‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 19 sur 32 · LES PROFESSEURS AU THEATRE · texte numérisé non relu

LES PROFESSEURS AU THEATRE

quoi, un torrent ! nous n'avons qu'une composition de collège, longue, prétentieuse et inutile.

Je me suis demandé bien souvent si l'instruction et lesavoir étaient des qualités suffisantes pour juger une oeuvre d'art et s'il ne fallait pas y ajouter quelque chose qui ne s'apprend pas. La question, lorsqu'il s'agit de productions et d'école nouvelle, me paraît résolue. Depuis que le monde existe, la critique s'est toujours trouvée divisée en deux camps ; d'un côté, les professeurs, j'étends un peu le mot, et de l'autre, les artistes. Les professeurs légifèrent et argumentent ; les artistes palpitent et s'emballent. Depuis que le monde existe, les professeurs, avec leurs principes et leurs, dédains, en faisant la petite bouche, se sont régulièrement, trompés ; ce que les artistes ont aimé, applaudi, défendu, méritait de l'être ; c'est ce qui a vécu, sinon survécu.

Comment expliquer cette loi littéraire, bien plus certaine que les autres et qui est, je dirais presque, la négation de toutes les autres ? Les artistes ont-ils l'âme libre et généreuse et ce quelque chose qui ne s'apprend pas n'est-il pas-. une communauté secrète d'impressions, de sentiments et de rêves entre les créateurs et eux ? Trouvons-nous au contraire chez les professeurs une intelligence moins ouverte, un esprit de chicane et de dénigrement ? N'ont-ils pas besoin d"être avertis, guidés, serinés, quitte à se rendre compte et à s'égarer plus tard ? Il semble que le sort des œuvres de théâtre est de passer par trois générations de professeurs, la première qui ne les comprend pas, la seconde qui les. comprend mal, et la dernière enfin qui les comprendra autrement.

Leur Sacerdoce

Leur Sacerdoce

J'ai peut-être quelque droit de parler de la critique, je ne l'ai jamais sollicitée. Je ne compte pas sur elle ni avec elle.

Cette grande indifférence de ma part, qu'on veuille bien le croire, ne dénote pas un auteur mécontent. Le peu de bonheur de mes ouvrages n'y est pour rien. Lorsque nous étions jeunes, mes amis et moi, artistes éblouis et passionnés, nous rêvions tout naturellement de faire quelque chose. La poésie, je dois le dire, était notre première tentation et, sans doute, la plus raisonnable. Après la poésie venait le roman, l'analyse de ce pauvre cœur humain que nous ne connaissions guère Nous pensions aussi au théâtre, quoique le théâtre, avec ses barrières et ses servitudes, nous effrayât bien un peu. Entre tant de travaux qui nous attiraient presque également, la critique ne tenpit aucune place; nous ne l'estimions pas. Juger les œuvres des autres et ne jamais montrer des siennes nous paraissait le comble de l'effronterie. Si l'un de nous alors, dans un moment de fièvre et d'enthousiasme, en se frappant le front, s'était écrié : je serai un grand critique, comme nous lui aurions ri au nez.

Je veux bien que cette disposition, si excellente chez des jeunes gens, fût excessive. Admettons que la critique, sans être une production de l'esprit bien extraordinaire, compte pour quelque chose et vienne après toutes les autres ; encore faudrait-il qu'elle s'exerçât avec loyauté et équité. Quatrevingt-dix-neuf fois sur cent ses jugements ne sont pas libres ; c'est l'occasion qui les lui dicte. Si elle se montre

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indulgente, ce sont des amitiés ou des intérêts qu'elle sert. Si elle se montre injuste, elle satisfait de secrets ressentiments. Irai-je plus loin ? Dirai-je tout ? Parlerai-je de ces hasards si fréquents et si misérables qui mettent la critique entre les mains d'une guenon? Ah ! que je voudrais que Sarcey, qui a remué dans sa vie tant de questions considérables, les troupes cC ensemble, l'heure du dîner ^ le pourboire aux ouvreuses, nous dît quelques mots de celle-ci : De Vimportiuice de la femme dans la chronique théâtrale.

La grosse erreur de la critique et son insupportable prétention, c'est de croire qu'elle est utile, efficace et salutaire. Elle ne sert à rien du tout. Assurément, elle a de l'effet sur le public immédiat, celui qui croit encore au papier imprimé, et qui attend l'article de journal pour faire le choix de ses spectacles ou de ses lectures. Mais cette pression même n'est que très éphémère ; au bout de huit jours, elle n'existe plus. L'opinion v^éritable, celle qui compte et celle qui reste, elle a de tout temps été faite par les salons et les cafés.

Quant à une action de la critique sur la littérature même et sur les écrivains, on hausse les épaules rien que d'y penser. Nous pouvons bien, par intérêt ou par vanité, nous préoccuper des jugements de la critique; nous pouvons en être glorieux ou affectés ; mais de ses principes et de ses leçons, de son esthétique professionnelle, nous ne retenons que tout juste ce qu'il faut pour en rire, disons le mot, pour la blaguer atrocement. Nos progrès et nos acquisitions, quand nous avons le bonheur d'en faire, ne viennent que de nous-mêmes ; la critique n'y est pour rien.

Dans le discours que M. Brunetière a prononcé à l'Aca-

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