LA VIEILLE CRITIQUE
bourgeois de la Révolte de Villiers : il n'aime pas les étoiles !) les théâtres qui en sont pourvus font des affaires magnifiques et les théâtres qui en manquent arrivent à la faillite inévitablement.
Il va de soi que la nouvelle réforme proposée par Sarcey aura le même sort que les précédentes. J'ai connu bien des. directeurs qui tremblaient devant la presse ; je n'en connais pas un qui oserait la mettre dehors. Est-il bien vrai, d'ailleurs, que la critique d'aujourd'hui, si détestée de Sarcey, soit aussi malfaisante qu'il voudrait nous le faire croire ? Est-ce qu'elle a empêché le succès de Madame Sans- Gêne ? Est-ce qu'elle a empêché le succès du Fils Naturel ? Et encore, a-t-elle empêché le Théâtre de la Renaissance, qui périssait sous les insupportables reprises de Labiche, de se relever avec des pièces mal faites, pleines de trous, et sans l'ombre d'un quiproquo ?
Si je rappelle ces exemples décisifs et qui sautent aux yeux de tout le monde, c'est que Sarcey s'est bien gardé de les mentionner, avec cette loyauté dont il fait preuve toutes les semaines et qu'il ne manque jamais de constater.
Je l'ai vue de près, la vieille critique que Sarcey nous vante et dont il est le dernier représentant. Si le mouvement dramatique se trouve momentanément arrêté, c'est elle et elle seule la coupable. Elle a été sans scrupule avec les nouveaux venus. Elle a raillé tous leurs efforts ; elle a. méconnu toutes leurs tentatives ; Sarcey, plus brutal encore que les autres, nous a visés jusqu'à la bourse.
Lorsque l'Odéon était administré par La Rounat, tous.
<l6o SOUVENIRS d'un AUTEUR DRAMATIQUE
les critiques d'alors y avaient leur petite Jemnie. On avait xharbonné sur les murs cette inscription : « Au rendez-vou^ des maîtresses I » La Rounat, qui n'était plus contrôlé que par la direction des Beaux- Arts, faisait ce qu'il voulait ; il ne faisait rien. On peut se rendre compte, par cet exemple, "de l'époque que regrette Sarcey et qu'il continue peut-être encore aujourd'hui, à l'Odéon ou ailleurs.
C'est bien fort tout de même et Sarcey a raison de dire qu'il ne recule devant rien. Ah ! il est le bien venu pour parler de la critique, pour prendre sa défense et ses intérêts ! Personne plus que lui ne l'a compromise et discréditée; il l'a rendue haïssable avec cette triple bassesse qu'il y a introduite, bassesse d'esprit, bassesse de langage et bassesse de mœurs.
Sarcey est fini, voilà la vérité. Il est usé jusqu'à la corde et démonétisé complètement. Henry Bauër lui a porté le premier coup ; Jules Lemaître l'a achevé. Il ne peut plus, il en convient lui-même, lancer une pièce ou seulement la •couvrir. Cette grande autorité, dont il avait plein la bouche, qui faisait l'orgueil de sa vie et la joie de ses feuilletons, est passée. Il le voit, il en f^ouffre, et il demande, lui aussi, des mesures d'exception. Si Sarcey voulait user avec luimême de ce gros bon sens qu'il a si souvent tourné contre nous, il se retirerait du théâtre au lieu de l'interdire aux autres. Lorsqu'il parle des œuvres modernes ou des œuvres étrangères, sa vieille platine est manifestement insuffisante ; il a beau guoguenarder, multiplier les blagues et les rengaines, il ne s'en tire pas du tout. Un autre que lui, un critique d'honneur, aurait essayé de comprendre ; il se serait appliqué, forcé, renouvelé peut-être ; mais que voulezvous attendre d'un homme qui ne dispose pas d'une minute, qui trouve magnifique de bêtifier dans vingt journaux