CHAPITRE V
La Nouvelle-Calédonie, la Nouvelle-Irlande et les côtes
de la Nouvelle-Guinée.
Le capitaine Cook avait fait en 1774 la reconnaissance de la côte orientale de la Nouvelle-Calédonie. Nous nous proposions, en quittant la terre de Van- Diemen , de reconnaître à notre tour la côte occidentale de cette île. Nous avions, pour atteindre l'île des Pins, séparée par un étroit canal de la Nouvelle- Calédonie , cinq cent vingt lieues environ à parcourir. Notre traversée fut facile, les vents soufflèrent constamment du sud-oùest, et le dix-huitième jour après notre départ nous aperçûmes Ttle des Pins. Nous revînmes aussitôt sur nos pas pour contourner les récifs qui s'étendent au sud de la Nouvelle-Calédonie , et commencer à partir de ce point notre exploration.
Nous ne tardâmes point à faire Tépreuve des dangers qui nous attendaient dans la pénible mission que nous avions assumée. Trois jours après notre atterrage sur l'île des Pins , nous pensions avoir
doublé les récifs au vent desquels nous nous étions lentement élevés, lorsqu'au point du jour nous nous trouvâmes au milieu des brisants. La brise était trèsfraîche, la mer grosse, l'espace dans lequel il nous était permis de louvoyer extrêmement resserré. La Truite, qui se trouvait en avant de laDurance, touchait à sa perte. Quelques évolutions manquées l'avaient portée si près des brisants, qu'elle n'en était plus qu'à quelques encablures. En ce moment critique, M. de Mauvoisis, qui était accouru sur le pont^ prit lui-même le commandement : il mit une telle précision dans sa manœuvre, qu'il triompha de l'inertie de la corvette , et parvint à la faire abattre sur l'autre bord, pareil à un cavalier habile qui, ayant à conduire un animal rétif, sait user à propos de la bride et des jambes. S'il eût échoué dans cette dernière tentative, la Truite était inévitablement mise en pièces. On attribua le succès de M. de Mauvoisis en cette occasion à la précaution qu'il prit de filer , en même temps que l'écoute de foc, l'écoute de misaine. Je l'attribue plutôt à son remarquable sangfroid et à la solidité de ses nerfs. Au lieu de tenter un quatrième effort, lorsque la corvette était à peine remise d'une fausse manœuvre, il lui donna le temps de recouvrer sa vitesse ; il accrut l'action du gouvernail , en laissant les voiles se gonfler franchement sous la brise et en augmentant ainsi le sillage. Par cette manœuvre, il se rapprochait, il est
vrai, du récif de manière à faire frémir le» plus intrépides ; mais quand, portant la haare sou» le vent, il mit de nouveau les éperons aux flânes de la corvette , il trouva une machine vivante, prête à se détourner des brisants^ comme m elle eût eu conscience du p^ril qa'elle coiirait. lœ Buranee ne se fût sans doute point tirée, comme la Truite, d'une pareille positiim : elle dut son salut à son absence de toute qualité nautique. Pendîant la nuit, elle s'était telle* ment arriérée , que , lorsqu'elle reconnut le danger de sa conserve, elle put manœuvrer en toirte sécurité et s'éloigner sans peine des récifs en virant vent arrière.
Pendant neuf jours, nous côtoyâmes cette redoutable eûte, tâtant tous les points^ de la barrière dont nous la trouvions toujours environnée. Nous poussioas nos bordées jusqu'au pied des brisants sans rencontrer le fond avec une Egne de sonde de soixante brasses. En dedans de la chaîne continue des coraux^ distante de cinq ou six milles du rivage et toute blanche d'écume, on distinguait parfûtement, du pont même des corvettes, la mer calme et bleue des bassins intérieurs. Il était évident que si nous trouvions une coupure dans le récif, cette coupure nous conduirait dans un excellât port. Aussi prenions-nous tous les soins imaginables pour ne pas dépasser pendant la nuit le dernier point relevé la veille. La côte, dont nous pûmes ainsi fixer avec pré-
dsî^m les moindres détails, n'offrait pas la richesse de végétation (ju'on est habitué à rencontrer soos les tropiques. Battue par les vents de sad- ouest, elle ne présentait qu'une succession de collines comptétement déboisées. Près du rivage seulement, on apercevait de distance en distance quelques rares bouquets d'arbres. Les feux considérables qui s'allumaient chaque nuit sur les hautes montagnes de l'intérieur indiquaient cependant qu'au delà de cette zone dévastée, d'apparence si ingrate, il pouvait exister des plateaux couverts de forêts et des vallées propres à la culture.
n est peu de parages au monde que je n'haïe visités dans le cours de ïnon active carrière : je n'en ai jamais rencontré où la navigation fût plus périlleuse ^e sur les côtes inexplorées de la Nouvelle-Galédo- Bîe. Chaque fois que mes souvenirs me reportent à cette époque si intéressante de ma vie , j'en conçois une admiration plus grande pour la persévérance et la rare intrépidité dont je fus alors témoin. Longer avec des bâtiments tels que les nôtres, et malgré des vents violents battant presque toujours en côte , une ceintare infranchissable de récifs, dont la sonde n*indiquait jamais l'approche , au pied desquels on pouvait venir se briser sans avoir la ressource suprême de jeter Fancre , c'était une tâche digne des excellents officiers qu'on nous avait donnés pour chefs, et que leur habileté seule pouvait accomplir.
Il nous fallut quatorze jours pour déterminer ainsi pas à pas la configuration de Ttle et du brisant qui l'enveloppe; mais où Tîle finit, le brisant ne cesse pas encore : nous le retrouvâmes, souvent h rimproviste , sur un espace de plus de cinquante lieues. Semé de quelques îlots, interrompu par de larges coupures que nous n'eûmes pas le temps d'explorer, ce récif semble le prolongement sousmarin de la Nouvelle-Calédonie.
Nous avions lieu d'être satisfaits des résultats considérables obtenus en moins de huit mois de campagne. Ce n'était cependant qu'une faible partie des explorations dont nous avions accepté la tâche. Le temps des grandes découvertes était passé : on ne pouvait, comme au quinzième et au seizième siècle, se flatter de voir apparaître sur sa route des continents nouveaux, et conserver un chimérique espoir que le second voyage de Cook avait fait évanouir; mais il restait à fixer les contours et à déterminer les véritables positions de ces golfes immenses, de ces archipels sans limites, dont les navigateurs hollandais et espagnols n'avaient fait qu'entrevoir quelques points. En 1772 un officier français, M. de Saint- Alouarn , était venu atterrir près du cap Leeuwin , à la pointe sud-ouest de la Nouvelle-Hollande. A partir de cette pointe, il avait aperçu une côte courant à perte de vue vers l'estnord-est. On savait que cette partie des terres aus-
tralefi portait le nom du capitaine hollandais Pierre Nuytz, qui l'avait découverte en 1627, et c'était à peu près tout ce qu'on en connaissait. M. de Saint- Alouarn n'était point pourvu des instruments nécessaires à un travail hydrographique : il n'ajouta que des renseignements assez vagues à ceux que les Hollandais nous avaient transmis. Tracer la conGguration de la terre de Nuytz , c'était en réalité se donner la gloire d'une première découverte. A l'extrémité de cette terre , dont la direction générale se trouvait indiquée sur les cartes hollandaises, on voyait marqués deux groupes d'îles qui portaient les noms de Saint-François et de Saint-Pierre. De ces lies, situées à trois cents lieues dans l'est ^u cap Leeuwin, jusqu'à la partie méridionale de la terre de Yan-Diemen, sur un espace de deux cent trente lieues du nord au sud, de deux cents lieues de l'est à l'ouest, tout était encore inconnu. On ignorait même si la terre de Van-Diemen faisait partie de la Nouvelle-Hollande, ou si elle en élait séparée par un détroit : les navigateurs différaient d'opinion à cet égard y et les géographes demeuraient en suspens. Tel était le vaste champ d'exploration qui nous avait été spécialement réservé. Pour obéir à nos instructions , il fallait apporter à cette reconnaissance un soin particulier, et l'entreprendre aussitôt que nous aurions terminé nos travaux sur la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie.
Ay«c des bâtiments tels que tes nâtres , nous ne pouvions songar à faire près de raille lieues contre le yent^ qui dans ces parages souffle presque constanunent dtE siad-esft et eu sud-ouest. B nous fallait donc renoncer à nous refidre de; la NouTelle-Calédonie au eap Le^awin en passant par la terre de VanrDi^nen. Il n'y avait plus que deux chemÎE» qui nouâ fussent ouverts : le détroit de Torrès^ qui sépare la Nowrelle-Hollande de la. Nouvelle-fiiiisiée, ou Im mer des Moluqoes^ dans* l^uelle nous pou*viens pénétrer en tcairnant la NouveUe-Guinée par le nord. La seconde de ces routes fut celle que bous cboisinaes^ Bi»i que plus longue de quielcpies cen*taines^ de lieues , ^Lle avait Tirafaense avantage de nous offrir la relâche d'Amboine. Nous avions^ Tes* poir de trouver dans ce port boUandais^ centre d'us eommereefterissant^ des resso^orees faute desquelles il nous eût été probablement impossible de pour* suivre notre mission.
Partant de la c6te occidentale de la Nouvelle-Calédonie pour gagner, par uffîe voie presque inexplorée, la mer des Moluques, nous^ allions nous diriger à peu près au nord-ouest. Nous aurions ainsi à i&otve droil» Tarchipel des lies Salomon , devant nous la Nouvelle -Bretagne, à notre gaiiche Tardiipel hérissé de récife où, Bougainville, qui l'avait découvert, avait £sdlli s'égarer sans espoir de retour, et auigiel il avait imposé le nom d'urcMpel de la Ij>u%sMs.
SOUVKNIBS D'UN AMIRAL. 127
IVi4»rè8 les r^seîgnements qui nous avaient été traiisinis, eet ardiipel semblait n'être qu'un pro- Imigament de la NouyeUe-Gainée ^ et l'on ignore enciHre s'il en est séparé par des passages que les navires puissent frandi^r. Nous devions donc prévoir que , peiiir sortir du bassin dans lequel nous étions près de nous engager, noos aurions à choisir entre iecanal Sarinl-George, qui sépare la Nouvelle- IrlaBd)& de la Nonvelle-firttagne, et le détroit de Bampier, qnr sép^o^ Ta Nouvelle-Bretagne de la Ifewelle^iiinée.
J'ai déjà dît ^antagonisme qui, depuis le commencement de ^expédition, s'était manifesté sur nos corvettes entre l'histoire naturelle et Fhydrographîe. Tout semblait conspirer en faveur de cette €l»*nière science , les circonstances , dont personne n'est le maître, et k sympathie, dont chacun dispose à son gré. On ne doit point s'étonner que des hommes qui voyaient si souvent leur vie mise en péril par l'imperfection des cartes dont ils avaient à constater tous les jours les lacunes ou les erreurs , assignassefÉt instinctiveme&t k premier rang aux travaux qui pouvaient agrandir le domaine et assurer la sécurité de la navigation. L'histoire naturelle se pla^nait que cette prédilection fût poussée jusqu'à rfaqustice; elle contemplait avec désespoir les rivages que nous côtoyions sans cesse, et auxquels nous n'abordioiK jamais. Ces rivages qui lui fai-
saient éprouver le supplice de Tantale, c'était précisément le meilleur butin de Thydrographie.
Écueils , rochers, hauts-fonds, barrières infranchissables, rivages inaccessibles ou baies profondes et sûres, quoi qu'on pût rencontrer, du moment qu'on sortait des sentiers depuis longtemps battus, l'hydrographie était assurée d'y trouver son compte. Elle consignait sur ses cartes , avec le même soin religieux et le même enthousiasme, le brisant qu'elle était fière de signaler à la vigilance du marin et le port où elle l'invitait à entrer. A la voir grossir ainsi d'heure en heure son trésor, il était évident qu'elle aurait tout l'honneur et ferait toute la gloire de notre expédition. De tous côtés lui venaient de zélés auxiliaires , attirés par la sûreté et la simplicité de ses méthodes : l'histoire naturelle ne rencontrait au contraire que des indifférents qu'elle fatiguait de ses réclamations, ou des avares qui ne lui pardonnaient pas de convoiter leurs richesses.
Les naturalistes se plaignaient souvent, et, s'ils n'avaient pas toujours raison, ils n'avaient pas non plus, il faut en convenir, toujours tort de se plaindre. M. de Mauvoisis surtout était devenu pour eux un objet d'horreur : il s'était refusé à laisser convertir en musée et en laboratoire le logement dans lequel les officiers prenaient leurs repas. Un beau jour, les herbiers et les squelettes d'opossum ou de kanguroo avaient dû évacuer la grande chambre
SOUVENIRS DTN AMIRAL. 129
de la Truite. La Durance avait naturellement trouvé convenable de suivre l'exemple de la corvette amiraie. Là pourtant ne s'était pas bornée la persécution. Les coquillages, traqués dans leurs retraites, ne pouvaient plus pourrir en paix^; les poissons ne savaient plus oii sécher, et enGn, dernier et plus sérieux grief, il avait été décidé que, pour éviter un gaspillage dont la prospérité de nos gamelles n'avait pas tardé à souffrir, quiconque, lorsque nous serions au mouillage, ne reviendrait point prendre ses repas à bord n'aurait le droit d'emporter pour tout approvisionnement dans ses excursions que de l'eau-de-vie, du biscuit, du fromage et du lard salé. A la signification de ce décret, les naturalistes s'étaient empressés de demander qu'à bord de chaque corvette une embarcation fût spécialement affectée à leur service. La prétention pouvait paraître au fond assez légitime, elle n'en était pas moins inadmissible , car, dès qu'on avait jeté l'ancre, on n'avait pas trop de tous les canots pour faire l'eau et le bois dont on avait un urgent besoin , et pour prendre en même temps des sondes.
1 . Pour purger les coquilles qu'on voulait conserver de l'animal qui s'y trouve renfermé , on les plaçait dans un seau rempli de sable, et on les laissait enfouies jusqu'au moment où Ton jugeait la décomposition de l'animal assez avancée. Je laisse à penser les parfums que dégageaient tous ces podridorios, car, je dois l'avouer y l'ardeur des collections était telle que chacun avait le sien.
130 SC»JVENIRS D'UN ÂIORAL.
On promettait bien aux natursdistes qui profitais du départ d'une des embarcations po^or ûe&ceaàre à terre de les envoyer chercher sur ie rivage aussitôt qu'ils s'y montreraient; mais ce sont là des paroles sans portée auxquelles on ne se fie plus dès qu'on a passé quelques mois à bord d'un nayitie de guerre. Les naturalistes éprouyèrent donc plus d'iu&e fois de fâcheux mécomptes, et lorsqu'au retour d'une longue course ils s'étaient morfondus pendant des heures entières sur la plage, ^n dépit de lem^s cris, de leurs gestes, de leurs signaux de reconnaissaiioe ou de détresse, ils rentraient à bord, on le croira facilement, le front tout chargé de menaces et le cœur gros de protestations. Cruellement désappoin^ tés de n'avoir pu toucher teire sur la côte occidentale de la Noûvelle^alédonie, dont ils s'étaient cependant empressés de signaler la structure à l'amiral comme particulièrement favorable aux recherches du minéralogiste , incapables d'apprécier à leur juste valeur toutes les difficultés qu'ajoutaient à cette effrayante navigation les mauvaises qualités de nos bâtiments , ils accusaient en secret nos chefs de manquer d'audace ou de sympathie pour leurs travaux. Lorsqu'ils apprirent la route que nous allions suivre pour gagner la terre de Nuy tz , ils se promirent quelque dédommagement à toutes les déceptions qu'ils avaient éprouvées depuis le commencement de la campagne. Hélas ! les longs voya-
ges, et «niiout les voyages de découverte, ne se composent guère que de déceptions.
Lorsqu'on navigue dans les parages voisins de l'équateur , on a rarement à redouter ce que les nuirins appellent du mauvais temps : on y est plus souvent compromis par des calmes qui vous laissent à la merci des courants que par des brises trop fraîches ; mais on a des nuits de douze heures, des pluies torrentielles et des orages pendant lesquels , même au milieu du jour, on se trouve obligé d'errer à t&tons , car les terres dont on se trouve entouré si élevées qu'elles soient , disparaissent subitement sous l'épaisseur des nuages qui les enveloppent. Bougainville a peint avec une vérité saisissante, dans la relation du voyage de la Boudeuse, les difficultés d'une campagne de découverte dans ces mers d'une exploration en apparence si facile. La sonde, qui est pour le marin le b&ton de l'aveugle, est ici d'un faible secours. (Test du sein des profondeurs de l'océan que les bancs de coraux surgissent, escarpés comme un mur, tranchants comme une hache. L'œil peut les distinguer quand la nuit n*a pas jeté son voile sur l'horizon ou que le soleil ne noie pas ces lueurs blanchissantes dans un flot de lumière , l'oreille n'en soupçonne pas l'approche , car les assises qui s'élèvent lentement du fond des mers s'arrêtent presque toujours à quelques mètres de la surface , et la vague est rarement a^sez creuse
pour venir se briser en grondant sur des hautsfonds qui ne l'irritent par aucun obstacle. Au temps où naviguaient la Truite et la Durance, on était peutêtre plus familiarisé qu'aujourd'hui avec tous ces dangers. Même dans les parages les plus connus, on se trouvait presque toujours en découverte, tant l'hydrographie était alors incomplète et superficielle Il fallait donc avoir l'œil prompt et exercé , l'oreille attentive, et s'habituer à pressentir les hauts-fonds à mille signes dont on a perdu le secret. Les bonnes cartes , les balises, les phares ont amolli nos enfants : les officiers d'aujourd'hui sont plus savants que nous ne l'étions peut-être; je suis quelquefois tenté de croire que nous étions plus marins.
En sept jours, nous arrêtâmes avec une précision suffisante la configuration des îles de la Trésorerie, de la côte occidentale de l'île Bougainville et de l'île Bouka, qui termine au nord -ouest l'archipel des îles Salomon. Nous rasions la côte de si près , que plusieurs pirogues montées par des sauvages à la peau noire et aux cheveux crépus purent venir à portée des corvettes échanger , contre nos mouchoirs de couleur et nos verroteries , • leurs arcs , leurs flèches et leurs casse-têtes; mais l'amiral ne voulut jeter l'ancre sur aucun point. Il avait en vue une autre relâche. Deux fois nous nous crûmes au moment de toucher sur des bancs de coraux : nous les
franchîmes en les rasant presque de la quille. Si œs bancs eussent été d'un ou deux pieds plus rapprochés de la surface, nous étions perdus, car le courant nous maîtrisait, et nous n'avions aucun moyen d'éviter un danger dont nous avions cependant parfaitement conscience.
Des périls qui se renouvelaient tous les jours commençaient à ne plus nous émouvoir : nous savions d'ailleurs qu'ils étaient le lot habituel des missions semblables à celle que nous avions à remplir. Pour moi , je l'avouerai , la perspective d'un naufrage ne m'eflFrayait pas beaucoup : j'avais la tête remplie des relations des anciens voyageurs, et j'étais à cet âge fort avide d'aventures. Quoique bien jeune encore, j'avais cependant assez navigué déjà pour apprécier l'habileté et l'audace avec lesquelles nos corvettes étaient conduites à travers des labyrinthes d'écueils. Je me sentais pénétré d'admiration pour l'amiral, de respect pour les excellents officiers dont je recevais avec déférence les leçons , et je bénissais tous les jours mon étoile , qui m'avait conduit à si bonne école.
La reconnaissance de l'île Bougainville et de l'île Bouka terminée, deux détroits s'ouvraient devant nous, à une distance de quatre-vingts lieues l'un de l'autre. Le canal Saint-George nous faisait doubler la pointe occidentale de la Nouvelle-Bretagne ; Je détroit de Dampier nous conduisait entre la pointe I 8
134 SOUVENIRS D'UN AMIRAI..
orientale <ie cette même île et la Nouvelle-Guinée. L'amiral crut devoir choisir le passage qui lui permettrait de kmger lacMe occidentale de la Nouvelle- Irlande, et de reconnaître, en continuant à se diriger vers Touest , le groupe assez considérable des tles de TÂmirauté. De la pointe s^Henlrionale 4e l*tle Bouka, nous fîmes donc route vers rentrée du canal Saint-George, et avant de le franchir, nous jetftmes Tancre, nonloin de Textrémité méridionale de laNouvelle-Irlande, dans un havre d'un accès difficile, où le compagnon de Wallis, le capitaine Garteret, avait mouillé avant nous, et auquel il avait donné son nom. C'était la première fois, depuis notre entrée en campagne, que nous nous trouvions en présence de la nature tropicale. Le havre Garteret nous la montrait dans toute son exubérance, mais aussi dans toute son inutile splendeur. Une de ces pauvres fies à demi submergées de Vocéan Pacifique, qui n'ont d'autre trésor que la frange de palmiers <pn les borde, nous eût offert plus de ressources que les forêts impénétrables de la Nouvelle-Irlande. Poor toute végétation s'offraient à nous des figuiers, des pandanus, des barinçtotûay penchés sur l'eau calme où se miraient leurs grandes fleurs ; des tectoma plus éle- »vés que des m&ts de vaisseau, des fougères, des orchidées et des cyeas partout ; des muscadia*s sauvages dont le fruit, s*il m'en souvient bien, ne laissa pas d'embarrasser la sdence, encore un peu novice,
SOUYENIBS D'UN AMIRAL. 135
de nos naturalistes; — p(Hnt d'arbres portant, comme le cocotier^ an milieu de son vert panache, un lait rafraîchissant et une pulpe nourrici^e,^ — nul sentier d'ailleurs pom* s'éloigner du rivage, nul espoir de pouvoir jamais percer l'épaisseur de ces bois où la tige des arbres disparaît sous des flots de verdure, et au sein desquels d'énormes caïmans se vautrent encore, comme aux premiers &ges de la création, dans une fange chaude et fétide.
Nous étions au mois de juillet 1792* Bougainville, qui, dans la même saison, avait mouillé, non loin du havre Carta^et, dans un port plus encaissé encore, qu'il avait désigné sous le nom de port Praslin ^ s'était plaint des pluies abondantes qui l'y avaient assailli pendant toute la durée de son séjour. Nous eûmes un sort semblable : les cataractes du ciel s'ouvrirent aussi pour nous, et durant les sept jours que nous passâmes an havre Carteret, nous aurions pu nous croire au milieu d'un nouveau déluge. Ce fut le tour des astronomes et des géographes de g^ir : point de soleil pour fixer par des observations ce point important auquel nous voulions rattacher nos précédentes découvertes ! La pluie tombait par torrent, et de la terre, pénétrée jusque dans ses entrailles, s'élevaient de lourdes vapeurs qui, après avoir rasé quelque temps le sol, finissaient par aller se confondre avec les nuages. Les naturalistes seuls pouvaient se promettre quelque profit de notre relâ-
che : il leur restait le rivage et le fond de la mer à exploiter; mais à cette besogne j'étais plus ardent qu'eux, et il eût fallu d'autres intempéries que celles que nous avions à subir pour m'empêcher d'enrichir ma collection de coquilles de nouvelles espèces. Dès le point du jour, j'étais sur la plage; j'errais au milieu des bancs de coraux dont les aspérités me faisaient souvent de cruellesblessures, je retournais les blocs dont le poids n'était pas excessif, je fouillais toutes les anfractuosités des roches que je ne pouvais pas déplacer. Lorsque je rencontrais une petite anse de sable fin, je m'étendais sur le fond, tenant de mon mieux ma tête hors de l'eau, avançant pas à pas, et promenant lentement mes mains autour de moi. Dès que je sentais quelque corps poli sous mes doigts, je me hâtais de fermer la main pour le saisir. Si le coquillage, plus prompt que moi, m'échappait, il était inutile de chercher à l'atteindre; il s'enfonçait dans le sable avec une telle rapidité, que je faisais de vains efforts pour le retrouver. Une seule chose troublait ces parties de plaisir : comme il pleuvait toujours, je n'avais aucun moyen de sécher mes vêtements et de reparaître à bord dans une tenue convenable. J'eus tout à coup une inspiration qui me parut des plus heureuses: je pliai et je mis soigneusement à l'abri mes effets, je me dépouillai même de ma chemise, et, sans inquiétude désormais pour l'avenir, je recommençai à parcourir le rivage
dans toute la nudité d'un Indien. Je n'avais malheureusement pas encore la peau d'un sauvage. De ce que je ne voyais plus le soleil, j'avais conclu que je n'en devais plus redouter l'influence. Hélas! ces nuages si noirs, qui semblaient me protéger, firent sur mon corps l'effet d'une lentille qui concentre à son foyer les rayons qui la traversent: je fus horriblement brûlé. Quand je rentrai à bord de la Durance, j'étais d'un rouge écarlate. J'eus un accès de fièvre très-violent, et je changeai de peau des pieds à la tête. Notre séjour au havre Garteret fut d'ailleurs une circonstance fâcheuse pour la santé de nos équipages : les pluies continuelles que nous y avions rencontrées avaient répandu dans l'intérieur de nos bâtiments une humidité excessive, et l'on pouvait prévoir que cette humidité contribuerait à développer des maladies graves chez des hommes déjà épuisés par tant de fatigues. Le seul avantage que nous trouvâmes dans cette relâche, ce fut de renouveler aisément notre provision d'eau et de bois. Encore le bois, qu'il fallut embarquer aussitôt après l'avoir coupé, introduisit-il à bord des corvettes, conjointement avec nos vieilles plaies, — les rats, les cancrelats et les charançons, — la plaie non moins insupportable des scorpions. Les germes déposés sous l'écorce ne tardèrent pas à éclore, grâce à l'influence d'une chaleur humide, et une fois envahis par ces nouveaux insectes, nous f!* mes de vains efforts pour en arrêter la propagation.
Les personnes qui avaient été le plus avides de relâctes se montraient le plus enipressées à quitter cet affreux séjour. Nous voulûmes profiter d*nne brise trop faible encore pour nïettre soos voiles. Le calme surprit la Durance dans la passe. Drossés par la marée sur une chaîne de brisants, nous nous hâtâmes de jeter l'ancre. En un instant , notre câble jftit coupé par les roches. Heureusement une légère fraîcheur vint à souffler du sud, et nous permit de doubler les récifs ; mai» nous perdtmes une ancre, perte irréparable dans une campagne comme la nôtre, et qui pouvait plus tard avoir des swâtes funestes.
Bien que le temps ne cessât point d'être pïuvieui et couvert , nous suivîmes la côte occidentale de la NouvelleJrlande sans nous e» écarter jamais de plus de cinq ou six milles. Nous traversâmes le canal qui sépare cette grande île de l'île Sandwich , rangeant de très-près les îlots et les bancs qui obstruent l'étroit passaîge que nous remarquâmes entre la Nouvdle-Irlande et le Nouvel-Hanovre. De ce point, nous mîmes le cap sur les îles de l'AmÂrauté , distantes d'environ cinquante ligues. Nous laissâmes sur la droite les îles Portland , terres basses , environnées de récifs, et qui paraissaient se relier aree les plages à demi noyées de la pointe occidesitale du Nouvel-Hanovre. La première. île appaiteiumt aa groupe de rAmirauté que nous aperçûmes Sot Vtle
Jésu£kMaria, découverte ai 1781 par le pilote espagn<d Franc^o-Antonio Maurelle.
L'île Jésus-Maria était entourée de récifs comme la plupart de celles que nous avions rencontrées depuis notre départ de ta terre de Van-Biemen. Le bruit avait couru , je ne sais trop sur quel fondement, que les bâtiments de La Pérouse avaient dû faire naufrage sur une des lies de cet archipel. L'Eu- Tope entière s'était émue de la catastrophe qui avait terminé de si beaux travaux, et de tous côtés on cherchait à retrouver les traces de nos compatriotes. Quant à nous, aucune gloire ne nous eût semblé préférable à ceUe de sauver, s'il était possible, nos glorieux devanciers, ou, s'ils avaient tous péri, d'apprendre au moins au monde quel avait été leur destin. No»s serrâmes donc la cdte de plus près encote que d'habitude, afin qu'aucun signal, s'il nous en était fait, ne pût échapper à nos regards; mais nous n'aperçûmes que des groupes de sauvages entièrement nus, dont la couleur d'ébène ne pouvait nous laisser aucun doute sur la race à laquelle ils appartenaient. La brise était très-fraldie , la mer grosse, et il nous fut impossible de mettre une embarcation à la mer.
L'exploration de l'Ile Jésus-Maria ne tranchait cep^idant pas d'une manière définitive la question qat nous avions à cœur d'édaircir , car elle s'était accomplie dans des circonstances peu favorables :
nous n'avions eu* aucune' communication avec les naturels. En admettant que Ttle Jésus-Maria ne fût point le lieii' même du naufrage , les habitants pouvaient avoir recueilli , par leurs relations avec les îles voisines, quelques détails sur ce grand événement. Nous avions distiiigué des pirogues en dedans des récifs; ces pirogues indiquaient un peuple navigateur, et tout autour de l'île Jésus-Maria se trouvaient semées d'autres îles, dont les plus éloignées étaient à peine distantes de vingt milles. Il eût donc été regrettable de quitter ces . parages saiis faire un nouvel effort pour obtenir dès indications qui pouvaient nous mettre sur la trace de La Pérouse. Nous étions sans doute fort impatients d'atteindre les Moluques ; nous n'en vîmes pas moins avec une joie véritable l'amiral donner l'ordre de passer la nuit en panne, et, dès que le jour fut venu, de se diriger, im remontant contre le vent, vers l'île qui paraissait ^tre la plus orientale du groupe. Cette île était la Vandola, petite île de trois milles à peine de circonférence. A en juger par son étendue, on eût pu la croire inhabitée ; mais dès qu'en approchant on eut distingué des cocotiers , on eut meilleur espoir. Les cocotiers dans l'Océanie sont comme les figures de mathématiques que le philosophe grec vit tracées sur le rivage ! partout où Ton en aperçait, on peut se tenir pour à peu près assuré de rencontrer des hommes.
Bientôt en effet nous pûmes discerner des pirogues échouées sur la plage, et près de ces embarcations des natuirels dont l'attitude nonchalante n'annonçait point qu'ils se préparassent à venir à bord des coneites. Nous étions bien résolus cette fois à ne pas manquer l'occasion d'une entrevue. Nous laissâmes arriver sous le vent de l'tle, et chacune des corvettes mit une embarcation à la mer. Je reçus l'ordre de prendre place dans le canot de la Durance. Cette faveur me combla de joie. Je la devais, il faut bien que je l'avoue, à une petite inconséquence que je venais de commettre. Nous étions tous convaincus que c'était sur une des îles de l'Amirauté que nous devions rencontrer La Pérouse et ses infortunés compagnons. Lorsque nous conîmençâmes à manœuvrer pour nous placer sous le vent de la Vandola , les sauvages sortirent de leur apathie. On les vit se diriger en courant vers la partie du rivage à l'abri de laquelle s'étaient rangées nos corvettes. Nous ne manquâmes pas d'interpréter cet empressement soudain^au gré de nos vœux. La Vandola allait nous rendre nos compatriotes ! Chacun exprimait tout haut cet espoir. L'agitation, les gestes, les signes des habitants, tout semblait confirmer nos conjectures. J'étais placé près de notre commandant, lorsque incônsidërément je m'écriai : « On vient de brûler une amorce à tei:*re î » Je venais de voir en ^et quelque chose qui ressemblait beaucoup à la
142 SOUTENU» D'UN AMIBAL.
fumée d*une amorce. Les insulaire», pour témoigner sans doute leur joie et nous souhaiter à leur manière la bienrenue, ramassaknt des poignées de sable sur la plage et les lançaient eau Tair. Cette poussière dispersée par le vent avait, à s'y méprendre, l'apparence d'une petite explosion. G*est là ce qui m'avait arraché une exclamation presque involontaire. M. de Terrasson, qui avait mieux vu et mieux jugé que moi , m'adressa de sévères reproches. Mon illusion cependant était excusable, et d*autres personnes l'avaient partagée. Ce fut probablement pour me faire oublier sa réprimande que notre excellent commandant eut l'extrême bonté de m'accorder une distinction à laquelle ni mon âge ni mon rang ne me donnant aucun droit.
Lorsque nous arrivâmes près de la côte, les sauvages accoururent en foule au-devant de nos canots. Les uns se mettaient à la nage, les autres couraient en riant sur les récifs. Tous semblaient animés de la plus grande confiance. Hommes et femmes se présentaient dans un état de nudité presque complet. Les femmes ne portaient au-dessus des hanches qu'une ceinture de petites branches flexibles dont les feuilles ne les couvraient pas jusqu'aux genoux. Les hommes avaient pour tout vêtement une seule de ces coquilles d'une parfaite blancheur que dans la famille des porcelaines on a désignées sous le nom de Yomf. Le contraste que formait cette co-
SOUVKDaBS D'UN AMIRAL. 143
quille, suspendue autour des reios par un cordon en fil de cocotier , avec une peau (te la teinte la plus foncée, produisait un effet fort extraordinaire.
Dès que nous pûmes entr^ en communication avec les habitants de la Vandola, toutes nos espérances s'évanouirent. Aucun des précieux débris que laisse le naufrage d'un navire eur(q)éen, ei dont ces insulaires n'auraient pas manqué de faix^ parade, ne se montrait à nos yeux : point de boutons d'uniforme pendus au cartilage du nez ou au lobe des oreilles , pmnt de lambeaux d'étoffes sur les épaules des chefe, point de clous surtout au bout des zagaies. Ces lances, de quatre ou cinq pieds de long, ne portaient à leur extrémité qu'une pierre volcanique semblable k un morceau de verre noir taillé en pointe et tranchant sur les bords.
Uamîral nous avait autorisés à débarquer, si nous le jugions nécessaire : les réci& et la boute ne te permirent pas. L'tte avait trop peu d'étendue pour préserver complètement la plage que nous avions devant imus du ressac. Nous nous tînmes donc aussi près que possibte du rivage, et de là nous commençâmes nos édianges. Les pauvres insulaires avaient peu de chose k nous d<mner, mais ils nous cédaient sans peine tout oe que nous le»r demandions, quelques cocos, teurs armes, et jusqu'à leur bizarre ornement. Quant à eux, ils paraissaient aitadier peu de 'prix aux bagatelles que nous leur présentions,
même aux étoffes rouges, qui sur tous les points de rOcéanie avaient, au dire des voyageurs, un si grand prestige. Il fallut leur montrer un clou pour les émouvoir. La vue d'un couteau excita leur enthousiasme. Nous ne savons pas tout le prix du fer. Nés au milieu des. bienfaits de la civilisation, nous ne soupçonnons pas ce qu'il en coûte d*en être privés. Les sauvages se rasent avec une coquille, creusent leurs pirogues avec des haches de pierre, en percent les bordages avec des esquilles d'os humains, jettent au poisson un grossier hameçon de nacre, assomment leurs ennemis à coups de massue, ou font de vains efforts pour les percer avec un bâton pointu garni de dents de requins. Que de choses la possession d'un morceau de fer peut simplifier pour eux!. Aussi, dès que ce démon tentateur apparaît, c'en est fait de la loyauté des échanges. Adieu la naïve candeur du sauvage ! adieu l'imiocence de l'âge d*or ! Si nous n'avions eu que des miroirs ou des mouchoirs rouges à offrir aux habitants de la Yandola, nous les eussions pris pour de petits saints ; mais dès qu'ils reconnurent le fer, dont d'autres navigateurs ou les sauvages des lies voisines leur avaient probablement appris l'usage, ils montrèrent une rapacité et -une mauvaise foi dont nous eûmes la sagesse de nç pas trop nous indigner.
Malgré cette entrevue infructueuse, nous conser- ,vions encore un reste d'espoir au fond du cœur.
SOUVENIRS D'UN AMIRAL. I(i5
Nous résolûmes donc de ne pas faire route pour les Moluques avant d'avoir soigneusement exploré les rivages des diverses tles qui composent le groupe de l'Amirauté. Nous côtoyâmes ainsi la grande île placée au centre de ce groupe, ou plutôt le cordon de récifs et d'îlots qui l'entoure. Nous rangeâmes de près les Ermitanos de Maurelle, la Boudeuse et l'Échiquier de Bougainville, l'île du Rour et l'île Matty de Carleret. Plus d'une fois nous eûmes l'espoir de découvrir dans la chaîne des brisants une coupure qui nous eût permis de pénétrer entre cette barrière et la terre. Quelques jours de relâche eussent été pour nos équipages fatigués d'un bien grand prix. Malheureusement la brise était la plupart du temps trop fraîche ^ pour nous permettre de faire reconnaître la côte par ' des canots. Nous vîmes fuir l'un après l'autre der- . rière nous tous ces sommets couverts d'une opulente verdure, tous ces îlots ombragés de cocotiers dont le joyeux aspect insultait à notre détresse ; c'était la branche chargée de fruits qui se redresse dès qu'on y porte la main, la coupe qui se vide aussitôt qu'on l'approche des lèvres.
En voyant passer nos corvettes, les naturels lançaient leurs pirogues à la mer. Pour les attendre, nous mettions le plus souvent en panne ; mais, s'il nous arrivait de continuer notre route, les légers esquifs, tenus en équilibre par leur balancier et emportés par leur grande voile de natte, nous avaient
bientôt atteints ou dépassés. Nous ne pûmes jamais obtenir des sauvages qu'ils vinssent le long du bord. Ils se tenaient derrière les corvettes, prêts à fuir au moindre semblant d'agression. On plaçait sur une planche, qu'à l'aide d'une ligne de sonde on filait jusqu'à eux, les objets qu'on croyait de nature à les séduire ; la môme planche rapportait à bord les cocos au les armes que les sauvages nous offraient en échange. Ce mode de trafic pouvait donner lieu sans doute à quelque fraude, mais nous* dûmes nous en contenter, puisque les insulaires, avec la méfiancèt si naturelle aux faibles, ne voulaient pas en accepter d'autre.
Après avoir dépassé l'île du Rour et l'île Miatty, nous avions devant nous la mer libre pendant près de cent cinquante lieues jusqu'à l'entrée de l'immense baie du Geelwink, sur la côte de la Nouvelle- Guinée. Nous allions suivre la route que tracèrent i travers ces parages inconnus Lemaire et Schouteiî„ l«|pqu'après avoir découvert le détroit qui sépare l'île des États de la Terre-de-Feu, ils doublèrent pour la première fois le cap Horn, et arrivèrent par l'océan Pacifique aux Moluques. Nous laissâmes dans le sud la grande île Mysory, qui occupe à peu près le milieu de la vaste ouverture au fond de laquelle on ignorait alors si Ton trouverait un détroit ou un golfe, les deux îles de la Providence, te cap Goede-Hoop, les petites îles Mispalu, et attei-
gnîmes ainsi, souvent contrariés par des brises faibles et variables, l'extrémité occidentale de la Nouvelle-Guinée.
Le premier devoir, lorsqu'on entreprend un voyage de découverte, est de fuir constamment les sentiers battus, de rechercher les écueils avec le même soin que d'autres les évitent : nous remplissions cette obligation avec une conscience que la torpeur et la gaucherie presque incroyables de nos bâtiments rendaient d'autant plus méritoire. Au moment de pénétrer dans une mer que les navires portugais et hollandais avaient sillonnée pendant près de deux siècles, et où rien d'important ne restait à découvrir, nous nous promîmes, s'il s'offrait à nous quelque passage peu fréquenté encore, de le choisir de préférence à tout autre. Entre la Nouvelle- Guinée et l'Ile Salawaty s'ouvrait le détroit de Gallewo, encombré d'îles et semblant présenter un dé-
dale au milieu duquel le navigateur le plus hardi eût pu craindre de s'égarer. Ce fut là le canal que nous voulûmes prendre. Des vents du sud s'opposèrent à l'accomplissement de notre dessein, et nous donnâmes dans le détroit contigu de Sagewien, qui se prolonge entre les îles Salawaty ,et Batenta. Ce passage était moins sinueux que le détroit de Gallewo ; il était aussi peu exploré et pouvait être non inoins difficile.
Près d'un mois s'était déjà écoulé depuis notre
entrevue avec les habitants de la Vandola. Il y en avait plus de trois que nous avions quitté la terre de Van-Dieraen. Nous aspirions ardemment après quelques jours de repos. La Durance se traînait avec une lenteur désespérante, surtout lorsque les vents devenaient contraires ; elle obligeait constamment sa conserve à diminuer de voile ou à mettre en panne pour l'attendre. Souvent même la Truite devait, sous peine de s'exposer à une séparation, revenir sur ses pas et perdre en quelques instants la majeure partie du terrain qu'elle avait péniblement gagtié. On imagine aisément combien cette nouvelle cause de retard était irritante, et à quelles** récriminations elle pouvait prêter. Nous étions loin cependant d'être négligents ou de manquer d'audace ; mais tous nos efforts ne réussissaient pas à compenser la déplorable infériorité de marche que nous avions pu constater dès Je premier jour. La Truite était déjà engagée dans ïe détroit de Batenta, et se croyait certaine de l'avoir traversé avant la nuit, quand elle s'aperçut que nous étions restés trop en arrière pour la suivre; elle vira de bord et se dirigea vers nous, comme pour nous encourager et nous mieux montrer le chemin. Lorsqu'elle nous' eut rejoints, elle se conforma tristement à notre paresseuse allure; mais aussi la nuit était-elle presque close'quand nous arrivâmes à l'entrée du canal. Le vent tomba en ce moment, eî ce fut la marée qui
nous fit franchir le détroit. Au point du jour, une légère brise s'éleva de nouveau, et bien que le courant eût cessé de nous être favorable, nous parvînmes, non sans avoir couru plusieurs bordées, à doubler l'île Sagewien, qui termine le détroit du côté de Touest.
Du détroit de Batenta jusqu'à Amboine, on compte quatre-vingts lieues environ : nous mîmes onze jours à parcourir cette distance. Laissant sur notre gauche l'île Mysole, nous passâmes, dans la crainte de nous souventer, entre l'île Bonoa et la pointe occidentale de Ceram. Amboine enfin apparut à nos yeux. Un j)lan de Valentyn nous guida dans la baie, vers le fond de laquelle nous devions prendre notre mouillage, et lorsqu'après quelques difficultés, fondées sur de trop futiles prétextes pour que l'amiral n'en triomphât point aisément, les autorités hollandaises eurent consenti à nous accueillir, nous laissâmes tomber l'ancre sous les murs du fort Vittoria avec la satisfaction du moissonneur qui dépose sa faucille près de la dernière gerbe. Il n'y avait pas encore un an* que nous avions quitté la France, et nous avions déjà passé deux cent soixante-neuf jours à la mer.