CHAPITRE XI
Départ de Batavia. — Prise du convoi hollandais par une escadre anglaise.
Le convoi hollandais, en quittant la rade de Batavia, se composait d'une trentaine de grands bâtiments , parmi lesquels on comptait dix ou douze vaisseaux de soixante-quatre et de cinquante canons. Toute cette flotte, bien que armée en guerre, avait plus d'apparence que de force réelle. Les équipages étaient peu nombreux, et les batteries basses étaient encombrées de marchandises. Une seule frégate de rÉtat, V Amazone, était chargée de la police et de la conduite de tout le convoi. On ne saurait en vérité s'expliquer la confiance de la compagnie, qui se contentait d'une pareille escorte pour un convoi d'une aussi grande valeur. Trois bonnes frégates bien équipées, tombant au milieu de cette flotte, auraient tout pris. Il est vrai que la Hollande était alors l'alliée de l'Angleterre, et comptait sur la protection des flottes britanniques. En nous embar-
SOtJVENIRS D*UN AMIRAL. 263
quant sur ces bâtiments, an avait alloué aux capitaines, pour le passage de chaque offid^r français, une somme de deux mille quatre cents francs. Nous devions être admis à la table du commandant , et avoir chacun une cabine séparée. Un de mes camarades , enseigne de vaisseau comme moi , le chef de tifloonerie et le commis aux vivres die la Truite , ce dernier faisant fonctions de commis aux revues, m'accompagnèrent sur le Dordrecht, b&timent de douze cents tonneaux, armé de trente canons de dix-huit.
En sortant de la rade de Batavia , le convoi donna dans le détroit de la Sonde. Il y rencontra des vents contraires, qui, bien que très-maniables, le forcèrent de prendre mouillage sur la côte de Sumatra. On n'essaya pas m^ne de louvoyer. On savait que les bâtiments, complètement dépourvus de qualités, manœuvres par des équipages d'une excessive faiblesse, perdraient du terrain plutôt quMls n'en gagneraient. Ce contre-temps rendait très-incertaine l'époque à laquelle il nous serait permis de sortir du détroit. Cependant les maladies commençaient à sévir ; on craignait de manquer d'eau pour le voyage, et, malgré une chaleur accablante, on ne la distribuait qu'avec une extrême parcimcmie. On avait bien trouvé une aiguade sur la côte; mais cette aiguade était assez éloignée du mouillage, la brise était souvent ir^-fraidie, et les diaioupes, une
fois chargées , avaient toutes les peines du monde à revenir à bord. Je profitai un matin du départ de Tune de ces embarcations pour me rendre à terre. Quand nos pièces furent pleines, la brise soufflait avec force. La marée, qui avait une direction opposée à celle du vent, rendait les lames plus creuses, et une embarcation surchargée conmie l'était la nôtre courait grand risque de s'emplir. J'avais ouvert Tavis d'attendre le changement de marée pour opérer notre retour à bord. On ne tint aucun compte de mes observations, et nous nous éloignâmes de la côte. Bientôt les tangages de la chaloupe devinrent si violents, que la mer embarquait de toutes parts. Nous allions certainement couler, si , oubliant mon rôle de passager, je ne me fusse décidé à donner Tordre de défoncer les pièces, et si je n'eusse insisté pour qu'on se dirigeât sur le bâtiment le plus rapproché de nous. Cette résolution nous sauva. Nous arrivâmes le long du bâtiment sur lequel j'avais fait mettre le cap, plus d'à moitié pleins d'eau, fie bâtiment, qui ressemblait fort au Dordrecht, s'appelait la Surseance. Le capitaine avait invité à dîner la majeure partie de l'état-major de la frégate YAînazone. Il n'eut pas plus tôt appris l'arrivée d'un officier français à son bord , qu'il vint avec beaucoup d'empressement m' inviter à prendre part au repas qu'il donnait à ses compatriotes. J'acceptai sans hésitation, et on se mit immédiatement
à table. On y passa la nuit à^ manger, à boire et à chanter. Les officiers de V Amazone parlaient presque tous le français. Plusieurs d'entre eux se rappelaient avec plaisir le séjour qu'à diverses reprises ils avaient fait à Paris. Ils entremêlèrent de tant de toasts les airs de nos opéras-comiques ^ qu'avant la fin du dtner la plupart des convives avaient à peu près perdu la raison. Je ne m'étais jamais livré à de pareils excès^^t j'avais heureusement dans l'état de ma santé une excuse suffisante pour persévérer dans mes habitudes de sobriété. Je n'en vis pas moins apparaître le jour avec une vive satisfaction. Le temps s'était embelli ; nous en profitâmes pour nous rendre à bord du Dordrecht. Je n'eus à prendre congé de personne. Officiers Qt matelots, tout le monde dormait à bord de la Surseance.
Les chaloupes des deux autres b&timents du convoi se tirèrent moins bien de ce mauvais pas que la chaloupe du Dordrecht. Elles s'emplirent et coulèrent à fond. Dans l'une de ces embarcations se trouvaient un lieutenant de vaisseau et un volontaire de la Truite. Tous deux, par bonheur, nageaient parfaitement ; ils ne parvinrent cependant à gagner la terre qu'après des efi'orts inouïs. Dans l'autre chaloupe était un officier de la Durance^ M. de Madécourt. Celui-là n'avait su nager de sa vie. Au moment où l'embarcation fut submergée, le hasard plaça sous sa main deux avirons qui s'en allaient
en dérive. Il en oiit un sous cbacan de ses bras ^.et, grâce à ce secours, il pul se soutenir sur Teau de huit heures du soir k trois heures du matin. Batlotté par les lames , livré aux angoisses d'une longue agonie , il apercevait distinctement la tare à quelques milles, sans ppuvoir consarer respérance d'y être porté par la vague , car le vent et le courant siûvaîent la direction du détroit. La lune, en se levant d^rière les mioiitagnes, vint quelques heures avant le jour lui révéla toute Thorreur de sa position. Il n'entrevoyait plus aucune chance de salut, et déjà il était résigné à mourir, lorsque la Providence conduisit près de lui une pirogue* Il entendit le bruit des pagaies et réclama à grands cris du secours* Recueilli par. cette frêle embarcation, il craignit un instant de n'avoir échappé au danger qui le menaçait que pour tomber daûs un péril plus affreux encore. La pirogue qui l'avait sauvé était montée par des naturels de Ttle de Sumatra. Il savait que ces insulaires, presque sauvages alors, montraient ordinairement ^ea de pitié pour les Européens. Il se crut destiné à un long esclavage ou à une mort accompagnée de tortures. Cette injuste méfiance dura jusqu'au moment où le jour permit de reconnaître la position de la flotte.* M. de Madécourt indiqua le bâtiment à bord duquel il désirait être conduit. Ses signes furent compris des Msdaîs , et en moins d'une heure il se retrouva sur le navire
SOUVEKIRS D'UN AMIRAL. Î67
qui rayait amené de Batavia. Par une faveor toute particulière du ci«3 , ce dépiorii>]ie événement , qui semblait devoir mettre le comble à nos inforluneBy ne coûta la vie à aucun Français. Les équipages seuls des chaloupes hollandaises furent victimes d'un désastre que leur imprudeDoe avait bien follement provoqué.
k notre départ de fiatavia j'étais si souffrant qu'(m venait tous les jours s'informer si je n'étais pas mort pendant la nuit Bien souvent j'avais ent^idu mes camarades , faisant à l'avanoe mon oraison funèbre, exprimer le regret qu'ils éprouveraient de ma fin prématurée. Ces éloges, qu'on accorde assez aisément aux malades dont on désespère, n^avaient, grâce à Dieu, aucune prise sur ma gaieté : je sentais intérieurement que je ne mourrais pas encore cette fois et qu'il me suffirait de dianger d'air pour me rétablir. Mes pressentiments ne me troQipaient pas. À peine le Dordrecht avait-il été hors de la rade de Batavia que ma dyssenterie avait cessé e^nme par enchantenoent. Peu à peu je revins k la vie, et en moins d'un mois j'avais recouvré mes forces et la santé. Le régime du bord avait-il au* tant que le diangement d'air contribué à ce résultat! Ma prompte guérison ayant paru à tous un véritable phénomène, je ne dois rien omettre des circonstances qui ont pu Tamener. Voici donc comment nous vivions à bord du Dordrecht. Le déjeuner ne
se composait que de froment cuit à l'eau. Une forte dose de gros sirop faisait cUr ce froment une bouillie compacte dans laquelle la cuiller se tenait plantée comme un mât. Le dîner était plus variée sinon plus substantiel ; il comprenait d'ordinaire une ou deux volailles , du bœuf salé avec de la choucroute , quelquefois du porc frais. L'usage du pain était inconnu sur le Dordrechty le biscuit était détestable, le riz tenait lieu de l'un et de l'autre. Nous avions pour boisson le plus ordinairement de la bière , rarement du vin , quelquefois du rhum ou de l'eau-de-vie de riz. Tel était le régime sous l'empire duquel je suis bien certainement revenu des portes du tombeau ; je ne conseillerais cependant pas à tous les malades atteints de la dyssenterie d'en essayer.
Si ma santé s'était miraculeusement fortifiée depuis notre départ, il n'en était pas de même de celle de mes compagnons de voyage. L'un fut atteint d'une fièvre putride et inaligne ; le commis aux vivres et le chef de timonerie furent attaqués de la dyssenterie. Ainsi , des quatre Français qui se trouvaient à bord du Dprdrecht, j'étais devenu, par un caprice du sort, le seul valide. Par surcroît de malheur , le médecin du bâtiment mourut ; dix-sept marins hollandais succombèrent également. Au milieu de cette épidémie, dont il m'a semblé reconnaître plus tard les symptômes dans la fièvre jaune , tous mes soins
ne réussirent pas à sauver mon pauvre camarade l'enseigne de vaisseau, qui avait à peine vingt-trois ans. C'était un homme charmant, joignant à beaucoup d'esprit naturel une éducation très-soignée et une physionomie des plus agréables ; mais il avait la faiblesse de se croire toujours malade et d'avoir une foi superstitieuse dans la Faculté. Dès que l'épidémie éclata, il courut se mettre entre les mains du médecin du Dordrecht. Ce docteur ignorant le purgea trois jours de suite et Tépuisa si bien, qu'au moment où il descendait lui-même dans la tombe, mon camarade rendait le dernier soupir.
Le commis aux vivres traîna plus longtemps. Je le veillais nuit et jour, avec peu d'espoir de le sauver. Sur un des bâtiments de la flotte était embarqué le premier médecin de notre expédition. Bien qu'il fît très-mauvais temps , je n'hésitai pas à me rendre près de lui pour réclamer ses conseils. Sur le rapport que je lui fis de l'état du malade, il jugea qu'il n'y avait plus de ressource. Je revins à bord du Dordrecht fort affligé. Depuis longtemps nous soupçonnions que ce maître commis était une femme. La même singularité s'était rencontrée à bord de la frégate la Boudeuse, sur laquelle Bougainville avait fait le tour du monde. Les sauvages de Tonga-Tabou, qui s'étonnaient toujours de ne trouver que des hommes parmi nous, avaient été les premiers à éventer ce secret, mais il avait été impos-
%7ê SOUVENIRS D»UN AMIRAL.
sibte d'obtenir du maître commis femelle l'aveu de son sexe. Il n'est sorte de ruses au contraire qu'elle n'employât pour le dissiiauler. Un de nos volontaires ait un jour raudaœ de vouloir surprendre le mystère qu'elle cachait avec tant de soin ; elle le provoqua en duel. Arrivée sur le terrain, elle repoussa toute tentative d'apcommodem^it et reçut un coup de sabre au bras, prouvant par son énergie que, si elle n'était pas uo homme, elle avait du mtoins un courage tout viril. Tant que nous restâmes à Sourd^aya, cette pauvre femme ne descaidit pas une seule fois k terre. EUe tenait compagnie à l'officier de service* mangeait avec lui et se chargeait de tous les détails du ménage. Sa prévoyance, ses petits soins auraient sufEi pour la dévoiler. Moimême, qui avais tant de fois été l'objet de ses atténuons délicates lorsque j'étais en proie aux plus douloureuses souâranees, je devinais une femme à ses habitude; mais ma reconnaissance était plus forte que ma curiosité. Ce fut seulem^t la veille de sa mort que, de son pro|^e mouvement, elle me ût un aveu qu'elle n'avait plus aucun intârét à retenir. Elle me< confia en même temps la triste histoire de ses infortunes* Cette histoire n'est pas nouvelle. C'est cdle d'une pauvre jeune fille qui, trompée par un séducteur déloyal, avait fui le juste courroux de son père, négociant fort honorable de Versailles. Arrivée à Brest, elle avait abjuré stm sexe, et une
lettre de reoommandati<»i arrachée par la pitié à la soeur de M. de Terrasson lui avait fait obtenir le poste de commis aux vivres sur la Trmte. La malheureuse créature s'attendrissait encore en me parlant de la douleur que sa conduite avait dû causer à son père. Loin de redouter sa fin , qu'elle sentait aiq)rocher, elle s'en applaudissait tomme du terme longtemps att«adu de ses misères. En effet , le jour n'avait pas paru qu'elle avait cessé de vivre. Après avoir beaucoup souffert pendant le cours de sa maladie, elle eut une agonie calme et s'éteignit sans douleur.
Au bout de quarante jours, les vents devinrent enfin favorables , et nous pûmes sortir du détroit. La flotte naviguait sans ordre. A diaque instant on était menacé des abordages les plus dangereux. C'était une confusion inconcevable qui eût indigné les Tromp ^ les Ruyter. La discipline était cependant d'une grande sévérité à bord des bâtiments hollandais; la moindre négligence ou la moindre maladresse était punie d'une douzaine de coups de corde. Bien qu'on ne fût point avare de ce brutal châtiment dans la marine française, je ne me rappelais pas avoir vu jamais user d'une semblable rigueur. J'en étais quelquefois ému et indigné : je me souviens qu^un jour où j'étais monté, pour explorer l'horizon, sur les barres de perroquet, un matelot, peu exercé sans doute, reçut Tordre de faire passer la
vergue de la bonnette du grand hunier de l'avant sur l'arrière de cette voile. Il faisait les efforts les plus consciencieux pour exécuter ce qui lui avait été prescrit, mais il avait moins d'adresse que de bonne volonté. L'officier de quart, furieux, l'accablait d'injures et de menaces. Posté comme je l'étais, il me fut facile de reconnaître que de la façon dont s'y prenait ce pauvre diable , il n'avait de longtemps chance de réussir. Un mouvement de pitié me saisit : je courus au bout de la vergue ; me'suspendant à la balancine et appuyant à la fois les deux pieds sur l'extrémité de la vergue de bonnette, je la fis passer sans peine sur l'arrière du hunier. Ce fat une douzaine de moins à distribuer à bord du Dordrechu Cette preuve de sympathie donnée à un de leurs camarades suffit pour m'attirer l'affection de tous les hommes de l'équipage.
Après une traversée d'une excessive lenteur, le 4 avril 1795 le convoi arriva enfin à l'entrée de la baie de la Table. La nuit surprit le Dordrecht avant qu'il eût pu jeter l'ancre; le vent était très-modéré, et le temps assez clair. Nous continuâmes à nous • diriger sous toutes voiles vers le mouillage. En doublant la Croupe du Lion, une de ces rafales violentes qu'il faut toujours craindre quand on donne dans la baie de la Table tomba subitement à bord. Aucune précaution n'était prise. Pour ne pas démâter, il fallut laisser arriver vent arrière. Le désordre était
à son comble; nous allions directement ainsi sur recueil nommé la Baleine , écueil des plus dangereux ; nous en étions même fort près , lorsque je parvins à obtenir qu'on changeât de route. Nous courûmes des bordées toute la nuit, et au jour nous jetâmes l'ancre devant la ville du Cap.
Je m'empressai de descendre à terre, emportant tout mon bagage et bien résolu à ne plus revenir, si je le pouvais , à bord du Dordrecht, Je m'établis chez un Français , M. Delattre , dans la maison duquel nous avions déjà pris pension lors de notre premier passage. M. Delattre comprit très-bien que notre situation n'était plus la même qu'en 1791 : nous avions cessé d'être les officiers du roi, et nous n'étions pas encore ceux de la république. Avec une délicatesse qui fait honneur à son désintéressement, il abaissa de son propre mouvement le prix de notre pension d'une piastre forte à trois francs.
Notre séjour dans la ville du Cap fut encore une de ces étapes dont la longueur désespérante nous faisait quelquefois douter s*il était dans notre destinée de revoir jamais notre Ithaque. Nous passions du reste le temps d'une façon fort agréable. Il s'est établi au Cap , au moment de la révocation de l'édit de Nantes , un grand nombre de familles françaises qui n'avaient pu oublier la patrie d'où la persécution religieuse les avait forcées de s'éloigner. Ces Français voyaient toujours en nous des compatriotes ;
ce» proscrits tendaient la saain à des ofiiciers menacés de la proâciiption. Nous étions de toutes- lies fêtes. Le plaisir d'uoe vie aussi douce nous faisait attendre avec moins d'impatience T époque od le gouvernem»ent hollandais jugerait à propos d'envoyer au-devant du convoi de Batavia des forces capaUes de le protéger; mais le gouvernement hollandais avait cessé d'exister. Pichegru venait d'envahir les Provinces Unies, le stathouder était à Londres, et la Hollande était devenue la république batave- Ces nouvelles n'étaient pas encore connues au Cap, et l'on s'étonnait qu'une flotte aussi riche que la nôtre restât sous l'escorte d'un seul brick de guerre, car Y Amazone même nous avait abandonnés et avait été remplacée par un brick.
Pendant cette attente , la saison où la baie de la Table cesse d'être tenable était arrivée. Il fallut chercher un meilleur mouillage pour les bâtiments du convoi et les diriger sur False-Bay , vaste gdfe séparé de la baie de la Table par le massif du cap de Bonne-Espérance. Les Français passagers reçurent l'ordre de s'embarquer immédiatement, sans qu'on leur fît savoir qu'il ne s'agissait point d'un départ définitif, mais seulement de passer d'une baie dans une autre* Nous nous crûmes un instant sur la route si désirée de l'Europe. J'avais. sollicité auprès du gouverneur la faveur de quitter le Dor^ drecht pour VH(yugly , vaisseau de cinquante canons.
commandé par le capitaine Soch. C'était sur ce bâtiment que s'était embarqué àBataTia M. de Vernon, avec deux des afficiers de rexpédMioti , tontes les
collections et tous les documents rassemblés pendant la campagne. Ma demande arait été accueillie, au grand regret du capitaine du Doreh-echt, qui se trouva amsi obligé de rembourser la nK)itié de la somme qu'il avait reçue pour mon passage. La flotte mit sous voiles bien plus tôt que je ne l'avais prévu. Mes eflets étaient à bord de YHougly. Je ne m'en vis point séparé sans inquiétude. Heureusement la brise était très-faible , et je ne perdis pas Tegpoir de rejoindre le vaisseau qui emportait tout ce que je possédais au monde. Je frétai aussitôt, moyennant un prix fort élevé, un canot à quatre avirons. Les nègres qui formaient l'équipage de ce canot jugèrent l'occasion favoi'able pour me rançonner. Nous étions à peine à moitié cbemin, qu'ils refusèrent tout net de continuer à ramer. J'insistai inutilement ; il me fallut dégainer mon épée et menacer de la passer à travers le corps du premier qui ne ramerait pas vigoureusement. Grâce à ce parti teergique, j'arrivai bientôt le long du vaisseau VHougly, Le capitaine me désigna la chambre que je devais occuper. C'était la première en avant, sens la dunette à bâbord. Je ne pouvais désirer on logement plus agréable. Sans sortir de ma diambre, je voyais tout ce qui se passait sur le pont.
Depuis plus de huit jours nous étions à l'ancre dans False-Bay, sans qu'aucune disposition annonçât qu'on songeait au départ. Le bruit de la conquête de la Hollande par une armée française commençait à se répandre dans la colonie du Cap. Quelques-uns de mes compagnons , ne considérant point la tourmente révolutionnaire comme suffisamment apaisée, et craignant qu'on ne leur fît l'application des terribles lois portées contre les émigrés , ne se trouvèrent plus en sûreté sous le pavillon hollandais. Ils renoncèrent à poursuivre leur voyage. Les uns passèrent aux Philippines , où ils entrèrent au service de l'Espagne; les autres allèrent à la côte^de l'Inde chercher fortune. Il ne resta plus sur le convoi que ceux d'entre nous qui avaient la ferme volonté de rentrer à tout risque en Europe et en France. Pendant ce temps, une corvette anglaise, déguisée sous pavillon américain , vint mouiller au milieu de la flotte. Elle reconnut la force des vaisseaux hollandais, puis elle appareilla et courut rejoindre devant Sainte-Hélène la division anglaise dont elle faisait partie.
Le jour du départ de la flotte fut enfin arrêté. Ce départ eut encore lieu, comme celui de Table-Bay, inopinément. M. de Vernon et un des deux officiers qui l'avaient suivi sur YHougly manquèrent le départ de leur vaisseau, et furent obligés de prendre
passage sur le brick de guerre chargé de la pro-
tection du convoi. A dater de ce moment , je n'eus plus d'autre compagnon et d'autre chef qu'un des lieutenants de vaisseau de la Durance, M. de Vénerville.
Au moment où nous sortions de False-Bay , nous aperçûmes une division de bâtiments de guerre qui, formée en ligne de bataille, donnait dans le golfe : c'était une escadre britannique partie des côtes du Bengale , qui accourait pour s'emparer de la flotte hollandaise. Les rôles étaient changés. L'Angleterre n'avait plus pour alliée la Hollande, elle avait pour ennemie la république batave : excellente nouvelle pour tous ces croiseurs, qui ne rêvaient que parts de })rise , et qui savaient quelles merveilleuses cargaisons sortaient chaque année des ports de Java et des Moluques! Quant aux Hollandais, sentant bien qu'entre leurs anciens et leurs nouveaux alliés ils n'avaient que le choix du larron , ils mettaient peu d'intérêt à sauver des richesses qui ne leur appartenaient déjà plus. Maint capitaine , le commandant de l'escorte peut-être le premier, pouvait certainement, sans trop d'injustice, être soupçonné d'une secrète connivence avec l'ennemi. Quoi qu'il en fût, cette première escadre anglaise arriva trop tard : elle ne put amariner que les bâtiments qui avaient été retardés dans leur appareillage ; mais une autre escadre nous attendait, placée en embuscade sous rile de Sainte-Hélène, rendez- vous habituel de la
278 SOUVENIRS D'UN ASCRAL.
flotte bolkndaise. Pour bous, sans pins nous stucter de nos compagnons et sans noos douter de ce qui se passait, nous faisk)iis bonne route poiur cette île, poussés par une fraîche brise du sud-est, qui nous faisait ûler plus de huit nœuds à l'heure. On compte environ cinq cent quarante lieues du cap de Bonne-Espérance à Sainte-Hélène. Au boul de quinze jours de traversée, le commandant de YHoibgly s* étonna de ne pas voir encore la terre. Craignant d'avoir dépassé l'île qu'il voulait reconnaître , il allait changer de route et revenir sur ses pas, lorsque M. de Vénerville et moi, qui avions pris des distances de la lune au soleil , nous lui fîmes part du résultat de nos observations. Nous lui annonçants . que si nous courions pendant deux heures encore dans la même direction , nous verrions infailliblement Sainte-Hélène* Le capitaine Roch était un excellent homme et un très-bon marin; mais, habitué à naviguer suivant la vieille rQutine, il n'avait aiKune foi dans les observations astronomiques. Il n'y a pas bien longtemps que nous avions encore dans notre marine des officiers tout aussi incrédules. Ce fut donc par condescendance pour nous , peut-être aussi dans l'espoir de trouver notre science en défaut, que le commandant de YHougly consentit à continuer sa route jusqu'au moment où le délai que nous avions fixé serait écoulé. Il ne se cachait pas d'ailleurs pour rire de
notre confiance, et k chaque instant questionnait les vigies d'un air narquois. Son triomphe ne fut pas de longue' durée : les vigies annoncèrent bientôt qu'elles découvraient la terre droit devant nous. En même temps elles signalèrent un assez grand nombre de bâtiments qui se dirigeai^it du côté de VHûuçfly. Le capitaine Roch crut que c'étaient ses compagnons qui, ayant pris les devants, l'attendaient ou venaient à sa rencontre. Sur les quatre heures du soir, on put reconnaître , à n'en pas dout^ , que ces bâtiments n'avaient jamais fait partie de la flotte hollandaise. Nous étions encore assez au vent pour leur échapper , si nous eussions hnraédiartement tenu le plus près; la nuit fût venue à notre secours , et une fausse route eût pu nous sauver. Nous continuâmes à courir grand largue. Le vaisseau le Sceptre vînt passer à poupe de YHougly , et notre commandant reçut Tordre de se rendre à bord du vaisseau anglais. Nous étions dans une grande anxiélé sur les suites d« cette fâcheuse rencontre. Le retour du capitaine Roch confirma toutes nos craintes. On lui avait appris que , les Français ayant fait la conquête de la Hollande , la Grande- Bretagne avait expédié dans les mers de l'Inde une escadre pour protéger la flotte de ses anciens alliés qu'on savait être d'une richesse immense , et Fempôdier de tomber entre les mains de Tennemî commun. Le capitaine RocJi était accompagné fun offi-
cier anglais et de plusieurs matelots, qui, en arrivant à bord, s'emparèrent de la direction de la manœuvre. Escorté d'un bâtiment de la compagnie anglaise, VHougly fit immédiatement route pour se rendre au mouillage de Sainte-Hélène.
La division qui venait de nous capturer si facilement ne comptait d'autre navire de guerre que le Sceptre , vaisseau de soixante-quatre canons , monté par le commodore William Essington. Tous les autres bâtiments de cette division appartenaient à la compagnie des Indes. Chacun d'eux portait de trentesix à quarante canons. A les juger sur l'apparence, on les eût pris pour des frégates ; mais leur équipage ne dépassait pas deux cents hommes. Le Sceptre lui-même n'avait pas plus de cinq cents matelots. Les Anglais avaient une si parfaite confiance dans les allures routinières de la flotte qui avait quitté Palse-Bay , qu'ils jugèrent inutile de se tenir en croisière pendant la nuit. Chaque soir ils revenaient au mouillage, ne laissant qu'un bâtiment sous voiles à chaque extrémité de l'île. Cette insouciance eut un résultat qu'ils n'avaient pas prévu. Il y avait à peine dix jours que VHougly avait été conduit dans la baie, que les vigies de l'île signalèrent l'apparition d'une quinzaine de bâtiments : c'étaient les retardataires de la flotte hollandaise qui arrivaient. On mit précipitamment sous voiles , et on courut à leur poursuite. Sur ces entrefaites , la nuit survint. Six bâti-
ments seulement furent atteints. L'obscurité sauva les autres , mais ne les sauva malheureusement que jusqu'à l'entrée de la Manche. Là de nouveaux croiseurs leur donnèrent la chasse , et , après s'en être facilement emparés , les conduisirent dans les ports d'Angleterre. C'est ainsi que la prévoyance du gouvernement britannique le mit en possession d'une flotte dont la valeur n'était pas estimée à moins de cent cinquante millions de francs.
Nous étions au mouillage depuis quelques jours , lorsque le commodore Essington eut la fâcheuse idée de faire enlever du vaisseau VHougly les collections, les papiers et tous les documents de notre expédition. Cette spoliation était une violation manifeste du droit des gens^ sous la protection duquel la délicatesse des nations civilisées a toujours placé les^ travaux entrepris dans l'intérêt de la science. Malheureusement l'absence de M. de Vernon semblait favoriser l'audacieuse conduite de l'offlcier anglais. Mon compagnon , qui par son ancienneté se trouvait appelé à remplacer M. de Vernon , hésitait à protester contre l'enlèvement ordonné par le commodore Essington. Il finit cependant par céder à mes instances, et signa la lettre que , dans un premier mouvement d'indignation, je m'étais empressé de rédiger. Dans cette lettre, je me bornais à invoquer la garantie de neutralité donnée à notre expédition par tous les gouvernements de l'Europe.
Je rappelais à ce sujet la conduite de la France, qui, bien qu'elle fût en guerre avec l'Angleterre , n'en avait pas moins prescrit à tows ses bâtiments d^ûder et de protéger le capitaine Cook, s'ils le renoontraient à la mer. En lenninant, je mettais sous la responsabilité dn oommodore anglais les pertes qui pourraient résulter de la disposîtion que , par ses ordres , on venait de prendre.
Le Commodore Essington voulut paraître oflemé de cette démandie. Le lendemain il vint k bord de YHougly accompagné de plusieurs des capitaines de la compagnie anglaise. Il fit appeler M. de Vénerville, Tapostropha d'un ton impérieux, et ini demanda ce que signifiait l'écrit qu'il avait reçu la veille. Le eommodore Essington avait son chapeau sur la tête , M. de Vénerville tenait le »en à la main. Une pareille incartade , qui avait pour t^oin tout un équipage , me parut TinsuUe la plus grossière. Je ne pus dominer mon émotion , et je m'approchai brusquement de M. de VAiervîiie : « V<wis ne remarquez sans doute pas, lui dis^, que vons représentez un eontre-amiral français , «t que fous n'avez affaire qu'à un simple capitaine de vaissem , qui oublie en ce mom^it les convenances et }a politesse. » Tout en proncmçant ces paroles avec une extrén^ vivacité , j'entraînai d'un autre côté M. ^ Yénerville et laissai le oommôdore stupéfait. Je tas facilement dans les regards de tous les spectateurs
que ma j^usle susoeptibilité était approuvée. L'ixicidéfit n'eut pas de suite, et il ne fut plus question de la lettre ^voyée par M. de Vénervîlle. Toutefois Ads papiers et nos collections restèrent à bord du Sceptre, Ce ne fut qu'à la paix de 1802 que la France ea obtint la restitution ; mais en mênie temps ie gouv«iieiflr de la Nouvelle-Galles du sud envoyait un détadiement arb(»^r le pavillon britannique à Tembouchure de la Derwent, dans la crainte, ajoute ingâiument un des historiens de la nouvelle colonie , que les FraBçais ne songeassent à s'y établir.
Le convoi bollandais une fois capturé ou hors d'attemte , nous n'avions plus rien qui nous retint sur la rade de Sainte-Hélène* La division anglaîse fit donc route avec ses prises pour l'Europe. Nous étioiksdepuis quinze jours environ à la mer, lorsque nous rencontrants un navire de coanneroe que le vaisseau anglais fit rdsonnar. l*ignore queUes nouvelles ce bâtiment donna au commodore fissîngton ; seulanent dès le lendemain , quœqu^il ventât beaticoup , opae la mer fût très-grosse et q»e la pluie tombât par torrents, un (am®t du vaisseau k Sœpire vint nocks enleva , M. de Yénerville et moi, et nous transporta avec tout noire bagage sur un des bâtimectts et la compagnie anglaise , le Mam-Ship. Noos fûmes ééposés suer le pont de ce vaissciau sans que l'officier de quart , qui arpeatut le oMé de tribord avnc la gravité d'un fiénatew, parût «'itMfuiélcr 4e
notre présence. Désespérant d'attirer son attention ou celle de qui que ce fût à bord du Main-Ship, nous primes le parti de nous asseoir sur un des canons du gaillard d'arrière. Nous passâmes ainsi deux heures sous la pluie , ne célébrant guère , on s'en doute , la courtoisie britannique. Enfiji un domestique sortit de la dunette. En passant près de nous , il nous entendit parler français, et eut la bonne pensée d'aller prévenir son maître. Au bout de quelques minutes , nous vîmes s'avancer vers nous un gentleman qui insista très-gracieusement pour nous faire entrer dans sa cabine, et qui n'eut de cesse qu'il ne nous eût fait accepter de son propre linge pour remplacer nos vêtements transpercés par la pluie, attention fort appréciable en un pareil moment. Ce galant homme , qui nous dédommageait si bien de l'impolitesse de ses compatriotes, se nommait M. Redfane. C'était un ancien gouverneur de Madras , et je me souviens qu'on le traitait d'Excellence. Il fit appeler le capitaine et on s'occupa aussitôt de nous faire un poste en toile à la suite des chambres de la baiterie. On y tendit un cadre pour chacun de nous. Nous eûmes encore une fois où reposer notre tète. De même qu'à bord de YHougly et du Dordrecht , nous fûmes sur le Main-Ship admis à la table du commandant.
Le nombre des convives se trouva , par cette adjonction , porté à quatorze , dont cinq dames ayan
toutes à bord leur mari ou leur frère. Ce fut là que je fis pour la première fols connaissance avec les usages anglais. Le service était somptueux. Les vins de Bordeaux , de Porto, de Madère et du Rhin circulaient avec profusion , et il fallait avoir la tête d'un Anglais pour supporter impunément des libations aussi copieuses.
Les officiers faisaient table à part , sous la présidence du plus ancien lieutenant. La conformité de nos âges eut bientôt établi entre nous une certaine familiarité. Je descendais quelquefois dans la chambre commune où les officiers anglais prenaient leurs repas. Ces messieurs se divertissaient beaucoup à me faire prononcer les mots les plus difficiles et les plus baroques de leur langue. Un jeune passager , appartenant à la marine royale, trouva très-plaisant un jour de me porter des coups de poing sur le haut des bras. Je ne soupçonnais pas que ce fût une provocation à boxer. Je parais, à ce qu'il semble, assez maladroitement les bottes qui m'étaient adressées , car les rires de tous les spectateurs excitaient encore l'ardeur de mon adversaire. La vivacité de ses attaques ne tarda pas à redoubler. Je finis par perdre patience. Prenant à mon tour l'offensive , d'une main je saisis à bras-le-corps le boxeur, de l'autre je lui appliquai de si vigoureux coups dan^le creux de l'estomac, qu'il en perdit la respiration. Il tomba presque sans connaissance sur
2a6 SOUVENIRS D'UN AMIRAL,
le canapé où je le rejetai, et il ne iai en état de regagner sa chambre qu'au bout de quelques minutes. J'étais tenté de regretter ma vivacité ; les iHtcitatioas des offîciers du Mairu-Ship me prou^^eiDt que je n'avais fait qu'user de mon drc4t, et que tout s'étdt passé dans les règles. Quant au jeune étourdi qui m'avait provoqué et qui s'appelait Smitiî, si j'ai bonne mém<Hre , cette leçon le rendit plus réservé env«"S moi. Il cessa de me Miguer, comme il l'avait fait jusqu'alors , de ses rodomontades et de l'titstoire des prouesses de ses compatriotes, qu'il me dântait constamment datis un détestable français* La lutte d'où j'étais sorti vainqueur fut bientM connue de tout le monde à bord; elle me valut plus de considération , car les Anglais apprécient beauœup l'adresse que l'on déploie dans les exercices du corps. Je ne les en blâme pas; c'est aiiïsi qu'on fait une race virile, et sans méconnaître les bienfaits de l'instruction, ce serait, je crois, «ne triste nation, celle qui ne serait composée qiw de pédants.
Un incident presque puéril me plaça plus haut encore dans l'estime de mes compagnons de voyage. Nous étions depuis quelques j<mrs livrés à des calmes ou à des brises extrêmement légères. Une tortue vint à rôder autour du Main^Ship. On mit un canot à ia mer pour la poursuivre. A diverses reprises , cette embarcation réussit à s'approeher assez de ta prme qu'elle poursuivait pour qu'un casM^er pût
lui lanca^ plusieurs coups de gaffe. La tortue à chaque coup plongeait et allais reparaître un peu plus loin. Nous étions tous montés sur les bastingages , suivant avec intérêt cette chasse inutile. Je m'avisai de Uâmer la manière dont on s'y prenait. « Le maladroit! m'échappa-t41 de dire ; ne ferait-il pas mieux de se jeter à Teau et de saisir la tortue par une patle?... » S«ir ces entrefaites, la tortue disparut » le canot revint à bord , et l'heure du dîner étant arrivée , noos allâmes nous mettre à table. J'eus à subir les railleries de tous les convives. Personne, pas môme mon compagnon, M. de Vénerville, ne se fit faute de me taxer de fanfaronnade. Je me défendais de mon mieux, mais les rieurs n'étaient pas de mon côté. Au moment où nous sortions de table, XGOt occupés encore de notre discussion , la tortue reparut subitement presque sous le flanc du Main^ Ship. Tous les regards se dirigèrent vers moi avec un air ironique. Je n'hésitai pas un instant. Sauter dans les porte-haubans, me débarrasser de mes souliers et de mon habit, me précipiter à la mer, ce fut Taflaire de quelques secondes. Je nageai directement vers la tortue , qui ne manqua pas de plonger à mon approche; je plongeai aussi, et je la suivis aisément sous l'eau. Au moment où elle revenait à la surface pour respirer, je la saisis par une de ses pattes de derrière, et je m'appliquai à la tenir renversée sur le dos, tandis que je nageais pour rejoindre le ifoin-SAip^
sur lequel me portait heureusement une forte houle. J'arrivai bientôt par le travers des porte-haubans du mât d'artimon. Deux matelots, qui se tenaient aux chaînes de haubans, se penchèrent vers* moi; l'un d'eux empoigna la patte de la tortue au-dessous de ma main pour la soulever, et tous deux, réunissant leurs efforts , la montèrent à bord. Je me dirigeai aussitôt vers l'échelle. D'autres matelots m'y attendaient. Ils me prirent sous les bras et me déposèrent sur le pont. Ce secours arrivait bien à propos. Ma digestion avait été troublée par cette brusque immersion. Je n'y voyais plus, tous les objets tournaient autour de moi. On me transporta dans ma chambre, on me déshabilla et on me mit au lit. Une demi-heure après on me fit boire un verre de madère qui acheva ma guérison. Le soir, au moment où j'entrai dans la grande chambre , je reçus les compliments de tous ceux qui m'avaient raillé. Le capitaine fit placer sur le pont une grande baille qu'on remplit d'eau de mer : on y plaça ma tortue, et on l'y conserva jusqu'à notre arrivée à Londres. A chacune de nos relâches en Angleterre ou en Irlande, on ne manquait jamais de montrer cette tortue aux visiteurs comme une curiosité, et de leur désigner l'officier français qui s'en était emparé.
Nous étions encore dans l'hémisphère méridional, lorsque la corvette anglaise qui venait d'explorer la
côte nord-ouest d'Amérique, sous le commandement du capitaine Vancouver, se réunit à la flotte. Le savant navigateur témoigna le désir de nous voir, M. de Vénerville et moi. Nous jugeâmes peu convenable de répondre à une invitation qui eût pu nous entraîner à divulguer des découvertes qu'il entrait peut-être dans les plans du gouvernement français détenir secrètes. Le convoi cependant, composé de bâtiments qui avaient des marches très-inégales, avançait péniblement vers sa destination. Aux approches du tropique du Cancer, nous éprouvâmes un coup de vent qui, sans être bien fort, n'en eut pas moins des suites très-fâcheuses : à huit heures du matin , le vaisseau hollandais la Surseance fit le signal de détresse-, quelques minutes après, il coulait à fond. Les canots de la flotte , qui avaient été envoyés à son secours, recueillirent l'équipage. Le capitaine anglais qui dirigeait le sauvetage fut 1^ seul qui se noya. Peu d'instants après ce sinistre événement, le vaisseau rHougly fit connaître que ses pompes ne fonctionnaient plus. On se hâta de l'évacuer et de mettre le feu au bâtiment. Une vingtaine de millions se trouvèrent ainsi engloutis en moins d'une heure. Pour nous, cette terrible catastrophe nous inspira de salutaires réflexions : nous remerciâmes la Providence d'avoir placé sur notre route et le vaisseau le Sceptre et le commodore discourtois qui avait fait si peu de cas du sauf-conduit dont nous étions por-
390 SOU^EKIRS DOJN AMIRAL.
teursv Si PHeugly eût éàmf^ aux As^ais et coutinné à lia^igiier isolémaiit, nowi aurions probabteoieiit trouyé k mort sttr ee Taidseaa. Si le cosnnaodore Essington ne se fht point emparé de bos papiers et de nos coUectioiis» le fruit de tant de travaux etft certainettieBt été perdu. Cest ainsi qu'il ne faut pas trop se faiter de maudire des contrariées apparentes. La pbilosc^dsie du docteur Pangloss n'est pas si déraisonnable qu'elle es a Vaîr : je n'en connais pas du moinsde BaeiUeure à recoinmander à un n^arin.
C'est en vérité une ehose étrange que la £sK^ilité avec laquelle tant de navires sombraient autref<»s. Je ne veux parler ni du temps de Louis XIV, ni de la flotte de Duguay-Trouin revenant de RioJaneiro; je pourrais prendre mes exemples dans une époque plus récente, jusque dans les dernières années de la République et les premières de l'Empire. Ce n*est point qu'en ce temps-là on manquât de savants constructeurs ou d'ouvriers habiles^ mais on était négligent. Les chantiers du commerce pas ^us que les arsenaux de l'État n'avaient alors de ces soàns minutieux qu'on leur voit prendre aujourd'hot. On jetait les navires hors du port avec un mauvais arrimage ou un calfatage imparfliit Personne n'y trouvait à redire. Si malheur arrivait , on it^en accusait que le ciel. L'existence des marins était, il y a cinquante ans , la chose la plus précaire du monde. La
navigation est devenue un jeu depuis qu'on ne se crée plus comme à plaisir des difficultés et des périls. C'est, je dois le dire, le beau côté de notre siècle d'avoir su corriger cette funeste insouciance , d'avoir mis Tordre , la méthode et la surveillance là où il n'y avait autrefois qu'inspiration désordonnée et incurie. Je sais bien ce que nous avons perdu depuis la Révolution, et je ne me suis pas fait faute de le dire : ce que nous avons gagné, — en marine du moins, je ne m'occupe pas d'autre chose, — c'est une certaine lucidité dans les idées, un besoin et un don d'orgamsation inconnus jusqu'alors; c'est le goût des choses bien faites et la crainte des catastrophes qu*il est en notre pouvoir de prévenir ; c'est aussi, autant que j'en puis croire mes souvenirs de jeunesse, un plus vif sentiment de la responsabilité. QuePexemple de l'État ait en France entraîné dans cette voie les Bâclants et les armateurs, que dans d'autres pays l'honneur d'y être entré le premier appartienne au commerce, je ne m'arrêterai pas à examiner ce détail. Ce que je tiens à constater, c'est que nous devons peut-être une partie des progrès qui se sont réalisés jusque dans notre métier à deux principes nouveaux issus d'un siècle philosophique : l'habitude du raisonnement* et le respect de la vie humaine.