II n'est pas certain que l'histoire de nos dissensions ne puisse leur être encore un avertissement salutaire. Si jamais l'indulgence fut une vertu et une nécessité, c'est à bord d'un navire. Lorsqu'il n'y a point de divorce possible , il ne faut pas altérer légèrement la bonne harmonie du ménage. Ce n'est point merveille qu'après avoir voyagé trois ou quatre ans face à face , comme deux amants placés dans une litière, on s'inspire mutuellement un peu de lassitude. Que l'on découvre chaque jour à son voisin quelque imperfection qu'on n'avait pas jusqu'alors soupçonnée , ce n'est pas chose non plus dont il faille s'éton-

ner outre mesure ; mais avec un peu de clémence , un peu de généreuse sagesse de part et d'autre , on peut encore parcourir dans une douce intimité une assez longue carrière. Seulement qu'on n'oublie pas une condition essentielle : il faut que le désir de l'union soit surtout dans le cœur du chef, et que, bien différent sur ce point de Tibère, il n'ait d'autre but que de concilier pour régner.

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