CHAPITRE X
Arrivée à Sourab&ya. — Coup d'Etat et mort de M. de Hauvoisis.
Batavia en 1794.
Le moment semblait venu de repï'endre le chemin de la France; mais si Ton réfléchit à la situation politique où se trouvait en 1793 notre malheureux 'pays, on ne s'étonnera point que de douloureuses préoccupations aient disputé nos âmes à la joie du retour. Nous n'avions , il est vrai , rien à redouter en apparence de la terrible conflagration qui, au moment même de notre départ, menaçait déjà l'Europe. Des lettres de neutralité envoyées par tous les gouvâTcOements mettaient la Truite et la Durance h l'abri des chances d'une guerre générale. Ce saufconduit formel nous eût-il manqué, nous trouvions un autre gage de sécurité dans le généreux exemple donné en 1778 par la France et les États-Unis. Les croiseurs des deux pays avaient à cette époque reçu l'ordre de respecter les bâtiments qui , sous les ordres de Cook, venaient d'explorer l'océan Pacifique.
Comme la Resolution et la Discovery^ la Truite et la Durance étaient placées sous la sauvegarde de rhonneur européen. Le danger pour nous était moins dans les dispositions des marines étrangères que dans l'état même de la France. Bien qu'incomplètes et déjà anciennes, les nouvelles d'Europe que nous avions trouvées à Bourou indiquaient un progrès redoutable dans l'agitation à laquelle était en proie la société française. Qu'allions-nous apprendre à l'île de Java, vers laquelle se dirigeaient nos corvettes après une salutaire relâche de onze jours dans la baie de Cayéli ? Deux partis , celui de la Révolution, celui de Témigration, commençaient à se dessiner parmi nous ; ils attendaient des renseignements plus précis avec une sombre impatience , et c'est sous l'impression de luttes prochaines, de dissentiments de plus en plus prononcés , que nous reprenions notre campagne.
L'indisposition de M. de Mauvoisis se prolongeant, M. de Vernon exerçait le commandement, sans s'écarter toutefois de l'itinéraire qui lui avait été tracé. Par les ordres de M. de Mauvoisis, nous nous engageâmes, au sortir de la rade de Cayéli, dans le détroit de Bouton. Dix-sept journées furent employées à traverser ce canal, qui n'a que trente lieues d'étendue. On mouillait toutes les nuits, et on n'avançait guère qu'à l'aide des marées favorables. Durant ces jours d'une laborieuse navigation , si
nous éprouvâmes des chaleurs suffocantes, nous vécûmes du moins dans l'abondance. De tous côtés accouraient vers nous des pirogues chargées de volailles, de poissons et de fruits. Malheureusement cette abondance eut de tristes résultats, et les derniers vestiges du scorbut disparaissaient à peine que se déclaraient les symptômes de la dyssenterie. En deux jours, nous perdîmes cinq hommes, et chaque corvette compta une trentaine de malades.
M. de Mauvoisis cependant eut bientôt repris ses forces. Les corvettes venaient de traverser le détroit, elles étaient à l'ancre devant la ville de Bouton, quand il fit appeler M. de Vernon à bord de la Truite, et lui annonça qu'il se croyait suffisamment rétabli pour le décharger de la responsabilité du commandement. Jusqu'à Java d'ailleurs la route était toute tracée. Il n'y avait que deux cents lieues à parcourir vent arrière , dans des parages , il est vrai , parsemés d'assez dangereux écueils , et dont les Hollandais avaient évité de publier des cartes exactes; mais pour des navires qui venaient de passer des mois entiers au milieu des brisants, à , bord desquels chacun avait l'habitude d'avoir l'^il ouvert, ces difficultés n'étaient qu'un jeu. Nous franchîmes donc sans encombre l'espace qui nous séparait de la colonie hollandaise, et nous vînmes jeter l'ancre à l'entrée de la rade de Sourabaya ,
dans un état de détresse qui réclamait unpérieusemant les plus prompts secours.
Un instant on put croire que ces secours nous seraient refusés; on avait appris à Sourabaya que la guerre était déclarée entre la Hollande et la France. L'officier qui avait été envoyé à terre pour demander l'autorisation de faire entrer nos corvettes en rade fut arrêté avec les hommes qui l'accompagnaient et retenu comme prisonnier de guerre. Un second officier et un second canot eurent le mtoe sort. A la nouvelle de ces indignes procédés , M. de Mauvoisis réunit les états-majors des deux corvettes, et, après avoir exposé en quelques mots les difficultés de la situation , il annonça qu'il n'y avait point d'alternative qui ne lui parût préférable à celle de remettre nos bâtiments entre les mains de l'ennemi. Ces nobles paroles obtinrent une approbation unanime. Il fut décidé que dès le lendemain nous nous éloignerions d'un pays où l'on méconnaissait et le droit des gens et les lois de l'hospitalité. Qu'adviendrait-il ensuite de nous? C'est ce qu'il était difficile ou bien triste de prévoir. Il oe restait plus à bord de nos corvettes que trente jours de biscuit tout à fait avarié et un mois d'eau. Les deux tiers de nos équipages étaient attaqués de la dyssenterie; les hommes les plua valides étaient précisément retenus avec les deux embarcations que les Hollandais se refusaient h relâcher. Dans ces con-
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ditions, péussirions-nous à atteindre l'île de France, le seul port qui nous fût désormais ouvert ? Ferions-nous près de douze cents lieues quand nous avions failli désespérer de pouvoir en faire quatre cents pour nous traîner de Waygiou à Sourabaya ? Toutes nos dispositions de départ n'en furent pas moins prises , et nous n'attendions plus que le moment de mettre sous, voiles , lorsqu'à notre grand étonnement nous vîmes arriver Tofficier qui avait été le premier envoyé à Sourabaya. Le conseil supérieur de Batavia avait levé toutes les difficultés , et des ordres étaient donnés pour qu'on nous fît l'accueil réservé aux navires des puissances amies. Des pilotes nous étaient en même temps expédiés par le gouverneur. Nous levâmes aussitôt l'ancre , et, confiants dans la foi jurée , nous donnâmes à pleines voiles dans la passe qui nous conduisit en quelques heures à l'entrée même de la rivière de Sourabaya.
Il y avait plus de deux ans que nous avions quitté la France. Ces deux années avaient été remplies pour nous de bien tristes épreuves ; mais qu'étaient nos malheurs en comparaison de ceux qui pendant la même période afQigeaient notre pays ? Les dqux officiers qui avaient eu des communications avec la terre apportaient des nouvelles que nous n'hésitâmes pas d'abord à taxer d'exagération. « La France, leur avait-on dit, était en guerre avec toutes les nations
de l'Europe, coalisées contre elle; une révolution épouvantable avait abouti à la mort du meilleur des rois ; les démagogues , exerçant un pouvoir sans bornes, envoyaient les citoyens les plus paisibles à réchafaud ou les faisaient massacrer dans les prisons. La France n'était plus qu'un vaste champ de carnage. » Tous ces horribles détails nous parvinrent à la fois : ils produisirent sur nous tous l'impression la plus douloureuse; malheureusement ils réveillèrent aussi les haines que le danger commun avait paru un instant assoupir. Sous des chefs tels que M. de Bretigny et M. de Terrasson, on se fût borné à gémir sur les malheurs de la patrie. M. de Mauvoisis était trop ardent pour ne pas ambitionner un rôle plus actif. Voyant à leur tète un partisan avoué de l'émigration , les états-majors tendaient plus que jamais à se séparer en deux camps, et chacun obéissait, suivant la pente où inclinent tous les hommes, à ses espérances ou à ses regrets.
La réception qu'on nous fit à Sourabaya vint nous arracher à ces tristes préoccupations. Les habitants s'empressèrent à l'envi près de nous, et ce fut à qui nous ferait les honneurs de la ville. On comptait parmi les ofBciers de la garnison plusieurs de nos compatriotes sortis des régiments que la Hollande avait à cette époque l'habitude de recruter en France. Nous les vîmes accourir des premiers audevant de nous. Avec eux , nous pouvions nous en-
tretenir sans réserve de nos inquiétudes, car ils n'avaient perdu ni le souvenir ni l'amour de la France en prenant du service sous un autre gouvernement. Avecles Hollandais, au contraire, nous dissimulions de notre mieux nos craintes pour l'avenir, notrer horreur pour le passé, car la plus grande soufTrance que puisse éprouver une âme un peu fîère , c'est d'avoir à rougir de son pays devant des étrangers,
Sourabaya était en 1793 une petite ville charmante. Comme toutes les villes des Indes néerlandaises, elle comprenait trois quartiers bien distincts : le quartier européen , le eampong chinois et le cam^ pong malais. Le quartier européen , entouré d'une simple chemise sans épaisseur, dont l'élévation en certains endroits ne dépassait pas cinq ou six pieds, s'étendait sur la rive gauche d'un cours d'eau trèsrapide , assez profond pour donner accès à des bûtinaents de soixante ou quatre-vingts tonneaux, et servant de frontière à la ville proprement dite, que ce canal séparait des faubourgs chinois et malais. Le quai, planté d'arbres, se prolongeait jusqu'à la mer. C'était pour les Européens la promenade habituelle. Le long de la jetée on avait ménagé un 'chemin de halage, alîn de pouvoir tirer à la cordelle les caboteurs jusqu'au fond du port. Il y avait là , du lever du soleil jusqu'à la fin du jour, un mouvement, une activité commerciale dont Sourabaya , m'a-t-on as-
suré, n'offre plus de nos jours que le spectacle affaibli. Les rues de la ville n'étaient point pavées,
— c'était alors un luxe fort rare sous les tropiques ;
— elles étaient spacieuses et présentaient l'aspect assez régulier d'une double rangée de maisons à un seul étage, élégantes et modestes demeures dont une propreté recherchée était le plus bel ornenaent. Le palais même du gouverneur ne contrastait point par son extérieur avec la simplicité générale ; mais à l'intérieur de cette résidence il régnait un luxe dont la cour de quelques princes indiens eût pu seule donner une idée. C'est là que nous assistâmes à des fêtes qui rappelaient les splendeurs fabuleuses des Mille et une nuits , à des festins d'une profusion incroyable , dans lesquels une foule empressée de jeunes et belles esclaves, toutes vêtues d'un costume uniforme, se tenaient derrière les convives, attentives à prévenir leurs moindres désirs. Ce faste asiatique n'étonnait personne. Les employés supérieurs de la compagnie étaient de véritables souverains dans la province qu'ils étaient chargés d'administrer, et on trouvait tout simple qu'ils étalassent aux yeux des populations la pompe du rang suprême, puisqu'ils avaient toutes les prérogatives de la royauté *.
1. Le gouverneur de Sourabaya était à cette époque M. Hogendorp, homme digne en tous points des fonctions importantes qui lui étaient confiées, et fait pour honorer une plus haute for-
La rade de Sourabaya , abritée de tous les vents , était un véritable nid de mousse pour nos pauvres navires si longtemps battus par la tempête. La sécurité complète dont nous jouissions à ce mouillage pennettait donc de laisser aux états-majors et aux équipages beaucoup de liberté ; mais cette liberté si chèrement achetée n'eût été qu'un leurre et une source de nouveaux regrets, si Ton n'avait pris queique mesure pour améliorer notre situation financière, car depuis le conunencement de la campagne nous n'avions rien reçu encore de nos ap* paintements. Heureusement il nous restait une grande quantité des objets qui devaient servir à nos échanges avec les sauvages. Cession fut faite de toute cette pacotille à la compagnie hollandaise, et l'argent qu'on en retira fut employé à payer aux officiers et aux équipages une partie de la solde qui leur était due. Officiers et savants, — j€ me trauvai
tune. A vifigt^mq aDs de là, je Tai retrouvé à Ri(>-Janeiro. Après l'aToir élevé aux postes Its plus éminents, les révolutions avaient consommé sa ruine. 11 vivait retiré sous un ajoupa^ misérable hutte de feuilles et de branchages, presque au sommet du Corcovado, manquant du nécessaire et n'ayant avec lui qu'une vieille négresse pour préparer ses modestes repas. Ce grand revers n'avait point altéré sa sérénité. Il revint avec complaisance sur les souvenirs du temps , si éloigné déjà, où il m'avait reçu, jeune enseigne de vaisseau, à sa table. L'étendue de son propre malheur l'afTectait moins que la chute de Tillustre fortune à laquelle il avait attaché la sienne : devenu général au service de la France , il avait été un des aides de camp de l'empereur.
cette fois assez riche pour faire comme les autres , — tous prirent des logements en ville. On ne laissa sur chaque corvette qu'un seul officier de garde, relevé tous les trois jours. Les tables des étatsmajors, les gamelles, pour employer le terme consacré, furent établies à terre. M. de Mauvoisis fixa le traitement de table de chaque officier à une piastre forte par jour, indemnité qui nous fut régulièrement payée à la fin de chaque mois par la caisse du bord. Dans un pays où tout était à vil prix, un pareil traitement nous laissait encore le moyen de réaliser des économies sans cesser de vivre dans une extrême abondance. Jusque-là, tout était pour le mieux, puisqu'on ne nous allouait, à titre d'à» compte , qu'une portion de ce qui nous était bien légitimement acquis. Seulement, quand l'argent qu'on s'était procuré par une opération très-justifiable se trouva dépensé, on commit l'imprudence de puiser dans le trésor de la compagnie et de la laisser devenir notre créancière. Nous n'avions pourtant, si l'on considérait la détresse bien connue de la République française, d'autre gage à ofi'rir aux Hollandais que les bâtiments môncres qui nous avaient amenés à Java. Nous contractions, en un mot, une sorte d'emprunt à la grosse, opéraiion qui convient mieux à des navires de commerce qu'à des navires de guerre.
Le temps s'écoulait cependant. Il y avait près de
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quatre mois que nous avions jeté l'ancre devant Sourabaya , et rien ne faisait prévoir le moment où nous songerions h effectuer notre retour en France. Cette incertitude et l'inaclion complète dans laquelle nous vivions, l'inaction si mauvaise conseillère, exaltèrent encore nos inimitiés. La désunion fut poussée si loin, qu'elle nécessita la dissolution des gauaelles. Les états-majors cessèrent d'avoir une table commune, et chacun s'en fut vivre où il lui convenait le mieux. Dans cette dispersion générale , j'associai mes destins à ceux d'un jeune ingénieur hydrographe dont le nom est resté justement attaché à tous les travaux de notre campagne , et dont la réputation n'a fait que grandir jusqu'aux derniers instants de sa longue carrière. De jour en jour arrivaient d'Europe des nouvelles plus affreuses. La guerre civile, disait-on, désolait notre pays, le territoire, envahi par les armées étrangères, ne pouvait manquer d'être démembré, et déjà les ennemis commençaient à se partager nos provinces. Tous ces bruits, exagérés quelquefois à dessein, agitaient ou aigrissaient les esprits. La majorité d'entre nous aspirait ouvertement après un prompt départ, et se plaignait vivement des interminables délais qui laissaient la dyssenterie décimer nos équipages. Dans l'espoir d'apaiser les mécontentements et de rallier de nouveaux partisans à la cause royaliste, M. de Malivoisis ne trouva rien de mieux que.
de disposer des décoratio&s qui avaient été confiées au chef de l'expédition pour réconopenser ceux des officiers qui mériteraient cette distinction par leurs services dans le cours du voyage. Trois officiers reçurent la croix de Saint-Louis , et en présence des états^majors rassemblés prêtèrent le serment exigé par les statuts de Tordre. Une semblable mesure ne pouvait plus laisser de doutes sur l'intention de M. de Mauvoisis de ne rentrer en France que lorsqu'il aurait reçu des nouvelles plus en rapport avec ses désirs et ses espérances. Nous savions qu'il entretenait une correspondance très-active avec le gouverneur général , mais nous ne soupçonnions pas qu'il sollicitait déjà les secours de la haute régence pour tenir en respect au besoin les équipages des deux corvettes , accusés par leur «commandant de s'^re constitués en état de révolte. Est-il besoin d'ajouter que rien, ni dans les équipages ni dans les états-majors , ne justifiait une telle accusation ? Chacun s'étonnait , il est vrai , que noU'e séjour à Sourabaya se prolongeât ainsi sans nécessité, mais jamais on n'avait eu à nous reprocher le moindre murmure ni le moindre mouvement séditieux. Malgré des dissensions profondes, il n'y avait qu'un vœu parmi nous, celui de rentrer en Europe , et d'y rentrer avec nos bâtiments. Ce qui acheva d'égarer l'ambition de M. de Mauvoisis, ce fut sa crédulité. Les nouvelles ne parvenaient point alors dans les Indes avec autant de
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rapidité el de régularité qu'aujourd'hui. La compagnie hollandaise , intéressée à ne laiseer circuler dans ses possessions aucun bruit qui pût ébranler sa puissance, avait pris des mesures pour qu'aucun journal , aucune correspondance , ne pusseiU pénétrer dans la colcMiie sans avoir subi une censure préalable. On ne pouvait donc savoir à Java, des événemenls qui s'accomplissaient en Europe, que ceux qui lotiniaient contre nous ou qui tendaient à déshonorer la cause de la Révolution. Les «vantages remportés par nos armes étaient Eoignensement dissimulés; le règne odieuK de la Convention était au contraire livré à l'indignation publique avec toutes ses borreurs et tous ses désordres. Qui eût pu croire au triomphe d'une orgie où des " ivres de sang et h court de victimes sembl à se dévorer entre eux! Déjà la reine toinette et les girondins avaient porté le l'échafand, la Vendée était en fén, Dum nait de passer tt l'ennemi. M. de Mauvo France vaincue et l'émigration près de n nières déployées dans Paris. Il ne voulut dre le dernier moment pour manifester cipes par un acte éclatant. Il trouva malhei dans le conseil supérieur de la compagn:
neur duquel nous étions confiés, une complaisante à écouter ses rapports et u sèment perfide à seconder sa défectior
nuit des listes de proscription sont dressées. Deux vaisseaux de guerre de cinquante canons et des canonnières entourent nos corvettes; des détachements de troupes parcourent la ville et constituent prisonniers tous les individus dont l'arrestation a été résolue. Au point du jour le pavillon blanc est arboré sur nos bâtiments^ qui le saluent de toute leur artillerie. Cette démonstration ridicule était sans objet. La seule conséquence qu'elle pût avoir, c'était de nous fermer les portes de la France, h moins que l'étranger ne se chargeât de nous les rouvrir. A dater de ce jour, c'en était fait de l'expédition; on put la considérer comme dissoute. La plupart des ofQciers , qui n'appartenaient pas à la noblesse, ainsi que les naturalistes, cause première de nos dissensions , furent dirigés par terre sur la ville de Batavia, pour y être détenus dans les forteresses. Quelques officiers mariniers et une quarantaine de matelots de chaque corvette furent envoyés en exil dans l'intérieur de Java. On les y plaça sous la surveillance des chefs indigènes , qui heureusement les traitèrent avec les plus grands égards.
J'avais été porté sur la liste des proscrits. Le jeune ingénieur hydrographe avec lequel je m'étais lié y figurait également, sans avoir plus que moi mérité cette préférence. J'ignore en vérité quel motif avait pu nous valoir l'honneur d'être ran-
gés parmi les rebelles. Nous étions tous les deux très-inoffensifs, surtout fort peu enthousiastes d'une révolution que nous ne connaissions encore que par ses excès. Je dois dire cependant que mon compagnon était le dépositaire des papiers de Taumônier de la Durance^ mort depuis notre arrivée à Sourabaya. Ces papiers renfermaient la correspondance de M. de Terrasson , et à toutes les instances qui lui avaient été faites pour avoir communication de ce dépôt le jeune ingénieur avait répondu par le refus le plus formel. Mais moi, qui venais à peine d'accomplir ma vingtième année, qui n'avais d'ardeur que pour mon métier et pour le plaisir, qui n'avais jamais pris parti ni pour les Gapulets ni pour les Montaigus , qui , en ce moment même , étais à peine convalescent d'un bon coup d'épée que je devais à l'un des savants si particulièrement odieux à M. de Mauvoisis , je me demande encore à quel propos on me fit arrêter. Sans doute on jugea que, n'ayant rien à gagner à la cause de l'émigration et tout à espérer du triomphe des idées nouvelles , mon choix devait être fait à l'avance. Ce raisonnement , si toutefois ce fut celui de M. de Mauvoisis, aurait dû dessiller ses yeux. Que pouvait-il se promettre du conflit dans lequel la noblesse était engagée , lorsqu'il lui fallait tenir pour ennemis tous les Français qui n'étaient pas gentilshommes? Détenus dans nos appartements et
gardés à vue par deux factionnaires, nous atton dions, mon compagnon et moi, te parti qu^on allait prendre à notre égard. Notre premier mouvement avait été de nous révolter contre un traitement indigne; bientôt la gaieté naturelle à notre âge avait repris le dessus, et nous nous étions Insensiblement habitués à notre prison. Le joug de la persécution ne s'appesantit pas d'ailleurs bien longtemps sur nos têtes. J'ignore qui intercéda en ma faveur, mais je fus relftdié le premier. Mon compagnon ne le fut que quelques jours plus tard. M. de Mauvoisis me fit appeler aussitôt après la levée de mes arrêts; il m'ordonna de reprendre mon service à bord de la Truite, comme si cette arrestation n'eût été que le résultat d'un malentendu , et me dit , au moment où je me retirais, qu'il n'avait pas oublié les recommandations de mes protecteurs. Je lui avais en effet été recommandé, avant notre dé^ part de Brest, par Mme la ducbesse de Ghdseol; mais, dans la précipitation avec laquelle il avait dressé sa liste des suspects, il paratt qu'il l'avait oiiâ»lié.
L'émotion causée par ce coup d'Ëtat ne tarda pas à se calmer , et nous reprîmes nos habitudes paisibles. Nous montions à cheval dès le point du jour, et nous chassions jusqu'à dix heures. Dans la jour^ née nous évitions de sortir, à cause de l'excessive chideur ; le soir venu, nous allions faire quelques
visites ou respirer sur la jetée l'air frais de la mer. Toutes les quinzaines environ, mon tour de garde arrivait, et j'allais arpenter pendant trois jours le pont presque solitaire de la Truite. Cette vie mo*notons convenait au climat, qui ne s'accommode ni des exercices violents ni des émotions trop vives. Cependant la dyssenterie continuait ses ra* vages parmi les plus sages et les plus tempérants d'entre nous. J'avais été un des premiers officiers atteints de cette ci^uelle maladie, et j'en étais arrivé à un état de faiblesse qui me permettait difficilement de continuer mon service. Chaque fois que >enait mon troisième jour de garde, j'étais pris par des vomissements, je perdais connaissance, et Al fallait me transporter évanoui à terre. Je craignais tellement d'être à charge à mes camarades, que, malgré l'intérêt que tous à l'envi me témoignaient , je ne voulus jamais céder à leurs instances. Je persistai, en dépit des observations du médecin, à mener ma vie habituelle , trouvant dans mon énergie et^dans ma jeunesse insouciante des forces inespérées pour remplir mes devoirs et pour vaquer en même temps à des plaisirs , qui n'étaient pas tous sans danger. L'oisiveté en effet nous livrait sans ié*^ fense à des séductions qui peuvent exercer leur per^ nicieuse influence sur les meilleurs esprits. Comme la plupart de mes camarades, j'avais depuis quelques mois contracté la funeste passion du jeu. Le
sort me fit tomber un jour entre les mains de fripons qui me donnèrent une leçon que je ne payai pas trop cher, puisque J'en gardai le souvenir toute ma vie. En moins d'une heure, ces habiles joueurs m'eurent dépouillé de soixante-dix louis , et je demeurai leur débiteur de dix autres. Je me retirai chez moi fort confus , fort affligé , comme on peut croire, et surtout fort préoccupé des moyens de payer ma dette. Je possédais deux atlas , quelques livres et un habit de velours souci parsemé de points noirs. Mon domestique reçut Tordre d'aller vendre tous ces objets; le prix qu'il m'en rapporta me permit de satisfaire sur-le-champ à mes obligations ; il me resta même assez d'argent pour attendre sans trop de gène la solde du mois, qui heureusement touchait à sa fin.
Le passage dans l'intérieur de l'île de Java des officiers , des naturalistes et des marins qu'on avait si injustement proscrits redressa les idées fausses qu'on avait accréditées sur leur compte. Les Hollandais purent juger, en voyant de près ces prisonniers, qu'on les avait calomniés étrangement. Ils ne trouvèrent dans les hommes qui leur avaient été signalés comme les révolutionnaires les plus dangereux que des gens inofiensifs qui ne s'étaient jamais occupés de politique , ou ne s'en étaient occupés qu'avec la ferveur naïve que presque toute la France avait montrée à cette époque pour de périlleuses uto-
pies. Aussi à leur arrivée dans la capitale de Tîle nos compatriotes furent-ils reçus avec une bienveillance extrême, qui pour quelques-unsmême se transforma en une généreuse sollicitude. Les corsaires de l'île de France avaient fait des captures importantes dans la mer des Indes ; les Hollandais, de leur côté , s'étaient emparés de quelques-uns de nos bâtiments. Un navire fut expédié de Batavia en parlementaire, pour traiter avec les autorités de Tile de France de réchange des prisonniers. Quelques-uns des proscrits de la Truite et de la Durance furent embarqués sur ce bâtiment : il est regrettable que tous n'aient pu obtenir une faveur qui les aurait sauvés. Laisser des Européens à Batavia , sous l'influence d'un climat dont l'insalubrité était alors proverbiale, c'était les exposer à un danger plus terrible que tous ceux que nous avions affrontés sur les côtes de la Nouvelle-Hollande ou de rOcéanie. Plusieurs de nos compagnons payèrent ainsi de leur vie les ambitieuses illusions de leur commandant. "
Les événements se chargeaient à cette époque même de seconder le retour de la haute régence à des sentiments plus équitables. Non-seulement nos frontières avaient cessé d'être menacées, mais nos armées pénétraient déjà jusqu'au cœur des pays ennemis. Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis le départ des premiers proscrits pour l'île de- France, qu'un bâtiment léger , expédié de cette île ,
vint réclamer au nom de la république « le traître MauYoisis et les malheureux éqiripages. » Le délégué du gouvernement français était précisément un des naturalistes que le commandant de nos corvettes s'était empressé de porter sur ses listes de proscription. Après avoir fait attendre assez longtemps sa réponse, le conseil suprême refusa de faire droit à cette demande-. Il faut croire cependant que le refus n'était pas bien catégorique, puisque trois mois plus tard le même envoyé revint à Batavia renouveler sa sommation. Cette seconde démarche de la colonie française ne fut pas ignorée de M. de Mauvoisis. Il s'en alarma, et, pour en prévenir les suites, il jugea nécessaire de se rendre à Samarang, dont le gouverneur était d'un rang plus élevé que le gouverneur de Sourabaya. J'ignore quelle réception lui fut faite; mais bientôt nous apprîmes qu'il était mort trois jours après son arrivée à Samarang. Le bruit courut alors parmi nous qu'il s'était empoisonné. Je n'oserais affirmer le contraire. Cependant il est plus naturel de croire qu'un homme qui depuis longtemps était sous l'influence d'une maladie nerveuse n'avait pu résister aux contrariétés multipliées et aux inquiétudes inséparables du commandement de notre expédition. M. de Mauvoisis mourut du poison qui nous avait déjà ravi M. de Terrasson et M. de Bretigny. En lui périt un de ces cadets de famille dont
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la Révolution a éleml la raee en France ^ race ambitieuse et entreprenante qui, fière de sa noblesse, impatiente de sa pauvreté, cherchait dans les aventures ou dans ks intrigues une fortune digne de son blason. C'était véritablement à cette époque la sève du corps social : le moindre rayon de soleil la mettait eut mouvemeot. Hardis et avisés comme les fils de Tanerède de Haoteville , ces gentilshommes , qui n'avaient que la cape et l'épée, ont fondé nos colonies , peuplé les rangs de notre marine et rem- ))li les pages de notre histoire du récit de leurs prouesses. Ils étaient à l'occasion héros ou flibustiers, courtisans ou révolutionnaires, mais toujours chevaliers, gardant jusque dans leurs écarts un certain vernis d'élégance , dans leurs vices un certain poin4 d'honneur, — sans scrupules souvent , mais jamais sans orgueil. Cartes on ne peut se plaindre que l'ambition manque à notre société : autrefois confinée dans les rangs de la classe nobiliaire, l'ambition est aujourd'hui partout ; seulement elle n'a plus le même cadiet, et l'on serait quelquefois tenté de la trouver trop facile à satisfaire. De chétifs avantages lui suffisent : il lui feut une ornière, elle ne se soucie }dus des aventures.
La mort de M. deMauvoisis plaça M. de Vemon à la tète de l'expédition. L'ancienneté de cet officier, alors lieutenant de vaisseau , le désignait naturellement pour un poste où il était regrettable qu'il n'eût
pas remplacé plus tôt les chefs dont il rappelait si bien la sagesse et la bienveillance. S'il eût succédé directement à M. de Bretigny, ou s'il eût pu conserver le commandement qu'il avait pris à l'île Waygiou, quand la situation de M. de Mauvoisis semblait désespérée , l'issue de notre campagne eût été bien différente. Nous eussions ramené en France les débris de notre expédition au moment où les journées de thermidor venaient de rendre l'espoir à tous les honnêtes gens. Les officiers de la Truite et de la Durance auraient été accueillis avec empressement parla république, qui commençait à s'apercevoir du vide immense que l'émigration avait laissé dans les rangs de la flotte. Après les imprudences de M. de Mauvoisis, la situation n'était plus la même. M. de Vernon n'eut, par malheur, à prendre le commande*ment des corvettes que pour les livrer à la compagnie néerlandaise , qui les réclamait comme rançon de ses avances. En s'emparant de nos bâtiments, les Hollandais s'engagèrent à fournir à ce qui restait des états-majors et des équipages le moyen de rentrer en Europe. Par suite de cette convention , un brick de commerce nous reçut à son bord et nous transporta jusqu'à Samarang, où nous restânaes environ un mois et demi.
Samarang tient le second rang parmi les villes dé Java. Dans les fêtes qui furent données à notre intention , nous fûmes d'autant mieux accueillis des
dames , que nous parlions presque tous avec facilité le malais. Cette langue est l'italien de l'Inde. Je n'en connais pas qui m'ait paru plus douce et plus musicale. Les Hollandais s'étonnaient que nous eussions pu apprendre en si peu de temps une langue qu'ils n'arrivent à posséder qu'après un long séjour dans les Indes. La prononciation de ces nombreuses voyelles^ qui forment dans la bouche des indigènes ou des créoles un gazouillis harmonieux, leur offre un obstacle presque insurmontable ; elle n'a au contraire rien de bien difficile pour les peuples du midi de l'Europe. Malgré l'aimable accueil qui nous adoucissait un peu les peines de l'exil , nous appelions de tous nos vœux le jour où l'on nous annoncerait notre départ pour Batavia. Le bruit s'était répandu, je ne sais sur quel fondement, que plusieurs corsaires venus de l'Ile de France croisaient sur la côte de Java. De tous les dangers auxquels nous pouvions être exposés , celui de tomber entre les mains des républicains paraissait le plus redoutable à quelques-uns de mes compagnons. Pour l'éviter, ils se décidèrent à faire le reste du voyage par terre. D'autres (et je fus du nombre) préférèrent s'embarquer ; nous fîmes une traversée fort heureuse , et ne rencontrâmes pas un seul bâtiment.
La ville de Batavia était alors considérée comme le tombeau des Européens , et elle ne méritait que trop sa triste réputation. Deux de nos officiers , qui
avaient résisté au dimat de Sourabaya et de Sama* rang, furent enlevés en quelques jours par des Cevres pernicieuses. Les murailles qui eatourai^it la vill€ européeime en faisaient ntte fournaise. Aussi toutes les personnes que leurs mfEsdres ne retenaient pas dans cette enœiniie s'empressaient -elles de diercfaer un air plus pur sur le plateaii où s'élèvent aujourd'hui les quartiers de Ryswick et de Valtevreden. De frakhes résidences entourées de jardins y remplaçaient les somptueux palais de Batavia.
i>è8 notre arrivée la haute régenos eut la délicate attention de mettre à la disposition de nos étaismajors une de œs habitations. Ceux des ofOcîers qui ne purent y trouver place furent admis à Tauberge de la compagnie, où on les <léfraya de toutes leurs dépenses. Cette auberge, la seule de la viUe , était principalement destinée à recevoir les étrangers. Tout y était grandiose; on y trouvait de vastes salons, des chand3res à eoudier d*une propreté red%K%hée, deux salles de bi&and et une table somptueus^uent servie, t^tation bien dai^ereuse dans un pays où le moindre écart de régioie peut être mortel, deux qui n'avaient pas, eonome nous, l'avantage d'être les bâtes de la oHnpagnie payaient asses cher tout ce luxe^ La taxe officielle de l'auberge — car tout à Batavia était taxé — était de cinq piastres par jour. 11 est vrai que dans ce chiffine
se trouvaient compris les frais de voiture, l'étiquette ne pemiettant pas qu'un Européen digne de quelque considération se montrât à pied dans les mes. Chacun de nous avait à ses ordres un carrosse dont il pouvait disposer à toute heure.
Les gracieux procédés de la haute régence n'étaient pas sans arrière-pensée. La compagnie perdait chaque année une partie de ses équipages, et, après s'être emparée de nos bâtiments, elle eût voulu retenir à son service nos marins et nos officiers. Deux de mes compagnons eurent la faiblesse de céder aux offres séduisantes qui leur furait faites. Ils acceptèrent la cocarde orange, et on leur promit qu'au bout d'un an Jls auraient le oommandement d'un vaisseau de cinquante canons. On tint fîdèlenoent cette promesse. Us firent, en qualité de capitaines, deux ou trois voyages aux Moluques, s'eniichireut , et se virent bientôt appelés à des fonctions plus importantes. Ils ne jouirent pas longtemps de leur brillante fortune. L'un d'eux , nommé au commandement militaire de la ville de Batavia, ne tarda pas à être victime de l'insalubrité du climat; l'autre, devenu gouverneur d'Amboine^ eut un sort plus digne de pitié. Accusé d'avoir mal défendu cette île, dont trois frégates anglaises s'emparèrent en 1810, il fut traduit, par ordre du général Daendels, devant un conseil de guerre, condamné à oK^rt, et fusillé.
Toutes les promesses du monde ne m'auraient pas fait oublier la France. J'avais été pauvre jusqu'alors sans jamais connaître le besoin. Avide non de richesses, mais de renommée, je savais qu'on ne peut acquérir de vraie gloire qu'au service de son pays. Le, métier de condottiere ne me convenait pas plus que celui de marchand. Je n'avais qu'une pensée, c'était de rentrer en Europe et de prendre une part active à cette guerre dans laquelle déjeunes capitaines commençaient à se faire un nom. Malheureusement la crainte de nos corsaires empêchait tout départ isolé. Les Hollandais attendaient l'arrivée du convoi venant de Chine, peur le réunir à celui qu'ils expédiaient chaque année de Batavia pour l'Europe. Pendant ces interminables délais, chacun de nous, se considérant comme affranchi de toute obligation envers un gouvernement que nous n'avions pas encore eu l'occasion de reconnaître, avait pris la direction qui cadrait le mieux avec ses projets. Il n'y eut donc qu'un certain nombre d'officiers et très-peu de marins qui s'embarquèrent sur les bâtiments prêts à faire voile pour la Hollande. Je fus de ceux qui, sans s'inquiéter du drapeau sous lequel ils allaient servir, voulurent avant tout courir à la défense de leur pays.
Dans les premiers jours du mois de janvier 1795, ces humbles débris d'une expédition dont la recon-
naissance des navigateurs s'est chargée de garder la mémoire sortirent de la rade de Batavia , sous un pavillon étranger, pour aller raconter à la mère patrie la longue odyssée deieurs travaux et de leurs malheurs.