CHAPITRE VI
Vile d Amboine et les côtes méridionales de la Nouvelle- Hollande.
L'île d' Amboine était le chef-lieu des établissements que cette grande association hollandaise^ désignée sous le nom de compagnie des Indes orientales, possédait , depuis le milieu du dix-septième siècle , dans Tarchipel des Moluques. On sait Timportance qu'eut autrefois le commerce , si secondaire aujourd'hui , du poivre , de la muscade et des clous de girofle. C'était pour arriver jusqu'aux îles à épices que les Portugais avaient fait le tour de l'Afrique , et les Espagnols le tour du monde , que les Hollandais , un siècle plus tard , s'étaient inutilement enfoncés au milieu des glaces de la Nouvelle-Zemble , que Lemaire et Schouten, trouvant toutes les voies fermées par la jalousie politique ou par le monopole commercial , avaient pénétré dans l'océan Pacifique après avoir découvert le cap Horn. Java et Sumatra produisaient le poivra; les Moluques seules
fournissaient la muscade et le girofle. La possession de ces îles fut donc vivement disputée : elle resta , malgré les efforts des Portugais et des Espagnols , à une compagnie de marchands hollandais. Éblouie par une prospérité sans exemple , cette compagnie ne tarda point à s'exagérer les nécessités de sa position. La crainte de la concurrence lui conseilla des exigences tyranniques et des occupations de territoires aussi superflues que coûteuses. Au moment où nos corvettes mouillèrent sur la rade d'Amboine, la compagnie ne portait plus qu'avec peine le fardeau des dettes qu'elle avait imprudemment contractées ; les colonies néerlandaises étaient entrées dans leur période de décadence transitoire , et cependant quelle majesté, quel aspect d'opulence elles gardaient encore !
Le jour même de notre arrivée , les naturalistes , les géographes , les astronomes , les officiers supérieurs allèrent s'établir à terre. 11 ne resta plus à bord des corvettes que les officiers de service et ceux qui , comme moi , ne se trouvaient pas assez riches pour faire la dépense d'un autre logement. Cette privation me fut peu sensible. Nos bâtiments étaient mouillés si près du débarcadère et la mer était si calme dans ce beau bassin et dans cette saison , que nos communications avec la terre ne risquaient point d'être jamais interrompues. Elles furent en effet , de nuit comme de jour , et sans
qu'il en résultât le moindre inconvénient pour le service , aussi fréquentes que chacun pouvait le désirer. Je ne me fis donc pas faute de profiter de tous les instants de liberté qui m'étaient accordés , et je ne bornai pas , comme on pense bien , mes promenades à l'enceinte de la ville. Je ne crois pas qu'il ait jamais existé un homme plus heureux que je l'étais à cette époque de ma vie. Sans être doué d'une force athlétique , je jouissais d'une santé excellente , et je me sentais tout à la fois léger de corps et d'esprit. La timidité que me faisait éprouver mon défaut d'instruction première avait , grâce aux études auxquelles je n'avais cessé de me livrer depuis le commencement de la campagne ^ fait place à une confiance qui n'excluait pas , Dieu merci , une certaine réserve . J'écoutais encore beaucoup plus que je ne parlais, mais personne n'eût pu se dire plus leste ou plus hardi que moi , ou plus disposé à obliger un camarade. Je n'avais^pas d'autre ambition, et c'était , il faut bien le dire , en ces temps si éloignés déjà , celle de la plupart des jeunes gens de mon âge. Tout venait alors mieux à point qu'aujourd'hui : les précoces docteurs étaient rares, les hommes sérieux et pratiques ne l'étaient pas. On rencontrait beaucoup de ces vertes vieillesses qu'on se plaint de ne plus trouver de nos jours. On les verra revenir, je ne crains pas d'en répondre , quand on aura rendu à la jeunesse la
vie active et insouciante que nous menions il y a soixante ans.
J'ai vu trop de choses dans le cours de ma longue carrière pour n'en avoir pas oublié beaucoup. Je me souviens cependant encore, comme s'il n'y avait que quelques mois que j'eusse quitté Amboine , de l'aspect éblouissant de cette nature féconde jusqu'à la prodigalité. Des arbres se perdent dans les nues ou étendent au loin leur ombrage, d'autres sont chargés de fleurs, et de leur écorce même s'exhalent des parfums. Le moindre souffle qui les agite porte au loin mille senteurs et remplit l'air de je ne sais quelle poussière embaumée ; on dirait que les ailes des vents en sont appesanties, tant la brise dans ces parages est ordinairement tiède et paresseuse. Les oiseaux, les insectes, les. reptiles, les poissons même sous l'eau transparente où l'œil peut les suivre, les coquilles et les madrépores sur leur tapis de sable, tout a le doux éclat de la fleur , les feux de Témeraude et du rubis ; tout reflète ou la verdure des bois ou les nuances changeantes du jour. C'est sur tout au moment où ce monde enchanté s'éveille et s'épanouit aux premières clartés qui paraissent à l'horizon qu'on est frappé du spectacle de son éternelle jeunesse et de sa majestueuse beauté : il semble que c'est ainsi que la terre a dû sortir des mains qui la dégagèrent du chaos , et qu'on assiste au matin de la création .
Notre séjour à Amboine , où nous nous arrêtâmes près d'un mois , rendit aux plus découragés des forces pour une nouvelle campagne. Après avoir conduit le lecteur le long des côtes de la Nouvelle- Calédonie , je ne veux point Tobliger à nous suivre dans la longue et périlleuse exploration de la terre de Nuytz.
Le seul Homère peut aux grands combats d'Hector Ajouter des combats et des combats encor!
J'ai vu là cependant mieux qu'ailleurs ce que peuvent le sang-froid et le coup d'œil du marin. Si Je livre à l'oubli cette partie de nos travaux hydrographiques, je ne sacrifierais pas aussi aisément le souvenir de l'habile manœuvre à laquelle nos corvettes, dans la circonstance la plus critique , durent leur salut.
C'était par une belle matinée de décembre , c'està-dire au cœur du printemps dans l'hémisphère austral. Nous nous étions hardiment engagés entre un groupe d'îlots et la terre. Le vent, soufflant de l'ouest-nord-ouest, suivait la direction même de la côte , le temps conservait la plus belle apparence ; le baromètre cependant commençait à baisser. Plus d'expérience de ces parages nous eût appris le danger qui nous menaçait. A mesure que nous avancions , les vigies annonçaient de nouveaux îlots ou de nouveaux écueils. Du côté du sud, à dix ou onze
milles, s'étendait un immense brisant au milieu duquel apparaissaient quelques têtes de roches, et qui, tout blanc d'écume, rappelait k nos vieux marins la fameuse chaussée de Sein, tombeau de tant de navires sur les côtes de Bretagne. Vers l'est, un nouveau groupe d'îlots nous barrait complètement le passage. Nous songeâmes à rétrograder, comptant que le chemin qui nous avait conduits à l'entrée de cet archipel pourrait nous en faire sortir; il était déjà trop tard. La brise fraîchissait, la mer devenait de moment en moment plus creuse. Nos bordées inutiles nous ramenaient toujours au même point. La Durance , qui à tous ses défauts joignait celui de mal gouverner et d'incliner beaucoup à la moindre brise , manqua plusieurs virements de bord : aussi se trouva-t-elle biratôt arriérée de plusieurs milles. Vers deux heures de l'après-^midi, le vent tourna au sud-ouest, et prit une telle impétuosité, qu'il nous fallut serrer nos huniers et rester sous nos deux basses voiles. Dès lors nous n'allâmes plus qu'en dérive; notre sort ne pouvait être douteux. Si nous réussissions à échapper pendant quelques heures encore aux roches qui surgissaient pour ainsi dire sous nos pas , nous n'aurions fait que retarder notre naufrage. Ce naufrage s'accomplirait au mi^ lieu des horreurs que peuvent ajouter & de pareilles scènes le désordre et l'obscurité de la nuit. Notre commandant jugea le moment venu de réunir tes
officiers en conseil. Les débats furent longs, les avis fort opposés. Les plus anciens officiers voulaient mettre leur espoir dans un changement de vent, et ils insistaient pour que Ton continuât à louvoyer. Un enseigne de vaisseau nommé Baudouin fut d'un avis contraire ; il était monté sur les barres de petit perroquet pour examiner les dangers dont nous étions environnés , et avait cru entrevoir dans la configuration de la côte une chance inespérée de salut, sinon pour nos corvettes, du moins pour leurs équipages. Le vent nous poussait insensiblement vers l'ouverture d'une grande baie dont l'entrée était, il est vrai , obstruée par des bancs et de nombreux ilôts; mais ces obstacles ne devaient point être assez continus pour ne pas offrir quelque passage. C'était ce passage que, selon Baudouin, il fallait aller résolument chercher. Si on le découvrait, nul doute qu'on ne trouvât à l'abri de quelque Ilot un mouillage tenable, et à défaut de mouillage, une plage de sable sur laquelle on s'échouerait pour se cramponner aux débris des corvettes, ou gagner la terre à la nage. Chacun finit par se ranger à cette opinion. Nous laissâmes donc arriver vent arrière sur les brisants , sans autre voile que la misaine. Baudouin , du haut des barres de petit perroquet, dirigeait la route, et moi , comme étant le plus agile, je restais près de lui, me chargeant d'aller transmettre, chaque fois qu'il le fallait,
ses avis ou ses observations au commandant. Nous étions emportés par le vent et poussés par une mer énorme, qui, pareille à la barre d'un fleuve, venait rouler jusque sous notre poupe ses tourbillons d'écume et de sable. Le mugissement de la vague , le sifflement de la brise à travers les cordages produisaient un tel tumulte, que les commandements de Tofficier pouvaient à peine se faire entendre. C'était une scène à frapper de terreur un équipage moins éprouvé que le nôtre. L'émotion cependant était grande, même parmi ces hommes habitués dès l'enfance à. jouer leur vie dans de semblables hasards , et la plus vive anxiété se peignait sur toutes les figures.
Nous approchions ainsi de la terre avec une effrayante rapidité. Il fallait nécessairement changer de route et longer quelque temps l'effroyable barrière pour chercher la coupure par laquelle on pourrait la franchir; mais cette manœuvre était impossible, si l'on ne commençait par amurer la grand'voile. Avec la misaine seule, nous n'eussions fait que dériver; la mer en moins d'un quart d'heure nous eût jetés sur les récifs. La tempête était alors dans toute sa force. Déployer une voile par un temps pareil, sans que le vent la mît en lambeaux, n'était pas chose facile; notre unique espoir de salut dépendait pourtant du succès de cet effort. Des marins pourraient seuls comprendre quels soins prit l'équipage
pour développer lentement le tissu précieux , dont les plis contenaient la vie ou la mort de cent neuf hommes. La grand*voile fut enfin amurée et bordée. La toile était neuve, les ralingues solides; le fond se gonfla comme une outre, mais ne creva pas. La Durance avait déjà dévié de sa route, et ne fuyait plus devant la tourmente. Courbée sous la pression de la brise, qui la prenait alors en flanc au lieu de la pousser de l'arrière, elle traçait péniblement son sillon à travers les vagues, et sa membrure essuyait de formidables chocs.
Notre brave et habile camarade suivait, du haut des barres , les progrès de la corvette le long de la chaîne menaçante où nulle interruption ne se mon^ trait encore. La mer autour de nous , et partout où nous portions les yeux, ne semblait qu'un brisant. Là même où un vaisseau de ligne eût trouvé en temps ordinaire assez d'eau pour flotter, la tempête ouvrait un abtme , et formait dans le creux de la vague un écueil. Il fallait un œil bien exercé pour découvrir entre ces lames furieuses celles qui ne se heurtaient pas sourdement à quelque haut-fond. Tout à coup Baudouin me saisit le bras, et me fait remarquer près du cap que nous avions laissé le matin même sur bAbord , et à la hauteur duquel le vent de sud-ouest vient de nous ramener, un étroit espace où la vague , toigours blanche d'écume , ne rejaillit pas cependant en poussière vers le ciel.
A gauche , un îlot assez élevé paraît rompre l'effort de la mer qui le contourne ; à droite, un écueil à fleur d'eau se prolonge jusqu'à terre. Nous laissons de nouveau arriver vent arrière , et faisons route vers cet abri douteux. La passe, quoique étroite, était profonde. L'îlot avait près d'un mille et demi d'étendue. Déjà nous commencions à sentir l'abri de la pointe basse que cet îlot sauveur projetait vers le sud-est. La sonde indiquait vingt -trois brasses. Nous pouvions donc sans crainte continuer notre route et nous enfoncer dans la baie, certains d'y trouver un meilleur mouillage; mais ici, comme dans un naufrage resté célèbre*, les commandements de l'officier de manœuvre furent mal com- * pris , ou une terreur panique devança ses ordres. La misaine était à peine carguée, que les deux ancres de bossoir tombèrent à la fois. La corvette s'arrêta brusquement ; grâce à la bonne qualité du fond, qui céda au premier effort, elle ne cassa pas ses ancres : cette précipitation n'en fut pas moins très-fâcheuse. En continuant notre route quelques instants encore, nous eussions été parfaitement abrités de la mer et du vent ; à l'endroit où nous avions jeté l'ancre, nous éprouvions de tels tangages , qu'il était douteux , si le temps ne s'embel-
1. Le naufrage du vaisseau le Superbe en 1833, à rentrée du port de Parakia, dans Ptle de Paros.
lissait bientôt, que nous y pussions résister. La mer, après avoir déferlé sur une pointe de roches trop basse pour nous protéger complètement, arrivait en longues ondulations jusqu'à nous, et aucun obstacle ne nous défendait de la violence du vent. Dans une position si critique, tout le monde mit la main à l'œuvre ; quelques minutes suffirent pour débarrasser la Durance de ses mâts de hune, de ses vergues et de tous les objets qui pouvaient offrir quelque prise à la tempête.
La Truite, qui, sans être un navire fin voilier, avait cependant des qualités infiniment supérieures à celles de la Durance, avait continué à se tenir sous ses deux basses voiles en nous observant. L'avance qu'elle avait prise le matin, quand le vent était encore maniable , avait rendu sa situation moins précaire que la nôtre; mais la nuit approchait, et depuis que le vent avait passé au sud-ouest, la Truite ne pouvait échapper à une destruction certaine qu'en suivant notre exemple. Aussitôt que nous nous étions sentis affermis sur nos ancres, nous lui avions signalé qu'elle pouvait venir au mouillage : elle hésitait encore, nous croyant mouillés nousmêmes en pleine côte. La nuit la décida, nous la vîmes laisser arriver , et par nos signaux nous lui indiquâmes la route qu'elle devait suivre pour nous rejoindre. Je ne sais si ce furent les mêmes émotions qui causèrent à bord de la Truite la même faute
qu'a bord de la Durance, mais cette corvette n'eut pas plutôt doublé la pointe qui nous abritait si imparfaitement, qu'elle laissa aussi tomber l'ancre. Elle mouilla de cette façon si près de nous, que sa poupe rasa notre beaupré ; si elle nous eût abordés, les deux bâtiments coulaient infailliblement à fond. Quand la Truite eut filé du câble, elle se trouva par notre travers à petite distance, un peu plus abritée que nous ne l'étions du vent et de la grosse mer. Ses tangages cependant furent si forts, qu'après" avoir calé les mâts de hune et amené les vergues sur le pont , on crut devoir prendre toutes les dispositions pour couper au besoin la mâture. C'était un spectacle terrible que celui de nos deux bâtiments dépouillés de tous leurs agrès, livrés aux mouvements désordonnés d'une mer épouvantable et plongeant à chaque coup de tangage leur gaillard d'avant jusqu'à l'eau. La nuit fut affreuse; l'ouragan n'avaîllîjlrien perdu de son impétuosité. A quelques centaines de mètres derrière les corvettes s'étendait un banc de roches sur iequel la mer déferlait avec fracas. Nous ressentions les plus vives inquiétudes, craignant, non sans raison, que nos câbles ne pussent résister longtemps à de telles secousses. Un câble-chatne , invention nouvelle dont peu de navires faisaient alors usage, était attaché à notre -maîtresse ancre. Ce câble, mal éprouvé , vint soudain à se rompre : je n'essayerai pas de décrire la perplexité dans la-
quelle cet incident nous jeta. Le chanvre heureusement fut plus fort qne le fer. Nos deux autres câbles nous maintinrent à notre poste. Une heure après cette première avarie, notre barre de gouvernail se brisa en deux morceaux. tJne barre de rechange qu'on se hâta de mettre en place eut le même sort. Le gouvernail , n'étant fins maintenu , se mit à secouer la poupe de la corvette de telle sorte que tout l'arrière en fut ébranlé. On voulut, à l'aide de coins, essayer de le contenir ; les coins furent broyés, l^ reste de cette effroyable nuit fiit employé à confectionner, avec deux bordages de chêne, une nouvelle barre et à pr^idre toutes les précautions possibles pour prévenir la perte de notre gouvernail.
Au point du jour, le baromètre remonta, et le temps s'^embellit. Un officier de la Uwrance fut chargé de sonder la baie. Il débarqua sur l'îlot qui nous avait si miraculeusement sauvés, et trouva qu'à toucher le rivage , il n'y avait pas moins de quatre brasses d'eau. Nos corvettejl pouvaient donc s'y mettre , comme sots un môle , à couvert du vent et de la mer du large. Notre premier soin fut de profiter de ce renseignement et de prendre un meilleur mouillage que celui où nous avions subi de si cruelles angoisses. Nous établîmes nos forges à terre, et nous y procédâmes à la réparation de notre chaîne ainsi qu'à la confection de quelques ferrures destinées à consolider notre poupe ébranlée.
Je fus des premiers à gravir jusqu'au sommet de rîlot à Tabri duquel nous étions mouillés ; de cette élévation, le regard embrassait toute l'étendue de la baie. Certes nous avions sujet de bénir la Providence, qui nous avait, au milieu de la plus épouvantable tourmente, guidés à travers un pareil labyrinthe. On n'apercevait de toutes parts que des écueils à fleur d'eau , des brisants ou de larges plaques blanchâtres, indices de hauts-fonds d'autant plus dangereux qu'ils étaient moins près de la surface, et par conséquent moins visibles. Il est difficile de comprendre comment nous avions pu arriver jusqu'au port de refuge qui , au moment même où nous allions perdre tout espoir, s'était soudainement ouvert devant nous; mais il eût fallu que le ciel à ce premier bienfait en ajoutât un autre. H. y avait déjà deux mois que nous avions quitté Amboine, et il devait nous rester trois ou quatre cents lieues de côte à reconnaître avant d'arriver au point de jonction ou de séparation , — nous ne savions encore lequel , — de la terre de Nuytz et de la terre de Van- Diemen. Pour accomplir cette reconnaissance, il nous fallait absolument renouveler notre provision d'eau sur la route. En prévision des difficultés que pourraient présenter à cet égard des eôtes réputées stériles et désertes, la ration accordée à chaque homme avait été successivement réduite. Elle n'était plus depuis quelque temps que d'une bouteille par
vingt-quatre heures , et encore cette eau , corrompue par son long séjour dans les futailles, chargée de débris végétaux comme toute celle que l'on fait sous les tropiques, exhalait-elle une odeur fétide qui soulevait le cœur. La chaleur était excessive , car nous nous trouvions sous le parallèle de trente-quatre degrés dans les premiers jours d'un été austral et en face de dunes de sable d'une blancheur éblouissante, dont la réverbération contribuait à élever beaucoup la température. Aussi la privation d'eau nous paraissait-elle de toutes nos misères la plus insupportable. J'en souffrais plus qu'un autre, par la raison que je ne buvais pas de vin. Continuellement en proie à une soif ardente, j'essayais de donner le change à ce besoin impérieux , en me servant d'un chalumeau pour absorber plus lentement ma ration, et atteindre ainsi le moment , attendu avec tant d'impatience, d'une nouvelle distribution. Si quelques gouttes de pluie venaient à tomber, on me voyait à l'instant accourir sur le pont avec toutes les bouteilles que je possédais; mais ces bouteilles se remplissaient d'une eau qui , en passant sur le gréement, avait contracté un goût tellement acre , qu'elle avait cessé d'être potable. Elle produisait dans la gorge une irritation qui était bien loin d'apaiser la soif dont j'étais dévoré. Ce continuel état de souffrance m'inspira de mauvaises pensées. J'avais remarqué qu'en dehors du couronnement » à.
celte partie du navire qui domine la poupe, nos naturalistes avaient fixé un appareil destiné à mesurer la quantité d'eau qui tombait dans l'espace de vingt-quatre heures. Cet appareil était fort simple : il se composait d'une bouteille placée sur un arcboutant et surmontée d'un vaste entonnoir dont la surface était calculée à l'avance. La tentation était trop forte; j'y succombai, je l'avoue à ma honte. Plus d'une fois je saisis la fatale bouteille, la vidai d'une haleine , et la replaçai avec soin. Cette fraude ne fut connue de personne, car je me gardai bien de jamais m'en vanter. J'ai réfléchi depuis aux suites que pouvait avoir eues ma faiblesse. Si nos savants ont tiré quelques conséquences de leurs observations, le résultat doit être entaché d'erreurs graves. Je souhaite* qu'il ne soit pas trop tard pour les rectifier.
Dès qu'on eut pu juger à vue d'oiseau du dédale au fond duquel nous avions pénétré, on expédia de tous côtés des embarcations pour en sonder les détours. D'autres canots reçurent la mission de visiter les îlots les plus considérables et d'explorer le contour de la baie pour y chercher ce que nous désirions trouver par-dessus tout, une aiguade. On ne rencontra qu'un mince filet d'eau que nos équipages altérés auraient épuisé en un jour. On ne saurait se figurer un aspect plus désolé que celui de la côte sur laquelle avaient lieu tant d'investiga-
tions inutiles. Huit jours après avoir jeté l'ancre sur cette côte inhospitalière , nous remîmes sous voiles. Un peu émus encore des périls auxquels nous venions d'échapper, nous consacrâmes cependant une semaine tout entière à croiser, malgré des vents violents , entre les divers groupes d'îlots que nous continuâmes à rencontrer sur un espace de plus de cent vingt milles» Quand nous fûmes à peu près certains qu'aucun récif ne se trouvait en dehors du pénible sillon que nous venions de tracer, nous nous dirigeâmes, serrant toujours la terre, nous en approchant souvent à moins d'un mille, vers les îles Saint-Pierre et Saint-François, distantes d'environ deux cents lieues. Ces deux groupes fermaient Vultima Thule de Pierre Nuytz , qui les avait découverts en 1627. Si nous étions assez heureux pour y trouver un mouillage et une aiguade , nous aurions certainement la gloire de pousser notre reconnaissance jusqu'à la terre de Van-Diemen, et de compléter ainsi la description d'une île assez étendue pour qu'on pût la considérer comme la cinquième partie du monde.
Les premiers jours de l'année 1793 nous trouvèrent à quelques milles d'une côte basse, à demi noyée, bordée d'arbres qui semblaient avoir pris racine au milieu de l'eau. De gros vents de sud-est roulaient jusqu'à terre des vagues qui avaient pris naissance au pôle. Les îles Saint-François n'étaient
plus qu'à vingt-cinq lieues, mais les vents, loin de nous y pousser, nous en écartçiient malgré nous. Notre détresse était devenue extrême : la Durance n'avait plus que trente barriques d'eau et la ration qu'on nous distribuait avait dû être réduite, bien que déjà insuffisante. Qu'arriverait- il si une nouvelle relâche ne nous offrait pas plus de ressources que celle que nous venions d'abandonner ? Sans doute notre persévérance pouvait être couronnée de succès, et alors quel honneur pour le moindre d'entre nous ! Mais si le sort continuait à se montrer contraire, ne serait- il pas trop tard pour tenter de gagner la terre de Van-Diemen ? Les tourments de la soif ne menaçaient-ils pas déjà notre existence? Il fallait s'incliner devant une nécessité impérieuse : une plus longue obstination pouvait avoir des conséquences que les plus hardis n'osaient envisager sans frémir. Le commandant de la Durance fut le premier à ouvrir cet avis. L'amiral voulut attendre un jour encore, espérant que la constance d'une fortune ennemie se lasserait. La direction des vents, qui continuèrent à souffler de l'est avec un redoublement de violence, fut accepté comme tin arrêt du destin. On garda au fond du cœur la pensée de revenir un jour compléter des travaux qui seraient le principal trophée de notre expédition, mais on comprit qu'il était impossible de poursuivre notre œuvre dans la situation déplorable où nous nous trouvions. Néan-
moins, avant de donner Tordre de changer de route, Tamiral ne put s'empêcher de jeter un dernier regard sur ces bords désolés dont nous avions reconnu près de trois cents lieues sans y trouver l'apparence du plus chétif ruisseau. Le moindre symptôme favorable le ramenait à ses premiers desseins; mais l'aspect de la terre était toujours le même, la brise demeurait invariable. Il se détourna en soupirant, et les corvettes se dirigèrent vers la baie profonde et sûre d'où, l'année précédente, nous étions partis avec un meilleur espoir.
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