‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 12 sur 32 · LA BOUCHE DU COCHE · texte numérisé non relu

LA BOUCHE DU COCHE

■tes de la Comédie-Française et ceux-ci l'ont imposée à Perrin. Voilà, en peu de mots, la vérité tout entière.

Ma pièce reçue, ma pièce reçue à correction, si Ton veut, j'allai voir Lavoix quelques jours après. Je le trouvai très ■réservé. Il ne savait rien. Il avait bien entendu parler de quelque chose. Dans les relations où nous étions, je devais, •il me semble, lui donner connaissance de mon ouvrage. Je le lui proposai. Il se fit prier pour accepter. Je lui lus toute ma pièce, quatre actes assez volumineux, sans qu'il lui •échappât la plus légère appréciation.

Après tant de circonspection et de prudence, le mensonge n'était pas loin ; il devait venir au bon moment. La veille de la représentation, je trouvai dans un grand journal une note fort longue, exacte sur bien des points, qui -contenait le passage suivant :

« Las de frapper à tant de portes qui ne s'ouvraient pas, <^ l'auteur éconduit se décida à faire imprimer sa pièce « sans qu'elle eût été représentée. La maison Tresse se « chargea de l'édition. Un jour où M. Becque corrigeait « les épreuves des Corbeaux, Lavoix entra dans son cabi- « net de travail et prit connaissance de quelques scènes de « la comédie. «Eh mais, dit-il, elle est très bien votre « pièce, mon cher. Pourquoi ne la présentez-vous pas au « Théâtre - Français ? ■> A quelque temps de là M. « Thierry achevait de décider l'auteur à porter sa pièce à •« M. Perrin. »

C'est bien clair. Lavoix, ici et là, un peu partout, s'était vanté d'avoir introduit ma pièce au Théâtre -Français ; Thierry, Perrin et quelques autres, nous savions bien à quoi 'nous en tenir, mais pour le public Lavoix devenait ainsi l'inventeur des Corbeaux, il avait fait acte d'initiative et de ■dévouement.

Je passe maintenant au second tour que m'a joué Lavoix^. celui-là est plus grave, plus suggestif.

Lavoix, depuis plus d'un mois déjà, connaissait ma piècelorsqu'il se décida à m'en parler. Nous revenions du théâtre, il était une heure du matin et nous allions nous quitter; il prit obligeamment ma main dans les siennes et me dit :

« Ecoutez-moi bien, mon bon ami ; les Corbeaux c'est. Got ; sans Got pas de Corbeaux . »

Cette appréciation, si malveillante et si ridicule qu'elle fût, ne me déplut pas Je m'étais entendu avec Got pour qu'il jouât ma pièce, je tenais à lui tout particu ièrement, Lavoix me donnait raison.

Lavoix ne s'en tint pas là. Toutes les trois semaines environ, à une heure du matin, lorsque nous revenions du théâtre et que nous allions nous quitter, il prenait obligeamment ma main dans les siennes et me disait :

« Vous savez, mon bon ami, les Corbeaux c'est Got, sans. Got pas de Corbeaux. »

Je lui pardonnais sa sotte méchanceté et j'avais pris le parti d'en rire. L'amitié serait bien peu de chose sans les mauvais compliments qu'elle autorise.

Au moment d'entrer en répétition et lorsque je me croyais, au bout de mes déboires, Perrin m'en réservait un dernier. Il m'apprit que Got avait été définitivement choisi pour le rôle de Triboulet. Got ne pouvait pas jouer les Corbeaux en septembre, et deux mois après le Roi s amuse ; on me donnait Thiron à sa place.

J'étais désolé. Je cherchai autour de moi quelqu'un qui pût venir à mon aide, qui fît comprendre à Perrin que Got. m'était indispensable, et je pensai tout naturellement à Lavoix. J'allai le voir.

^— 11 faut, lui dis-je, que vous me rendiez un service. Vous vous rappelez ce que vous m'avez dit tant de fois ; les Corbeaux^ c'est Got. , .

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