‹ Souvenirs d'un amiralChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une campagne d'exploration en 1791. — Beconnaissance de la côte méridionale de la Tasmanle.

Un voyage de découverte est toujours accompagné de sérieux dangers. On ne visite pas des parages inconnus sans être exposé, quelque vigilant que se montre le navigateur, à de soudaines surprises dont on ne peut sortir sain et sauf qu'avec beaucoup de * bonheur, sans compter une forte dose de présence d'esprit et d'habileté. Un bon navire offre de merveilleuses ressources pour se tirer de ces mauvais pas. Tant que la quille n'a point touché le fond, il n'y a jamais lieu de perdre courage. Les vents ont des faveurs si imprévues, et pour peu qu'on puisse prolonger quelque temps la lutte, la mer s'apaise souvent si à propos ! Mais quand au lieu d'un navire souple et rapide, prêt à s'élancer dans le lit du vent au moindre appel de sa barre, on n'a sous les pieds qu'une barque inactive et languissante, il faut tout appréhender de ces situations dont, avec un meil-

leur bâtiment, un capitaine hardi et manceuvrier se ferait un jeu. Les deux corvettes destinées à entreprendre le voyage de circumnavigation auquel je venais d'obtenir l'honneur de prendre part n'étaient pas de cette race de navires pur sang sur le jarret ou sur l'ardeur^ desquels on peut compter. C'étaient deux huml)les flûtes qui n'avaient jamais été destinées au rôle pompeux qu'un caprice du sort les appelait inopinément à jouer. Lorsqu'elles remplissaient les devoirs de la condition modeste pour laquelle un prudent constructeur les avait mises au monde, elles s' appelaient l* Abondance et le "Gros- Ventre, En changeant de fortune, elles firent comme tant d'autres parvenus, elles changèrent de iKHn. V Abondance, que devait monter le chef de Texpédition , devint la corvette de Sa Majesté la Truite; k Gros- Ventre prit le nom d'une rivière torrentueuse et s'appela fièrement la Durance. Elles reçurent chacune un équipage de quatre-vingt-douze hommes, six canons du calibre de 8 , deux caronades de 36, des pierriers, des espingoles, des fusils, des {Hstolets, des haches d'armes et des sabres, tout l'attirail en un mot d'un navire de guerre. La ponpe fut couronnée d'une vaste dunette destinée au logement des commandants. Sur les poutres massives de ce château d'arrière, on fixa de fortes coulisses qui encastrèrent la plate-forme.... d'un canon à pivot? diront nos jeunes marins : uon.... d'un

mo«ilin à vent. On avait prév^u que dans les lies que les corveUes allaient visiter on pourrait rencontrer du blé, mais on n'avait point imaginé qu'on y pût trouver de la farine.

U eût été fâcheux, on en conviendra, d'être exposé , faute d'un mouliu , à mourir de faim sur un tas de froaient Kous entrions dans une époque de tentatives ingéniei^es où l'on commençait à prendre en pitié la simplicité de nos pères ; bien des gmss s'étonnèrent que ces pauvres esprits n'eussent ja* amis songé à user d'un moyen aussi simple pour préserver les navires expédiés dans les mers loiur taines du danger toujours si f&cheux de la famine. Un superbe moulin à vent de douze ou quinze pieds de haut se dressa donc comme le clocher d'un village au-dessus de la dunette de chacune des cor* vettes. la coulisse sur laquelle la plate-forme des moulins pouvait glisser devait servir à les transporter du côté du vent à chaque changement d'amures. Bien n'était , on le voit , plus commode et miemc entendu. La soif de perfectionnements qui dévorait alors tous les cœurs ne s'arrêta pas ^ si beau chemin. Nos corvettes étaient doublées en cuivre « comme l'avaient été, depuis la guerre d'Amérique et sur les vives instances de Suffiren , tous les navires de la marine royale. On pensa que des bâti- \ menis exp€»és à s* échouer plus d'une ibis remplaceraient très-diffîdlement les feuâlles de cuivre qu'i

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ne manqueraient pas de perdre en pareille occurrence, et Ton jugea prudent de mailleter la Truite et la Durance. Mailleter un bâtiment, c'était, avant l'invention du doublage en cuivre , revêtir la carène d'une couche épaisse de clous juxtaposés^ cuirasse impénétrable à la vrille des tarets, mais naturellement fort raboteuse, hérissée de moules dont chaque jour fécondait les germes, et bientôt chargée par la végétation sous-marine d'un herbier touffu que le navire traînait après lui comme les filaments d'un mollusque. On peut se figurer quel obstacle cette surface inégale et visqueuse opposait à la marche. Si Ton eût voulu nous préparer à dessein des périls et des embarras pour rehausser sans doute l'honneur que nous allions acquérir , on n'eût pu en vérité mieux faire. Joignez à toutes ces entraves, suffisantes pour paralyser les mouvements de navires plus alertes que ne l'avaient jamais été nos deux flûtes, la surcharge de dix-huit mois de vivres, celle d'innombrables objets d'échange, et vous aurez une idée des . interminables traversées, des dangereux atterrages, des naufrages sans cesse imminents dont la perspective, dès le jour même du départ, allait s'ouvrir devant nous.

Ces graves inconvénients , qui devaient être la source de tant d'ennuis, avaient heureusement dans la composition du personnel qui montait les corvettes une ample compensation. Les ofBciers, choi-

sis entre les plus ardents et les plus capables , étaient dignes de ce corps fameux à l'instruction duquel toutes les autres marines de TEurope rendaient alors hommage. Les matelots , levés dans le quartier de Saint-Malo , avaient la vertu solide du Breton, l'intelligence et le feu du Normand. Par malheur, on n'avait point embarqué que des marins sur nos corvettes. Des naturalistes, des astronomes, des géographes et des dessinateurs y avaient aussi trouvé place. Chaque état-major militaire s'était ainsi doublé d'un état-major civil, et la table commune présentait, quoi qu'on fît, deux catégories bien distinctes, d'un côté les officiers, de l'autre les savants : présage douteux de concorde et de bonne harmonie pour l'avenir de la campagne. Ces éléments, si sujets par leur nature même à se diviser, se trouvaient, il est vrai, réunis sous la main ferme et respectée d'un chef qui savait allier aux formes les plus gracieuses l'action d'une volonté d'autant plus inébranlable, qu'elle était toujours fondée sur la bienveillance et sur la justice. Le choix seul d'un pareil homme était fait pour assurer, malgré tant d'autres chances contraires, le succès de l'expédition. Officier de grande expérience et d'un mérite incontesté, M. de Bretigny avait longtemps parcouru les mers de l'Inde , visité les lointains archipels de l'Asie, et ouvert à la navigation dans ces parages, où toutes les routes semblaient déjà explorées , des

ae SOUVENIRS d»uiî amiral.

chemins iDconnus jusqu'à lui. Son premier soin, dès qu*il avait appris la mission qui allait lui être confiée, avait été d'appeler à y concourir un ami dont il savait que le dévouement ne pouvait lui faire défaut. Sur sa demande 9 M. de Terrasson, major des vaisseaux du roi, avait obtenu le commandaxkeoit de la DurcmcB. Unis par les liens d'une vieille et intime affection , également dignes d*estime , ces deux ofiicicars avaient eu des fortunes diverses. M. de Terrasson avait marché d'un pas moins rapide dans sa carrière; il n'en était que plus désireux de partager l'honneur et les dangers auxquels une amitié Mêle avait voulu l'associer. Toute son ambition était de justifier cette flatteuse confiance. Le troisième rang dans l'expédition appartenait à M. de Mauvoisis, lieutenant en pied de la corvette la Truite, dont M. de Bretigny , qui n'était encore que capitaine de vaisseau , devait exercer en personne le commandement. Sans sa jeunesse et son grade inférieur, M. de Mauvoisis eût pu figurer avec éclat au premier rang, car il sortait de vieille souche et possédait toutes les qualités qui font le grand homme de mer. Son esprit altier prenait cependant trop peu de soin de dissimuler le double orgueil que lui inspiraient la conscience de son mérite et l'ancienneté de sa race. Il pouvait résulter de cette fâcheuse disposition quelques froissements entre le lieutenant en pied de la Truite et ses compagnons de voyage;

Qû n'avait point à craindre que le second de M. de Bretigny refusât jamais de s'incliner derant les cheveux blancs de son chef et devant cette noble vie consacrée tout entière au service de la France.

Lorsque les corvettes furent en rade, on n'y remarqua point sans quelque inquiétude un excessif encombrement. Il était douteux qu'elles pussent, dans un pareil état , essuyar impunément la moindre bourrasque. La Durance^ en particulier, semblait bien loin de posséder toute la stabilité désirable. On se flatta néanmoins que nos consommatioife journalières , en allégeant les corvettes ^ leur rendraient bientôt les qualités nautiques qui , en ce moment, paraissaient tout à fait leur manquer. Le beau temps et les vents favorables qu'on attendait pour sortir du golfe de Gascogne s'étant présentés dans les derniers jours du mois de septembre 1791, les corvettes se hâtèrent de lever l'ancre, et un vent d'eat assez frais les poussa rapidement en dehofs de riroise. Dès qu'elles furent au large, M. de Bretigny ouvrit des dépêches qui lui avaient été remises arec Tordre de n'en prendre connaissance qu'à la mer. 11 y trouva son brevet de contre-amiral, et pour MM. de Terrasson et de Mauvoisis le brevet de capitaine de vaisseau.

• Notre traversée jusqu'aux Canaries fut constamment favorisée par le vent. Aussi ne nous fallut-il

que quinze jours pour Taccomplir, quoique nos corvettes se fussent montrées d'une lourdeur vraiment désespérante, et que les plus belles brises n'eussent pas réussi à leur faire dépasser un sillage de six ou sept milles à l'heure. Pendant cette courte navigation, une dernière cause d'embarras s'était révélée , menaçant de porter plus d'une fois atteinte à notre égalité d'âme. Nous n'avions pas plutôt été hors du goulet de Brest que nous nous étions aperçus qu'il existait une grande différence de marche entre les deux corvettes. Ces tortues, accouplées pour ne se jamais quitter, pour aller du même pas et sans se perdre de vue jusqu'aux antipodes , avaient cependant des allures et des qualités fort inégales. Le bâtiment que montait le chef de l'expédition marchait et évoluait infiniment mieux que sa conserve. De là , il était facile de le prévoir , pour la pauvre Dwrance la nécessité de constants efforts, Fimpérieuse obligation de plus d'activité, de plus de vigilance, et pour son impatiente compagne la tentation d'accuser le zèle du navire impuissant à la suivre.

Cette première traversée nous donna comme un avant-goût du reste de la campagne, quoiqu'elle eût été égayée par toutes les illusions qu'on emporte au début d'un voyage, et qu on voit si souvent s'envoler une à une. Bien des choses ont changé à bord des navires de guerre depuis le jour où la

Truite et la Durame quittèrent la rade de Brest : les conditions d'existence des officiers sont restées à peu près les mêmes. La vie de bord, il faut bien s*y attendre et s'y résigner, ne peut être que monotone. Elle offre nécessairement l'uniformité du cadre restreint dans lequel ses évolutions journalières s'accomplissent. Les variations de l'atmosphère en forment à peu près les seuls événements. Les conversations roulent presque toujours sur cet inépuisable sujet : comment le vent a soufflé, comment il souffle, et comment on peut augurer qu'il soufflera. Ce thème invariable alimente de longues dis* eussions. L'un y trouve l'occasion de raconter pour la centième fois ses campagnes , l'autre de débiter ses pronostics ou ses aphorismes de ce ton magistral et ambigu que prenaient autrefois les oracles. La route que suit le commandant est rarement réputée la meilleure ; la voilure qu'il prescrit n'est pas souvent celle qu'on devrait porter. Puis tout à coup surgit du sein de ces questions techniques quelque haute question d'histoire, de philosophie ou de morale. On s'échauffe, on s'aigrit, les sarcasmes s'en mêlent, et si l'on ne se hâtait de lever la séance, il y aurait peut-être de sérieux propos d'échangés. Parfois aussi c'est le prochain seul qui fait les frais de l'entretien. La dernière promotion ou la promotion à venir fournit un excellent texte à d'intéressants commentaires. Ce sont là les conversations

générales. Les entretiens secrets sont bien différents, et là, j'aime à le dire, se révèle dans toute sa candeur Tànie honnête du marin: On dirait un triton sorti le matin même de sa grotte de cristal. Il n'est pas de ce monde, et notre globe de fange est un pays étranger pour lui. La plupart du temps il n'en soupçonne pas les embûches et s'avance sur un terraûisemé de fondrières avec Tenthousiasme ^ la foi naïve du pèlerin. L'emploi de la journée pour ces âmes rêveuses n'est pas d'ailleurs si facile qu'on le pense. L'étude est le délassement des gens heureux , de ceux dont l'esprit et le corps peuvent se reposer tour à tour.

Mais qae faire en un gîte, à moins que Von ne songe?

Si l'on excepte les temps de guerre, où. l'attrait des aventures et de fortes émotions retrempent sans cesse les âmes« la vie maritime dispose plus qu'aucune autre à la rêverie : elle n'invite guère au travail. De longues promenades sur le pont comme ou en pourrait faire sur la plate- forme d'un donjon , quelques calculs nautiques, quelques lectures des moins sérieuses, maintes parties de boston, de trictrac ou d'échecs, quatre heures consacrées chaque jour à contempler attentivement l'horizon et à tourmenter les voiles du navire, comblent suffisamment pour les caractères bien faits l'intervalle qui sépare le premier repas du i^cond. Le déjeuner et le diner

tiennent une grande place dans la vie de bord. Les marins ne sont pas plus gourmands que les moines , mais une table bien servie est la distraction de ceux qui n'en ont pas d'autre. Malheureusement cette distraction ne suffit pas à nos esprits actifs, et le pass wine ne saurait adoucir pour nous, comme pour les marins anglais, les ennuis de trop longues croisières. Si la marine n'est pas pour tous les peuples un état contre. nature, on ne peut nier qu'elle ne soit très-peu faite pour la nature des peuples méridionaux. Il faut donc la rendre à ces derniers aussi peu rebutante que possible, afin qu'ils s'y puissent adonner avec quelque constance. Façonnez de bonne heure vos jeunes Français à devenir marins , souhaitez- leur pour première vertu la gaieté et l'insouciance , ou , malgré les surprises d'une fausse vocation, vous verrez plus d'une fois transpirer dans Tamertume de leur désappointement cet instinct du génie national qui peut tout supporter, excepté les longs sacrifices et la monotonie :

« Militia est potier. Quid enim? Concurritur ; horae Momento cita mors venit, aut Victoria Iseta. »

Nous ne jetâmes l'ancre sur la rade de Sainte- Croix de Ténériffe que pour y remplacer l'eau et les vivres que nous avions déjà consommés. Nous étions à la veiUe de notre départ , lorsqu'un mcident imprévu vint nous obliger à le retarder. Cba-

cune de nos corvettes comptait dans son équipage une quinzaine de soldats canonniers. Un de ces soldats avait obtenu avec d'autres marins la permission de descendre à terre. Le soir venu , il se dirigeait en toute hâte vers le quai , où l'attendait l'embarcation qui devait le ramener à bord, lorsqu'il entendit sonner V Angélus. A ce signal , il était alors d'usage dans les colonies espagnoles de s'arrêter court , de suspendre tout travail et de s'agenouiller. Notre canonnier, qui se croyait en retard, n'en courut que plus vite. Il passa devant un corps de garde. L'officier qui commandait ce poste le somma de s'arrêter et de se mettre à genoux. Soit que le canonnier ne comprit pas ce qu'on exigeait de lui, soit qu'il fût échaufl'é par des libations trop copieuses, il refusa tout net d'obtempérer à l'injonction qui lui était faite. L'Espagnol, aidé de sa troupe,

se crut autorisé à user de contrainte. Notre jeune Français dégaina son sabre et se mit à écarter par un moulinet énergique l'officier et la force armée. Les spectateurs indignés se joignirent aux soldats : après avoir distribué et reçu quelques horions, ce héros malheureux dut céder au nombre ; on le désarma et on le conduisit en prison. L'amiral, informé de ce qui s'était passé, réclama le délinquant, promettant de lui infliger une punition sévère. Les autorités du pays protestèrent qu'elles le garderaient pour en faire bonne justice elles-mêmes. Quand Ta-

mirai se fut bien convaincu que ses sollicitations ne parviendraient pas à vaincre l'obstination des Espagnols 9 il changea de ton et signifia au gouverneur que si sous quelques heures l'homme qu'on prétendait retenir prisonnier n'était pas rendu à son bord, fi allait embosser les deux corvettes sous les forts et faire feu de toutes leurs batteries jusqu'à ce qu'on jugeât à propos de satisfaire à sa demande. En même temps , pour prouver qu'il ne s'agissait pas d'une vaine menace , il fit signal à la Durance de lever l'ancre , et les deux corvettes se rapprochèrent de terre. Cet acte de vigueur eut l'effet désiré ; le détenu fut aussitôt envoyé à bord de la Truite. On ne saurait croire à quel point la fermeté de l'amiral augmenta la considération dont déjà il jouissait à si juste titre. M. de Bretigny ne se dissimulait pas que les six canons de 8 dont chaque corvette était armée n'étaient guère en état de répondre au feu des forts ; mais il était décidé à se faire couler, et il savait que les autorités espagnoles y regarderaient à deux fois avant d'encourir la responsabilité d'un événement dont il était difficile de prévoir les conséquences. Pour bien apprécier ce qu'il y avait à la fois d'honorable et de sage dans cette résolution de l'amiral , il faut se reporter à l'époque où nous avions quitté la France. Les idées révolutionnaires qui fermentaient partout avaient relâché les liens de la subordination. Les chefs ne

pouvaient espérer conserver toute leur autorité qu'en montrant un caractère énergique. L'habile fermeté dont notre amiral fit preuve en cette circonstance a exercé la plus heureuse influence sur la suite de notre campagne.

Nous appareillâmes de la rade de Sainte-Croix avec une brise légère. La Truite n'éprouva aucune difficulté pour prendre le large. La Durance, toujours moins manœuvrante, fut entraînée par le courant et la houle. Pour ne pas aller à la côte, elle fut obligée de laisser tomber une ancre, et ne put sortir de la rade qu'en se faisant remorquer par ses embarcations. A peine eûmes-nous perdu de vue les îles Canaries, que les corvettes furent entourées de bancs de thons, de bonites et de dorades. Par une bizarrerie qu'on ne saurait s'expliquer, ces poissons ne s'attachèrent qu'à la Durance, Nous eûmes beau modifier nos positions respectives, les poissons nous restèrent fidèles , et la Truite ne parvint pas à leur donner le change. Pour avoir sa part de ce bienfait de la Providence, il fallut que la corvette amirale eût recours à notre libéralité. Tous les jours, elle venait se placer derrière nous, et nous lui filions sur une bouée une partie des produits de notre pèche. Ces produits devinrent du reste si abondants, que notre commandant fut forcé d'interdire la pêche à partir de huit heures du matin. Avant de passer du nord au sud de Téquateur,

nous éprouvâmes des calmes auxquels succédèrent de violents orages. L'air, la mer, les nuages, tout autour de nous semblait imprégné d'électricité. Dès que la voûte noire du ciel avait étendu sur l'horizon son obscurité profonde , les corvettes se trouvaient au milieu d'un océan de feu. Le sillon qu'elles creusaient les suivait de loin en longs rubans de flamme ; des étincelles jaillissaient par milliers sous leur proue, ou brillaient, suspendues à leurs flancs, comme des gouttes de rosée ; d'innombrables poissons décrivaient autour des bâtiments leurs courbes aux clartés bleuâtres, et les enlaçaient d'un réseau de lignes phosphorescentes semblables à du soufre embrasé. Ces orages n'exercèrent heureusement aucune influence sur la santé des équipages. Cent onze jours après avoir quitté la rade de Brest, nous entrâmes dans la baie de la Table, située à l'ouest du cap de Bonne-Espérance. Nous savions désormais ce que nous pouvions attendre de la vitesse de nos deux corvettes, et en songeant aux immenses espaces qu'il nous restait à parcourir , nous n'avions rien de mieux à faire que de nous armer de patience. Quant à moi, le temps ne me paraissait jamais long. J'étais avant tout un pécheur infatigable : je passais une partie de mes journées à cheval sur le beaupré, guettant de cet observatoire les thons ou les dorades. J'avais un talent tout particulier pour cacher un gros hameçon à bonites sous

un poisson volant artificiel que je façonnais avec du suif, un morceau de toile blanche et deux plumes de goéland ou de pétrel. Quand cet appât trompeur était préparé, je le faisais sautiller pendant des heures entières sur le sommet des vagues. J'imitais ainsi, avec un succès dont j'avais bientôt la preuve, la course saccadée du poisson volant, lorsque, serré de près par ses persécuteurs, il s'élance en rasant la mer et s'y replonge soudain avant que le soleil ait séché ses ailes. J'étais bien rarement alors frustré dans mon espoir. La table du commandant et celle de l'état-major n'avaient pas d'autre pourvoyeur que moi. Depuis cette époque, j'ai plus d'une fois revu les mêmes parages; mais soit que je fusse moins habile ou moins persévérant, soit que la mer fût devenue moins poissonneuse, je n'ai pas retrouvé les pêches miraculeuses de ma jeunesse. Il faut bien dire aussi que les bâtiments d'aujourd'hui, pourvus d'un doublage en cuivre, n'ont plus, comme nos corvettes d'alors , une forêt sous- marine attachée à leur carène. Ils manquent de .l'appât toutpuissant qu'offraient les milliers de crustacés et de mollusques cachés dans notre herbier aux espèces voraces habituées à vivre à leurs dépens. La Durance ressemblait à ces troncs d'arbres qui ont longtemps flotté sur l'océan, et autour desquels se rassemblent, pour ne plus les quitter , tout un peuple de poissons, où les plus gros dévorent les moindres, et où

ceux-ci se nourrissent à leur tour des familles d'un ordre inférieur.

La pêche cependant, malgré toute l'ardeur que j'y apportais, n'occupait pas entièrement mes loisirs. La mission scientifique qu'avaient reçue les corvettes leur avait valu un trésor dans lequel nul ne puisait plus avidement que moi. Une bibliotlièque composée des meilleurs ouvrages de la littérature française, et comprenant, outre ce fonds essentiel , toutes les relations qu'on avait pu se procurer des voyages anciens et modernes, avait été mise, sur la Durance aussi bien que sur la Truite, à la disposition des officiers. Entouré comme je Tétais d'hommes instruits et pour la plupart très-distingués, je n'avais pas tardé à sentir l'infériorité à laquelle me condamnerait une éducation fort incomplète. J'avais trop d'amour-propre pour ne pas éprouver le désir de me mettre promptement à la hauteur des personnes au milieu desquelles j'étais appelé à vivre. Je ne trouvais heureusement parmi elles que de la bienveillance. C'était à qui seconderait mes efforts et m'aiderait de ses conseils. Les compagnons que j'eus dans ce voyage furent en réalité mes seuls professeurs, car mon éducation n'avait jamais coûté que dix écus de trois francs à mon père. Je lui en avais coûté la moitié moins pour venir au monde.

De longues traversées, de l'eau fétide, comme on en

buvait sur nos bâtiments à cette époque, des provisions gâtées et des nuits orageuses sont sujettes à engendrer le scorbut dans les équipages , la mésintelligence dans les états-majors. On avait réussi h préserver nos marins du scorbut par l'emploi de boissons acidulées. On ne trouva point de remède aussi efficace contre l'aigreur qui se manifesta entre les officiers et les savants peu de jours après notre départ de Ténériffe. L'amiral comprit que le meilleur parti à prendre était d'autoriser le débarquement des plus mécontents. Un astronome, un naturaliste et un dessinateur restèrent à Table-Bay. Nous avions encore assez de savants pour observer et décrire tous les phénomènes de la nature dans les régions australes. Malheureusemeftt ceux qui nous quittèrent n'emportèrent pas la discorde avec eux. La géographie et l'histoire naturelle furent bientôt aux prises. On accusa l'amiral de n'avoir de sympathies et de prévenances que pour les travaux hydrographiques. Où il n'y avait d'abord que deux camps bien tranchés, il s'en forma trois, puis quatre. Ce fut un pêle-mêle de prétentions à décourager l'homme le plus patient. L'amiral avait trop vécu pour se laisser surprendre par ce jeu, facile à prévoir, des passions humaines ; il sut être ferme sans violence, résigné sans abattement, et toujours inébranlable dans ce qu'il avait une fois jugé convenable et juste.

Ce fut dans ces fâcheuses dispositions d'esprit que nous entreprîmes une nouvelle traversée. En partant du cap , nous ne devions plus toucher qu'à la terre de Van-Diemen , que nous avions Tordre de contourner pour pénétrer au milieu des archipels de rOcéanie. Nous dirigeâmes notre route de manière à reconnaître en passant les îles Saint-Paul et Amsterdam , afin de rectifier notre position et de corriger, s'il y avait lieu, la marche de notre chronomètre^ car nous avions à bord de chaque corvette une montre marine de Bertboud et plusieurs cercles à réflexion de Lenoir. Sous ce rapport^ nous étions tout aussi avancés qu'on peut l'être aujourd'huî^ et je ne sais même pas si l'on trouverait de nos jours sur beaucoup de bâtiments des observateurs aussi exacts que l'étaient les officiers de la Truiâe et de la Durance^ et des chromomëtres qui valussent ceux d'un artiste dont les (îBuvres n'ont pas été dépassées.

Nous étions partis de Table-Bay avec un très-beau temps ; des vents favorables nous conduisirent jusqu'à l'ouverture du canal de Mozambique. A cette hauteur,, nous trouvâmes des brises variables, et nous essuyâmes une violente bourrasque pendant laquelle le tonnerre tomba fréquemment à peu de distance des corvettes. Dans un coup de roulis, le moulin placé sur la dunette de la Dwrcmce brisa ses entraves, et alla, fracassant les bastingages, tomber

avec un bruit affreux à la mer. La Truife eut, comme sa conserve, l'heureuse chance d'être débarrassée, pendant le même coup de vent, de ce château ailé qui volait sur les eaux,

La vue de l'île d'Amsterdam , que nous aperçûmes après quarante-trois jours de mer, ranima toute l'ardeur de mes compagnons de voyage. Personne ne mettait en doute que l'amiral ne saisît cette occasion de toucher terre et d'enrichir les collections déjà commencées à Ténériffe et au cap. La proximité de l'île nous avait été signalée par une grande quantité d'oiseaux qui s'éloignent rarement du rivage. Nous continuâmes à nous en rapprocher rapidement ; la brise était très-fraîche et soufflait du nord-ouèst. Cette circonstance, jointe à la difficulté de trouver au pied d'un cône abrupt un mouillage convenable, décida l'amiral à passer outre. Nous rangeâmes la pointe méridionale à quatre encablures environ. Une prodigieuse quantité de veaux marins nageaient au milieu des amas de fucus dont les longues tiges flottaient à la surface, bien que le pied de la plante fût attaché au fond et que la sonde ne rapportât pas moins de trente brasses. Nous savions que le capitaine Vlaming, qui avait découvert les îles Saint-Paul et Amsterdam en 1696, avait dû, en mettant le pied à terre, se frayer un passage à coups de fusil au milieu des phoques troublés dans leur antique quiétude. Nous avions lu aussi dans

une relation du capitaine Cox qu*il avait relâché sur une de ces deux tles , près de laquelle il était parvenu à trouver un mouillage , et que la pèche avait fourni à son équipage une quantité extraordinaire de poissons des plus délicats.* Cette assertion était bien tentante. Sur la foi du capitaine Cox, nos sei* nés, nos lignes, nos palancres étaient déjà disposées. Voyageurs lassés d'une si longue étape, nous trouvions même des charmes à ce rocher aride sur lequel ne croissent que quelques arbustes. C'était à qui vanterait le plus haut les avantages qu'on pouvait retirer d'une pareille relâche. Lorsqu'on connut la décision de l'amiral, on vit à bord des deux corvettes plus d'un front se rembrunir; mais notre marche était si lente y que , sous peine de compromettre le succès de notre mission, nous devions nous interdire toute station inutile. Il n'avait fallu que dix -huit jours au capitaine Cox pour arriver au point que nous venions d'atteindre au bout d'un mois et demi.

Trompés dans notre espoir, nous poursuivîmes à regret notre route. A partir du moment où nous avions aperçu l'Ile d'Amsterdam , nous fûmes poussés par des vents violents qui ne laissèrent pas de fatiguer beaucoup les corvettes , mais qui du moins nous aidèrent à franchir un espace fécond en mauvais temps, où les jours s'écoulaient sans intérêt et sans distraction. Nous vîmes se renouveler quelque-

fois dans le cours de œtte traversée le i^iéfionè&e d'uae mer toute phosphorescente , précurseur près* que infaillible de quelque tempête. A ce signe s'eD joignit un autre y moins équivoque encore : le feu Saint*Ëlme montra ses hieurs vaciUantes à Textrémité de nos mâts. La mobilité de cette flamme éleetrique inspirait jadis aux matelots une crainte sbperstitieuse qui les disposait mal «la manœuvres. L'amiral eut la sage prévoyance de diminuer de voiles de bonne heure. Les ra&les cependant devinrent bientôt si fortes, que, sous une voilure réduite à la misaine, les corvettes atteignirent, en fuyant vent arrière, un sillage de dix noeuds à rheure. Ce fut la seule fois de toute la cjamp^ne qu'dles se pa*mirent une pareille vitesse.

Quand le vent est |»*esque toujours favorable, les plus mauvais marcheursfinissent par arriver. Vingttrois jours après avoir reconnu l'Ile d'Amsterdam , nos observations astronomiques nous indiquerait que nous touchions au terme de notre traversée. La première terre que nous aperçûmes fut le rocher de Mewstone , situé à une vingtaine de milles de la pointe sud-ouest de la terre de Yan-Diemen. Nous éticms à la fin du mois d*avril , derniers jours de l'automne dans les mers australes. Il ventait grand frais , et il était fort désirable de pouvoir avant la nuit s'assurer un bon mouillage. L'intention de l'amiral était de se rendre dans la baie de l'Aven*

tore, découverte par le capitaine Fomeauxen 1773, et où le capitaine Gook avait relâdié en 1777. L'amiral espérait, d'après la description qu'en arait ^e ce célèbre navigateur , y rencontrer un abri convenable el toutes les facilités possibles pour remplace* Feui et le bois dont nos corvettes avaient im pressant besoin. Nous courions va:*s une càte* dont la configuration nous paraissait se rapporter à odle que le capitaine Gook avait assise à la baie de l'Aventure; mais , tr(mipés par un faux rdèvement du rocber d'Eddystone , nous nous trouvicms eu réalité à près de vingtH^inq milles dans le sudouest de ce mouillage , et nous donnions à pleines voiles dans une baie complètement inconnue. Cette méprise n'était pas sans gravité , car , lorsque nous nous ap^çûmes de nstre erreur , il était déjà bien tard pour revenir sur nos pas; l'on voyait au large des brisants que nous auricms eu beaucoup de peine à doubler. Heureusement le vent soufflait par-dessus la terre , et à mesure que no«s nous enfoncions dans la baie, la mer devenait moins gnœse. La sonde annonçait une bonne qualité de fond , et la nuit approchait. Gette dernière considéraftion suffit pour nous déterminer à laisser tomber une ancre. Nous ne soupçonnions pas alors à quel point le hasard nous avait bien servis, et quelle nziportante découverte serait due à notre erreur.

Dès le lendemain , nos embarcations reconnurent,

en visitant le fond de la baie à l'entrée de laquelle nous avions passé la nuit , un bassin spacieux, fermé à tous les vents , entouré de terres élevées , où la mer, transparente et unie comme une glace, ne laissait soupçonner ni hauts-fonds ni écueils. Sur la côte occidentale, un filet d'eau douce venait, en murmurant , se jeter à la mer. Près de l'embouchure de ce ruisseau , on avait remarqué quelques débris de huttes construites avec des branches flexibles et des écorces d'arbres ; on y iavait trouvé aussi des amas d'écaillés d'huîtres et de coquilles de moules , des morceaux de bois à demi consumés , indices certains que des hommes avaient séjourné sur les bords de ce havre solitaire. Une exploration plus complète confirma toutes nos espérances. Par une belle matinée d'automi^, profitant du calme qui régnait d'ordinaire pendant quelques heures après le lever du soleil , nous quittâmes notre premier mouillage , et nous fîmes remorquer les corvettes par nos embarcations dans ce port admirable, auquel nous donnâmes le nom de port du Nord.

Nos bâtiments une fois en sûreté, nous nous occupâmes activement des réparations les plus urgentes. Les gréements furent visités , nous renouvelâmes sans peine notre approvisionnement d'eau et de bois ; mais nous vîmes avec un profond regret qu'on n'avait 'pas donné à nos vivres les soins qu'eût exigés une aussi longue campagne. Le biscuit surtout était

envahi par des myriades de larves et d'insectes. Les galettes, perforées et traversées dans tous les sens, tombaient en poussière dès qu'on les touchait. Ces insectes microscopiques étaient devenus horriblement incommodes , ils volaient partout, et on ne pouvait respirer sans risquer d'en absorber quelques-uns par la bouche ou par les narines. A ce fléau s'en était joint un autre non moins désagréable. Les cancrelats s'étaient multipliés avec une telle fécondité , que les corvettes en avaient été infestées en très-peu de temps ; les rats de leur côté avaient pullulé avec non moins de Succès. Tous ces animaux développaient dans l'intérieur de nos bâtimenls une odeur nauséabonde. Je pris le parti de leur laisser la place libre , et de ne plus coucher que sur Te pont. Je fis choix à cet effet d'une cage à poules placée sur les passavants; quel que fût le temps, pendant le reste de la campagne, je ne voulus pas avoir d'autre lit. "S'il venait à pleuvoir, je m'enveloppais, comme un soldat au bivouac, d'une large capote. C'est ainsi que j'ai dormi durant dixhuit mois, exempt des indispositions dont tous mes camarades ont eu plus ou moins à souffrir.

Le temps que nous passâmes dans le port du Nord fut employé à reconnaître les côtes environnantes. Des canots , sous le commandement d'officiers , levèrent d'abord le plan d'un autre port , . situé dans la même baie , en regard de celui où nos

bâtiments stationnaient. Ce havre, tout aossi sûr (fue celui dont la découverte avait excité notre enthousiasme , reçut le nom de port du Sud. D'autres embarcations , munies de trois jours de vivres, sortirent de la baie et , se dirigeant vers le nord, poussèrent leurs explorations jusqu'à près de trente milles des corvettes. De tous côtés de nouveaux ports s'offrirent aux regards émerveillés de nos géographes. On croyait s'enfoncer dans un golfe immense dont on s'attendait à voir à chaque mstant le terme; les deux rivages, profondément découpés par de vastes anses ou par de longs bras de mer dont les sinuosités fuyaient à perte de vue, se rapprochaient ou s'écartaient sans cesse , mais ne se rejoignaient j amais.

Ces récits firent soupçonner à l'amiral que le golfe dont on avait dû , faute de vivres , renoncer à visiter le fond, pouvait bien être, au lieu d'un golfe , un magnifique détroit. L'amiral avait sous les yeux l'esquisse que le capitaine Gook avait tracée de son exploration rapide et le grossier croquis dessiné par Valentyn des décofuvertes de Tasinan en 1642. Il pouvait aussi consulter le plan de la baie où le capitaine Marion avait mouillé en 1772, avec les navires français le Mascarin et k Marquis de Castries, un an avant que le compagnon deCook, le capitaine Fumeaux , ne jetât l'ancre dans la bde de l'Aventure. Tous ces navigateurs s'éUieot ieavB

au large des côtes que le hasard nous avait conduits à reconnaître. En comparant les divers documents qu'ils nous avaient légués, en notant sur la carte la position que ik)us occupions et celle où le capitaine Cook indiquait avec une précision suffisante son mouillage de 1777 , on apercevait du premier coup d'GBÎl la lacune qu'il nous restait à combler. Entre le port du Nord et la baie de F Aventure, il existait près de dix liesaes marines de Test à l'ouest , et plus de douze mill^ du nord au sud, que nos prédécesseurs aTaieat laissés complètement inexplorés. Valentyn avait, il est vrai, rempli cet espace par le trait fiMine et ombré d'une côte régulièrement arrondie ; puis, en face du premier mouillage, où s'était arrêté Tasman, il avait hardiment creusé la baie des Tempêtes. A droite de cette baie se projetait sur ses cartes un long promontoire , dont la côte orientale . présentait , près d'un isthme , la baie de Frederik Hendrikx ; un peu plus au nord figurait l'Ile qu'Abel Tasman avait nommée Maria , du nom de la noble fille dont il emportait le souvenir dans ses voyages. Le seul usage qu'on pût faire d'une pareille hydrogrâq)hie , c'était d'en déduire la position relative de trois ou quatre points qu'il était impossible de méconnaître : le rocher d'Eddystone , nommé par Tasman Pedra Branca , un groupe d'îlots qui portaient sur la carte de Valentyn la désignation d'îles Boreel, l'île Tasman , située à l'extrémité du promon-

toire par lequel étaient séparées la baie de Frederik Hendrikx et la baie des Tempêtes , l'île Maria enfin , d'une étendue plus considérable que ces rochers insignifiants. A part ces points isolés , tout le reste était hypothèse ou pure fantaisie du dessinateur.

Aux'renseignements que je viens de résumer, Cook

et Furneaux en avaient joint , sinon de plus importants , du moins de plus authentiques. Les observations par lesquelles ils avaient déterminé la position de la baie de FAventure et celle du cap qui forme l'entrée de la baie de Frederik Hendrikx, baie visitée par Tasman en 1642, et, cent trente ans plus tard, par le capitaine Marion, méritaient un degré de confiance que ne pouvaient inspirer les ingénieuses élucubrations de Valentyn. La baie de l'Aventure était donc située à dix ou onze milles au nord des îlots Boreel, à vingt-cinq milles environ du lieu où nous avions trouvé un abri. Il ne paraissait pas hors de vraisemblance que cette baie fût située sur une île séparée du continent par le canal que nos éclaireurs venaient de parcourir. Ce fut là le po^pt important que l'amiral se proposa de constater aussitôt qu'il aurait terminé les réparations des corvettes.

Le 16 mai, au point du jour, nous profitâmes d'une légère brise du nord pour mettre sous voiles. Aidés par nos embarcations, nous sortîmes de ce port, notre première découverte, la source et l'ori-

gine de découvertes bien plus importantes encore. Le climat jusqu'alors nous avait paru très-doux. Le thermomètre de Réaumur s'était constamment soutenu entre neuf et quatorze degrés. Aussi , bien que nous fussions au milieu du mois de mai , mois qui correspond au mois de novembre dans notre hémisphère , voyait-on encore beaucoup de plantes en fleurs , et la plupart des arbres avaient-ils conservé leur feuillage. Les vents et la marée étant devenus contraires, nous mouillâmes à l'entrée du canal, par un fond de trente-cinq brasses. Le temps était trèsbeau , et cependant le baromètre avait baissé considérablement; il était descendu au-dessous du point où nous l'avions vu dans les coups de vent les plus forts. Ce symptôme ne laissait pas d'être assez inquiétant dans la saison avancée où nous nous trouvions. Nous prîmes donc toutes les précautions qu'exigeait le mouillage entièrement découvert où nous avions été contraints de jeter l'ancre. Le lendemain^ quand le jour parut ^ le temps était tout aussi serein que la veille; seulement le sommet des montagnes était couvert de neige, le froid était devenu assez vif, et les vents continuaient de souffler du nord.

Aussitôt que le couplant fut favorable, nous appareillâmes de nouveau. Nous louvoyâmes jusqu'à la nuit, et laissâmes tomber l'ancre par vingt-huit brasses sur un excellent fond de vase, après avoir

cknihlé une petite lie qmi formait du côté du sud TenJrée de la passi. L'obscurité nous déroba la vue des terres qui aaus cnvirowHaient. Nous en fâmes bien dédommagés le lendemain , lorsque le soleil vint répancb^e, sur ce paysage que nul Européen n'avait contemplé avant nous, la tiède chaleur et la douce lumière d'«n beau jour d'automne. Nos regards embrassèrent alors avec ravissement Timmense étendue de oe «calme bassin où la mer ne pouvait jamais être agitée que par les petites lames gue soulevait la brise en soufflant d'une rive à l'autre. De tous côtés , l'œil découvrait ou pouvatt deviner dans les profondes découpures des deux rives des rades assez vastes pour contenir toutes les flottes du monde. Nos plus e^nciens maras n'avat^t jamais rien vu qu'ils pussent comparer -à ce magnifique spectacle. Pour ne pas laisser imparfaite une exploration d'un si haut intérêt^ on résolut d'y employer le jour môme toutes les ressources de l'expédition; chacun, à bord dés deux connettes'f s'offrit avec ^apressement pour y concourir. Des embarcations furent expédiées dans toutes les directions avec la mission de visiter tes divers embranchements du canal. J'obtins la faveur de prendre part à ces expkrations. Le bras de mer dans lequel nous nous engageâmes s'enfonçait à perte die vue vers le nordouest. Il eût fallu plusieurs jours pour en feire la reconnaissance. La brise cependant nous favorisait,

SOUVENIRS D^UN ÂMIBAiL. Ill

et fious reimlioQS avec rapidité le courant. Partout la sonde trouvait de dix à douze tirasses d'eau. La oàle que boss laissons à notre ^aucte s'élevait gradueUeffîent; elle était touroonée d'arbres gigantesques moins serrés que «u* les autres points du littoral. De distaiioe en distance s'ouvraient des clairières qui promettai^oit un facile accès dans Tintérieur. Séduits par cet asped , nous nous rapprodiàflias de terre et diercb&mes des yeux l'endroit le plus convenable pour échouer notre canot, car d^à le jour cownençait à baisser déjà. A notre grande suiprise, nous reconniknes que, sur un espace assez cûBsidérable , le rivage se composait d'u;^ seul roc très-uni , ne s'élevant que de quelques pouces audessus dfi niveau de la mer et ayant toines les apparences d'un quai immense pr^uur j par la main des homBaes. Au pied de ce quai, chef-d'œuvre de la nature, nous ne trouvAmes pas hkoos de œuf brasses d'eau sur un fond de vase. Les plus grands vaisseaux auraient pu s'y amarrer ou s'y abattre en carène , sans courir le moindre danger. Après avoir passé la nuit sur cette oôÉe, nous nous rembarquAmes pour oMitinuer nos recherches ; mais une nouvelle journée d'exploration inutile nous fit renoncer à l'espoir de découvrir une c(unmunicalion ayec la liante mer. Les vents d'ailleurs , en fraîchissant beaucoiipvnous étaient devenos contraires; nos vivres étaient à peu près épuisés. Nous nous déci-

dames à regret à rejoindre la Durance, où notre arrivée était impatiemment attendue.

Un autre canot, commandé par un des officiers de la Truite , avait reçu Tordre de se diriger dans un sens presque perpendiculaire à celui que nous .avions dû suivre. C'était à cette embarcation qu'était réservé l'honneur que nous nous étions crus sur le point d'obtenir. En continuant à gouverner à peu près au nord-nord-est, l'officier qui montait le canot de la Truite avait vu le canal se resserrer insensiblement, le courant devenir plus vif, et dans un grand éloignement s'ouvrir un goulet d'un mille à peine de large, à l'extrémité duquel il avait distinctement aperçu la haute mer. Revenant sur ses pas , il avait débarqué sur un isthme de sable qui unissait les deux massifs distincts de la côte orientale. Traversant cet isthme, un fusil d'une main, une boussole de l'autre , il s'était trouvé au fond de la baie de l'Aventure. Le problème était donc résolu. Le canal à l'entrée duquel se trouvaient mouillées les corvettes avait deux issues ; la terre qui en formait la rive orientale était une île, et Vêtait sur la face de cette île, tournée vers le soleil levant, que Furneaux avait mouillé en 1773, que Cook avait jeté l'ancre quatre ans plus tard.

Dès que cette nouvelle se fut répandue à bord des deux corvettes, elle y excita un enthousiasme impossible à décrire. On n'éprouvait qu'une crainte, c*est

que d'autres navigateurs ne tentassent un jour de nous disputer la gloire de notre découverte. Nous voulûmes donc prendre en quelque sorte possession de ce beau détroit en le traversant les premiers avec nos bâtiments. Le vent était contraire ; pressé de poursuivre sa mission, Tamiral hésitait encore; mais le désir manifesté par les états-majors, par les équipages eux-mêmes, impatients de voir donner cette dernière sanction à nos droits, fut si vif, que l'amiral dut céder à un vœu unanime et continuer à s'avancer, en louvoyant, vers le nord.

Le détroit que nous remontions était si parfaitement abrité des vents du large, que nous n*y ressentions que des brises légères. Chaque soir nous laissions tomber l'ancre; dans la journée , pendant que les corvettes louvoyaient d'une rive à l'autre, nos embarcations nous suivaient à la remorque. De temps en temps on les envoyait jeter la seine au fond de quelque anse sablonneuse. Au bout d'une heure oj/l deux, on les voyait revenir chargées de poisson, de homards et de coquillages. Les chasseurs profitatent aussi de ces occasions pour se répandre dans l'intérieur. Ils aperçurent des bandes de cygnes noirs, mais il leur fut impossible de s'en approcher à portée de fusil. Ils tuèrent des perroquets, des perruches de plusieurs espèces, de gros cacatoès noirs à huppe couleur de feu, de petits cacatoès blancs à huppe jaune. Les naturalistes nous avaient

«114 SOITTErKIBS B'UN AHmÀL.

inoculé k goût des collections. Chacun à bord des corvettes avait la sienne. La recherche des coquilles était surtout le goât dominant. Les savants s'inquiétèrent d'une rÎTalité qui poirvait leur ravir des espèces imonnues. Es adressèrent leurs réclamations à ranQôral, et il nous fut enjoint de leur soumettre le résultat de toioÉes nos pèches. Cet ordre, on le devine, n'eut d'autre effet que de port^ chacun de nous à cih cher plus myslérfeoseraent que jamais ses trésors. Ainsi que l'amiral l'avait prévu, il ne nous Mlnt pas moins de q«uatre jours pour traverser le détroit. Au moment d'en sortir, nous rencontrâmes sur la côte occidentale quelques naturels avec lesquels nous pâmes communiquer. Jusqu'alors nous avions observé sm* plusieurs points des traces d'êtres humains ^ on arvait même cru voir s'enfuir à travers les Iwoussailles des safovages portant pour tout vêtemenÉ une peau de kai^roo jetée sur leurs épaules'; mais tous nos e£fort9 pour entrer en relations avec les habitants du pays avaient été inutiles. Ce fut donc une grande satisfaction pour nous de ne pas quitter ces parages sans avoir constaté quelle race d'hommes vivait au milieu des toréis vierges éoBt nous avions à peine pu franchir la lisière. Notre première entrevue avec les Sauvages fut des^ plus amicales. On leur fit accepter deux cravates » dont ils s'empressèrent d'entourer leur tête; un couteau qui leur fut présenté parut les e£frayer, sar-

toHt lorsqu'on fit mine de s'en servir pour leur en apprendre l'usage : ce fut bien pis encore quand, pour le rendre plus tranchant , on l'eut aiguisé , devsmieux, syr une pierre. Nous eûmes, dans ie cûHrant ée^ la canpagne , l'occasion d'observer de plus près^ et avec plus <îe maturité les habitants de la terre de Van-Diemea, La première impression que leuc a^ect me fit éprouver , bien que j'eosse dû y être fNréparé par les récits du capitaine Cook et du capitaine Marion, fut singulièrement étrange. Je m'étonnai de troa¥er par use telle latitude , sous ce ciel a»ssi tempéré^ aussi souvent voilé que le n^e , des nègres aux chenteux laineux , aux extrémités grêles» semblables de tout point aux naturels de la Nouvelle-Guinée. Quand plus tard j'entendis soutenir des systèmes plus bizarres les uns qae les autres sur Vorigine des familles si distinctes qui peupleaat noUre gM)e, quand oa disserta longuement devant mcé anjœ k métamorphose qu'avaient pu subir les enlanis d'une même soudie transplantés sous des climats divers , je me rappelai les nègres de la terre de Vao-Diemen. Sous le 43' parallèle , au milieu de ÊDréts non moins sombres que les bois ** sacrés de la Gaule et de la Germanie , j'avais retrouvé les vrais fils de Cham dans toute la perfection de ïeur hideuse laideur *:

]. Deux ouvrages anglais, dont Tun a été imprimé à Londres en 1829, l'autre à Hobart-Town en 1833, décrivent à peu près

Trente-sept jours après notre arrivée devant ces terres australes , auxquelles la science a donné depuis lors le nom de Tintrépide navigateur qui les découvrit le premier, nous sortîmes du détroit que nous pouvions aussi appeler notre conquête. Sur une étendue de vingt-quatre milles , ce détroit sans égal au monde offre partout des mouillages faciles et exempts d'écueils, A moins d'une encablure de la côte, on peut encore laisser tomber l'ancre avec la certitude d'avoir assez d'eau pour flotter. Une pareille découverte faite à l'extrémité d'un nouveau continent sans cesse battu par d'épouvantables tempêtes, sur le point même où Tasman et les navigateurs qui l'avaient suivi n'avaient voulu voir qu'un golfe périlleux dont ils avaient rendu le nom même redoutable aux marins, était déjà un des plus mémorables services que l'on pût rendre à la navigation. En passant dans le canal dont la Truite et la Durance leur avaient ouvert le chemin, les futurs explorateurs des mers australes éviteraient les fréquents coups de vent auxquels on doit toujours s'attendre lorsqu'on double un des caps qui terminent les grandes masses continentales du globe.

dans les mêmes termes les indigènes delà terre de Van-Diemen. c Their complexion is quite black, their hair woolly — their features flat and disagreable, a large flat nose with immense nostrils , lips particularly thick , a wide mouth^their limbs badly proportioned. •

Une température douce, quoique assez inégale, du moins pendant l'automne, des collines couvertes d*arbres, des ruisseaux abondants et limpides, des vallées et des plaines fécondes en pâturages, des rivages poissonneux, tout prêtait à ces lieux un charme inexprimable. Chacun de nous, Ger de la part qu'il pouvait revendiquer dans le premier résultat de notre expédition , se plaisait à prévoir par quelles inépuisables largesses cette terre vierge récompenserait les efforts des hommes industrieux qui voudraient la féconder.

Nous étions à peine à deux milles du dernier goulet, que déjà les pointes qui en forment l'entrée s'étaient confondues avec les terres environnantes, et qu'il eût été impossible de soupçonner un détroit au fond de ce golfe. L'erreur de Tasman était donc non-seulement excusable, mais se fût sans aucun doute renouvelée pour nous , si la fortune ne nous eût pour ainsi dire conduits par la main. Sans le faux relèvement du rocher d'Eddystone, nous n'aurions , comme nos devanciers , songé à jeter l'ancre que dans la baie de l'Aventure. Après y avoir séjourné quelque temps, nous aurions soigneusement repris la route de Tasman, de Marion, de Furneaux et de Cook, évitant par-dessus tout de nous engager dans la sinistre baie des Tempêtes, ce nouveau golfe de la Syrte que la carte de Valentyn ouvrait à tous les vents. Bien des navigateurs nous auraient pro-

bableraeill suim, sans avoir la pensée que k baie des Tempêtes pouvait en réalité valoir miem qnte son nom. On eût continué à cherdîer des mouillages sur le pourtour extérieur où Furneaun avait trouvé la baie de l'Aventure, où Tasman et Marion avaient rencontré la baie de Frederik-Hendrikx ; on eût longtemps encore respecté Tanathème dont Gook et Tasman avaient frappé les profondeurs du golfe dans lequel ils s'étaient abstenus de pénétrer, de peur de n'en pouvoir plus sortir. Grâce à notre heureuse méprise , ces préjugés se trouvaient dissipés. L'Europe allait savoir que , sur aucun point du monde , il n'existait des côtes mieux découpées , des rades plus spacieuses, des ports d'un accès plus facile qu'à l'extrémité méridionale de la tM*re de Van-Diemen. Quelques jours avaient suffi pour avancer de bien des années peut-être le moment où la civilisation viendrait s'asseoir sur c^ lointains rivages.

Arrivés au point où s'étaient arrêtées les explorations du canot de la Truite, nous vîmes un nouveau golfe , et à gauche de ce golfe un immense bras de mer qui s'enfcnçait encore vers le nord. Les veirts malheureusement soufflaient de cette direction , et ils étaient trop frais pour nous permettre de tenter sans grande perte de temps une reconnaissance qui, pour être sérieuse , devait s'accomplir avec une sage lenteur. Ce fut donc un travail que nous nous rési-

gnâmes à remettre à une autre époque, car nous ne quittions la terre de Van-Diemen qu'avec l'espoir et la ferme intention d'y revenir. Au fond de la baie des Tempêtes, sur la rive droite de ce bras de mer dont nous levâmes le plan l'année suivante , s'élève aujourd'hui la capitale de la Tasmanie , la ville florissante d'Hobart-Town. De riants hameaux couvrent les collines , des champs chargés d'épîs ont succédé aux forêts, de nombreux navires se pressent à l'embouchure de la Derwent, ingrate rivière qui n'a point conservé te nom que nous lui avions donné. Nos prévisions sur l'avenir de cette magnifique contrée se sont accomplies.... mais non pas, comme nous arions le droit de l'espérer, au profit de la France.

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