‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 10 sur 32 · LE KLEPHTE · texte numérisé non relu

LE KLEPHTE

« Ne faites donc plus d'articles. Faites votre pièce. Vous avez là une occasion exceptionnelle, ne la manquez pas. » Il me répondait toujours : « Oh ! j'ai le temps, j'ai bien le temps. »

La vérité est que Dreyfus cherchait sa grande pièce pour rOdéon et ne la trouvait pas.

Un jour, Dreyfus vint me voir et me dit :

— Est-ce vrai que les Corbeaux sont imprimés et qu'on peut se les procurer.

— Non, lui répondis-je, on ne peut pas se les procurer.

— Mais ils ont été vus dans plusieurs mains.

— Ça, c'est possible, la maison Tresse en a tiré quelques exemplaires pour moi.

— Oh ! que vous seriez gentil, reprit Dreyfus, de me laisser lire votre pièce, j'ai une si grande envie de la connaître.

— Très volontiers, lui répondis-je, et je lui remis un exemplaire.

Quelques mois après, on annonça la pièce de Dreyfus à rOdéon ; elle s'appelait V Institution Sainte-Catherine .

» Ça y est, me dis-je, il a fait sa pièce avec la mienne. »

Lorsqu'on connaît les Corbeaux et X Institution Sainte- Catherine, il n'y a pas de doute à avoir.

\J Institution Sainte-Catherine entra en répétition ; au bout d'un mois environ, j'appris chez un éditeur où circulaient tous les potins de théâtre que l'Odéon était très ennuyé et que la pièce de Dreyfus ne marchait pas. Huit jours plus tard, chez le même éditeur, quelqu'un médit: « La piè- » ce de Dreyfus est par terre ; on n'a pas répété aujourd'hui. »

Le lendemain, Dreyfus arrivait chez moi avec son manuscrit.

Eh bien, je le demande, si M . Dreyfus avait eu à se plaindre de mon amitié, d'un bavardage de ma part, et si ma par-

•^O SOUVENIRS d'un AUTEUR DRAMATIQUE

ticipation au Klephte avait été aussi nulle qu'il le prétend, est-ce qu'il serait venu m'apporter sa nouvelle pièce ?

Et, je le demande encore, y a-t-il beaucoup d'auteurs assez bons ou assez insouciants, comme on voudra, lorsqu'on a fait une pièce avec la leur, pour s'intéresser à cette pièce ?

Mais jaimais beaucoup Dreyfus et je me rappelais la soupe aux choux.

Je n'ai pas sauvé V Institution Sainte-Catherine . Il aurait fallu trois mois de travail et Dreyfus, qui voulait conserver son tour à tout prix, n'avait que quelques jours. J'affirme pourtant que mon intervention a été des plus utiles. Je crois bien que, sans moi, la pièce ne serait pas allée jusqu'à la fin, et peut-être ne serait-elle pas allée jusqu'au commencement, puisque telle qu'elle était, TOdéon ne voulait plus la jouer.

Il me reste un petit détail à ajouter, et il a bien son importance.

A la première représentation de V Institution Sainte-Catherine, M. Lavoix, le lecteur du Théâtre-Français, et moi, nous étions placés au même rang de l'orchestre, lui au côté droit et moi au côté gauche. Lavoix connaissait les Corbeaux. Etait-ce au second ou au troisième acte, je ne m'en souviens plus ; mais à une scène de la pièce, Lavoix et moi, du même coup, par une impulsion semblable, nous nous penchâmes en nous regardant. Lavoix me fit un geste qui voulait dire : « Mais ce sont les Corbeaux ! » et je lui répondis par un autre geste qui voulait dire : « Il me semble bien que ce sont les Corbeaux. » Le rideau baissé, Lavoix vint aussitôt me retrouver et me dit :

— Vous avez donc montré votre pièce à Dreyfus ?

— Certainement, lui répondis-je, c'est un de mes amis.

— Ne faites-donc jamais ça, reprit Lavoix, votre pièce ne vous appartient plus, elle appartient au Théâtre-Français et vous ne devez la montrer à personne.

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