LES MANUSCRITS
ne suis pas un confrère, nous dit-il humblement ; je me déclare incapable de mettre un proverbe sur ses pieds. Maisj'ai du dialogue. Donnez-moi donc quelques scènes à écrire, vous garderez le bon et vous laisserez le mauvais. »
Après celui-là vient l'observateur. C'est un homme qui, depuis qu'il existe, n'a rien laissé passer. Si vous lui faisiez rhonneur de venir le voir, il vous montrerait haut de ça de notes. L'observateur vous entraîne dans un coin et il vous raconte un insipide fait-divers. « Hein, s'écrie-t-il, quelle belle pièce là-dedans ! Pourquoi ne faites-vous ça?» Lorsqu'on le retrouve six mois après, il ne manque pas de vous dire : « Est-ce que vous avez pensé à la machinette dont je vous avais parlé ? »
Nous avons encore l'homme du monde, qui est presque toujours un déclassé. Très aimable, très familier. « Je ne vous propose pas ma collaboration, vous dit-il, vous n'en avez pas besoin. Je me mets simplement à votre service. Quand vous vous trouverez embarrassé pour un détail de monde que vous ne connaissez pas, une question d'étiquette ou de préséance, faites-moi signe. Je vous fournirai tous les renseignements dont vous aurez besoin. »
Et le comédien qui cherche une pièce faite pour lui, sur sa mesure, où il donnerait tout ce qu'il peut donner ? J'en voyais un autrefois et des meilleurs qui n'avait jamais joué de général ; il m'a prié bien souvent de lui faire un général.
Je connais de bons esprits, comme on dit, qui nous conseillent un théâtre utile, et d'autres, des esprits inquiets, qui nous indiquent un théâtre chimérique. Je connais des critiques qui depuis plus de vingt ans nous réclament la comédie du siècle. jVoilà ce qu'il leur faut : la comédie du siècle ! C'est bien le cas de dire qu'elle ne se trouve passons le pas d'un cheval. On fait ce qu'on peut. On leur en sert un morceau, une tranche ; ils n'aiment pas cette tranche-là. Je
sais bien ce qu'ils veulent, avec leur comédie du siècle ; ils veulent une pièce qui servirait leurs opinions et leurs secrets ressentiments. Ils seraient bien étonnés, dans la comédie du siècle, de jouer le rôle ridicule.
Un jour où je dînais chez un personnage politique, je vis arriver un des membres les plus importants du centre gauche. Les présentations faites, il me dit : « Je suis enchanté de vous rencontrer ; si vous voulez bien, nous partirons ensemble. »
La politesse me commandait d'accepter, a Allons, me dis-je, encore un qui a du dialogue. »
Nous nous retirâmes ensemble et, je Tavoue, j'y mis de la désobligeance. Je le laissai venir. Je ne le pressai pas. Je comptais que quelque honte le prendrait au dernier moment. Enfin, après des discours de toute sorte, il me dit brusquement :
« Voyez-vous, monsieur Becque, avec un talent comme le vôtre ^ vous devriez nous faire une féerie contre le socialisme. »
C'était la comédie du siècle qu'il me demandait, lui aussi, et il la comprenait de cette manière.
Eh ! mon Dieu, les manuscrits, ceux qui les lisent ne sont pas toujours les plus à plaindre. Bien souvent il leur en reste quelque chose aux doigts. Une situation, une scène, un coup de théâtre. Je ne dis pas qu'ils prennent la pièce tout entière, cela jamais. Ils la refont.
la Fin du Théâtre
La Fin du Théâtre
Je viens de lire un article bien remarquable sur la fin du théâtre. C'est le millième ou à peu près. L'auteur est un jeune dilettante qui voulait dire quelque chose de nouveau pour ses débuts et qui, on le voit, l'a trouvé du premier coup.
Je connais très bien la fin du théâtre et je suis à même d'en parler. Elle ne date pas d'hier. Elle remonte à Henriette Maréchal.
Les de Concourt étaient alors des inconnus qui avaient plus de prétentions que de talent. Ils s'escrimaient de droite et de gauche, tentaient tous les genres et crevaient de rage sur le chef-d'œuvre qui ne vient pas.
On ne saura jamais tout ce que nous souffrons, nous autres gens de lettres, du chef-d'œuvre qui ne vient pas. Lesuns, et ce sont peut-être les moins à plaindre, attendent en sommeillant qu'il leur tombe du ciel. Les autres griffonnent, raturent et se torturent du matin au soir, sans le quitter des yeux une minute. Et d'autres encore, les plus intrépides, comme Paul Bourget, le poursuivent dans les cinq parties du monde.
Est-ce enfin le chef-d'œuvre où j'inscrirai mon nom ? Dit Bourget. — Nul ne sait qui lui répondit : non !
Les de Concourt, qui faisaient de tout un peu, firent aussi une pièce. Elle était bien médiocre et tomba lourdement.
Aussitôt un parti se forma, un parti considérable où entrèrent tous les black-boulés de l'art dramatique. La fin du tJicâtre venait de commencer.
Mais ce diable de théâtre a quelque chose pour lui et quelque chose de bien inexplicable. Plus on fait mine de le dédaigner et plus on voudrait y réussir.
Quelques années après, Flaubert, qui n'avait pas été dupe, on le pense bien, de l'échec à' Henriette Maréchal, se hasarda à son tour sur les planches.
L'esprit, pour un auteur dramatique, est peut-être la qualité la plus indispensable ; Flaubert en manquait complètement. Il plaisantait sans grâce et déclamait à tout propos. On sait que Flaubert avait plusieurs bêtes noires ; le suffrage universel en était une.
Je crois bien, pour le dire en passant, que tous les modes d'élection se valent ou à peu près. Le suffrage restreint, qui a sans doute ses avantages, se prête plus qu'un autre à l'intrigue et aux compromissions. Assurément, s'il y a une délégation électorale de premier ordre et dont les suffrages sont garantis en quelque sorte, c'est l'Académie. Eh bien ? que voyons-nous à l'Académie et quelle est, peut-on dire, la règle constante de ses choix ? Les hommes exceptionnels, tous ceux, quel qu'ait été leur art, qui en ont eu la maîtrise, les Taine, les Alexandre Dumas, les Leconte de Lisle, n'y sont reçus qu'à contre-cœur et comme une nécessité qu'il faut subir. En même temps la maison reste toujours ouverte aux demi-écrivains, aux demi-poètes, à la médiocrité pleine d'elle-même. Dans la pratique, un Camille Doucet est le maître du vote ; c'est lui, autant que possible, qui écarte les talents significatifs pour introduire les ratés habillés.