‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 16 sur 32 · LA FIN DU THEATRE · texte numérisé non relu

LA FIN DU THEATRE

Flaubert, tout en fulminant contre le suffrage universel, ■y avait trouvé une pièce, et quelle pièce ! On la joua, elle fut sifflée et disparut. Mais le parti des blackboulés était là ; il avait grossi dans l'intervalle ; le Candidat devint une 'date nouvelle qui marquait inévitablement la fin du théâtre.

Nous arrivons à Bouton de rose.

Je n'ai pas encore compris, je l'avoue, le caprice qui vint -aux directeurs du Palais-Royal et pourquoi ces messieurs demandèrent un Chapeau de paille d'Italie à l'auteur de l'Assommoir. Peut-être avaient- ils été tentés par la grande verve scatologique de Zola, bien qu'il ne nous eût pas donné encore son Jésus-Christ, qui est certainement, avec la Mouquette, le personnage le plus synthétique des Rougon- Mac quart.

Bouton de rose, on s'en souvient peut-être, fut un désastre. Les blackboulés en firent une manifestation. Cette fois, le doute n'était plus possible ; le théâtre était bien mort, mort, mort. Eh quoi ! un homme comme Zola abandonnait ses travaux pour renouveler le vaudeville, pour régénérer la pochade, et il n'était pas écouté ! L'art dramatique devint une honte, la ressource des faiseurs et des illettrés, quelque chose de bas, de très vilain et d'innommable.

Le théâtre, pendant ce temps-là allait toujours. Il boulottait, comme on dit. L'originalité y est rare, là comme ailleurs, et les chefs-d'œuvre qui ne viennent jamais sont beaucoup plus fréquents que les autres. Les auteurs dramatiques s'amusaient comme des fous et il y avait bien de

quoi. On avait voulu prendre leur place, leur enseigner leur métier et on n'y avait pas réussi. Au moment où le parti des blackboulés battait en retraite, un groupe nouv^eau vint se joindre à lui ; les psychologues débouchèrent sur la. place. La Fin du théâtre venait de recommencer.

Les psychologues avaient sur leurs camarades un grand avantage : on ne connaissait rien d'eux ; ils n'avaient pas. été joués. Ils s'étaient tenus toujours en dehors de la scène, sans se commettre avec elle et sans prétendre la réformer. Ceux-là méprisaient franchement le théâtre pour sa vulgarité, ses gros effets, ses ficelles et son langage. Avec quelle désinvolture Bourget, qui n'est pas cependant un écrivain impeccable, parlait dans un de ses romans « de la prose d'auteur dramatique » !

Mais je ne veux pas, et par bonne confraternité littéraire, en dire plus long des psychologues. Il paraît que ces. messieurs se ravisent. Ils y viennent aussi à ce théâtre qu'ils ont tant décrié. La semaine dernière, au Vaudeville, nous avons eu M. Edouard Rod qui n'a réussi qu'à moitié; mais M. Rod est encore trop jeune pour s'en tenir à cetteunique épreuve. Prochainement ce sera le tour de M. Maurice Barrés, si les directeurs se sont rendus au petit signe qu'il leur a fait. M. Barrés a bien du talent. Il a beaucoup de qualités, A-t-il aussi celles du théâtre ? Nous le verrons. bien et nous le désirons tous. Je suis beaucoup plus tranquille pour lui, je l'avoue, depuis que je sais qu'il s'est rencontré avec Grenet-Dancourt ; c'est une première garantie.

Je plaisante en ce moment le parti de la fin du théâtre et j'en ai bien le droit. Je Tai connu et suivi de très près. J'ai fait quelquefois campagne comme lui, mais jamais avec lui. On y trouvait un peu de tout, excepté des auteurs drama-

Page 1