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CHAPITRE XII

Arrivée en Angleterre. — Retour en France.

Ce fut sans doute pour éviter la rencontre des croiseurs français que la flotte anglaise, qui n'avait d'autre escorte que le vaisseau le' Sceptre ^ au lieu de donner immédiatement dans la Manche, se dirigea sur l'Irlande. Nous allâmes mouiller à l'embouchure du Shannon, et nous y attendîmes plus de deux mois les forces navales qui devaient nous convoyer jusque dans la Tamise. Tout le temps que nous demeurâmes à l'ancre sur les côtes d'Irlande, les bâtiments de la flotte furent encombrés de visiteurs. Les familles les plus distinguées des environs vinrent à bord du Main-Ship ; on les y hébergea de la façon la plus courtoise , et plusieurs d'entre elles , retenues par le mauvais temps, dorent souvent passer la nuit à bord. Le commandant ainsi que les passagers avaient quitté le bâtiment dès lea premiers jours qui suivirent notre arrivée. Le second capitaine était resté chargé du commandement;

c'était un jeune homme d'un esprit cultivé, parlant très-correctement le français. Je m'étais lié d'amitié avec lui, j'étais de toutes ses parties de plaisir, et il ne lui était point adressé une invitation que je n'y fusse compris. La plupart des personnes qui avaient à se louer des excellents procédés qu'on avait eus pour elles à bord du Maiti^Ship insistaient à leur tour pour qu'on vînt leur rendre visite. C'est ainsi que j'eus l'occasion de passer quelques jours chez le possesseur d'une charmante habitation sur les bords du Shannon, M. Rice, qui, pour me mettre plus à Taise, me répétait souvent qu'il était fort heureux de trouver l'occasion de rendre à un Français les politesses qu*il avait reçues en France. M. Rice était marié et avait deux enfants, auxquels une de n<|s compatriotes émigrée donnait des leçons de françafc. L'intérieur de cet heureux ménage présentait l'image la plus parfaite de la félicité modeste à laqi|e][le les Anglais ont donné le nom de comfort. Le» personnes que recevait M. Rice, et auxquelles on ne manquait jamais de me présenter, ne me plaisaient pas toujours autant que lui. Je ne pouvais m'empécher de remarquer que j'étais souvent le sujet de conversations à demi-voix qui n'étaient peut-être pas empreintes d'une extrême bienveillance ; bon nombre de gens en Angleterre prenaient alors tout Français pour un jacobin. Quelque gracieuse que pût être l'hospitalité de

M. Rice , ce n'était pâs encore celle qui devait me laisser les plus agréables souvenirs. Un colonel^ possesseur d*un château magnifique , vint de Limerick avec ses deux filles et une de ses nièces prendre des bains de mer à rembondmre du ShannoAi. Nous eûmes plus dune fois l'occasion de le voir, et il nous fit promettre d'aller passer quelques jours diez luL La diarmante gaieté de ses filles et de sa nièce , les plus aimables personnes que j'aie rencontrées de ma vie , rendait cette invitation trop séduisante pour que nous pussions hésiter à l'accepter; nous étions déjà de vieux amis pour cette excelleate fanulle. En no^ honneur, on invita les personnes les plus considérables des environs. Une société noml^^use se trouva réunie au château. Chaque jour de nouveaux projets préparaient les plaisirs du leodemaÂiib. Li chasse, à courre élait , suivant k mode anglaise , le plaisir iavori. Nous forcions non des cerfs, mais des lièvres. Notre meute se composait d'aviron soixante chiens de toute espèce y parmi lesquels on pouvait compter un bon nombre de roquets, fin arrivant sur le terrain, les chiens à peine découplés se soettaient à quêter, les chevaux trépi(gnaient sur tes bruyères. Bien souvent le lièvre ne sortait pas du cercle que les chiens formaient autour de ]ui. Un seul ooup de dent du plus mince roquet le couchait par terre. I«rsqu*il écliappait à ce premier danger ^ les lévriers s'élan-

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çaient sur sa trace, et les cheraux suivaient en franchissant mufs, baies ou fossés. La pr^nière fois que je me trouvai en présence d'un pareil obstacle, je montais un cheval très-vigoureox 4;ui avait plus que moi l'habitude de ce genre d'exerdce. J'avais depuis lenglemps renoncé à contenir sga arde^u* ; mais, voyant un mur devant moi, je m'ima^ais bien qu'il n'irait pas plus loin. A ma grande surprise , il sauta par-dessus avec une ladiité étonnante. Ce mouvement, auquel je ne m'attendais guère , me fit successivement glisser da cou à la croupe de l'animal. J'avais heureusement le poignet solide. Je me cramponnai si bien à la selle et à la crinière de ma bète , que je fournis sans encombre une immense carrière, an bout de laquelle Je reçus les compliments de tous les chasseurs. Quinse jours se passèPGBt au milieu de ces brillantes parties de das»e^ j^vats presque oublié k Èkm-Sàip , ^ je n'avais mèsoB mk peu oublié la France. Le moment arriva œpendaei aà â fadluA nous décid£r à prendre congé de nos MÉes. La éestioée du marin esl un peu celle d^Ahacsvérus, fl faut qu'il mar^be, lorsqu'à éprraverait tant de bofiiiaB* à s'arrêta.

¥&Êiêxïi notre afaaenoe , la fiotte s'étaM consifiiérar bkemeul aiccrae. Les èâiiments qixi avaient édiafH^ à la division aBgliîâe sons Sainte*Hélène afvaient tous é^ captorés sur les oCAës d'Europe. Le brick même sa* lequel IL de Vemon et son aBcopagnoq^

avaient dû s'embarquer après avoir manqué le départ de VHougly avait eu le sort commun. Plusieurs frégates anglaises destinées à protéger la flotte pendant son passage se trouvaient aussi mouillées à l'embouchure du Shannon. Tout étant prêt pour un appareillage général , nous mimes sous voiles , et nous fîmes route pour Londres en longeant d'assez près la côte d'Angleterre. Devant la rade des Dunes, nous aperçûmes une escadre russe au mouillage; nous en vtmes une autre à l'entrée de la Tamise. En remontant cette rivière, nous rencontrions à chaque pas des bâtiments de guerre. Tous envoyaient un ofBcier à notre bord et exerçaient la presse sur notre équipage , choisissant les matelots qui leur convenaient le mieux. Les pauvres diables faisaient tous leurs efforts pour édiapper à cette réquisition. Les uns se disaient étrangers, et on ne pouvait leur arracher un mot d'anglais; les autres prétextaient des infirmités qui les rendaient in^)ropres au service. L'officier restait sourd à toutes ces représentations, et la discussion finissait toigours par l'ordre impératif donné aux plus récalcitrants d'aller prendre leurs effets et de s'embarquer dans le canot. Comprend-on que dans un pays où les enrôlements forcés sont inconnus et considérés comme la tyr^annie la plus odieuse , où la liberté de l'individu , sauvegardée par les lois, l'est plus encore peut-être par les mœurs , on ait pu exercer impunément ce

recrutement arbitraire? L'Angleterre, je ne l'ignore pas, est le pays des anomalies, et ce n'est point là qu'il faut chercher un peuple se piquant de logique ; mais, avant tout , ce qui explique la presse , c'est la difficulté de faire entrer la marine dans le droit commun et de la régir autrement que par des mesures d'exception.

Je restai à bord du Main-Ship jusqu'au moment où ce vaisseau eut atteint le poste qui lui était assigné parmi les bâtiments de la compagnie. Je venais de faire mes adieux aux ofûciers qui s'étaient montrés pour moi de si bons compagnons, et je me disposais à descendre à terre avec mes effets , lorsque des agents de la douane se présentèrent pour faire la visite de mes .malles. Je possédais une collection d'oiseaux très-curieux et des coquilles d'une grande valeur. La douane commença par me tout cônG^quer. On m'assura bien que ces objets me seraient fidèlement rendus; mais quoique je sois resté plus de trois mois à Londres et que j'aie fait à ce sujet de nombreuses démarches, je n'ai jamais pu obtenir la restitution qui m'avait été si solennellement promise. L'Angleterre peut être la terre classique de la liberté : à coup sûr ce n'est pas toujours celle de la justice. Je ne crois pas qu'il soit un pays au monde où un étranger ait plus de peine à se défendre des fripons. Je perdis ainsi par un vol manifeste le fruit de toutes mes peines et de tous mes

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soins pendant plusieurs années. Qu'an iuig^ siytm revenant de oe voyage, j'étais prêt à faire dç bon cœur la guerre aux Anglais !

En débarquant à Londres^, j'allai me loger à f auberge des Clefs en treix, nie de la Grande-Église, où je pris une petite chambre tFès-modeste. La saison était tellement pluvieuse , — nous étions au «ebt de l'hiver, — que je sortais très-rsa^emeat. Je me tenais d'ordinaire dans le salon de réceptien, fui était toujours bk» chauffé par un grand feu de charbon de terre. Je rencontrais là un Anglais et un Ailemand qui parlaient tous les deux avec fecilité fe français. Ils me racontait ce qui s'était passé et ce qiii se passait encore en France. Leurs récifs portaient l'empreinte d'une exagérafion éfidîente, et m'arrachaient souvent des reparties assez vives. ifi les accusais hautement de calomnier mes compatriotes, san« soupçonner, dans ma simplicité, qu'on pût me faire un crime de cette véhémenœ. Je venais enfin , après tmis mois d'attente , d'obtenir le passe-port que je sollicitais pour me rendre en France. Il ne me manquait plus quMne signatisne , et toutes les formalités allaient se trouver rempHes. J'employai îe rest-e du jour à faire des courses, et je rentrai à FaubcJ^ge crotlé jusqu'aux épaules. Je m'étais approché du féru, et, tout en me séchant, je me piaignaîs avec expansion du climat et de cette ville de Londres , où , grâce au macadam , on ne

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pourrait faire un pas sans se •eouvrir de boue. L*Aiigfaâs avac Jeqnd il m*était arrivé quelquefois de <30iiTeiser cnzt devoir se loositrer ofSèosé de mes éffîooixrs, et m'adressa des ^jures gros^ères auxquelles je m'&b6tiQs prudâniaieat de réf^ondre. Il adviivt alors œ qui arriva to^fours en pareil cas. Mon silence fut un eocoara^erneBl à de uouveltes attaqiifês. La paUenœ finit par m'abaa^iuier^ et je fus obligé de sa^tdre mou inlerlocuteur h la porte. Ce gentl&Bfi(m lae panoÉ un bùmme lort huiI élevé ^t d'iiuHiau* biai maussade : j'étais fort étoigi^ de me douter que j'arais aifaire k un agent de poliœ,

lAie d^iâ-tieure enviroa après oette Bcèae eatra daus k salon un gros moaâeur.qui vint directement à mot et me demanda mon passe-port. Ajnrès ravoir soigneusement examiné, il me fit observer qu'il manquait à cette pièce une signature. Je lui répoadis sans m'émoiuvoir que je devais prédsément le leademain, dès qœ les bureaux seraient ouverts, me rendre à Somerset-fiouse pour ftdre revMr mon passe^port de œtte dernière lormalité. Very weU! me dit-il en me rendant le papier qu'il lef^ât à la maia. Sur ces entrefaites amvère»t le dief de timoame de la Truiie et mm frère , «ccompagnes d'un pséteodu secrétaire' du H'aÊSii^f>m offwe. Gelui-Ià , fai rel^tu son &mb : il s'appelait M. Adam. Il BOUS pria 4e liiri remcÉtne nos trois paas^^ris, afin qvTû pôt &ire inscrire nos notes pow ied^^t du

prochain paquebot. Quel fut mon étonnement quand cet agent officieux revint avec deux passe-ports seulement, m'annonçant que le mien ne pourrait m'étre rendu que lorsque j'aurais comparu devant le lordmaire I Jusque-là, me dit-il, j'étais confié à sa surveillance. Toute résistance me paraissant inutile, je me résignai, et M. Adam trouva bon de me tratner à sa suite le reste de la journée. Je fis avec lui une visite à la Tour de Londres , où il déposa trois prisonniers. Ceci commençait à m'inquiéter. Le ton de M. Adam n'avait pas cessé néanmoins d'être caressant, et ses paroles étaient très-rassurantes. «H allait me conduire chez un de ses amis, où l'on me servirait à dfner, où je trouverais, pour passer la nuit, un excellent lit et une chambre très-chaude. Le lendemain, dès huit heures du matin, il serait à mes ordres. »

Il m'introduisit en effet dans une maison dont l'obscurité ne me permit pas de bien juger l'apparence. Il dit quelques mots à voix basse à un homme qui s'était avancé à notre rencontre, et, s'effaçant comme par politesse, il me montra du doigt la porte entr'ouverte d'une chambre où je n'hésitai pas à entrer. A peine y eus-je mis le pied , que la porte se referma brusquement sur moi et que j'entendis creir la serrure. Je sautai aussitôt à la fenêtre; la fenêtre était grillée. L'idée que j'étais prisonnier me donna le frisson. Il me serait impossible de

rendre les tristes réflexions auxquelles je fus en proie jusqu'au retour du traître qui venait de me soumettre à une si rude épreuve. Je lui en fis les reproches les plus amers. Il me parla des devoirs de sa charge, et voulut me persuader qu'il s'était compromis en s'écartant pour moi des ordres rigoureux qu'il avait reçus. J'étais alors trop inquiet pour discuter avec lui sur le mérite des faveurs que je devais à ses bons offices. Nous nous rendîmes ensemble chez le lordmaire. Au milieu d'un assez grand nombre de personnes, je retrouvai là l'indigne Anglais et l'Allemand qui, depuis plus d'un mois, m'excitaient à d'imprudentes confidences. Je remarquai aussi le gros-monsieur qui était venu à l'auberge réclamer l'exhibition de mon passe-port. Ce dernier s'approcha de moi et me dit d'un ton de menace : « Vous vous souviendrez, monsieur, des propos que vous avez tenus. »

Le moment arriva enfin où- je fus mandé devant le. premier magistrat de la Cité. En même temps que moi furent introduits M. Adam , l'Allemand et ^Anglais, mon antagoniste. Je racontai naïvement mon affaire en français. Je dis que j'étais un des officiers de l'expédition commandée par M. de Bretigny, que depuis près de cinq ans j'étais séparé de ma famille , et qu'il était bien pénible pour moi d'éprouver des persécutions dans un pays où je m'étais flatté de trouver aide et protection. La fran-

a&2 aouTENiss jfim ajoaal.

dàse àe mes aveux lorsqu'on me sût en présence de mes accusateurs» la iacUiié avec laquelle je repoussai leurs basses inskiuaftioBs, parorent intéresser le lord-maire. Lorsque ye fis le rédt de la sckœ qui s'âait passée à Tauberge, et qui était k principal chef de l'accttsaiion àingit contr» mai, je pus m'apercevoir qiiiie DMa procès était gagné. « Vous pouvez partir, monsieur, me <Mt le iord-maiie avec ime extrêne ànenraliaflce. ie tous souiiaite im bon et beureux wfage. » Mon passeport me fut aufiEdlôt raoais , et eelÉe fois revêtu de toulet les lormalilés nécessaires. M. Adam ne s'en attacboil pas xnoim à , mes pas. U m'accompagna jusqu'il ami mbeargd. Avant de ma <|uitter, il me fit insinuer par «a juif qui parlait un peu le français que je ne pouvais aie dispenser de lui faire un cadeau j. en reconnaissanoe du soin qu'il avait pris d'effacer auprès du lordmaire la mauvaise impression produite par mes délateurs. Il me restait deux eoumerts d'ac^gent qui me venaient du partage de notre gamelle; je les lui ofEris, eX le misérable les reçut de ma main avec une humilité honteuse.

Le jour était esLÛn venu où j'allaûa quitter l'Angleterre* Je m'embarquai avec mes deux coapag«ms sur un brick qui devatt nous déposer à Calais. Nous descendîmes la «Tamise jusqu'à Gravesead. Nous ^^kmsà peine en dehors des bancs, que iles HoUandais, qm avaient obtenu de passer sur le

mène bâtimail que nous, abusèrent de leur nombre poBr cootraindre le capitaine du brick JLdiriger sa route sur Rotterdam et uofi pas sur Caiais. Heur^isement notre traversée fut coiole. Noos trou- TâBies dans le consul de France à Rotterdam un homme fœrt poli et fort obligeant , qui prit soin de régler nos dépenses à l'auberge et de traiter de notre passage sur les canaux intérieurs jusqu'à If iddelbourg, d*où nous nous rendrions par terre à Flessîngue. Là nous 4e?ions nous embarquer sur la canoBiù^*e fruiçaise la Carpe^ qui était chargée de Fescorte des convois jusqu'à Dunkerqne.

Arrhré à Flessingue, je m*empressai d'aller rendre yisite au contre-amiral Van Stabel, qui commandait les forces naTales^réunies dans l'Escaut Cet officier général me fit le plus gracieux accueil et m'offrit d'embarquer en qualité de lieutenant de vaisseau sur le bâtim^it qu'il montait. Je ne crus pas devoir accepter ses offres, quelque avantageuses qu*elles me parussent. L'amiral comprit fectlement qu'après une absence de cinq années , si fécondes en événe- SMnts, je devais avoir un vif désir de me rs^procber de ma teniHe, dont je n'avais »2cune nouvelle, et de omnattre le sort qui lui avait été réservé.

Notre traversée de Flessingue à Dunkerçie n'offrit par bonheur rien de remarquable. Nous escortions une assez grande quantité de navires caboteurs. Notre faible tirant d'eau nous permit de naviguer

une préférence bien m»quée. Ce fut alors que j'appris les dangers qui a^aknit menacé ma iamiUe pendaat la Terrectr. Mob père avait éÉé àétemi au château de Brouage toute uoa année. Husieiars fois il avait été question de le âdone âisîMer ainsi que ses compagnons d'infortune* La chute de Rotwfipierre l'avait r^Mhi à hi liberté, et il avait repris ses fenctions de sonswtonhrékiH* de laoïarine*. GrAœàSieu, la tourmei^ n'amt fait pérhr aucnn de ceux qui m'étaÂenft chers. Aux éonxx. épuichements deâoniBe succéda bientôt une eonv«rsatian pins sérieuse : il s'agii^ait du ménu^ire que jedevais adresser au vîoe-

1. Les motifs d'aiTesiatio& îmveqmôs coala» mcm père et inscrits au tableau du comité de surveillance révolationnaire de Rochefort étaient au nombre de trois.

Koo père étaii accusé :

l*" D*ètre mt adtto«rate prcaonoé.

2" Be mépriâer les patriotes,

3" De fréquenter les aristocrates, feuillants et autres gens suspects, signataires et colporteurs d^adresses iBomqoes.

Au premier chef d'acensatîoB mon père lépoB^aît : « Cette impcUalion vague, iii8igftiâaz|t& est déoefeentie par ks services que j'ai rendus à la République. »

Au second :

« le défie qu^oa me pnwve apmfêi mépûi^^a^qiiW, pmne

Au troisième :

« Je n*ai jamais connu ée feviUants et je n^ été lié qu'arec des peraoïEBes gui toutes avaient des certificats <ie civisme. »

Bijen des gens avec de meilleures raisons n'ont pas réussi \ sauver leur tête. Arrêté le 19 octobre 1793, mon père ne fut élargi qvi^ la fin du mois de aov«BlM?e 1794.

amirai Thignet, alors ministre de la marine, en attendant mon jour d'dtiiieDce. Tout en causant de cette importante affaire, mon parent, qui déairait me voir produire une impressioo favorable sur le ministre, passait du coin de Tœil une minutieuse inspection de ma personae. Mob costume ne manquait pas cTuBe certaine élégance ; je m'étais adressé k Londres au tailleur le plus en vogue, et j'étais habillé à la dernière mode. Ma coiffure seule datait d'avant la Révolution. Elle ne fut pas jugée en harmonie avec le reste de ma toU^e, et il fut décidé que je me ferais inmiédialeDient couper les dikeveux dans le goût du jour.

£n sortant du ministère de la marine, nton frère voulut m'acoompagner à mon bôteL U était déjàcoDr venu que je quitterais n)on logement et que je parta* gérais le sieo, m«is il était trop tanl pour exécuter ce changeaient de domicile le soir mène. Avant de nous sép»^r, j^entretins mon frère de ma situation financière. La sienne n*était pas briilanle. Il était arrivé depuis peu de temps d'Angleterre , où il veinait de subir une captivité de vii^t-sept mois« Commis aux revues à bord du vaisseau ^Impétueux, U avait été chargé d*a)ler nsettre les scellés sor une imse. Un coup de vent s'était déclaré pendant qu'il procédait à cette opération, avait séparé le vaisseau du bâtiment capturé, et le kaidemain la prise retombait entre les mains des Anglais. Mon frère, en

montant à bord du vaisseau ennemi , avait pu heureusement expliquer sa situation et réclamer le traitement dû au rang qu'il occupait dans la hiérarchie militaire. C'était un point fort important à éclaircir , car on sait ce qu'était le régime des pontons. Tout individu qui ne parvenait pas à se faire considérer comme ofQcier était jeté sans pitié dans ces affreuses prisons où régnaient plus que dans nos bagnes la misère^ le désespoir et le vice. Mon frère obtint pour première faveur d'être envoyé au cautionnement de Tavistok. Ce ne fut qu'après une année de séjour dans cette ville qu'il put faire reconnaître ses droits à la modeste rétribution que le gouvernement britannique allouait aux officiers français qui avaient le malheur d'être prisonniers de guerre. Mon frère avait donc été dans la nécessité de puiser pour vivre dans la bourse de ses amis ; il ^vait quelques dettes que je crus pouvoir lui promettre d'éteindre sans trop épuiser nos ressources. J'avais enfermé mon petit trésor dans une boite à serinette dont j'avais enlevé le mouvement. Quand j'ouvris cette boite , mon frère fut stupéfait. Je rapportais de mon voyage quatre cents piastres espagnoles. « Sais-tu bien, me dit mon frère, qu'il n'y a peut-être pas dans tout Paris une seule maison qui possède à cette heure autant d'argent comptant que toi ?» Il ne faudrait pas prendre cette exclamation à la lettre ; cependant il est bien'certain

qu'en 1796 Targent était fort rare en France. On ne voyait circuler que des assignats, qui avaient encore cours forcé. La valeur de ce papier révolutionnaire était tellement dépréciée , que je devais trouver facilement à échanger une seule de mes piastres contre mille ou douze cents francs en assignats.

Le lendemain matin mon frère vint me retrouver. Nous procédâmes aussitôt à mon déménagement , et nous nous rendîmes à l'hôtel d'Antin, rue Gaillon , où il résidait. Un lit fut monté dans sa chambre, qui nous devint commune, et pendant tout mon séjour à Paris nous ne nous quittâmes pas un seul instant. Notre temps s'écoulait rapidement dans les plaisirs. Le ministre cependant avait reçu mon mémoire. Il voulut bien l'accueillir avec faveur et y mettre cette gracieuse apostille : Me faire un rapport sur ce jeune officier j qui paraît mériter tout mon intérêt. Toujours guidé par les sages avis de mon frère et de mon parent, j'adressai bientôt une seconde note au ministre. Cette fois je demandais le grade de lieutenant de vaisseau, le commandement d'un bâtiment de guerre et un habillement complet d'ofïicier, dont la livraisoiî me serait faite au magasin général du port de Rochefort. La République ne payait pas souvent ses ofBciers , mais elle les habillait quelquefois avec les draps qu'elle prenait sur l'ennemi. Le commandement et l'habillement que je sollicitais me furent accordés. Quant

3l€ SOUTENIRS D'UN AMIRAL.

an grade 4e lieutenant de yaisseau^ j'eus la promesse formelle de l'obtenir quand on s'occuperait du trarail de réorganisation qui était alors à Fétnde. Je l'obtins en effet le 21 mars 1796.

Le grand corps dans lequel j'avais fait mes débuts avait disparu depuis plus de trois ans. C'était dans un corps entièrement nouveau que j'allais entrer. Je sentis profondément l'étendue de nos pertes lorsque je mis le pied pour la première fois sur les bâtiments de la Républlqoe. Il est des ruines qn'on ne relève pas dans l'espace de quelques uh nées. Détruite en 1792 , la marine a encore été mutilée en 1815. J'ai assez vécu cependant pour voir grandir, après cette seconde catastrop^ie, l'édifice rajeuni qui fait en ce moment l'orgueil de la Fraskce. La marine actuelle ressemble bien plus à la marine du temps de Louis XYI qu'elle ne ressemble à celle de la République ou même de l'Empire. Sous Louis XVI , tous les officiers, âauf de rares exceptions , étaient des gentili^ommes ; ils sont aujourd'hui des gens bien élevés : œ n'est pas à peu près , c'est tout à fait la même chose. Le service de la marine n'exige pa$ plus ou moioQS de quartiers de noblesse , une illustration plus ou moins antique : il ne peut se passer des habitudes d'une bonne éducation, c Tout ofBcier, disait très-bien Nelson , qui n'est pas gentleman ne sera jamais qp'un médiocre ofiBcier. > L'ordre est en effet le premier besoin de

sorvÊNiRS nnm amiral. an

notre sert ice, et sans le sentiment âes convenances, sans )e respect de soi-même et des autres , sans cette dignité froide , mais indulgente , qne rofScier doit puiser dans la conscience de sa supériorité , Tordre à b<»rd â\in bâtiment est mjf>ssible. Une antre nécessité <le la marine, c'est d'être, à je pvîs n'exprimer amsi , composée de parties hiHDOgènes. Nous ayons été ^iioins., pendant les guerres de la Révolution et de rfinôpire , des actions les plus béroïqoes ; nous arrkms en ménK temps à déplorer non pas seulement des butes , mais de singuitères faiblases. On pevt croire qiM notre époque ne pré* scnterait plus ces cbo^Boates éissemblances* Tous les officiers ont ta même origine et le même esprit , s'ils n*ont pas tous les mêmes facuHés, 11 y a donc beaucoup de raisons pour que diaqoe capitaine dans une escadre puisse aujourd'hui compter sur son voisin. B<aas toutes les affaires de quelque importance , c'est là le point essentiel. Sous ce rapport, nos divisions navales n*aoraî«it rien à envier J j'en ai la conviction intime , aux escadres du bailli de Suffiren ou du comte de Grasse , car les ccHnbats de llnde et c^ui de laDomimque, pendant la gu^re de 1 778 , ne sont pas des combats où tout le monde ait été sans reproche. S'il y eut jamais lieu d'espérer pour la France , je ne dis pas une très-grande marine, ^— nous mesurons avec trop de parcimonie nos sacrifices pour cda j — mais une marine à tous

égards respectable , une marine vraiment faite pour honorer notre pavillon , c'est sans aucun doute au temps où nous vivons.

N'y a-t-il donc rien à regretter du temps passé ? N'y avait-il point dans les traditions dont le souvenir va s'évanouissant de jour en jour quelque bon exemple à chercher , quelque leçon fructueuse à retenir ? Pour se livrer avec quelque intérêt à cette étude^ il ne faudrait pas être trop infatué de ce qu'on a fait et de ce qu'on vaut. Il faudrait avoir, avec Tambition de grandir encore, la crainte salutaire de déchoir. Si Ton veut juger sainement de la situation présente, il convient de commencer par écarter des progrès que nous avons faits ceux qui sont communs à toutes les nations , car aucune marine de nos jours n'est restée au point où elle était il y a cinquante ans. Quand cette considération aura un peu dissipé chez nous les fumées de l'orgueil , nous nous trouverons probablement mieux disposés à prendre quelquefois conseil de l'expérience de nos pères. Nous nous demanderons si , dans cette ancienne marine si dédaignée , il n'y aurait point eu aussi par hasard quelques idées justes. Nous chercherons en un mot ce qui peut nous manquer encore. A mon avis, ce qui nous manque, c'est ce qui manquait à la statue de Pygmalion : le mouvement. Je voudrais que , comme au temps où j'étais volontaire sur la Reconnaissance , comme aux jours

OÙ je servais sous les ordres de M. de Bretigny, une activité joyeuse succédât plus souvent à cette régularité monotone dont il me semble que nous avons quelque sujet de nous plaindre. Le service , pour être attrayant , ne doit pas avoir les pulsations d'une horloge. Il faut bien prendre garde d'ailleurs d'élever un édifice qui n'ait point de fondement , et qui puisse chanceler au moindre choc. N'est-ce pas la guerre que l'on doit avoir en vue quand on organise une flotte ou une armée? Tout ce qui, dans cette organisation, ne peut résister à l'épreuve de la guerre me paraît donc de trop ; il y a, suivant moi, intérêt à le sacrifier. Prenons garde surtout que trop de régularité ne tourne au détriment de l'intelligence. Mes vœux sont faciles à satisfaire. Pour le matelot , je demande qu'on s'occupe avec une égale sollicitude de son instruction et de sa santé : la santé du soldat est, avec la discipline , la force des armées. Pour l'officier, je lui souhaiterais de supporter gaiement les épreuves inséparables dé notre profession, d'être toujours allègre, dur aux intempéries, docile et d'humeur égale envers ses chefs, sympathique vis-à-vis de ses subordonnés , et , s'il le fallait , je lui accorderais volontiers la science de surcroît. La science ne gâte rien, du moment qu'elle ne pervertit pas le jugement et ne parai }* se pas l'activité du corps. Nos marins d'aujourd'hui se demanderont peutêtre à quoi leur serviraient les pénibles épreuves

d'autrefoss , les misères , les souffrances dant ces souvenirs semblent leur offrir avec une secrèfte intention le complaisant tableau. Ce s^î^it, je l'accorde y un luxe presque inutile , si notre marine ne doit jamais avoir que des guerres faciles à soutenir, que des temps prospères à travorser; mais si nos officiers étaient un jour engagés dans une lutte semblable à celle où s^est usée notre énergie , ils comprendraient combien étaient pour ainsi dire nécessaires les privations auxquelles fut soumise notre enfance. On parle souvent avec un peu de légèreté de la guerre maritime qui se prolongea presque sans interruption de 1792 à 1815. L'énorme disproportion des forces navales dans un si grand conflit , le dénûment des arsenaux , le mauvais recrutement des équipages , les expéditions mal combinées , le fatal ascendant qu« de terribles succès avaient assuré à la marine anglaise, tant de causes de désastres presque certains exigeaient cependant , chea les officiers de cette époque , une trempe plus vigoureuse qu'on n'est tenté de le supposer lorsqu'on juge les événements à cinquante ou soixante ans de distance. Tel homme qui jouerait peut-être un rôle très-brillant dans une guerre régulière edX été fort peu disposé , j*en suis convaincu , à courir les hasards que, pendant vingt ans , mes camarades et moi nous n'avons pas hésité à braver. Que demain de pareilles épreuves se présentent, ou qu'il faille afiht»ter sai-

lement la moindre des chëmces que nous avions alors contre aoos, c'est-à-dire une choqoaiite inégalité dasks les forces respectiyes des deux marines , et Ton eompraidra mi^x ce qu'ont dô les capitaines dfi la République et de TEmpireà la rude éducation que , pour la plupart, ils avaient reçue- L'histoire de leurs campagnes obtiendra en même temps plus de sympathie. Malgré tout ce qu'une administration imprudente faisait pour la rebuter , la fortune ne nous fut pas toujours contraire. Quelques-uns des combats dont l'Angleterre elle-même a gardé la mémoire, ceux surtout qui se livrèrent dans les mers de l'Inde , suffisent à montrer ce qu'eût pu devenir la marine française sous un gouvernement qui lui eût accordé avec persévérance la sollicitude dont l'Empereur, de 1806 à 1812, parut vouloir l'entourer.

Je vais donc essayer — l'entreprise ne me parait pas sans intérêt — de faire succéder au tableau d'une éducation maritime sous le règne de Louis XVI , celui de nos croisières aventureuses sous la République , de nos espérances renaissantes vers la fin de l'Empire. On aura ainsi embrassé sous ses divers aspects la dernière marine qui ait fait en France une guerre sérieuse. Peut-être alors pourra-t-on mieux comprendre dans quelle voie il est nécessaire de développer la marine actuelle, pour qu'une nouvelle lutte venant à s'ouvrir ( lutte que j'éloigne as-

SOUVENIRS D'UN AMIRAL, lent de tous mes vœux ) , nos vaisseaux ae pas contraints , comme les vaisseaux russes 64, de se renfermer dans nos ports, ou, e les vaisseaux de la République et des pre- 4 années de l'Empire , de courir à des sacri- QUtiles.

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