CHAPITRE II
La traite des noirs sur la côte d'Afrique en 1788.
En 1788, rinde et le Canada étaient perdus pour la France. Les Antilles seules entretenaient le mouvement de notre navigation marchande. Pourvoir ces colonies d'esclaves, en échanger les produits contre ceux de la métropole , tel était avant la Révolution le principal rôle de notre marine commerciale. J'avafs appris sur une frégate du roi à protéger la traite- avant de la faire moi-même sur un bAtiment du commerce. Il ne faut donc pas s'étonner si je a'épro.uvais pas pour cet odieux trafic la profonde répugnance que tout cœur bien né ressentirait aujourd'hui.
Les nègres n'avaient pas encore trouvé à la fin du dix-huitième siècle les puissants avocats qu'ils ont rencontrés de nos jours. Peu de gens faisaient alors difficulté de reconnaître dans la malheureuse descendance de Cham une famille d'un ordre inférieur et justement vouée à la servitude. Sans une opi-
nion si commode, qu'auraient fait les Européens de ce nouveau monde dont ils avaient en moins d'un siècle exterminé ou usé les habitants ? Les conquérants n'étaient pas d'humeur à prendre eux-mêmes la bêche et la faucille ou u fouiller de leurs propres mains les entrailles de la terre. Ueussent-ils voulu, leurs forces les auraient trahis. Ils vinrent donc demander au continent africain des bras plus vigoureux que ceux des Indiens et des Caraïbes. La traite des noirs devint un trafic annuel et régulier. Comme toutes les autres branches du commerce, elle eut ses périodes d'activité et de stagnation. La paix européenne la fit fleurir, la guerre et la piraterie suspendirent ses progrès. En 1788, elle était à son apogée. Presque toutes les nations maritimes, la France , l'Angleterre, la Hollande, le Danemark, le Portugal, avaient des comptoirs sur la côte d'Afrique. L'Espagne seule recevait la majeure partie de ses esclaves par des navires étrangers. Le droit d'approvisionner lés immenses possessions coloniales de cette puissance avait d'abord appartenu aux Portugais. La présence d'un prince français sur le trône de Madrid nous l'avait assuré; en 1713, nous avions dû le céder à l'Angleterre : ce fut une des conditions de la paix d'Utrecht. Aussi, pendant que nous n'occupions que deux comptoirs dans le golfe de Guinée, Whydah et Amokou> les Anglais étaient-ils obligés d'en posséder quarante, mais là même oii la France ne pos-
sédait aucun comptoir, ses bâtiments n'en poursuivaient pas leurs opérations avec moins de succès. Cent navires jaugeant environ trente mille tonneaux partaient chaque année de Nantes, de la Rochelle, du Havre, de Saint-Malo et de Dunkerque, pour se rendre sur la côte d'Afrique , soit au nord , soit au sud de Téquateur. Ces navires transportaient dans nos colonies, particulièrement à Saint-Domingue, près de quarante mille esclaves. C'était un voyage de sept mois environ qui, à moins de quelque chance malheureuse, donnait à l'armateur et au capitaine de très-beaux bénéfices. Les nègres achetés quatre cents francs sur la côte d'Afrique se vendaient jusqu'à deux mille cinq cents francs à Saint- Domingue. Le gouvernement de son côté encourageait fort ce trafic, et une prime de quarante livres par tonneau était accordée aux armements de traite. Les établissements anglais et hollandais sur la côte occidentale d'Afrique appartenaient à des compagnies privilégiées. La France, qui avait également à l'origine adopté ce système, fort en vogue au dixseptième siècle, l'avait abandonné après la ruine de plusieurs compagnies , et avait trouvé de grands avantages à substituer les primes d'encouragement aux concessions de privilège, qui entravaient la liberté du commerce.
Une longue expérience avait révélé aux navigateurs les aptitudes des diverses tribus africaines.
On savait sur quel marché il fallait aller chercher des laboureurs , sur quel autre on trouverait des artisans ou des serviteurs intelligents et dociles. La côte d'Or fournissait de rudes travailleurs , mais des caractères opiniâtres et enclins à la révolte; le Congo et la côte d'Angola offraient des captifs moins robustes, peu propres aux travaux de la terre, trèsportés en revanche aux travaux des ateliers ou aux soins de la domesticité, joyeux et insouciants dans la servitude. Bien des nègres d'ailleurs arrivaient de contrées inconnues. Les uns venaient des bords du lac Tchad, d'autres des sources même du Niger. Plusieurs de ces caravanes avaient passé des mois entiers en voyage, et avaient parcouru des espaces de deux et trois cents lieues avant d'atteindre le bord de la- mer. Des courtiers, sortis pour la plupart de la tribu des Mandingues,'dont le berceau est situé sur la rive droite de la Cazamance, près de la frontière orientale de la Sénégambie, se chargeaient de l'achat et de la conduite des captifs. Ils allaient les chercher aux lieux mêmes de provenance, et les amenaient sur le marché le moins éloigné ou le plus avantageux. Un homme armé d'une lance et d'un fouet suffisait généralement à conduire une file de sept esclaves dont chacun avait le cou enclavé dans une fourche , et portait sur l'épaule l'autre bout de la fourche qifi servait de (farcan à son voisin. Ces caravanes faisaient d'ordi-
naire des étapes de dix ou douze lieues par jour. On reconnaissait facilement la longueur du voyage à la maigreur et à l'épuisanent des captifs ; mais mieux valsit encore des esclaves fatigués d'une longue route que ces nègres de rebut ramassés dans les provinces voisines de Téquateur , dont le front déprimé , ovale et fuyant » les yeux rapprochés , la mâchoire saillante , la poitrine étroite , les extrémités inférieures plus courtes que le torse, les longs bras , les jambes sans n)olIets et Fabdomen protubérant indiquaient que dans l'exploitation séculaire de l'Afrique on avait enfin rencontré le dernier échelon de la race humaine.
Ce fut sans doute une noble inspiration que la pensée d'abolir l'esclavage des noirs et la traite. L'honneur en revient à la révolution française : la France a , ce me semble , payé cet honneur assez cher pour qu'on ne le lui conteste pas. Abandonné par nous, le principe dont nous avions mal mesuré les conséquences fut recueilli par l'Angleterre, qui en 181 5 réussit à en assurer le triomphe. Cependant, malgré l'accord et les serments de la plupart des nations maritimes, trente ou quarante mille esclaves n'ont pas cessé, pendant plus d'un quart de siècle, d'être exportés annuellement de la côte d'Afrique sur les rivages du nouveau monde. Seulement , en raison des dangers et é^ chances désavantageuses qu'il fallait courir, le prix du noir avait baissé sur
le marché africain de quatre cents francs à cent cinquante et cent quarante; il s'était élevé, sur le marché où on l'importait, de douze cents francs à quinze cents. Il restait ainsi assez de bénéfices pour encourager la spéculation. Les croiseurs se consumaient donc en -efforts impuissants pour mettre un terme à des fraudes qui trouvaient partout des complices. Le golfe de Bénin, le Congo et la côte d'Angola étaient devenus les principaux foyers de traite ; le Portugal et TEspagne fournissaient les plus effrontés négriers; le Brésil et Cuba étaient les deux gouffres où allaient encore s'engloutir en 1848 plus de soixante mille captifs*.
Le Bon-Père, tel était le nom du bâtiment sur lequel j'avais^obtenu d'être embarqué, était un grand brick percé de seize sabords et armé de six canons. Bien qu'on prétendît qu'il avait été jadis construit pour la course , sa marche était au-dessous des plus médiocres. Son équipage était composé de quarante-cinq hommes, ofBcîers et capitaine compris. J'étais porté sur le rôle comme
1. L'importation des Africains au Brésil a été en 1842 de 17 000, en 1843 de 19 000, en 1844 de 22000, en 1845 de 29 000, en 1846, de 50000, en 1847 de 56 000, en 1848 de 60000, en 1849 de 54000. À partir de 1849, la période décroissante commence; rimportation au Brésil n'est plus, en 1850, que de 23000 esclaves, en 1851 de 30C0, en 1852 de 700. En 1853, rimportation parait avoir complètement cessé. Reste les importations à la Havane, dont le chiffre annuel est moins connu.
volontaire aux appointements de trente francs par mois , et admis , ainsi que toutes les personnes de Tétat-major , à la table du capitaine. Cette faveur ne laissa pas de me faire des envieux. J'avais d'ailleurs le tort d'appartenir à la classe des volontaires de la marine royale , et à ce titre il me fallait supporter les plaisanteries de tous mes compagnons. Ma docilité et Tégalité de mon caractère ne tardèrent pas cependant à changer les injustes préventions qu'on avait conçues contre moi , et je n*eus bientôt que des amis à bord.
A la hauteur du cap Finistère , nous essuyâmes un violent coup de vent. Le bâtiment fuyait vent arrière ; dans un mouvement de roulis le grand mât de hune cassa , entraînant dans sa chute la rupture du petit mât de perroquet et de la vergue du petit hunier. Nous eûmes le bonheur de ne perdre personne au milieu de ces avaries. Avant la nuit , tout était réparé : chacun avait mis la main à l'œuvre; le capitaine lui-même, qui avait remplacé le timonier à son poste , n'avait pas un instant quitté le gouvernail. On n'eût pas si bien fait à bord d'un brick de la marine royale.
En approchant de la ligne, nous rencontrâmes les calmes habituels et des brises souvent contraires. Les efforts que nous fîmes pour serrer la côte d'Afrique furent inutiles : nous fûmes forcés de prendre la grande route , c'est-à-dire de nous porter au
sud pour y chercher les vents variables. Notre traversée fut très-longue , et notre capitaine aurait eu sans doute à regretter l'insuffisance de ses provisions de table , si nous n'eussions été constamment accompagnés de bancs de thons , de bonites et de dorades, qui nous offrirent une précieuse ressource sur laquelle nous n'avions pas compté.
A cette époque , on ne savait en général naviguer que sur Vestime, L'usage des chronomètres et des observations astronomiques n'était pas répandu comme il l'est aujourd'hui. On se croyait ainsi souvent très en avant , souvent très en arrière de sa véritable position. Les atterrages exigeaient donc la plus grande surveillance. Depuis plusieurs jours , nous courions sur la terre , et aucun indice ne nous en avait encore signalé la proximité, lorsqu'au milieu de la nuit on entendit la mer briser avec force sar la plage. L'inquiétude que l'on manifesta ne me parut pas réfléchie. Nous avions eu à midi une bonne latitude : nous ^e pouvions donc avoir beaucoup d'incertitude sur notre position. Les vents '-'nous donnaient d'ailleurs toute facilité pour nous éloigner de terre. Aussi jugeai-je , quoique trèsjeune et peu expérimenté encore , qu'on se montrait à bord du Bon-Père bien prompt à s'effrayer. Le jour, attendu avec anxiété, parut enfin. Nous vîmes une terre haute et boisée que nous reconnûmes pour le morne Sombrero, situé par douze degrés trente-cinq
minutes de latitude australe , à rentrée de la baie de Saint-Hiilippe de Benguela. Les Portugais , qui possédaient cet établissement , défendaient aux navires étrangers d'y aborder. Pendant deux jours , nous prolongeâmes la côte d'assez près , poussés par ui^ belle brise du sud qui nous fit rapidement remonter vers le nord. Nous passâmes devant Saint- Paul de Loando , chef-lieu des possessions portugaises sur la côte d'Afrique , sans nous y arrêter, et nous laissâmes enfin tomber l'ancre sur la rade d'Ambriz. Le Pwtiigal avait bien aussi quelques prétentions sur ce point, où la traite amenait annuellement de trois à quatre mille captifs ; mais ce ne fut qu'en 1791 qu'il essaya de les faire valoir. Les réclamations de la cour de Londres et celles de notre ambassadeur à Lisbonne l'obligèrent d'ailleurs à se désister. Nous trouvâmes devant Ambriz plusieurs bâtiments avec lesquels nous entrâmes en relations de commerce. Les capitaines nous cédèrent douze esclaves y au nombre desquels se trouvaient trois jeuoes femmes que ks gens habitués à ce triste métier déclarèrent sans hésiter fort jolies.. Ce premier acte de traite fut considéré comme étant d'un augure favorable pour l'avenir.
Notre traversée , qui eût dû s'accomplir en cent ou cent vingt jours , avait duré quatre mois et demi : aussi notre équipage avait-il grand besoin de quelques rafraîchissements et d'un peu de repos. Nous
48 SOUVENIRS D'UN AMIEIAL.
nous arrêtâmes donc près d'une semaine devant Ambriz, mais ce n'était pas sur ce point, où tant de navires nous avaient devancés , que nous pouvions avoir l'espérance d'opérer un chargement. Dès que les épreuves de notre long voyage furent un peu oubliées , nous reprîmes la mer , et le surlendemain nous nous trouvâmes devant l'embouchure du Zaïre. Ce fleuve était déjà connu comme un des plus grands fleuves de l'Afrique. Nous remarquâmes en efl'et de nombreux indices de la rapidité de son cours et du volume considérable de ses eaux. Une teinte jaune et bourbeuse s'étendait à plusieurs lieues au large , et des îles flottantes arrachées par le courant aux deux rives du fleuve étaient entraînées jusque sur la route de notre navire , obligé de les éviter comme des écueils. Nous savions que des négriers avaient autrefois remonté le Zaïre jusqu'à une assez grande distance de l'embouchure. L'insalubrité du climat ayant souvent compromis le succès de ces expéditions , on avait renoncé depuis quelques années à braver un danger inutile. Les marchands d'esclaves, après avoir descendu le fleuve, amenaient par terre leurs captifs aux divers comptoirs de la côte.
La croyance où Ton était généralement que le Zaïre devait être le fleuve mystérieux qui passe à Tombouctou lui valut , même après que le congrès de Vienne eut proclamé l'abolition de la traite, l'hon-
neur d'explorations spéciales. L'opinion de Mungo- Park avait accrédité cette hypothèse, et bien qu'il eût fallu pour l'admettre accorder au Niger un cours plus étendu qu'au Mississipi , au Nil ou au fleuve des Amazones, les raisonnements ne manquaient pas pour démontrer la vraisemblance d'une pareille supposition. Aujourd'hui la question n'est plus à résoudre. On sait que le Zaïre, si large, si profond et si rapide près de la mer, n'a cependant qu'un cours égal en étendue à celui du Danube , double de celui du Rhin , inférieur de plus de moitié à celui du Nil et du fleuve des Amazones. Ce n'en est pas moins une artère importante de l'Afrique centrale, et si jamais la civilisation acquiert dans ce vieux continent le développement qu'elle a pris en quelques années dans le nouveau monde, le Zaïre verra s'élever sur ses bords des cités non moins florissantes que la Thèbes aux cent portes, que Babylone ou que Ninive.
C'était à Kabenda, à cinquante-cinq lieues au nord d'Àmbriz, à quinze lieues tout au plus de l'embouchure du Zaïre, que nous devions, suivant l'expression consacrée , établir notre comptoir de traite. La baie de Kabenda, formée par le promontoire de ce nom, offre un excellent mouillage aux plus gros bâtiments. Les embarcations, chose rare sur la côte d'Afrique , y peuvent de tout temps communiquer avec la terre, grâce à un banc de vase distant d'un
demi-mille environ du rivage , qui forme dans^ la baie même un précieux abri intérieur. On y trouve de Veau douce , une grande abondance de poisson, et les captifs y valaient en 1788 de quatre cent à quatre cent cinquante livres, prix courant. Ces esclaves n'étaient pas moins chers que ceux qu'on se procurait sur la côte d'Or : ils étaient , je l'ai dit déjà, beaucoup moins robustes; mais, comme on les trouvait intelligents, dociles et inoffensifs, on ne laissait pas de les rechercher beaucoup dans nos colonies par la même raison qui fait qu'on y recherche aujourd'hui les engagés hindous. Les captifs de Kabenda étaient pour la plupart d'une taille au-dessous de la moyenne, d'apparence plutôt délicate que chétive. Leur physionomie joyeuse, placide et insouciante, semblait indiquer que dans la servitude ils ne redoutaient guère que l'obligation du travail. Nulles tribus africaines ne savouraient en effet plus délicieusement le bonheur de la paresse que celles qui habitaient, au temps où je visitai cette partie du monde, la côte du Congo et la côte d'Angola. Elles cultivaient,, il est vrai, le manioc, le maïs, les ignames et les courges, mais en quantité à peine suffisante pour subvenir à leurs propres besoins. Sur les autres points de la côte d'Afrique, les négriers achetaient sans peine des provisions pour la nourriture de leurs esclaves. Le Sénégal leur fournissait du millet, la côte d'Or et
le golfe de Bénin du maïs et des courges , le golfe de Biafra des ignames. Sur les côtes du Congo et d'Angola, plus d'un capitaine s'était mal trouvé d'avoir trop compté sur les ressources du pays.
Toute cette région, où la France avait ses marchés favoris, était divisée en petites souverainetés tributaires du roi de Loango , dont les États , situés plus au nord , s'étendaient presque jusqu'à l'équateur. Kaberida dépendait de la principauté de N'Goy, qui n'avait pour limites au sud que le cours du Zaïre, et qui confinait au nord à la principauté de Makongo , dont le port était Malemba , distant de sept ou huit lieues de Kabenda. La traite avait jeté là de si profondes racines, que cette partie du continent africain a été , avec le golfe de Bénin , le point d'où les croiseurs français et anglais ont eu le plus de peine à l'extirper. Les marchands de Kabenda et de Malemba, initiés aux belles manières par nos négriers, avaient contracté dans ce long commerce certaines habitudes d'élégance qui contrastaient avec l'apparence sordide des habitants relégués sur la rive méridionale du Zaïre et réduits à n'avoir de communications qu'avec les marchands ou les moines portugais.
Dès que nous eûmes jeté l'ancre dans la baie de Kabenda, nous songeâmes à regagner par notre activité le temps que les contrariétés de notre traversée nous avaient fait perdre , et pas un mousse ne
demeura oisif à bord. Il fallut s'occuper avant tout de faire à notre bâtiment les réparations que ses fatigues et sa vétusté rendaient indispensables. Nous faisions beaucoup d'eau : pour en découvrir la cause, nous fîmes incliner le navire sur un bord, puis sur l'autre ; nous lui donnâmes ce que , dans le langage des marins, on appelle une forte demibande, et nous reconnûmes que les coutures au-dessous de la flottaison étaient trop larges pour retenir les étoupes : preuve incontestable que le Bon-Père, avant d'entreprendre ce nouveau voyage, avait déjà gagné ses invalides. Il fallut donc recouvrir les coutures avec des lattes de bois et clouer par-dessus de fortes bandes de toile goudronnée. Grâce à cette opération, nous fûmes dispensés, pendant le reste de la campagne, de la pénible obligation de pomper presque constamment. Ce travail n'employa d'ailleurs qu'une partie de l'équipage; l'autre fut occupée a préparer le terrain sur lequel nous devions installer nos magasins et à l'enclore d'une palissade assez élevée pour en défendre l'accès.
Notre capitaine , qui avait une grande expérience des campagnes de traite, avait envoyé au chef noir qu'il savait le plus influent sur les marchands d'esclaves des émissaires chargés de lui offrir des cadeaux dont l'effet séduisant n'était pas douteux : — quelques pièces d'étoffe de soie , de la poudre à canon et de l'eau-de-vie au degré le plus élevé. Ce
dernier présent ne pouvait manquer d assurer au capitaine du Bon-Père une préférence marquée sur tous ses concurrents. Lorsque notre comptoir fut installé, le capitaine s'établit à terre avec un officier, laissant le second et le reste de Fétat-major à bord du bâtiment. Dès lors la traite commença. Les captifs arrivèrent d*abord en. petit nombre. Les courtiers de ce commerce voulaient naturellement ménager tous les navires qui se trouvaient sur rade, et cherchaient à faire croire à la rareté de leur marchandise pour établir une concurrence qui tournât à leur profit.
L'arrivée des esclaves au comptoir est certainement la plus horrible chose qu'on puisse imaginer. Ces malheureux, formés en caravanes, sont liés par le cou les uns aux autres au moyen des grandes fourches de bois dont j'ai déjà parlé. Le poids et le frottement de pareilles entraves , qui semblent avoir suggéré aux Chinois le supplice de la cangue, condamnent les captifs à d'atroces souQ'rances , surtout ceux qui ont une longue route à parcourir. Le bienêtre que ces pauvres gens éprouvent k être débarrassés de leur collier de misère , les soins dont ils deviennent l'objet de la part de leur nouveau maître expliquent la résignation dont ils font généralement preuve. Quelques-uns cependant appartenant à des tribus anthropophages, telles que les Monsombés et les Mondongues, que Ton reconnaît à leurs in-
cisives limées et aiguisées en pointe , s'imaginent qu'on ne les achète que pour les manger. Ceux-là résistent souvent à toute espèce d'encouragement. Ils ne profèrent pas une plainte, mais ils serrent les dents et se laissent mourir de faim.
Avant la révolution française , la traite était nonseulement un commerce légal, mais encore un commerce très-honoré qu'on encourageait par de fortes primes. N'ayant point à cacher ses opérations et à fuir la rencontre des bâtiments de guerre, le négrier n'était pas obligé d'entasser comme aujourd'hui les esclaves sur des navires de marche rapide et de petites dimensions; on n'avait de précautions à prendre que contre la révolte de la cargaison, on n'avait d'autre préoccupation que celle de préserver de tout déchet la marchandise. Les bâtiments destinés à ce trafic avaient en conséquence adopté des dispositions toutes particulières. Le pont était divisé en deux parties par une forte rambarde élevée de huit pieds et débordant des deux côtés la muraille du navire , de manière à rendre le passage de l'avant à l'arrière impossible : dans cette rambarde était pratiquée une porte, qui ne s'ouvrait que pour les gens de l'équipage , et un certain nombre de créneaux étaient incessamment garnis de pierriers et d'espingoles chargés jusqu'à la gueule. En dehors du bâtiment, deux plates-formes à jour servaient aux ablutions des hommes et des femmes, toujours
impitoyablement séparés. C'est là que chaque matin les captifs recevaient plusieurs seaux d'eau de mer sur le corps, qu'on les obligeait à se rincer la bouche avec de l'eau douce mêlée de jus de citron , et qu'on leur frottait tout le corps d'huile de coco pour éloigner d'eux la piqûre des insectes et leur rendre la peau à la fois douce et luisante.
Les esclaves faisaient deux repas par jour. Leur nourriture consistait principalement dans une soupe très-compacte, nommée macondia^ où l'on faisait entrer des fèves, du riz , du biscuit pilé, et même , lorsqu'on le pouvait, des ignames, des patates ou des bananes. Un noir libre , parlant les différents idiomes de la langue congo, était chargé de la police des captifs. Il désignait parmi eux les plus intelligents pour le seconder et faisait reconnaître leur autorité par les autres esclaves. Muni d'un sifflet semblable à celui des maîtres d'équipage , il appelait les nègres sur le pont aux heures fixées par le capitaine et donnait lui-même le signal de la danse. Le premier, il entonnait la chanson dont le rhythme cadencé exerce une irrésistible influence ^r les populations de la côte d'Afrique. Les esclaves qu'il s'était adjoints la répétaient après lui, et bientôt tous les autres, entraînés par cet exemple, frappant des pieds et des mains en mesure , s'animaient de telle sorte qu'en peu d'instants leur corps nu était couvert de sueur. Tous ces soins , inspirés par une
basse cupidité, n'avaient rien de bien méritoire, mais on ne peut nier qu'ils ne fussent parfaitement entendus pour entretenir la santé parmi les malheureux sur la bonne mine desquels reposait tout l'espoir de l'expédition.
Nous avions trouvé , à notre arrivée sur la rade de Kabenda, deux bâtiments français avec lesquels nous étions immédiatement entrés en concurrence. Celui dont le chargement était le plus avancé éleva ses prix et obtint ainsi une préférence qui lui permit de partir , peu de jours après, pour sa destination. L'autre , pendant près de deux mois , essaya de lutter contre nous. Peu scrupuleux sur le choix des moyens, son capitaine expédiait des canots sur les différents points de la côte pour gagner les marchands dont nous attendions l'arrivée et intercepter les captifs qui nous étaient promis. Nous étions obligés de déployer non moins d'activité pour déjouer autant que possible ces manœuvres. Nuit et jour nos embarcations étaient en course. Ce fut dans une de ces circonstances que le second du Bon- Père s'apefçut que je me servais assez gauchement de mon aviron. Comme il n'était rien moins que d'humeur facile, il jura de ne pas me laisser croupir dans cette ignorance et profita de l'absence du capitaine pour faire de moi un canotier en titre. Pendant plus d'un mois , il me fallut faire le plus rude des apprentissages. Le capitaine, venant un
jour à bord, remarqua, non sans étonnement, mon excessive maigreur. Lorsqu'il en connut la cause, il fut fort mécontent et décida que, pour me rétablir, je serais attaché au service du comptoir. En effet, dès le jour même je descendis h terre, et je crois n'avoir jamais mieux dormi de ma vie.
Depuis près de trois mois, nous étions sur la rade de Kabenda, et nous n'avions encore rassemblé qu'un nombre insuflisant d'esclaves. La saison des pluies venait de commencer. Une vaste tente couvrait une partie du pont de notre navire. C'est sous cet abri que couchaient les hommes de l'équipage, leur santé étant sans doute réputée moins précieuse que celle des captifs qui promettaient de si beaux bénéfices, et auxquels était en conséquence réservé l'entre-pont tout entier. J'entendais chaque jour calculer avec une satisfaction expansive les prolits que produirait la vente d'une si riche cargaison. Pour ne pas compromettre un résultat à peu près certain par des délais qui pouvaient avoir des suites funestes, on accorda aux marchands des prix bien supérieurs à ceux qu'on leur avait offerts jusque-là. Cette mesure eut le succès qu'on devait en attendre. Les captifs arrivèrent en foule , et comme la cupidité des chefs de ce triste pays ne connaît pas de bornes, quelques-uns, sous prétexte d'un beau zèle pour nos intérêts, allèrent jusqu'à offrir de nous vendre leurs femmes. J'étais présent lorsqu'un de ces misera-
bles, ivre d'eau-de-vie, vint proposer la sienne à notre capitaine. Les observations qui lui furent faites ne servirent qu'à raffermir dans sa résolution : il voulait, disait-il , vendre sa femme ou la tuer. La certitude qu'il prendrait ce dernier parti si l'on n'accédait pas à sa proposition détermina le capitaine. L'esclave qu'on lui offrait était d'ailleurs jeune , grande , bien portante et jolie. Toutes ces perfections firent évanouir les derniers scrupules qu'éprouvait encore le commandant du Bon- Père : il paya le prix demandé , et la princesse fut envoyée à bord, où elle ne tarda pas à prendre les habitudes résignées des autres captives. Il est impossible de rencontrer sur la surface du globe une race plus ignorante et plus dépravée que celle dont le trafic des esclaves exploitait alors les vices. On a peine à comprendre qu'une société chrétienne ait pu pendant plusieurs siècles encourager cette odieuse industrie , et que des hommes fort honorables d'ailleurs en aient fait l'objet de spéculations dont il ne leur vint jamais la pensée de rougir. Il esà vrai que ces temps de barbarie ne sont pas siloin de nous qu'on pourrait le supposer, et j'ai vu depuis cinquante ans bien des notions nouvelles succéder à des préjugés contre lesquels protestaient seuls avant la Révolution quelques esprits supérieurs.
Dès que notre cargaison de bois d'ébène fut complète, nous nous rendîmes sur la rade de Malemba,
distante de sept lieues environ de la rade de Kabenda. Nous y rencontrâmes une douzaine de navires français, armés, comme le Bon-Père j pour la traite. Le but de notre apparition devant Malemba n'était pas de nous procurer de nouveaux esclaves , mais de chercher à connaître la destination de chacun des navires dont nous avions à craindre la concurrence , ainsi que l'époque présumée de leur arrivée dans les colonies. Ces renseignements devaient déterminer nos conditions de vente lorsque nous arriverions à Saint-Domingue, car le commerce des nègres avait, aussi bien que le commerce des blés, du coton ou du sucre, ses hausses inespérées et ses dépréciations subites.
La falaise argileuse qui commence au promontoire de Kabenda présente , avant de s'abaisser vers Temboucbure de la Luisa-Loango, une élévation de cent pieds <iu moins. Ce n'est que par un sentier sinueux creuse dans cette argile qu'on atteignait le plateau sur lequel était bâti le village de Malemba, placé sous la domination du d^f de Makongo. Ce chef ne résidait pas à Mal^nba, mais à Chingelé, village considérable silué à vingt milles environ 'dans l'intérieur. En airivant au sommet de la falaise, on découvrait, aussi loin que la vue pouvait s'étendre vers Test et vers le sud , une belle et vaste plaine, non moins plate et non moins unie que les steppes de la Tartarie ou les prairies du nouveau
monde. Une herbe luxuriante couvrait cette savane africaine , parsemée à de rares intervalles de bouquets d'arbres qui semblaient avoir été plantés par la main des hommes. Du côté du nord, Tuniformité monotone qui eût pu gâter la beauté d'un pareil paysage était heureusement brisée, paî^ les détours capricieux de la Luisa-Loango , dont le méandre s'égarait, entre deux rives boisées, jusqu'au bord de la mer.
Le climat de Malemba est, dit-on, très-salubre , du moins si on le compare au climat des autres points de la côte occidentale d'Afrique. C'est un avantage que Malemba paraît devoir à la sécheresse habituelle de^l'atmosphère et du sol, et surtout à l'absence de ces épaisses forêts où couvent tant de miasmes funestes. Malemba fut désigné , il y a une trentaine d'années, au gouvernement anglais par le capitaine John Adams, comme le point de la côte d'Afrique sur lequel une colonie européenne aurait le plus de chances de prospérer ; ce projet ne fut pas accueilli, et Malemba n'a point encore vu d'autre établissement européen que les barracons des marchands d'esclaves espagnols, brésiliens et portugais. Du reste, en refusant de prêter l'oreille aux suggestions du capitaine Adams, le gouvernement britannique me paraît avoir fait acte de sagesse. Fonder des colonies sous les tropiques, aujourd'hui que la traite et l'esclavage des noirs sont
également abolis, c'est se lancer, suivant moi, dans une entreprise fort aventureuse, à moins que ces colonies, réduites autant que possible dans leur étendue et dans leurs dépenses , ne soient tout simplement des centres commerciaux ou des postes militaires. Nous ne restâmes que quelques jours au mouillage de Malemba. Au moment oii nous allions mettre sous voiles, une scène affreuse, dont le souvenir me fait encore frissonner, vint suspendre notre appareillage. Une malheureuse négresse avait par accident reçu toute une chaudière d*eau bouillante sur le corps. Les médecins la guérirent, ses douleurs cependant avaient été si vives qu'elle perdit la raison. Il fallut la séparer de ses compagnes et l'enfermer dans la Sainte-Barbe. Laissée un moment sans surveillance , la pauvre folle courut au sabord , réussit k l'ouvrir, et , croyant probablement s'évader, se précipita dans la mer. Avant même qu'on pût songer à Ja secourir, les requins l'avaient entourée. Elle nageait comme nagent les nègres, et pendant quelque temps elle réussit à éviter les gueules béantes prêtes à la saisir. Tout à coup on l'entendit pousser un cri déchirant, et elle disparut sous leau, entraînée par une force invisible. Une embarcation avait été amenée : quand on arriva sous la poupe, à l'endroit où Ton avait vu la négresse tomber et se débattre , on ne trouva plus qu'une large tache de sang. La sensibilité de nos matelots était depuis I 4
trop longtemps émoussée pour qu'un pareil épisode pût leur causer une impression bien vive et surtout bien durable. L'équipage, qui s'était porté tout entier sur le gaillard d'arrière, instinctivement attiré par cet affreux spectacle , fut renvoyé avec quelques jurons énergiques aux écoutes des huniers, et le Bon-Père , dont une fraîche brise ne tarda pas à enfler les voiles, cingla presque en droite ligne vers Touest , de manière à couper l'équateur par 20 ou 25 degrés de longitude , et à gagner le plus promp tement possible le chef-heu militaire de notre colonie de Saint-Domingue.
La traversée fut souvent contrariée par des calmes et des orages. Pendant une nuit obscure, le brick, surpris par un grain des tropiques, faillit chavirer. Jetés pêle-mêle sous le vent par l'inclinaison subite du navire, les esclaves empêchaient le Bon-Père de reprendre son équilibre. Des matelots descendirwit dans les parcs, et à grands coups de fouet ils firent rempnter tous ces ballots humains le long des flancs du brick. Les hurlements arrachés aux malheureux qu'aiguillonnaient à la fois la souffrance et la terreur, formaient un horrible concert avec les blasphèmes des négriers, les commandements confus du capitaine, les sifflements aigus de la brise et le battement des voiles qui s'en allaient en lambeaux. La pluie tombait à torrents et l'obscurité était si profonde qu'on ne pouvait plus retrouver les manœuvres au pied
des mâts. Quelle scène ! Le sabbat des sorcières ou les profondeurs des demeures infernales en doivent seuls présenter de semblables. Le bâtiment se redressa enfin et la trombe fut bientôt suivie d'un calme plat dont on profita pour rétablir l'ordre. Nous jetâmes l'ancre devant Saint-Domingue dans les premiers jours du mois d'avril 1790. Notre voyage , sans avoir été bien rapide, pouvsclt cependant être compté au nombre des plus heureux. Il nous restait deux cent soixante-dix esclaves dont cent vingt-huit femmes. Nous n'avions perdu , de* puis notre départ de Kabenda , que dix de nos captifs, et encore daiis ce nombre quelques-uns, cédant à la nostalgie, s'étaient-ils laissés mourir d'inanition. Nous arrivions à Saint-Domingue dans les circonstances les plus favorables. Le commerce français, n'ayant point à craindre la concurrence des navires étrangers, faisait durement la loi aux colonies. En vain les Anglais offraient-ils d'introduire à Saint- Domingue trois ou quatre mille nègres au prix de douze cent ou quatorze cent livres , prix courant du commerce interlope : nos capitaines , sûrs de leur monopole, s'obstinaient à exiger par tête de hoir deux mille cinq cent et jusqu'à deux mille huit cent livres. Un nègre de choix, qui ne coûtait, dans les premiers temps de la colonie , que cent écus , en valait plus de mille en 1790. Aussi les colons, désespérés de cette progression si rapide, demandaient-
ils à grands cris que Ton prît des mesures pour abaisser les prétentions exorbitantes de nos armateurs, déclarant que si le gouvernement n'y mettait bon ordre, il fallait s'attendre à voir bientôt, faute d'acheteurs, cesser complètement le commerce des nègres. Le ministre de la marine, aimait mieux avoir à supporter les criailleries des colons, qui lui arrivaient fort affaiblies par la distance, que les réclamations des armateurs; aussi faisait-il la sourde oreille et laissait-il tranquillement les choses suivre leur cours. La navigation réservée venait cependant de subir un échec malgré la protection dont l'entourait le gouvernement de la métropole. Les bâtiments français n'ayant importé en 1789 à Saint- Domingue que trois mille quintaux environ de morue alors que les nègres, dont cette denrée composait presque exclusivement la nourriture, en consommaient chaque année vingt-sept mille quintaux au moins, l'administration coloniale avait pris une résolution énergique. Les ports de Saint-Domingue devaient rester ouverts aux navires des États-Unis tant que le déficit ne serait pas comblé; mais c'eût été méconnaître les droits les plus incontestés de la mère patrie que d'étendre cette mesure jusqu'à l'importation des noirs sous un autre pavillon que le pavillon national. Si quelques esclaves étaient introduits furtivement à Saint- Domingue par la navigation étrangère, ce commerce
frauduleux était sans importance, et ne pouvait porter que faiblement atteinte aux intérêts qu'on n'hésitait point alors à faire passer avant les intérêts les plus légitimes des colonies.
Le Bon-Père était donc .assuré de trouver un placement avantageux de sa cargaison. La guerre avait interrompu pendant cinq ans les communications avec la côte d'Afrique et le chiffre de la population noire avait baissé à Saint-Domingue , de près de cent cinquante mille âmes. C'était ce vide que les habitants avaient hâte de remplir, et qui^ depuis quelques années , maintenait les prix à un taux si élevé. Comme au demeurant les colons, bien qu'endettés pour la plupart, n'en faisaient pas moins de magniCques récoltes et se montraient toujours très-disposés à augmenter leur exploitation , il n'était pas probable qu'ils voulussent, malgré toutes leurs plaintes , refuser de bons et joyeux noirs tels que ceux que nous apportions, de francs CangoSy des Congos mangeurs de bananes y comme on disait à Saint-Domingue, pour distinguer les esclaves venus des royaumes de Congo et d'Angola de ceux qu'on avait achetés entre Kabenda et Ambriz. Les acquéreurs en effet s'empressèrent à bord du Bon-Père. On eut la précaution de ne leur montrer que les esclaves de qualité inférieure, sachant bien qu'on trouverait toujours à se défaire aisément des autres. De jeunes et jolies créoles, non point de la plus haute classe, il
est vrai, mais parées cependant d'élégantes toilettes, se mêlaient à la foule des acheteurs, et semblaient, je dois le dire à regret, n'éprouver d'autre crainte que celle de faire un mauvais marché. Cet oubli si complet des bienséances n'était d'ailleurs qu'une conséquence toute naturelle de l'esclavage et des préjugés coloniaux de l'époque. Les créoles , qu'elles appartinssent ou non à l'aristocratie de la colonie, étaient toutes un peu marqums à Saint-Domingue : elles croyaient, — et il eût fallu eh ce temps-lè être un grand philosophe pour songer à les contredire, — qn'un esclave noir avait encore moins de droits qu'un laquais à être considéré comme un homme.
La vente de nos esclaves n'avançait guère cependant. Plusieurs bâtiments négriers venaient d'arriver, et il y avait encombrement sur le marché. Notre capitaine prit donc le parti de se rendre avec son navire à Port-au-Prince dans l'espoir d'y trouver moins de concurrence et d'y obtenir aussi à de meilleures conditions un chargement de sucre , de café et de coton , pour opérer son retour à la Rochelle. Plusieurs mois s'écoulèrent dans cette attente, et j'eus tout le loisir d'étudier ce qu'était sous l'ancienne monarchie une colonie française.