‹ Souvenirs d'un amiralChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'iie de Saint-Domingue aux premiers jours de la RéTolution.

L'Ile de Saint-Domingue était encore en 1790 au plus haut point de sa prospérité. Tout y respirait l'orgueil d'une facile opulence. Cette colonie méritait bien alors le nom qu'elle avait reçu de reine des Antilles; mais ses jours étaient déjà comptés, et une sourde fermentation commençait à présager les terribles éyénements qui allaient causer sa ruine. Trois fois dans ma vie, et à des époques bien différentes , ^

les hasards de ma carrière m'ont ramené dans les ports de Saint-Domingue. Après avoir admiré l'édifice dans toute sa majesté, j'en ai pu à loisir contempler les débris. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer un spectacle plus navrant et mieux fait pour inspirer l'horreur des révolutions. Ce désastre si eompkt, dont l'effrayant tableau provoque encore le dégoût et l'indignation, porte néanmoins avec lui son enseignement. Il nous apprend qu'il ne faut

jamais rien fonder sur une injustice , car les injustices aboutissent plus souvent à des catastrophes qu'à des réformes. Or tout était injuste dans le régime colonial : l'esclavage , sans leqliel aucune colonie n'aurait pu exister, le système prohibitif, sans lequel aucune métropole n'aurait voulu avoir de colonies. Aussi dès que la lièvre révolutionnaire eut éclaté en France , on vit se passer à Saint-Domingue quelque chose d'analogue à ce qui se passait au sein de la mère patrie. D'imprudents raisonneurs donnèrent à des sauvages les premières leçons de révolte. On se prit à discourir en tous lieux du redressement des abus, comme si le plus flagrant des abus à Saint-Domingue n'était pas la servitude des noirs et la condilion humiliante des hommes de couleur; on ne craignit point d'afficher le mépris de l'autorité dans un pays où Ton n'avait d'autre force que le respect inspiré par cette autorité même. Les conséquences d'une pareille conduite ne se firent pas longtemps attendre. Au mois d'octobre 1789, une démonstration des créoles du Cap obligeait l'intendant , M. Barbé de Marbois, à s'embarquer pour la France; au mois d'août 1791 éclatait le premier soulèvement des noirs.

Ceux qui n'ont point vu Saint-Domingue au temps de sa grandeur se feront difficilement une idée de l'importance que cette colonie avait acquise dans

l'espace de cinquante ou soixante ans. Java seule et Cuba aujourd'hui ont atteint à ce degré de Richesse. Avec Saint-Domingue , la France pouvait se consoler de la perte de l'Inde et de celle du Canada. Saint- Domingue produisait annuellement quatre-vingt millions de kilogrammes de sucre, trente -quatre millions de kilogrammes de café , sans parler du coton , de l'indigo , du cacao , des bois d'ébénisterie. La valeur de ces produits s'élevait presque à deux cent millions de francs , quatre ou cinq fois la valeur des exportations de la Martinique et de la Guadeloupe réunies. £n échange des précieuses denrées qu'attendaient les entrepôts de nos ports , quatre cent soixante -dix navires français, jaugeant plus de cent trente mille tonneaux, apportaient à Saint-Domingue des esclaves , de la farine, des salaisons, de la morue, des vins, des eaux-de-vie, des mousselines de l'Inde, des armes, des cordages et des voiles. Cette colonie était à. la fois le pivot de notre industrie et de notre navigation marchande. Et cependant qu'elle était loin d'avoir reçu toute l'extension dont elle était susceptible !

La superficie de Saint-Domingue ou de Haïti , si on veut l'appeler de son nom moderne , est à peuprès celle du royaume de Bavière , le septième environ de la France. Nous possédions à peine le tiers de cette lie , car l'Espagne en avait conservé la ma-

70 SODTENIHS D'UN AMIRAL,

jeure partie pour y dépenser chaque année en pure perte près de quinze cent mille francs. Nous n'en occupions pEis moins à Saint-Domin^e un territoire encore aussi vaste que celui de la Sicile ou de la Sardaigne.

Ce n'était pas sans une juste Serté que les créoles de Saint-Domingue montraient à la France l'œuvre de leur industrie. Bans la partie de l'Ile où s'étaient maintenus les Espagnols , on ne voyait encore que des forêts impénétrables ou d'immenses savanes livrées aux bestiaux , qui composaient toute la richesse d'une race indolente. Dans la partie française, le sommet des mornes , couronné de sapins , d'acajous , de gaïacs , d'ébéniers , était presque seul demeuré inaccessible. Partout ailleurs, là même où le sol n'avait point encore été soumis k la culture, la main de l'homme avait déjà imprimé sa trace et "•arqné les défrichements à venir. Des routes bores de haies de citronniers , d'orangers , d'aca- )3 , de bois de campéche , s'enfonçaient jusque Lns la montagne ; des plantations de cafîers entreélées de vergers couvraient le flanc des collines ; immenses champs de cannes ondulaient à perte : vue dans la plaine. Pour apprécier le mouveent commercial de Saint-Domingue , il était inue d'en visiter tous les ports secondaires : le fort luis , le port de Paix , le môle Saint-Nicolas , les inaïves , Saint-Marc, Léogane , le grand et le pe-

tit Goave , Jérémie , les Cayes et Jacmel. Il suffisait de se tratisporter sur les quais du Cap et sur ceux de Port-au-Prince, car les trois quarts au moins des exportations avaient lieu par ces deux ports. Il était rare qu'il y eût moins de cent soixantedix navires à la fois sur la rade du Gap, moins de cent vingt sur celle de Port-au-Prince. La position centrale de cette dernière ville lui avait valu Thonneur de devoir en 1751 la capitale de la colonie; mais en temps de guerre le siège du gouvernement se fixait de nouveau dans la ville du Gap , parce que c'était sur la côte septentrionale que venaient atterrir tous les bâtiments arrivant de France , et parce que le Gap était alors le seul point où l'autorité colO' niale pût se concerter avec les commandants de nos escadres pour défendre nos possessions ou pour menacer celles de l'Angleterre. Saint-Domingue n'est qu'à trente-six lieues de la Jamaïque. Le voisinage de la seule rivale que la reine des Antilles eût alors au monde , — Cuba et Porto-Rico ne cultivaient pas encore la canne à sucre , — devenait pour notre colonie , aussitôt que les hostilités étaient déclarées , un danger incessant ou un sujet perpétuel de projets offensifs. Deux ou trois mille hommes de troupes régulières et cent cinquante-six compagnies de milice pourvoyaient en temps ordinaire à la garde de l'île; pendant la guerre maritime qui remplit les derni^es années du dix-hui«

tième siècle, au mois d'avril 1782, après la défaite de M. de Grasse dans le canal de la Dominique, on avait vu plus de cinq cents bâtiments rassemblés sur la rade du Cap et vingt mille hommes de troupes françaises ou espagnoles distribués dans la ville et dans les environs.

Deux ou trois ans à peine après mon départ de Saint-Domingue , tout vestige de celte opulence que j'avais tant admirée avait disparu. Nos malheureux compatriotes , réfugiés pour la plupart aux États- Unis , avaient échangé une fortune évaluée à plus d'un milliard et demi pour le pain de l'exil et de l'aumône. Leur imprudence seule , aidée comme elle le fut par les décrets versatiles de la métropole, n'aurait point suffi pour consommer si rapidement un pareil désastre : l'hostilité des Espagnols et des Anglais ne seconda que trop bien la révolte des noirs. Aussitôt que la paix maritime eut rouvert à nos bâtiments l'accès des Antilles, un grand eiTort fut tenté pour rendre Saint-Domingue à la France. On sait l'issue de cette entreprise à laquelle il m'était réservé de prendre part. Saint-Domingue devint, suivant l'expression de l'amiral La Touche- Tréville, un filtre cT hommes et d'argent. La Révolution nous a fait payer bien cher les services incontestables qu'elle nous a rendus. De tous les désastres dont elle a été l'origine ou la cause, je n'en connais aucun de plus digne de pitié que celui de la

colonie dont nos fautes nous ravirent deux fois la possession . Les colons haïtiens n'avaient pas créé l'esclavage , ils l'avaient accepté comme une institu* tion du temps où ils vivaient , et , quoi qu'on ait pu dire , ils n'en avaient pas abusé. Au prix de longs efforts et de mille dangers, ils s'étaient moins enrichis qu'ils n'avaient enrichi la France. Immolés aux principes qui devaient triompher pour l'honneur de la civilisation , ce sont peut-être les seules victimes qu'une équité tardive n'ait point dédommagées. L'obole même promise à leur détresse, n'a fait qu'ajouter à toutes les épreuves qu'ils avaient subies l'amertume d'une déception nouvelle. C'est ainsi que l'humanité marche où Dieu la dirige , insouciante des ruines qu'elle laisse sur son passage. Qui se souvient aujourd'hui des colons de Saint-Domingue? Qui voudrait accorder le moindre intérêt à leur sort ?

Cette admirable colonie , que l'Angleterre nous enviait, et qui faisait notre orgueil, n'a compté en réalité qu'un siècle d'existence, de 1690 à 1791 : elle a eu le développement hâtif et la fin prématurée de tout ce qui grandit sous les tropiques. Fondée par une troupe d'aventuriers, elle est sortie d'un misérable germe pour périr , sans avoir eu de déclin , au premier souffle de l'orage. En tombant , elle sembla entraîner dans sa chute l'avenir colonial et la puissance maritime de la France. A partir

de cette époque , nous dûmes chercher ailleurs que dans les possessions lointaines nos conditions de grandeur. Peut-être aujourd'hui ne faut-îl pas trop nous en plaindre. Les questions redoutables qui pèsent sur les États-Unis , sur l'Espagne , sur la Hollande , sur T Angleterre elle-même , se sont trouvées de bonne heure résolues pour nous. Notre position, à tout prendre, n'est-elle pas encore la meilleure de toutes ?

Les bâtiments négriers , surtout ceux qui avaient sujet de se féliciter de leur voyage, ne partaient pas pour la France sans faire , avant de lever l'ancre pour la dernière fois, quelques frais de toilette. L'extérieur du navire recevait à cette occasion une nouvelle couche de peinture. Ce travail était ordinairement confié aux jeunes gens de l'état-major, qui l'exécutaient sous la surveillance du second. Pendant que je m'acquittais consciencieusement de ma tâche , un de mes camarades , plus âgé et bien plus robuste que moi, trouva plaisant de se servir de son pinceau pour m'en barbouiller la figure. Je fis tous mes efforts pour lui rendre la pareille ; outré de n'y pouvoir réussir, je me vengeai de mon impuissance par des injures, et je finis par une provocation formelle. Mes menaces ne me valurent que de nouvelles railleries. J'avais oublié cette querelle, lorsqu'au bout de huit jours l'adversaire que j'avais imprudemment ap-

pelé sur le terrain, vint me rafraîchir la mémoire. Il me proposa de descendre à terre avec lui et d'y acheter des fleurets dont nous ferions sauter les boutons. Il ne lui manquait que de l'argent pour faire cette acquisition : j'en avais, et je pris volontiers la dépense à ma charge, car tous mes ressentiments s'étaient à l'instant ranimés. Nous sortîmes de la ville tous les deux , et là , sans témoins, nous nous mîmes bravement à ferrailler. Mon adversaire avait tout l'avantage sur moi; il était beaucoup plus grand , et avait dans le poignet une force double au moins de la mienne. Heureusement les fleurets dont nous avions cassé les boutons à la hâte n'étaient pas assez aigus pour pénétrer bien avant dans les chairs. Je recevais des coups sur le ventre ou dans la poitrine qui ne laissaient d'autres traces que de larges égratignures. J'étais furieux de mon infériorité , et je voulais à toute force voir à mon tour sur le corps de mon antagoniste les preuves de mon adresse. Je me précipitai sur lui avec tant de rage que je parvins à reflîrayer, même avant d'avoir pu lui porter une seule botte. Il fut le premier à me proposer de cesser le combat. Je dictai les conditions de la capitulation , et j'exigeai de lui l'engagement de ne jamais parler de cette affaire. Le traître le promit, .

mais il ne me tint pas longtemps parole. Un jour '

que nous faisions assaut de rimes et qu'il avait

épuisé tout son vocabulaire, il ne craignit pas d'abuser de mon nom pour faire une sanglante allusion à notre duel , et se vanta effrontément de m avoir crevé la bedaine. Nous étions alors en route pour la France. Lorsque nous y arrivâmes, le temps, mieux encore que ses justifications, avait dissipé ma colère. Ce brave garçon a été plus tard embarqué sous mes ordres en qualité d'enseigne de vaisseau , et je lui ai prouvé que je ne lui gardais rancune ni de son indiscrétion , ni de sa leçon d'escrime.

Quand le Bon-Père eut bien séché sa peinture et envergué ses voiles les plus neuves, nous partîmes de la rade de Port-au-Prince, et nous débouquâmes par le canal des Gayes avec des vents favorables. Notre traversée n'en fut pas cependant plus courte, conséquence naturelle de la mauvaise marche de notre bâtiment. Notre navigation ne fut d'ailleurs signalée par aucun accident, si ce n'est toutefois au moment de notre atterrage sur la côte de France. Nous avions pris connaissance de l'île d'Yeu, et nous faisions route pour donner dans le pertuis Breton. Le vent s'était élevé, la mer était devenue grosse. Nous passâmes probablement trop près de l'extrémité du banc qui s'étend au large de la pointe de la Baleine, car nous reçûmes tout à coup plusieurs lames qui causèrent à bord une grande épouvante. Nous étions sous l'influence de la sinistre

réputation que tant de naufrages ont value à ces dangereux écueils, et nous crûmes un instant que nous n'avions échappé à tous les périls de notre campagne que pour venir périr à l'entrée du port. Nous en fûmes heureusement quittes pour la peur; le soir même, nous laissions tomber l'ancre sur la rade des Barques. Deux jours après, nous étions ' dans le port de la Rochelle, où se termina ce pénible voyage, qui n'avait pas duré moins de dixsept mois.

Aussitôt que je fus débarqué du Bon-Père, je m'empressai de me rendre à Rochefort. J'y trouvai toute ma famille réunie et en parfaite santé. Il y a dans les premières impressions de retour un bonheur que les marins sont seuls appelés à connaître. Mon instruction se ressentait de mes longues absences de la maison paternelle. Je me mis courageusement à l'étude. Un professeur de navigation qui avait la réputation de faire en peu de temps de bons élèves me donna des leçons de mathématiques. Mes progrès furent rapides. Dans l'espace de trois mois, j'étais en état d'être le répétiteur de mes nombreux camarades d'école. J'avais sur eux l'avantage d'avoir déjà fait plusieurs campagnes; les notions que j'avais acquises à la mer me donnaient une grande facilité pour comprendre et démontrer les problèmes qu'il faut résoudre par le calcul. Comme témoignage irrécu-

sable de liia science, j'emportai le 23 avril 1791 l'attestation de M. Fradin , sous-lieutenant de vaisseau, professeur de Técole publique d'hydrographie à Rochefort, qui certifiait que «M. P. J. Besvarennes avait suivi ses leçons avec une attention et une application peu communes , qu'il était très en état de résoudre toutes questions relatives au point du vaisseau à la mer, tant sur le quartier de réduction que sur les cartes, les questions et calculs astronomiques , les différents cas de variation , tes calculs de latitude, la petite navigation par le calcul ordinaire et celui des tables, l'échelle des cordes, les différents problèmes de navigation, questions astronomiques et autres y relatives par les logarithmes. 11 joint à tout t^ci , ajoutait mon digue maître, une parfaite connaissance des calculs de la longitude des vaisseaux à la mer par la ^ distance de la lune au soleil ou à une étoile. *

C'est avec ce mince bagage scientifique que je suis arrivé au grade d'officier général, que j'ai commandé des vaisseaux et des escadres. Je ne sais trop ce que j'aurais gagné à pousser plus loin mes études. Si l'on en croyait certaines gens, la marine deviendrait une succursale de l'Académie des sciences: j'aime mieux qu'elle demeure ce qtfdle était avant la Révolution , le premier de nos corps militaires. V honnête lago, après tout, a raison : ce n'est point un arithméticien que le More derait

dioisir pour son lieutenant dans le commandement de la flotte vénitienoe.

Le bonheur dont je jouissais ne me faisait pas oublier cependant le désir de poursuivre m» carrière- On parlait beaucoup depuis quelque temps d'un projet de voyage autour du monde. Une pareUle campagne était trop dans mes goûts pour que je ne sollicitasse pas la faveur d'être embarqué sur un des deux b&timents qui venaient d'être désignés, et que l'on armait à Brest pour remplir cette mission. Grâce à la recommandation d'un de mes parents dont TafTectueux appui ne m'a jamais manqué, le chef de l'expédition voulut bien accéder à ma prière. Je sortais à peine de l'enfance j mab la rude école de l'adversité avait fait de moi un homme : je m'en sentais le courage, et j'acceptais avec joie la perspective des dangers que nous allions courir, car j'espérais y trouver l'occasion de me distinguer. Je fis donc immédiatement mes préparatifs de dépi La stricte économie que me commandait impéri sèment notre position de fortune me faisait un voir d'éviter les frais qu'eût entraînés un voyage terre. Le transport le Singe allait appareiller poui rendre à Brest ; j'obtins passage sur ce bÂtime et quelques jours après, le 2 août 1791, je présentais au commandant de la Dwrmce , qui remettait, avec mon ordre d'embarquement sur ci corvette, le brevet de volontaire de première dai

La campagne que j'allais entreprendre n'a pas employé moins de cinq années de mon existence : elle m'a initié à tous les secrets du métier et à toutes les épreuves de la vie. Ce fut pour moi la campagne décisive.

Page 1