‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 14 sur 32 · CHRONIQ^UE THEATRALE · texte numérisé non relu

CHRONIQ^UE THEATRALE

Théâtre de la rue Guénégaud. Reprise de Phèdre, tragédie en cinq actes, en vers, de M. Pradon. — Théâtre de la Foire. Une pièce nouvelle de M. Gueulelte. — Salle du Palais-Royal. Tartuffe, comédie en cinv| actes, en v;rs, de M. de Molier.

Nous avons été conviés cette semaine à une reprise de Phèdre, de Pradon, Quand je dis : reprise, le mot n'est pas exact ; Phédi'e, de Pradon, n'a jamais quitté l'affiche. On la joue en moyenne cinq ou six fois par an et toujours ^vec de fort belles recettes. Je vous ai parlé bien souvent de cet ouvrage et je n'ai pas à y revenir. C'est une maîtresse pièce, faite de main d'ouvrier. J'ose dire que la Phèdre de Pradon traversera les âges et que nos arrière-neveux l'admireront encore quand celle de M. Jean Racine sera oubliée depuis longtemps.

Le succès de la soirée a été pour Mlle de la Martelière qui avait accepté un rôle de peu d'importance. C'était la première fois que Mlle de la Martelière abordait le péplum ; sa distinction innée, sa beauté aristocratique, ses grands airs de duchesse l'ont servie admirablement. Nous avons eu avec elle une Grecque un peu moderne sans doute, mais personne ne s'en est plaint et il n'y a pas à craindre qu'elle >ait beaucoup d imitatrices.

Le théâtre de la Foire nous a donné une pièce nouvelle

de M. Gueulette. Vous en connaissez peut-être déjà le titre ; j'aime mieux, après réflexion, ne pas l'écrire ici. Ce n'est pas que j'attache plus d'importance qu'il ne faut à un mot fort répandu et que nous entendons du matin au soir. Mais, que voulez-vous, ces feuilletons sont lus jusqu'au Kamtchatka ; je sais des institutrices qui les donnent en leçons à leurs élèves ; ces jeunes filles auront bien le temps, après leur mariage, d'apprendre certains vocables qui pourraient aujourd'hui blesser leurs pudibondes oreilles.

M. Gueulette, l'auteur du Marchand à^ ce que vous voudrez, est un jeune magistrat, très instruit et très sérieux^ qui se délasse des fatigues de sa charge en écrivant de grosses farces sans prétention. On a dit plaisamment de lui qu'il passait de la robe à la garde-robe. Il a une spécialité, en effet, et n'en sort guère. Assurément, je ne conseillerais pas à tous nos auteurs de l'imiter. La difficulté pour les ouvrages de ce genre est celle-ci : il faut que le public les accepte du premier coup ; s'il hésite, s'il se défend, s'il fait la petite bouche, c'est à recommencer. Gueulette avait trouvé cette fois la salle qu'il lui fallait. On était venu avec le parti pris de s'amuser et cette disposition, secondée par la gaieté de l'ouvrage, a pris des proportions inespérées. Je vous parlerai de la pièce un autre jour, quand je serai retourné la voir. On ne l'a pas entendue. C'est un canevas fort léger, à ce qu'il m'a semblé, dont le principal mérite consiste à mettre en relief le mot dont on attend le retour et qui provoque, en ce répétant, une hilarité voisine de 1 aliénation. Mon Dieu, que nous avons ri !

Nous avons retrouvé Mlle de la Martelière, qui aurait bien tort de se confiner dans le péplum. Je ne vous diraipas que Mlle de la Martelière est faite pour jouer les Toinette et les Margot ; ces rôles-là n'exigent pas beaucoup de distinction, et elle est la distinction même. On ne peut guère lui den^ander de dépouiller cette beauté aristocratie

que qui ne la quitte jamais Elle a su cependant, dans un rôle nouveau pour elle, et tout en conservant ses grands, airs de duchesse, montrer une coquinerie effrontée et gouailleuse que peu de comédiennes pourraient se permettre impunément.

J'arrive à Tartufe. Je ne connais pas de pièce qui ait. fait autant parler d'elle avant son apparition. Molière, qui est un malin et qui croyait que le monde entier était intéressé à la représentation de son ouvrage, a mis tout en œuvre pour atteindre ce résultat. Nous verrons tout à l'heure s'il a lieu de s'en féliciter et si Tartuffe a gagné ou perdu en se produisant au grand jour.

Lorsque la pièce a été jouée à Versailles, ou plutôt lors-que les trois premiers actes de la pièce, qui n'était pas encore terminée, ont été joués à Versailles, le roi avait eu l'obligeance de me faire dire qu'on trouverait une place pour moi, si je désirais assister à cette représentation. J'ai décliné l'offre qui m'était faite. Ne voyez là, de ma part, ni un amour propre qui serait déplacé dans la circonstance, ni cette inquiétude un peu puérile que des hommes supérieurs, éprouvent bien souvent à la pensée de sortir de leur milieu ordinaire. Je n'ai pas l'habitude de la cour et je n'entends rien au parler cérémonieux des personnes du bel air ; mais. une fois en passant je m'en serais tiré tout comme un autre. J'ai expliqué, avec toutes les circonlocutions possibles, à l'envoyé du roi, les raisons qui dictaient mon refus et queles lecteurs de ce journal connaissent depuis longtemps. J'estime qu'une pièce de théâtre est faite pour le public, le vrai, celui qui passe au bureau et lâche sa pièce de cent sous ; c'est à ce maître-là qu'il faut plaire et qui juge en dernier ressort.

La toile se lève sur un intérieur bourgeois où la discorde-

est à son comble. Toutes les têtes sont échauffées et bouillonnent. Je vais vous dire tout de suite ce qni s'est passé, d'où provient cette effervescence. Orgon, le maître de céans, dont la crédulité est sans limites, a rencontré à l'église un assez piètre personnage du nom de Tartuffe et s'est laissé prendre aux simagrées de cet intrigant. Il l'a depuis peu installé chez lui. Mais Tartuffe, par sa piété affectée et son rigorisme de commande, s'est aliéné la fraction jeune de la maison, pendant qu'Orgon et sa mère, MmePernelle, le gobaient de plus en plus. Quand la pièce commence, nous voyons Mme Pernelle partie en guerre contre tous les siens, à propos de Tartuffe, et déverser sur eux un flot de paroles acariâtres. Elle est fort en colère, et comme il arrive en pareil cas, elle ne pèse pas ce qu'elle dit. Enfin, lorsqu'elle est à bout d'invectives, elle sort rageusement, non sans avoir administré un formidable soufflet à sa femme de chambre, qui a suivi cette querelle d'un œil indifférent.

La scène est vive, amusante et menée avec beaucoup d'entrain. J'y ai retrouvé plusieurs observations que j'avais été à même de faire moi-même. J'avais une tante (je vous ai peut-être déjà parlé d'elle) qui était bien la personne la plus irascible que j'aie jamais rencontrée. Quand la colère la possédait, elle avait besoin de battre quelqu'un, et son mari de préférence . Mon oncle ne savait plus où se mettre. C'était en même temps la meilleure des femmes, et elle riait la première de ses emportements. Elle promettait chaque fois à Auguste (mon oncle s'appelait Auguste) de ne pas recommencer et, le lendemain, elle le battait de plus belle.

Nous n'avons pas appris grand'chose dans cette première scène. L'auteur nous a amplement renseignés sur Tartuffe •et c'est tout. Des autres personnages, nous ne savons rien. De l'action qui va s'engager, pas un mot. Nous prêtons une

oreille attentive aux scènes qui suivent ; il y est bien encore question de Tartuffe, mais elles ne nous apportent aucun éclaircissement nouveau. Bah ! nous disons-nous, nous en saurons davantage par Tartuffe, qui ne peut pas tarderbien longtemps. Et avec quelle impatience nous l'attendons ! Depuis que nous sommes là, on ne nous a parlé que de lui. On nous a, si je puis dire, mis Tartuffe à la bouche. Vous n'allez peut-être pas me croire. L'acte se termine sans que nous ayons vu Tartuffe. Et tenez, je ne veux pas vous le cacher plus longtemps. Tartuffe, dans l'acte suivant, ne paraîtra pas davantage. M. de Molier l'a décidé ainsi.

En vous disant que nous n'avons rien appris et que l'auteur est resté muet sur ses intentions futures, j'ai exagéré à dessein. On trouve, en effet, dans ce premier acte, une indication bien sommaire, une fugitive lueur. A un moment où Tartuffe était sur le tapis, et il n'a guère cessé d'y être, Dorine, la soubrette, s'est écriée :

Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous? Je crois que de madame, il est, ma foi, jaloux.

Eh bien? je le demande, est-ce assez de deux vers et qui ne sont pas des meilleurs, de deux vers débités par une simple servante, pour nous montrer le chemin dans unecomposition qui ne compte pas moins de cinq actes ? Je ne cesserai de le répéter aux jeunes gens : le théâtre est l'art des préparations. Mettez-vous bien dans la tête que moi, spectateur, je ne suis qu'un imbécile, que je ne devine rien,, et qu'il faut m'expliquer les choses plusieurs fois de suite pour que je les comprenne et que je sois en état de m'y intéresser.

Le second acte est crevant. J'ai rarement vu au théâtre une déception semblable à celle que nous avons éprouvée. Nous pensions tous que la pièce, qui était encore dans les-

limbes, allait se dégager et prendre son essor. Rien ! le vide 1 le néant ! Ah ! mes enfants ! quel second acte ! Je ne connais rien de plus ennuyeux et de plus inutile que les trois scènes qui le composent. Dans la première, Orgon propose à sa fille Marianne d'épouser Tartuffe : quatre vers auraient suffi. Dans la seconde nous voyons Marianne et Dorine se répandre à perte de vue sur ce projet de mariage qui nous laisse indifférents. La troisième scène enfin n'est qu'une édition nouvelle et fort amoindrie du Dépit amoureux du même auteur.

Je vous ai parlé autrefois du Dépit amoureux, quand la pièce était dans sa nouveauté. Je viens de relire mon feuilleton, je n'ai pas un mot à y changer. J'avais trouvé le sujet un peu mince pour une comédie en cinq actes ; mais au milieu de bien du fatras, surnageaient quelques jolies scènes et une centame de ver3 lestement tournés. Vous vous rappelez la scène de rupture entre Gros-René et Marinette, lorsque, par esprit d'imitation et pour faire comme leurs maîtres, ils se redemandent les lettres d'amour qu'ils ont échangées autrefois. Quand Gros-René était arrivé à ce vers :

Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire,

un fou rire s'était emparé de toute la salle. J'avais été indulgent pour la pièce, tout en faisant mes réserves et en pronostiquant facilement qu elle ne ferait pas un sou. . Toute cette scène, empruntée ou imitée du Dépit amoureux^ nous a visiblement impatientés. Voulez-vous savoir pourquoi? C'est qu'elle est fondée sur une pointe d'aiguille, sur une subtilité, et qu'il suffirait d'un mot, que les personnages se gardent bien de dire, pour qu'elle n'existât pas, pour qu'elle s'évanouît en fumée. Je sais bien que beaucoup de pièces et des pièces tout entières reposent sur un malen-

tendu; les pièces à quiproquo ne sont pas autre chose; mais un quiproquo bien souvent ne nous intéresse pas en lui-même ; il ne vaut que par les développement inattendus qui en découlent; si l'auteur a montré de l'invention, de l'ingéniosité, de la dextérité de main, nous le tenons quitte du reste. Ah! que de choses encore j'aurais à vous dire du quiproquo, après tous les articles que je lui ai consacrés ! Mon éditeur me demande tous les jours de condenser mes •observations sur la matière; il voudrait les publier en un volume qu'il appellerait un peu ambitieusement le Traité du quiproquo. Il croit que ça se vendrait comme se sont vendus vnçs Souvenirs. On trouverait dans le Traité du quiproquo la fleur de ma chronique théâtrale depuis trente années, ma pensée de derrière la tête. Si vous voulez connaître mon opinion, je ne crois pas que le Traité du quiproquo soit appelé à voirie jour; voila le malheur de s'éparpiller, de se "répandre en mille travaux divers, on s'en va sans avoir élevé son monument. Mais laissons ces regrets stériles et revenons à Tartuffe.

Nous voici donc arrivés au troisième acte, c'est-à-dire que plus dun tiers de la pièce est déjà écoulé sans que nous ayons vu le personna^^e principal, le seul sur lequel nous -soyons renseignés et dont nous attendions quelque chose. Enfin! Il nous faut encore passer sur une scène d'explication entre Dorine et Damis et qui n'a d'autre but que de permettre à celui-ci de se cacher dans un cabinet. Elmire a fait prévenir Tartufïe qu'elle avait quelque chose à lui dire. L'entretien va avoir lieu. Damis a résolu d'y assister sans être vu. Le moment fixé par l'auteur est arrivé. Tartuffe nous apparaît. Je reconnais que cette entrée de Tartuffe est saisissante, qu'elle est marquée de traits destinés à en rehausser l'éclat, et que Molière n'a pas manqué soa effet. Mais que Molière ne se hâte pas de triompher. Ce théâtre- •là n'est pas nouveau; d'autres l'ont pratiqué avant lui; de

tout temps nous avons vu nos auteurs porter leurs efforts, sur le personnage principal de la pièce et lui ménager autant que possible une entrée à sensation; seulement, ils ne nous le faisaient pas attendre aussi longtemps.

Voyez un peu ce que c'est que le théâtre, comme le public en définitive est peu exigeant et comme il est facile de s'en rendre maître. Il nous a suffi de voir Tartuffe, de lui entendre dire quelques mots, pour reprendre intérêt à la pièce; nous oublions les deux actes qui ont précédé et la fatigue que nous avons ressentie ; nous pardonnons à l'auteur le piétinement sur place où il nous a retenus si longtemps. S'il veut bien maintenant penser aux douze cents personnes qui l'écoutent et ne pas leur rompre en visière; si dans ce qui va suivre nous trouvons une situation qui nous dédommage du reste, nous ne regretterons pas notre soirée.

Mais vous ne connaissez pas Molière et ses émules. Ces. messieurs aujourd'hui n'ont qu'une préoccupation en tête : c'est d'indisposer, de heurter, de blesser, d'irriter le public auquel ils s'adressent et pour lequel ils travaillent après tout. Ils ne sont satisfaits qu'après avoir mis sous nos yeux les tableaux les plus répugnants. S'ils ont à écrire une scène qui exigerait de l'esprit, de la légèreté, une grande délicatesse de touche, il faut croire que ces qualités leur manquent ou qu'ils dédaignent de s'en servir. Je vous ai dit que Tartuffe attendait Elmire. A peine celle-ci est-elle entrée, à peine a-t-elle eu le temps de s'asseoir, et remarquez que Tartuffe prend bien soin de nous apprendre qu'il se trouve seul à seul avec Elmire pour la première fois, il se précipite sur elle, il lui pince la jambe, il lui palpe la poitrine, en un mot, il se conduit avec une inconvenance telle que la dernière des créatures, une femme qui ferait de ses charmes métier et marchandise, le jetterait à la porte incontinent. Ah ! ces jeunes gens ! quel tort ils se font avec leur parti-

SARCEY, CRITIQUE THEATRAL lOI

pris de brutalité voulue! Ils confondent la force avec la grossièreté. Mais s'il ne s'agissait que d'être grossier, j'en ferais aussi des pièces au lieu d'écrire des feuilletons. Vous pensez peut-être quElmire éprouve un sentiment de révolte? Vous ne connaissez pas les femmes de la nouvelle école. Elmire ne s'émeut de rien. Ça ou autre chose, tout lui est égal à cette personne apathique et indifférente. Elle se défend, bien entendu; elle repousse Tartuffe, mais si mollement, si mollement ! Alors Tartuffe, qui est bien obligé de revenir sur ses pas et qui finit comme il aurait dûcommencer, se met à lui faire une étonnante déclaration. Il passe sans transition des attouchements les plus vulgaires à l'idéalisme le plus aigu.

J'ai à présenter sur ce morceau, qui est le point culminant de l'œuvre, une observation que je crois sérieuse, et que je m'étonne de n'avoir pas rencontrée chez mes confrères en critique. Lemaître sera de mon avis.

M. de Molier^ dans Tartuffe, a voulu peindre un homme qui parle d'une manière et agit d'une autre, qui fait étalage de vertus qu'il ne pratique pas. Il a pensé que sa démonstration serait plus complète s'il prenait son personnage, je ne dis pas dans le clergé officiant, mais autour de ce clergé, dans le monde de la dévotion, où actions et paroles sont censées marcher ensemble, et où la rèsfle des mœurs doit être plus fidèlement observée parce qu'elle est en quelque sorte obligatoire. Jusqu'ici je n'ai rien à dire Là où commence l'erreur de Molière, c'est de croire que les personnes pieuses ou qui font semblant de l'être, lorsqu'elles descendent aux faiblesses communes, y apportent un esprit et un langage particulier. Je ne connais pas beaucoup les gens d'église ; leur conduite est-elle bonne ou est-elle mauvaise, je n'en sais absolument rien; je croirais volontiers que, prise en masse, elle est plutôt bonne. Il m'est arrivé quelquefois de me trouver avec des membres éminents du

clergé, et je me serais bien gardé de porter la conversation sur ce point délicat. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'y a qu'une manière de faire l'amour, et qu'en cette matière les dévots et les laïques se ressemblent terriblement. Lorsque nous sommes atteints du mal délirant (vous savez que l'amour chez les anciens ne faisait qu'un avec la folie), nous oublions notre caractère, le pli professionnel, toutes nos habitudes les plus invétérées, et nous cherchons à obtenir ce que nous désirons par des moyens qui sont les mêmes pour tous, protestations, serments, paroles enflammées, etc. En d'autres termes, Tamour n'a qu'un langage, que celui qui l'emploie soit juif, protestant ou catholique. Cela est si vrai que, lorsqu'il nous échappe, dans le feu de la passion, de dire à une femme : mon ange, ou tu es un ange, ce mot ne vie.nt là qu'au figuré, et nous Tavonsdépouillé au -préalable de son caractère religieux. Je ne peux donc pas m'associer à l'enthousiasme que j'ai vu partagé par d'autres pour la déclaration quasi-mystique que Tartuffe adresse à Elmire. Je la trouve artificielle ; elle sonne faux; c'est du plaqué. L'auteur a accumulé à dessein et mis dans la bouche de son personnage un certain nombre d'expressions théologiques, tandis que Tartuffe, dans la situation où il se trouve, devraU>^ s'exprimer comme tout le monde et laisser pour une meilleure occasion tout ce jargon de sacristie.

Je demande pardon à mes lecteurs jd'avoir soulevé ce petit problème de psychologie ; je ne suis pas coutumier du fait; mais la psychologie aujourd'hui, les jeunes gens n'ont que ce mot-là à la bouche ; il faut bien en faire un peu de temps en temps et ça n'est pas plus difficile qu'autre chose.

Vous vous rappelez que Damis est toujours dans le cabinet. Quand Tartuffe et Elmire se sont expliqués suffisamment, il se décide à en sortir. Il déclare à Elmire qu'il a tout entendu et qu'il ne se fera pas faute de tout rapporter à son père. 11 a mille fois raison, ce jeune homme. Au même

moment paraît Orgon, qui arrive fort à propos. Vous savez qu'avec Molière rien n'est préparé. Les personnages entrent quand on a besoin d'eux; ils se retirent lorsque leur présence n'est plus nécessaire; c'est l'enfance de l'art. Orgon, après avoir entendu l'accusation portée par Damis contre Tartuffe, se retourne vers sa femme et la somme de s'expliquer à son tour. Que pensez-vous que fasse Elmire ? En quelques vers fort alambiqués, Elmire reproche à Damis de s'être mêlé de ce qui ne le regardait pas et d'avoir parlé à son mari de choses sans importance qu'une femme doit toujours garder pour elle. Cela dit, elle file à l'anglaise. Déjà, au premier acte, quand Orgon était rentré chez lui après quelques jours d'absence, nous avions vu Elmire se retirer dans ses appartements au lieu d'aller à sa rencontre; c'est une habitude chez elle : quand son mari arrive, elle s'en va. Molière me permettra bien de lui dire que la conduite d'Elmire n'a pas le sens commun. Qu'une femme qui a été l'objet de propos galants de la' part du premier venu ne le raconte pas à son mari, elle a raison : nous sommes tous d'accord sur ce point. Mais Tartuffe n'est pas le premier venu, il s'en faut de beaucoup. Si détachée que soit Elmire, et je renonce à vous expliquer son caractère, je ne le comprendrai jamais, elle tient bien à quelque chose, quand ce ne serait qu'à sa tranquillité. Or Tartuffe a pris un pied dans sa maison ; Tartuffe s'est emparé de l'esprit de son mari; Tartuffe est à la veille d'épouser Marianne,- et c'est justement pour empêcher ce mariage qu'Elmire a dû se mettre en avant ; nous verrons bientôt que Tartuffe est capable de bien d'autres choses. Il y a donc un intérêt, sinon un devoir, pour Elmire, à démasquer l'auteur de tous ces maux passés et futurs. Mais je suis bien bon de vous faire tous ces raisonnements-là. Je me bats contre des moulins à vent. Si Elmire se sauve si vite, en laissant les choses dans

une obscurité voulue, c'est qu'une explication, au point où en est la pièce, viendrait trop tôt et la terminerait.

Je ne m'étendrai pas longuement sur le quatrième acte qui n'est que la répétition du troisième. Dans l'un nous avons vu Damis se cacher dans un cabinet; dans l'autre nous voyons Orgon se blottir sous une table ; toute la différence est là. Tartuffe et Ehnire se retrouvent, ils reprennent les places qu'ils occupaient précédemment et la conversation recommence. Comme le théâtre a ses lois et que la gradation est une de ces lois; comme Tartuffe, dans sa première rencontre avec Elmire, a été aussi loin que possible, il fait mine cette fois d'en venir aux dernières privautés. Nous sommes au théâtre heureusement et nous savons que les choses s'arrêteront à temps. Voilà donc les deux scènes principales de la pièce manquées l'une et l'autre, manquées par ce parti-pris de violence et d'exagération, manquées par la volonté de l'auteur qui n'aurait eu que bien peu de chose à faire pour les rendre vraisemblables et intéressantes. Ah! ce Molière, que de mal il se donne pour gâter les admirables dons qui lui ont été départis parla nature! « Où as-tu vu, scélérat, que les hommes agissaient comme ton personnage? Dans quel monde se conduit-on aussi brutalement avec une femme qu'on veut mettre à mal? Mais c'est tout le contraire. On la cajole. On l'enguirlande. On cache le but que l'on poursuit sous une montagne de compliments. Si elle est blonde, on fait un éloge immodéré des blondes, et inversement lorsqu'elle est brune, on n'a d'admiration que pour les brunes. En même temps on cherche à piquer sa curiosité. On se répand en paradoxes. On tire un feu d'artifice d'esprit. Quand nous sommes célèbres, notre réputation parle pour nous et fait la moitié de la besogne. Je le demande à tous ceux qui ont un peu l'habitude des femmes, est-ce que les choses ne se passent pas ainsi ? Si elles se passaient autrement, comme on nous le montre

dans Tartuffe, nous retomberions au rang des sauvages, "mus par les seuls instincts naturels. »

Cet acte se termine par un revirement qui nous a tous surpris et que l'auteur a compromis par sa faute. Orgon, lorsqu'il sort de dessous la table, ne peut plus conserver aucun doute sur le personnage qu'il a introduit chez lui; le bandeau qu'il avait sur les yeux est tombé brusquement ; il montre la porte à Tartuffe et l'invite à déguerpir. Il est évident, nous disions-nous, que Tartuffe va vider les lieux sans demander son reste. C'est ici que le revirement se produit. Il paraît que cette tête faible d'Orgon a fait à Tartuffe une donation de tous ses biens. Qu'est-ce que c'est que cette donation et quelle valeur peut-elle avoir, je serais bien en peine de vous le dire : je ne suis pas un bien grand clerc en matière de chicane et de jurisprudence; j'ai tourné mes facultés d'un autre côté et je n'ai peut-être pas lieu de le regretter. Fort du titre qu'il a entre les mains, Tartuffe, dont la bassesse et la pleutrerie ne se sont pas démenties un instant, jusqu'à nous incommoder, redresse la tête; de plat qu'il était, il devient arrogant : « La maison m'appartient, dit-il à Orgon, si vous l'avez oublié, je vais vous en faire souvenir. » Je ne cite pas les vers, je donne le sens seulement. Et Tartuffe sort fièrement sur cette menace. Molière avait compté sur ce revirement pour relever sa pièce; mais rien ne nous le faisait pressentir; nous ne l'attendions pas; l'auteur ne l'avait pas préparé; et au théâtre un revirement, pour produire tout son effet, doit être préparé, annoncé, prévu depuis longtemps.

Je pourrais me dispenser de vous parler du dernier acte^ il est manqué complètement, il n'existe pas. Nous voyons reparaître M™^ Pernelle, qui est bien certainement le meilleur rôle de la pièce. Le dialogue qui s'engage avec Orgon, entre la mère et le fils, est assez plaisant, mais à l'heure qu'il est nous voudrions quelque chose de plus substantiel.

I06 SOUVENIRS d'un AUTEUR DRAMATIQUE

Ce n'est pas avec M. Loyal que nous l'aurons. Ce M. Loyal est un huissier fantaisiste envoyé par Tartuffe pour donner suite à la donation. Je n'irai pas par quatre chemins avec cette scène : elle est insupportable et il faut la couper de moitié. Nous nous demandons alors ce que devient Tartuffe. Mon Dieu, nous ne l'avons pas vu dans les deux premiers actes, nous ne le verrions pas dans le cinquième, il n'y aurait rien de bien étonnant. Nous nous demandons aussi comme tout cela va-t-il finir? Le dénouement imaginé par Molière est d'une simplicité rare et dépasse de beaucoup ceux que nous connaissions déjà du même auteur. Tartuffe, en venant s'emparer des biens de sa victime, a jugé utile d'amener la force armée avec lui ; il s'est fait accompagner d'un exempt. Mais cet exempt a des instructions secrètes et tout à fait inattendues. 11 a reçu du roi, vous entendez bien, l'ordre d'appréhender Tartuffe et de le fourrer en pri~ son. C'est la première fois, croyons-nous, que la personne du roi intervient pour finir une pièce de théâtre, et ce sera sans doute aussi la dernière.

Je vous ai raconté la comédie de Molière telle que je l'ai vue, telle que vous pourrez aller la voir vous-mêmes, sans tenir compte des discussions passionnées qu'elle soulève autour d'elle. Les arrJs de l'auteur me disent : Quelle pièce! Quelle audace ! C'est la religion qui est portée sur la scène et qui écope tout le temps ! Vous ne voyez pas ça! Vous êtes donc bouché? Soit, je suis bouché, je le veux bien. Mais alors si Molière, comme le prétendent ces messieurs, a voulu atteindre la religion, que signifie ce personnage de Cléante qui n'est là que pour la défendre? Est-ce que Molière n'aurait pas bien su ce qu'il faisait, je serais tenté de le croire par moments. Je veux bien admettre qu'on trouve de-ci de-là dans sa comédie des traits assez forts dirigés contre l'hypocrisie, et je crois l'avoir indiqué suffisamment

en vous montrant dans Tartuffe un homme qui parle d'une façon et qui agit d'une autre.

Tartuffe me fournira l'occasion de m'expliquer avec mes lecteurs et de leur faire ma profession de foi. Quand je vais au théâtre, je n'ai plus d'opinion, plus de personnalité, plus de sexe; je ne suis ni homme ni femme; je ne demande à l'auteur que de connaître son métier. Si sa pièce est bien faite, je n'ai besoin des explications de personne; je me crois en état de la comprendre moi-même; si elle est manquée, ses intentions, augmentées de toutes celles qu'on lui prête, n'y changeront rien; il peut bien, si ça lui fait plaisir^ attaquer la religion, les saints du paradis et jusqu'au Père éternel, je m'en moque comme d'une guigne.

Tartuffe justifie ce dicton de théâtre d'après lequel une mauvaise pièce est toujours m.al interprétée. Molière exagère la crédulité d'Orgon et elle est déjà bien suffisante. On n'est pas bête à ce point-là. Du Croisy a fait de Tartuffe un chantre de paroisse qui dissimule sous des airs bonhomme le cynisme de son caractère et de ses mœurs. M"*^ Marsilly, dans Elmire, est agréable à voir quand on aime ce genre de beauté, mais elle a encore beaucoup à faire pour devenir une comédienne. Le théâtre est bien coupable de l'avoir choisie quand il avait sous la main M'^*^ de la Martelière et que le rôle semblait devoir lui revenir. M""^ de la Martelière, avec sa distinction innée, sa beauté aristocratique^ ses grands airs de duchesse dont je vous ai parlé bien souvent, nous aurait donné une Elmire incomparable.

Je demande la permission à mes lecteurs de leur annoncer un volume de moi qui paraîtra chez Barbin la semaine prochaine et qui est intitulé : Histoire du petit banc au théâtre. Que ce mot d'histoire ne les épouvante pas. Je n'ai pas voulu écrire un récit suivi, didactique, à la manière

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de Xénophon. Sous ce titre assez large et qui permet à la fantaisie de déployer ses ailes, je soulève quantité de questions qui ressortent de la morale, de l'esthétique et de la pédagogie. Ce sont mes Propos de Table que j'ai recueillis moi-même.

Francisque Sarcey.

Sarcey à FAcadémie

Sarcey a l'Académie

Finissons-en, n'est-ce pas, avec la candidature de Sarcey à l'Académie française ? Il se présente et il ne se présente pas. Ses amis le supplient d'y entrer et il résiste à ses amis. Sarcey met en avant son indépendance, et fait mine de refuser un fauteuil que personne ne lui offre et qu'il n'aurait aucune chance d'obtenir.

Il y a trois ans environ, lorsqu'Emile Augier est mort, Sarcey, qui touchait déjà à la vieillesse et qui n'avait plus de temps à perdre, s'est démasqué tout à coup. Jusque-là, la dissimulation de sa part avait été complète. On le croyait hoj-s la loi académique, et rien, ni dans sa personne, ni dans son français, ni dans ses habitudes de la rue de Douai, ne trahissait chez lui une ambition irréalisable.

Pourquoi Sarcey avait-il trouvé dans la mort d'Augier l'occasion qu'il attendait et pourquoi ce fauteuil lui plaisait-il plus qu'un autre ? Sarcey ne s'est pas expliqué làdessus. Il se sera dit sans doute qu'Augier et lui étaient deux hommes de théâtre, et qu'il y aurait comme un imposant spectacle littéraire à voir un grand critique succédera un grand auteur. Ça doit être ça.

Les amis de Sarcey se mirent alors en campagne. On fit des démarches et l'on donna des dîners. Il ne pouvait pas, lui, Sarcey, un homme de cette valeur et de cette importance, un critique magistral, un écrivain de race, s'exposer à un échec que les plus illustres d'entre nous ont affronté ouvertement. La consultation, c'en était une, donna des. résultats déplorables. Le parti des ducs, où Sarcey n'a que:

bien peu de relations,, lui était nettement hostile. Les normalienf), qui aiment l'ordre, Télégance et le bel esprit, l'avaient renié depuis longtemps, Sarcey ne pouvait compter que sur quelques auteurs dramatiques, qui ne tenaient pas du tout à l'avoir avec eux, mais qui auraient craint, en lui refusant leurs voix, de se l'aliéner à jamais.

C'est dans ces conditions, après une tentative formelle et formellement repoussée, que Sarcey s'est souvenu qu'il est indépendant, qu'il reste indépendant, qu'il fait profession et métier d'indépendance.

L'Invitée

UInvitée

En rentrant à Paris après une courte absence, je cherche l'affiche du Vaudeville, et j'y trouve Flipote à la place de ■l'Invitée. L'œuvre si charmante de M. de Curel, qui nous avait tous séduits et conquis, vantée par toute la presse, excepté par Sarcey^ n'aura eu qu'une trentaine de représentations. Cette fois encore, Sarcey s'est mis en travers de la nouvelle école et lui a tué une de ses meilleures productions.

On sait que la pièce de M. de Curel, avant d'être jouée au Vaudeville, avait été repoussée parClaretie. Je pourrais partir de là et vous montrer un Sarcey inédit, le Sarcey véritable, celui que ses confrères connaissent et que ses lecteurs ne soupçonnent même pas. Mais je préfère attendre une autre occasion que me fournira facilement la Comédie- Française. Je me demande en ce moment si Sarcey a bien le droit de dire d'une pièce qu'elle ne fera pas d'argent, et dans le cas où ce droit lui serait acquis, s'il n'y a pas quelque indignité de sa part à en user.

C'est une vérité évidente et qui a été constatée bien des fois dans ces derniers temps ; le théâtre, à l'heure qu'il est, se débat entre deux écoles. L'une, l'ancienne, qui a été très brillante et très féconde, qui a produit quelques œuvres vraiment admirables ; elle s'est trouvée compromise dans une catastrophe, avec le Maître de Forges, et elle ne s'en est pas relevée jusqu'ici. L'autre, l'école d'hier, a bien aussi plusieurs ouvrages de mérite qu'elle pourrait montrer,

Il6 SOUVENIRS d'un AUTEUR DRAMATIQUE

mais elle débute, elle tâtonne, elle déconcerte par ses pro-^ cédés nouveaux ou plutôt par l'absence de procédés. Devant ces deux formes d'art, le public fait la moue et reste chez lui. Il ne veut plus de la première et ne veut pas encore de la seconde. Celle-là Téloigne, celle-ci ne l'attire pas. Je crois bien, en parlant ainsi, être très modéré, très équitable, et d'ailleurs je connais assez les recettes des théâtres pour garantir ce que je dis.

Assurément Sarcey est bien libre de défendre le théâtre qu'il préfère et je ne m'étonne pas du tout qu'il ait pris parti pour l'ancien. Esprit borné et paresseux, incapable d'un effort intellectuel, Sarcey depuis bien longtemps ne vit plus que sur quelques rengaines qu'il reproduit invariablement. Nature vulgaire, irréfléchie et joviale, qu'Ibsen l'embête, comme il le dit, et que Labiche le transporte, c'est tout simple. Scatologue distingué, sans avoir la grande envergure de Zola, il trouve tout naturellement avec le pétomane des jouissances artistiques qui sont à sa portée et qui lui suffisent ; la scatologie fait partie de cette figure littéraire et la complète. Enfin et bien que son passage dans l'Université ait été fort insignifiant, Sarcey se vante très justement d'avoir été professeur. Nous lui avons toujours vu, avec les talents indépendants, cette attitude si réjouissante du cuistre qui croit sérieusement à sa férule et à sa direction.

Nous ne nous plaindrions donc pas, mes amis et moi, de la critique de Sarcey, si elle restait dogmatique et normalienne. Sarcey nous juge, nous le jugeons aussi. Nous serions plutôt en reste avec lai. Nos pièces l'ennuient et le fatiguent ; ses articles nous font mourir de rire. L'homme d'esprit, qui a appelé Sarcey U}t des plaisirs du dimanche ^ a trouvé, pour caractériser ce talent si sûr de lui, la véritable formule.

Mais Sarcey ne se contente pas de décrier notre art ; de guoguenarder nos prétentions et nos efforts ; il nous vise

L'INVITEE 117

encore à la bourse. Dès qu'un de nos ouvrages a la bonne chance de réussir, il se rejette et se rattrape sur sa valeur commerciale : « Cette pièce, s'écrie-t-il, pourra plaire aux lettrés, aux délicats, à une petite élite dont je crois faire partie ; mais demain, mais dans huit jours, si elle va jusquelà, vous m'en direz des nouvelles. » Le coup est porté et ne manque jamais son effet. Remarquez que Sarcey sait très bien ce qu'il fait là. Lorsqu'il dit d'une pièce que le public n'y viendra pas, c'est lui-même qui presse sur le public et qui le détourne d'y aller.

Cette méthode de Sarcey est d'autant plus perfide qu'avec les pièces qui lui plaisent ou seulement avec les directeurs qui l'ont obligé, il suit naturellement le système contraire. Depuis que Claretie administre la Comédie-Française où il s'occupe surtout des engagements et du sociétariat, Sarcey n'a jamais manqué une occasion de louer Claretie ; il le protège en même temps qu'il est à ses ordres. La complaisance de Sarcey s'est étendue sur toutes les pièces de la maison, excepté sur la Parisienne. Je pourrais vous nommer une demi-douzaine d'ouvrages qui avaient échoué assez piteusement et dont Sarcey a dissimulé de son mieux la mauvaise fortune. Il lui est arrivé bien souvent d'écrire des phrases comme celle-ci : « Je suis retourné hier à la Comédie-Française ; la salle était comble, et la pièce, mieux fondue, faisait un plaisir extrême. » Que dirait Sarcey si le lendemain un de ses confrères lui avait répondu : « Vous mentez impudemment. J'étais aussi au Théâtre-Français. Peu, très peu de monde et qui s'ennuyait ferme. ^>

En finissant, j'ai quelque honte d'avoir soulevé cette question d'argent. L'art n'y est pas absolument engagé. On sait que le Misanthrope^ Phèdre et bien d'autres pièces célèbres ont été jouées de leur temps devant des banquettes. Il y a des chefs-d'œuvre qui font courir la

Il8 SOUVENIRS d'un auteur DRAMATIQUE

foule et d'autres chefs-d'œuvre où elle ne viendra jamais. Mais je voulais montrer chez Sarcey la canaillerie dont il fait preuve avec nous. Voilà un homme qui, depuis plus de trente ans, gagne cinquante mille francs par an. Il ne dit que des niaiseries ; il n'écrit que des platitudes ; il parle le français, qu'on me passe cette comparaison, comme mon bras quand je me mouche ; si quelqu'un devrait prendre garde et respecter les intérêts de ses confrères, c'est bien lui. Eh bien ! ce scélérat nous coupe chaque fois nos ressources et trouve une satisfaction basse à nous prendre par la famine ; c'est abominable !

Sous la Coupole

Sous LA Coupole

Voilà donc ce pauvre Manuel,

Front pâle, l'œil éteint, et mordant la poussière,

pendant que Bornier, insultant encore l'ennemi qu'il a terrassé,

Fait sur son palefroi le tour de la carrière.

Ainsi finit ce duel académique qui nous a si longtemps passionnés. Nous étions revenus, et je n'ai pas cité les deux plus beaux vers de la Fille de Roland sans intention, aux Chansons de Gestes, à ces combats singuliers qui duraient cent ans, et dont les champions, quand le jour était venu, se retrouvaient au rendez-vous. « Ils avaient avec eux, dit la -« chronique, des femmes qui portaient leurs armes et qui « les excitaient Tun contre l'autre, en poussant des cris « épouvantables. »

Je plains bien sincèrement M. Manuel, ai-je besoin de le •dire ? Toutes nos mésaventures ont leur côté attendrissant et qui mérite compassion. Mais vraiment l'Académie est- 'elle donc si coupable pour avoir repoussé M. Manuel, et en •le nommant ne l'aurait-elle pas été bien davantage ?

Je me mets à la place de M. Manuel. Il y a eu un jour dans son existence, une heure délicieuse et troublante, où il a entrevu le fauteuil. Il avait pour lui des amis puissants, ses grades et ses vers ; une position universitaire et une situation poétique, l'une dans l'autre. S'il avait été élu alors, ■on aurait trouvé bien des nominations pour justifier la ^sienne.

Malheureusement pour M. Manuel, il a rencontré le plu& redoutable des concurrents, un tragique, un pur et farouche tragique, qui avait encore sur le visage du sang des Atrides. L'Académie a conservé pour les Atrides une superstitieuse terreur. Lorsqu'elle entend voltiger sur les lèvres d'un homme les noms d'Agamemnon et de Philoctète, de Clytemnestre et de Jocaste, elle se dit avec effroi : il y a là une candidat sérieux, permanent et inéluctable.

M- Manuel a échoué. Il a échoué une seconde et une troisième fois. Eh bien ? Que devait se dire un homme fage et averti ? Qu'il avait eu d'abord une ambition bien pardonnable, et que cette ambition allait devenir ridicule. A quoi sert d'être professeur et d'enseigner aux enfants le mépris des avantages terrestres, si l'on est resté soi-même un enfant. A quoi sert la poésie, si elle ne tient pas lieu de tout ? Et les années, et la vieillesse, où sur trois pensées, a dit le divin Shakespeare, nous en devons une à la tombe.

L'Académie, en écartant définitivement sans doute un candidat sans intérêt, a pris le bon parti. C'est déjà bien assez pour elle de faire attendre Berthelot et Zola. On voudrait lui voir un plus grand souci de sa renommée. Elle sacrifie trop aux amis et aux subalternes. On voudrait surtout qu'elle abandonnât ces négociations louches qui font entrer chez elle un homme médiocre sur deux candidats et quelquefois deux.

Il faut bien le reconnaître. L'élection de Claretie, d'un monsieur Clarecïe, comme l'appelle si drôlement un de ses propres collègues, a été de toutes les transactions académiques la plus imprudente et la plus regrettable. Je ne pense pas en ce moment à tant de dettes que Claretie devait contracter avec les auteurs dramatiques dont le concours lui était indispensable, et que la Comédie-Française n'a pas encore fini de payer. Non. C'est l'homme même qui est en cause, sa nullité en quelque sorte proverbiale et qui justifie

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aujourd'hui toutes les compétitions. On a dit bien souvent que Claretie nommé c'était la porte de l'Académie ouverte à tout le monde ; et en effet, il n'est pas un candidat depuis qui n'ait excusé son impatience ou sa témérité avec ces mots : Claretie en est, je ne vois pas pourquoi je n'en serais pas. Claretie est devenu pour l'Académie le membre qui la compromet et qui la ridiculise, l'exemple qu'on prend pour la battre en brèche, le quolibet qu'on lui jette à la figure.

Je suis bien à mon aise avec l'Académie. J'ai critiqué quelquefois ses membres, ses intrigues et ses choix, mais sans m'en prendre jamais à l'institution. Des amis indulgents ont bien voulu me dire que la conduite contraire m'aurait profité davantage. Qu'est-ce que ça fait ! Molière, mon maître... Je ne m'explique pas bien, je l'avoue, toutes lessottises qu'on dit de l'Académie et que l'on dit jusque chez elle. Elle n'est pas un salon, comme le prétendent quelques membres qui se sentent un peu déplacés dans ce salon-là. Elle est la représentation intellectuelle de la France, la réunion de toutes les supériorités, en dépit de quelques hommes médiocres qui y pénètrent et de quelques hommes de génie qui n'y ont pas été admis. Et encore sur ce dernier point faut-il être très réservé. Il ne faut pas, par exemple, confondre Houssaye avec Balzac et que l'un revendique sous le couvert de l'autre.

Le malheur de l'Académie est d'être un corps inutile, qui ne confère qu'un titre inutile, et que la vanité seule fait rechercher. On peut reprocher à ses membres une ambition si misérable, tandis que le dernier politicien, qui mettrait lefeu à Paris pour devenir conseiller municipal, parle des opinions qu'il représente et des intérêts qu'il défend.

L'Académie a cela encore contre elle qu'on y entre généralement tard, avec des travaux souvent passés de mode et des idées déjà arriérées. Elle prête de ce côté à bien des railleries qui ne sont pas aussi légitimes qu'on le croit. En réalité, elle sait ce qui se passe, elle se renseigne, elle suit le mouvement si elle ne l'approuve pas toujours. Bon gré mal gré, un peu plus tôt ou un peu plus tard, la grande famille des esprits s'y renouvelle et s'y perpétue.

Je parle là de l'Académie en toute franchise et sans qu'on puisse me prêter la plus petite intention. J'ai pensé à elle, on s'en souvient peut-être. J'ai pensé à elle avec la curiosité et le respect d'un écolier. J'avais encore des admirations très vives, la tête montée pour quelques hommes que je désirais approcher. Renan est mort. Taine est mort. Quel est celui que nous perdrons demain. On peut prévoir le moment où les grandes illustrations auront disparu. Si l'Académie n'était plus remplie que de mes connaissances, j'y renoncerais avec plaisir.

C'est Caro le philosophe qui le premier m'a parlé de me présenter. Il avait de nobles amies, des maisons élégantes et spirituelles où l'on voulait bien me recevoir. Nous descendions quelquefois vers minuit ces magnifiques avenues de l'Etoile, dans la sérénité des premiers soirs de printemps. Il me surprenait. Il redevenait tout d'un coup grave et sérieux, pratique même, lorsque j'étais encore enivré de la beauté de la femme. Il me disait que Dumas devrait prendre ma candidature en main et que de son côté il l'appuierait chaleureusement. Toutes ces folies sont loin ; elles ont sombré dans bien des deuils. Mais que l'on est heureux, dans notre sacré monde littéraire, d'avoir fait quelque chose et de ne pas tenir à grand'chose.

Les Manuscrits

Les Manuscrits

Lorsqu'on interroge un auteur dramatique et qu'il vous conte les petites misères de la profession, il ne manque pas de vous dire : ss II y a les manuscrits qu'on nous apporte et qui nous font perdre notre temps. » Je n'ai pas, pour ma part, cette horreur des manuscrits. Ceux que je reçois sont les bienvenus ; je les lis toujours scrupuleusement et par leur bon côté ; mon seul regret serait d'y prendre quelque chose.

Les jeunes gens, cela va sans dire, sont les grands producteurs de manuscrits ; ensuite les bas-bleus ; ensuite les excentriques. Ceux-ci ne manquent pas ; ils viennent de partout, du plus grand monde et du plus petit, aristocrates, politiques, magistrats, inventeurs, sergents-majors et maîtres d'études.

On se doit entièrement aux jeunes gens. Nous avons commencé comme eux et leur cas le plus souvent a été le nôtre. Tousou presque tousconnaissentle théâtre, quoi qu'en disent les critiques, et beaucoup mieux que les critiques. Ce sont les. idées qui leur manquent ; des idées simples, précises, miiries, et qu'ils mèneraient jusqu'au bout. Quelques-uns sont précoces ; ils ont la verve et l'emballement. On voudrait, si on le pouvait, leur ouvrir une porte tout de suite. D'autres tâtonnent, pataugent et ne se dégageront que beaucoup plus tard. Que de précautions à prendre pour les avertir sans les décourager !

Les pièces des bas-bleus sont celles que je préfère. On y trou\e toujours quelque chose de particulier et d'attachant. Les hommes n'y ont pas le beau rôle ; ils sont dé-

7nasquès. On assiste à des rivalités de femmes qui ont été vues de près et qui sont longuement rapportées. Quoi de plus intéressant en effet ? Le bas-bleu a bien de la peine à se contenir. La note personnelle, presque autobiographique, lui échappe à tout moment. On pourrait, rien qu'en le lisant, établir sa situation, son caractère, ses épreuves^ et jusqu'à son âge. Mais l'ouvrage est fait à la diable ; le style, celui de la conversation, est d'une familiarité excessive ; c'est du théâtre absolument vécu et où la vie manque.

Les excentriques sont presque toujours des irrités. On leur a fait un passe-droit ou ils ont perdu un procès. Ils ■ont été trompés par un associé ou par leur homme d'affaires. Ils ont été témoins d'un scandale, et le théâtre a pour mission de dévoiler les scandales. L'amour, toujours l'amour, nous disent-ils, la vie ne se passe pas à aimer et ils le prouvent bien. Ils ont une manière d'écrire en quelque sorte professionnelle; elle produit des effets comiques qu'ils ne soupçonnent même pas. Il faut s'en tenir avec eux au fait qu'ils nous racontent et nous apprennent, qui a bien des chances pour être vrai ou à peu près, et dont ils n'ont pas tiré parti.

Somme toute, ce théâtre secret, ébauché, mal venu, presque toujours injouable, ne manque ni de mérite ni d'intérêt.

Qu'est-ce que c'est que quelques manuscrits qu'on nous prie de lire, lorsque nous sommes exposés tous les jours à de bien autres importunités ? Le premier venu nous assiège, s'impose et voudrait disposer de nous. Le théâtre, il faut bien le dire, attire les imbéciles.

Nous avons tous connu le monsieur qui a du dialogue. A peine sommes-nous quelque part, il se fait présenter. « Je

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