LEUR SACERDOCE 15T
demie et qui a fait tant de tapage, ce qu'il a dit des journalistes, je l'avoue, n'est pas ce qui m'a le plus ému. Le rôle de la critique, on vient de le voir, est très contestable ; il se réduit à bien peu de chose; M. Brunetière a essayé de le fixer à sa façon. « C'est la critique, a-t-il dit, qui possède la tradition littéraire et qui est chargée de la conserver. »
Vaine, vaine parole, mon cher Brunetière! La tradition littéraire se fait sans vous, contre vous, malgré vous. A toutes les époques mémorables où elle se renouvelle et se renoue, lorsque le grand chic serait de la reconnaître, elle vous échappe régulièrement. Vous lui tombez dessus. Pendant que vous vous réclamez de la tradition littéraire et que vous vous présentez pour elle, tous les créateurs l'ont dans le sang. Ce sont eux qui l'apportent ; ce sont eux qui la maintiennent; ce sont eux qui l'imposent; vous ne faites que l'enregistrer vingt ans plus tard.
Puisque j'ai parlé de Brunetière et qu'il est venu là comme le critique le plus élevé et le plus irréprochable, il faut que je dise à quel point je suis content de lui. Brunetière vient d'écrire, pour les Annales du Théâtre^ une préface, mieux que cela, un manifeste qui est de sa part une abjuration véritable, la rétractation solennelle de toutes ses erreurs. « Non! non! s'écrie l'éloquent académicien tout nouvellement converti, il n'y a pas de règles ! Les règles n'ont ni légitimité, ni application! Demanderons-nous à Shakespeare de composer comme Sophocle? » On ne le croira peut-être pas. Les trois unités elles-mêmes, oui, les trois unités, Brunetière, après un dernier regard jeté sur -elles, les a immolées définitivement. L'apostasie est complète.
Il faudrait peut-être, pour être juste, se rappeler tant de pauvres auteurs que Brunetière a exécutés si lestement, à l'aide d'un critérium défectueux et qu'il vient de briser lui-
même. Mais c'est autre chose que je veux dire. Voyez un< peu jusqu'où va la folie de la critique et son imperturbable assurance. A peine a-t-il condamné et répudié les règles, Brunetière découvre une loi. une loi pour remplacer les. règles, oh ! bien définitive, celle-là, et qu'il appelle la Loi un peu majestueusement. « Non ! non ! m'écrierai-je à moni tour, il n'y a pas de loi pas plus qu'il n'y a de règles. Il n'y a que des œuvres, des œuvres de toute sorte, des œuvres, de tous les genres, des œuvres si différentes qu'aucune généralisation ne leur est applicable et n'est en état de les. comprendre toutes; quand vous vous appuyez sur les unes, nous en avons bien d'autres à vous opposer ! »
Dans nos rapports avec la critique nous sommes pris, jepuis dire, entre deux feux. Si nous nous tenons loin de nos juges, cette attitude les offense et ils nous la feront payer. Dans le cas contraire, dès que nous entrons en composition avec eux, nous devenons des malins. Ils rappellent nos visites et publient notre correspondance. Sarcey, que je nommais tout à l'heure, lorsqu'il a pu produire une lettre de- Taine, de Sardou ou de Maupassant, n'y a jamais manqué. Nous souffrons également de notre indépendance et de notre servilité.
La critique devient tout à fait réjouissante lorsqu'elle est attaquée à son tour et que nous lui rendons les coups qu'ellenous a portés. Elle n'en revient pas. Est-elle la critique, oui ou non, et ne devons-nous pas tout supporter d'elle, son. ignorance, ses injustices, jusqu'à ses perfidies? Quel plaisir pourtant, quel plaisir, avec des gens importants et menaçants, de leur faire un pied de nez ! On n'y résiste pas.
Il faut que je signale en finissant une opinion qui n'est