‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 3 sur 32 · LES CORBEAUX · texte numérisé non relu

LES CORBEAUX

m'intéresser. Mais j'aime les innocents, l'^s dépourvus, les accablés, ceux qui se débattent contre la force et toutes les tyrannies.

Les Corbeaux, comme je m'y attendais bien, me demandèrent une année de travail. Cet instant de ma vie est le plus heureux dont je me souvienne.

J'habitais alors, rue de Matignon, un appartement comme je les aime, bien situé, lumineux et vide. La pièce où je me tenais et qui était fort belle, était meublée d'une planchette de bois retenue au mur, d'un fauteuil et dune canne ; rien de plus. Je l'arpentais du matin au soir avec une légère excitation qui m'est naturelle et dont j'ai besoin. Le plus souvent je travaillais devant ma glace; je cherchais jusqu'aux gestes de mes personnages et j'attendais que le mot juste, la phrase exacte, me vinssent sur les lèvres. Tout ce que je veux en écrivant, c'est me satisfaire moi-même; je ne connais plus rien ni personne ; je ne sais seulement pas s'il y a un public.

L'été, c'était charmant. Dès que le jour paraissait, j'allais ouvrir ma fenêtre et je me remettais au lit. Une pomme d'arbre, qui venait d'un jardin voisin, entrait dans ma chambre avec des fleurs et des oiseaux. Les Champs-Elysées m'appartenaient. J'étais toujours le premier promeneur, celui qui s'en va lorsque les autres arrivent. C'est là, ^ que la critique le sache bien, dans le bon air et la verdure, le ciel sur la tête, que j'ai trouvé mes mots les plus cruels. Pour tout dire, les soirées étaient quelquefois dures, au moment de me remettre devant ma glace. La musique du Cirque et des cafés-concerts, que je pouvais entendre très distinctement, me donnait des distractions. J'enviais alors tous ces paresseux qui buvaient de la bière en écoutant des chansonnettes.

Ma famille demeurait à deux pas, dans la même rue. Je vivais chez elle autant que chez moi . J'allais à tout moment m'asseoir près de ma mère Elle m'écoutait avec bonté et inquiétude. Elle avait vu de près la vie des auteurs dramatiques. Son frère, Martin-Lubize. l'auteur d'une comédie de Labiche : le Misanthrope et l'Auvergnat^ n'avait pas fait fortune. Toutes les semaines, ma sœur, son mari et sa petite fille venaient dîner avec nous. C'était le jour attendu et plus bruyant que les autres. Je me multipliais. J'inventais des folies et je découpais la volaille. On n'entendait plus que moi. Et comme je triomphais, quand mon père, qui n'était pas bien commode à dérider, éclatait de rire tout d'un coup en s'écriant : « Qu'il est bête, cet animal là ! » On était quelquefois soucieux et préoccupé chez moi, mais nous n'avions pas connu les grandes douleurs, les morts qu'on emporte et les places qui restent vides.

O visages aimés et qui furent si tendres, Vous n'êtes plus !

J'ai promené les Corbeaux pendant cinq ans. Ils ont fait les deux grandes tournées : celle des directeurs et celle des auteurs.

Les Corbeaux ont été refusés au Vaudeville par Deslandes, au Gymnase par Montigny, à l'Odéon par Duquesnel, à la Porte-Saint-Martin par Ritt et Larochelle. Ballande, de la Gaîté, Clèves du Théâtre Cluny, un troisième, Laforest, qui avait ouvert à l'Ambigu le théâtre des Jeunes, n'ont pas désiré les connaître. Montigny, après la Navette, les a refusés une seconde fois. Koning, lorsqu'il a remplacé Montigny, les a refusés, et La Rounat, lorsqu'il a remplacé Duquesnel, les a refusés.

J'ai porté les Corbeaux à Cadol et ils ne l'ont pas inté-

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