‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 13 sur 32 · LA BOUCHE DU COCHE · texte numérisé non relu

LA BOUCHE DU COCHE

— Oui, eh bien ?

— Eh bien ! Got m'abandonne pour le Roi s'amuse .

— Qu'est-ce que vous dit Perrin ?

— Ce que me dit Perrin est bien simple ; il déprécie "Got, qu'il ne me donne pas, et surfait Thiron, qu'il me donne.

— C'est bien, reprit Lavoix, je vais aller voir Perrin.

Nous parlâmes d'autres choses et je le quittai. En me reconduisant et arrivé à sa porte, Lavoix prit obligeamment ma main dans les siennes et me dit :

— Voyons, mon bon ami, quand on fait une démarche, il faut la bien faire. C'est Got que vous voulez et c'est Thiron qu on vous donne.

— Oui.

— C'est bien Thiron qu'on vous donne ?

— Parfaitement.

— Je vais aller voir Perrin.

Lorsque j'allai le soir au Théâtre-Français, le cœur me battait un peu, on le comprend. En entrant chez Perrin, je le trouvai somnolent et recroquevillé pré? de son feu.

— Restez, lui dis-je, je vais prendre un livre et je vous attendrai.

— C'est ça, me fit-il.

Une demi-heure après, le repos et la chaleur l'avaient remis.

— Ah ! çà, me dit Perrin tout à coup, en reprenant sa drogue de figure, qu'est-ce que vous avez donc avec votre Got?

Je le regardai sans répondre.

— Lavoix est votre ami ?

— Oui.

— Vous admettez bien qu'il connaît le théâtre ?

— Après.

— Lavoix est venu me voir aujourd'hui. Je lui ai fait

dire que j'étais trop occupé pour le recevoir. Il a passé la. tête par la porte démon cabinet, et il m'a crié: «Vous, savez, pour la pièce de Becque, ce n'est pas Got qu'il faut, c'est Thiron. »

Je n'ajouterai qu'un mot. Perrin, en apprenant la gaffequ'il venait de faire, me supplia de l'oublier. Je continuai à voir Lavoix et il me parlait de temps en temps de la sûreté de son commerce.

En racontant ces vieilles et fâcheuses histoires, je ne songe, je le répète, qu'aux auteurs dramatiques. Si Lavoix trahissait si aisément l'un d'eux qui n'était pas un inconnuet qui était son ami, quelle conduite devait-il tenir avec les autres ! Pendant près de quinze ans où il a été en quelque sorte associé à la Comédie-Française, il n'y a pas fait entrer une pièce, pas une, pas un pauvre petit acte. Personne plus que lui pourtant, si l'on en croyait toutes les sottises qui courent, n'était en état de conseiller un auteur et de lui apprendre son métier.

On avait fait à Lavoix une situation particulière, celle de professeur d'art dramatique, et lui, l'homme aimable et léger, qui ne prenait rien au sérieux, la prenait au sérieux. Il n'avait pas la grosse importance de Sarcey qui ne doute de rien ; il avait une suffisance discrète et de petits airs entendus. En réalité, Lavoix parlait du théâtre comme tout le monde ; il n'y apportait ni études réelles ni vues originales ; il était de la force d'un régisseur, pas davantage.

Plus tard, lorsque les Corbeaux, défendus par Edouard Thierry, par Henry Bauër et par Ganderax, firent un bout de chemin dans le monde littéraire, Lavoix prit avec moi une attitude empressée. Il mit à ma disposition sa science et son influence. Comme il n'était bon à rien et qu'il passait pour une belle fourchette, je l'avais surnommé la boii^ che du coche.

Sarcey Critique théâtral

Du 8 AOUT 1667

Page 1