LE KLEPHTE 8 F
J'en viens maintenant à ce mot à'èreintement que je n'aime guère, mais qui est le terme en usage aujourd'hui.
M. Dreyfus m"accuse d'être un éreinteur, et il a donné une liste de neuf écrivains que j'aurais éreintés. Si M. Dreyfus avait quelque importance dans le monde des lettres, ce serait presque une dénonciation.
La liste de M. Dreyfus a deux défauts : elle est d'abord fort incomplète. J'ai éreinté bien des gens qui n'y figurent pas. J'ai éreinté Sarcey, Ohnet et quelques autres, de la même langue française ; d'une manière générale, je ne respecte que les artistes. Si je n'avais éreinté que les neuf écrivains que M. Dreyfus a nommés en prenant leur parti, je serais un petit saint auprès d'eux, auprès de Dumas et de Pailleron, par exemple, qiu n'ont jamais passé, que je sache, pour des modèles d équité et de bienveillance.
L'autre défaut de cette liste est d'être inexacte. Elle comprend trois critiques, et l'un est de mes bons amis. Mais, pour un critique porté en trop par M. Dreyfus, que d'autres qui manquent et qu'il aurait pu ajouter ! En bonne justice, il faudrait rechercher si les premiers torts ne sont pas venus de leur côté. C'est une remarque que j'ai faite bien des. fois ; je n'ai pas eu de bonheur avec les maîtres de la critique, et surtout avec leurs maîtresses.
Je vois enfin figurer sur cette liste, et elle est bien décidément de la part de M. Dreyfus un petit tour très réussi, deux écrivains nouveaux, auxquels je ne voulais que du bien et qui m'ont arrangé de la belle manière. M. Dreyfus, le sait bien. Il doit savoir aussi que j'aime sincèrement lesjeunes gens et que j'ai toujours cherché à les aider plutôt qu'à leur nuire.
Mais M. Dreyfus, et c'est là où je veux en venir, est-il donc si sûr de lui ? N'a-t-il ni fiel ni rancune ? Est-ce que-
vraiment il n'a pris tant de pseudonymes que par amour pour ses contemporains et pour les célébrer plus à son aise ? Si M. Dreyfus croyait que ses pseudonymes ne l'ont jamais trahi, je vais le détromper. Je me trouvais dernièrement avec un de mes plus illustres confrères, et le nom de Dreyfus tomba dans la conversation.
— Je le connais bien, me dit-il, c'est ce monsieur qui nous a tous éreintés sous les pseudonymes les plus variés.
Allons ! allons ! monsieur Dreyfus, vous éreintez aussi. Vous éreintez sans verve et sans éclat, mais vous éreintez. Vous éreintez prudemment, vous éreintez sous le manteau, vous éreintez dans les cimetières ! Lorsque Belot est mort, vous avez fait ma charge sur sa tombe.
La Bouche du Coche
La Bouche du Coche
J'ai beaucoup connu Henri Lavoix, le lecteur du Théâtre-Français, qui est mort dernièrement. J'étais entré en relations avec lui, je peux dire très exactement la date, le trente novembre mil huit cent soixante-dix-huit.
En ce temps-là, j'allais encore aux premières représentations. J'étais presque toujours de la Commission des auteurs, j'avais mes entrées de droit dans les théâtres et je trouvais tant bien que mal un strapontin. Lavoix, qui faisait dans X Ilhist7'ation un semblant de critique, était aussi un habitué des premières. Pourquoi ne le dirais-je pas ? Nous n'étions très recherchés ni l'un ni l'autre. Lavoix. dans notre monde, passait pour un raseur et moi pour un raté. 11 avait peu d'argent^ je n'en avais pas du tout. Cette disgrâce devait nous rapprocher et en effet nous devînmes bien vite des amis. Dès que nous nous rencontrions au théâtre, nous convenions de nous attendre à la sortie et de partir ensemble. Je n'exagère pas. De 1878, l'année où j'ai connu Lavoix, à 1882, l'année où les Corbeatix ont été représentés, nous nous gommes rejoints ainsi plus de cinq cents fois et promenés jusqu'à une heure du matin. J'ai gardé le souvenir d'un soir d'hiver, d'un temps de neige et de verglas, où nous nous réfugiâmes un instant sous le péristyle du Gymnase. Nous grelottions et nous battions la semelle, en fredonnant mélancoliquement les Gueux de Bérenger.
Pendant ces quatre années, et bien que ma petite pièce, la Navette, eût été jouée avec quelque succès, jamais, pas une fois, Lavoix ne me fit des propositions de service. De mon côté, j'évitais le plus possible de lui parler du Théâtre-Français. Je me doutais bien que sa situation y était nulle et je le blâmais intérieurement d'avoir accepté des fonctions au moins inutiles. On croit généralement que les lecteurs du Théâtre-Français sont là pour ouvrir la porte de la maison ; ils ne sont là que pour la fermer.
J'aimais beaucoup Lavoix. Sa personne d'abord me revenait et les rapports avec lui étaient très agréables. Il avait de la finesse, du goût ; il était aussi un anecdotier incomparable. Il m'a conté bien des historiettes, et elles étaient toujours de premier choix. Peut-être, pour tout dire, y avait-il entre nous une peine commune, un chagrin secret qui nous unissait l'un à l'autre. Lavoix regrettait par moments d'avoir perdu sa vie et j'étais bien près aussi de perdre la mienne.
Hélas ! Il était comme tant d'autres, Lavoix, faux et rusé; il m'a joué deux excellents tours. Je sais bien ce qu'on va me dire, que je ferais mieux de les oublier. Sans doute. Mais quand je lis tout ce qui s'imprime, quand j'écoute tout ce qu'on raconte, quand je vois ces pauvres auteurs dramatiques exposés à des milliers de blagues, il me prend des envies folles d'écrire ce que je sais et de nous défendre contre les vivants et les morts.
C'est Edouard Thierry, je l'ai dit bien des fois, qui a fait entrer les Corbeaux à la Comédie-Française. C'est à lui et à lui seul que j'en dois la représentation. Il est le premier, après plus de cinq ans où ma pièce avait traîné partout, qui l'ait prise sous sa protection. Il Ta signalée aux artis-