‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 25 sur 32 · CANDIDATS ACADÉMIQUES · texte numérisé non relu

CANDIDATS ACADÉMIQUES

portance toujours croissante des études historiques, aux nouvelles méthodes employées.

Je viens de parler des républicains. Si les portes de l'Académie leur sont ouvertes aujourd'hui, l'indifférence politique et l'énorme déchet des doctrines monarchiques y sont sans doute pour beaucoup.

Veut-on un autre exemple, un exemple peut-être plus concluant? Voilà plusieurs années déjà que Caro est mort ■sans que l'Académie ait songé à lui trouver un successeur véritable. On ne peut pas dire que les fauteuils aient manqué. Cet oubli de l'Académie n'est rien moins qu'un signe des temps. Nous sommes témoins tous les jours de l'abandon où est tombée la philosophie chez nous. L'homme de Sorbonne, le vieux métaphysicien, qui fréquentait le Jardin des Plantes et que ma génération saluait chapeau bas, a disparu. S'il existe encore, on ne le connaît pas. Si M. Renouvier, qui passe dans son entourage pour un très noble et très grand esprit, se présentait à T Académie, Camille Doucet ferait un bond. « Renouvier, penserait-il, un anarchiste ! » Lorsqu'on a accusé Caro de compromettre la philosophie en la menant dans le monde, i] ne faisait que prolonger son existence. Il promenait et montrait la victime, avant qu'elle disparût.

« Il faut en être », me disait un jour un académicien que je n'aurais jamais cru y voir. Il avait raison II faut en être. Les hommes aimeront toujours les titres et les places. La première question, sans doute, est de les mériter. La seconde est de les obtenir. Tout compte fait, les candidats immortels que l'Académie a repoussés ou seulement retardés, sont en bien petit nombre. L'Académie est trop faible, c'est vrai; elle accueille trop souvent des médiocres; mais ils ne

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sont pas plus déplacés, après tout, que d'autres médiocres;le 41'' fauteuil en est plein.

Que les candidats malheureux le sachent bien; venant d'eux, la plus légère épigramme est de trop. Qu'ils fassent bonne figure et qu'ils cherchent des consolations ailleurs. L'amour, si toutefois leur âge le leur permet encore, en est. une, à en juger par ces vers de quelque poète oublié du dix-huitième siècle :

Je me suis mis sur les rangs Pour entrer dans les Quarante; Nous sommes dix concurrents, Et nous serons bientôt trente.

Mon échec est assuré; Je perds gaiement la partie; La plus belle Académie, C est encor ma mie.

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C'est encor ma mie !

Sinécures

Sinécures

On sait que Leconte de Lisle a laissé une place vacante à la bibliothèque du Sénat. Si ce qui a été dit est vrai, cette place serait désormais supprimée.

Ce n'est pas la première fois qu'un emploi de ce genre, disons le mot, unesinécure,disparaîtavecle titulaire. A cette même bibliothèque, Anatole France, après des difficultés intérieures, s'est retiré silencieusement et n'a pas été remplacé.

En remontant plus haut, voilà plusieurs années déjà que Weiss, qui était bibliothécaire de Fontainebleau, est mort, sans qu'on lui ait donné jusqu'ici un successeur.

Cet infortuné Weiss, pour le dire en passant, avait eu bien de la peine à obtenir une sorte de retraite et plus de peine encore pour la conserver. Les titres ne lui manquaient pas pourtant, et des titres officiels. Il avait été d'abord dans le haut enseignement, chargé d'une chaire d'éloquence. Il avait été secrétaire général de l'Instruction publique et conseiller d'Etat. Il avait été directeur aux Afïaires étrangères. Mais Weiss était en même temps un homme libre et un écrivain de premier ordre. Nos politiciens n'ont jamais été bien chauds pour le style. La République, c'est triste à dire, écrit très mal. Tous les ans, lorsque les rapporteurs du budget, ivres de réformes et d'économies, faisaient leur ronde, ils ne manquaient pas de s'arrêter à Fontainebleau et de demander la suppression d'une sinécure des plus fâcheuses. Ils savaient bien que Weiss était pauvre, malade,

à deux doigts de la tombe. Mais que voulez-vous ? Wciss ne mourait pas assez vite ; on ne pouvait attendre son bon plaisir indéfiniment.

En ce moment, le bibliothécaire en chef du Sénat est M. Charles Edmond, dont le vrai nom est Choïeski et trahit l'origine étrangère. M. Charles Edmond, si je ne me trompe pas, doit cette situation au prince Napoléon, lorsque celui-ci aimait à s'entourer de polonais et les casait un peu partout. M. Charles Edmond passe pour un homme aimable, agréable, confortable, de bonne tenue et d'éducation parfaite. S'il y a à la bibliothèque du Sénat une place qu'il faut supprimer ou tout au moins reprendre, c'est la sienne.

M. Charles Edmond a aujourd'hui soixante-dix ans passés. Il a une belle aisance, sinon de la fortune. Il occupe au journal le Teinps une position honorifique et rémunératrice. A un moment où l'on supprime les sinécures, il trouve moyen de les cumuler. Qu'est-ce qu'on attend pour mettre M. Charles Edmond à la retraite et qui y mettra-t-on si ce n'est lui ?

I\I. Charles Edmond, je le répète, est homme de bonne tenue et d'excellente éducation. Peut-être s'est-il fait un nom dans la littérature de son pays. Qu'on le nomme, si on le veut, commandeur de la Légion d'honneur. Qu'on le nomme tout de suite et de son vivant; qu'on n'attende pas, comme on a fait pour Leconte de Lisie, que cette distinction lui arrive dans l'autre monde. Mais, pour Dieu, enlevez-lui une bibliothèque, qui est de toutes la plus rétribuée, qu'il a obtenue sans droits et qu'il conserve sans ménagements.

Est-ce que ce n'est pas révoltant ? Je viens de parler de Weiss et je l'ai fait exprès. Voilà un des esprits les plus

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brillants et les plus complets de notre époque, un prosateur admirable. Il a montré, dans tous les moments de sa vie, cette belle insouciance de l'argent, qui est, je dirais presque, un titre littéraire de plus. Vous lui marchandez un dernier abri, une bouchée de pain ; un peu plus et vous le pousseriez à l'hôpital. Mais dès qu'il s'agit de nullités, c'est autre chose ; vous les dorlotez, vous les mijotez, vous ne pouvez pas vous en séparer. Il n'y a plus ni mesure ni règlements. On dirait que la médiocrité vous enchante et que vous vous sentez de plain-pied avec elle.

Lorsque le gouvernement, dans les cérémonies officielles^ depuis la Sorbonne jusqu'au Conservatoire, ouvre la bouche, les plus beaux enseignements descendent sur nous. On nous prodigue les conseils et les promesses. Prises en ellesmêmes et le plus souvent rédigées par des commis, toutes ces harangues sont bien ridicules : elles deviennent insupportables lorsque le gouvernement n'a de considération que pour les habiles et les serviles. <\ Faites votre devoir, « croyez-moi, plutôt que de nous indiquer le nôtre. Sur- « veillez vos faveurs et vos préférences. Contrôlez vos théâ- « très, ils en ont besoin. Et réduisez vos bureaux ; c'est là « que les sinécures sont abondantes et inutiles. »

Pendant que l'on chipote avec nous et que les plus petites économies prélevées sur la littérature sont une victoire pour le budget, toutes nos administrations regorgent de parasites. Nous plaisantons volontiers les ancien ministre et nous avons tort. Les anciens ministres entraînent d'anciens chefs de cabinet, d'anciens sous-chefs de cabinet, d'anciens attachés au cabinet, tout un monde d'anciens quelque chose, auxquels il faut trouver une position un peu convenable

et bien souvent la créer pour eux. Aujourd'hui on devient chef de bureau en six mois et directeur au bout de deux ans. Les rapporteurs du budget évitent soigneusement de regarder par là ; ce sont habitudes prises et ressources pré- •cieuses lorsque, quelque temps plus tard, ils seront ancien ministre à leur tour.

Je crois bien que la bibliothèque du Sénat est dans les attributions du président du Sénat. Ah ! que je voudrais que M. Challemel-Lacour, qui est un de nos rares politiques lettrés, prît la peine de la réorganiser. Il a les deux qualités nécessaires : le tact et la décision. Là, dans ce charmant palais du Luxembourg, au milieu de ce jardin resté célèbre, dans ce quartier de lettres et d'études, qu'il nous conserve un coin paisible et réconfortant. Il me semble que l'égalité devrait y régner : la besogne serait commune et les traitements semblables. M. Challemel pourrait choisir parmi les plus fiers et les plus dignes. Si l'art dramatique l'intéresse encore, il appellerait Jean Jullien ; s'il préfère les poètes, il ferait signe à Mallarmé. Je cite, bien entendu, des noms qui me sont chers, mais avec la certitude que ces choix seraient parfaits et approuvés unanimement du monde littéraire.

Une Fête Littéraire

Une Fête Littéraire

Nous avons eu, l'autre semaine, une fête littéraire. Je n'étonnerai personne en disant que nous la devons à l'Odéon. Dieu merci, l'Odéon a sa légende, une légende de jeunesse et d'audace qui n'est pas près de finir. Depuis 1843, depuis la Lucrèce de Ponsard, on ne compte plus les hommes et les œuvres qui sont sortis de cette glorieuse maison. Ah ! les belles batailles! Ah! les grands lutteurs! Je pourrais vous en nommer de ces lutteurs acharnés^ qui ont combattu le bon combat pendant quarante ans, pendant cinquante ans, jusqu'à l'extrême vieillesse. On a calculé que l'âge moyen des auteurs joués à l'Odéon pendant ces deux dernières années, sous le triumvirat Marck-Roujon-Sarcey, était de soixante-sept ans, dix mois et vingt-cinq jours. Quelques-uns reçoivent la pension de la Société des auteurs dramatiques, et il faut être octogénaire pour y avoir droit.

Cette fois, il ne s'agissait pas d'un maître nouveau ou d'une œuvre exceptionnelle. La fête se passait en famille. Elle avait un caractère intime et touchant. L'Odéon tout entier s'était transporté chez Foyot pour célébrer la nomination de son directeur dans la Légion d'honneur et lui remettre au dessert, entre la poire et le fromage, une croix en diamants.

Le monde des théâtres, on en a fait la remarque bien souvent, est plein de cœur. Il recherche volontiers ces petites ribotes sentimentales où il y a de quoi rire et de quoi pleurer. Lorsque la Légion d'honneur s'y trouve mêlée, le

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plaisir, l'émotion, le respect, se lisent dans tous les yeux. Nous autres, gens de lettres, il ne nous viendrait jamais à l'esprit de nous cotiser et d'offrir une croix en diamants à un confrère, l'eùt-il cent fois méritée. Cette démonstration est très fréquente aujourd'hui sur les planches; il ne se passe plus une année sans qu'elle se renouvelle. La croix en diamants fait partie maintenant de notre répertoire dramatique ; elle est devenue un gros effet, un succès de larmes; elle a remplacé la croix de ma mère.

La fête de l'Odéon se trouvait tout naturellement présidée par l'écrivam le plus hardi de notre époque, un critique d'avant-garde, un esprit un peu aventureux parfois, mais, qui, depuis prés d'un demi-siècle, a semé à profusion les. idées neuves, les aperçus ingénieux, les paradoxes féconds. Si Sarcey a trouvé le moyen d'être original et populaire à la fois, il le doit à la langue dont il se sert, que les gens du. Nord peuvent comprendre aussi aisément que ceux du Midi, et qui est composée très habilement des trois ou quatre pa* tois que Ton parle encore en France.

On a beaucoup regretté et avec raison que le gouvernement ne fût pas représenté chez Foyot. Si M. Leygues se trouvait retenu en province par les obligations de sa charge, par le service des statues, il semble que le directeur des Beaux-Arts était là pour le remplacer. M. Roujon tenait une belle leçon d'histoire théâtrale et il l'a manquée. Nous aurions appris de sa bouche les soirées héroïques de l'Odéon, les services multiples que l'Odéon nous rend, la surveillance incessante exercée par l'administration sur ce théâtre, qui occupe à lui seul, en pourparlers et en paperasses, plusieurs employés des Beaux-Arts. En même temps,

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