UNE FETE LITTERAIRE
M. Roujon nous aurait instruits de nos devoirs, des vues du gouvernement. Pendant les sept années de sa magistrature, le pauvre M. Carnot a observé avec nous la plus stricte neutralité. On ne citerait pas de lui un mot qui ressemblât à une opinion. Il planait au-dessus des écoles comme au-dessus des partis. Son successeur gardera-t-il la même réserve ? Ne voudra-t-il pas restaurer l'autorité au théâtre comme ailleurs ? M. Roujon nous aurait fait connaître la pensée littéraire du nouveau Président, si toutefois il en a une.
Pendant que TOdéon s'attendrissait sur la poitrine de son directeur et que le père de la Débutante, c'est Sarcey que Ton désigne ainsi au Conservatoire, y allait de sa causerie familière, je pensais malgré moi au pauvre Antoine et je lui envoyais de loin, à travers l'espace, un petit sourire d'intelligence. Il n'y a pas de croix en diamants qui tienne. Tout le mouvement dramatique de ces dix dernières années, c'est Antoine qui l'a créé. Tous les auteurs dramatiques d'aujourdhui et de demain, c'est Antoine qui les a mis en vue. Antoine nous a fait connaître les chefs-d'œuvre étrangers. Si Ibsen est célèbre parmi nous, si Dumas a connu cette joie d'aimer et d'admirer son grand confrère norvégien, c'est à Antoine qu'il le doit. Les services d'Antoine ne se sont pas bornés là. Il nous en a rendu un autre et bien inattendu.
Chimène, qui l'eût cru ?
Rodrigue, qui l'eût dit ?
C'est Antoine, c'est le Théâtre-Libre qui fournit aujourd'hui au Théâtre-Français ses plus remarquables tragédies.
J'ai hâte de dire que le gouvernement a largement récompensé Antoine et que celui-ci serait bien mal venu de se plaindre. On lui a donné cinq cents francs.
l82 SOUVENIRS d'un AUTEUR DRAMATIOUZ
M. Marck est un excellent homme, qui a beaucoup travaillé, beaucoup trimé, et qui mérite plus que bien d'autres la satisfaction qui lui a été accordée. Je ne m'en prends pas à lui. Je m'en prends à l'Odéon, disons le mot, à cette vieille balançoire de l'Odéon, qui ne sert à rien, qui ne produit rien, qu'il est bien temps d'enlever au ministère et de rendre à l'mdustrie privée. Institution caduque! Théâtre de province ! Fabrique de conférenciers et rendez-vous de maîtresses! A l'heure qu'il est, la France, si économe et si regardante sur d'autres points, dépense deux cent mille francs par an pour permettre à un imprésario de représenter sur la rive gauche des ouvrages dont on ne veut plus sur rive droite.
Je m'étonne toujours, lorsque le budget des théâtres arrive devant la Chambre, du peu d'intérêt qu'elle y prend. Lorsqu'un député par hasard l'arrête au passage, nous tombons sur un moraliste qui veut supprimer le corps de ballet. C'est l'Odéon qui est coûteux et indécent. C'est l'Odéon, défendu par la routine artistique et la routine administrative, qu'il faut supprimer. Je ne crains pas de le dire. Une Chambre révolutionnaire, qui décréterait la fin de l'Odéon, s'immortaliserait. L'histoire retiendrait les noms de ces courageux députés. Elle dirait d'eux : « Ceux-là étaient des géants î »
Victorien Sardou
Victorien Sardou
Si ce que nous annoncent les courriéristes de théâtre est vrai, et l'on sait que leurs informations ne sont le plus souvent que des communiqués, nous aurons une saison curieuse et exceptionnelle, l'Hiver-Sardou.
Au Vaudeville, est-il besoin de le dire, Madame Sans- Gêne va reprendre le cours sans fin de ses représentations. Elle ira à 400, à 500, peut-être davantage. Ce sont les chiffres de Patrie, de Rabagas et de Divorçons que nous revoyons. A la Renaissance, Sarah Bernhardt, avant de passer, elle aussi, à l'exotisme, s'est assuré une œuvre nouvelle de son auteur favori. La direction du Gymnase, pour entrée de jeu, remonte Nos bons villageois. On se souvient de la dernière reprise des Intimes^ du plaisir que fit la pièce et de ses cent cinquante représentations. On peut s'attendre à un résultat semblable avec les Bons villageois, supérieurement interprétés et qui n'ont pas été revus depuis vingt ans. Au Châtelet enfin, le Châtelet lui-même est de la partie, Don Quichotte, rajeuni et retruqué, avec ballets et musique nouvelle, dédommagera sans doute le théâtre de toutes ses pertes passées.
Est-ce tout? Oui et non. Pourquoi le Théâtre-Français, entraîné à son tour par l'exemple général, ne reviendrait-il pas à Thermidor ? La pièce, en outre de son mérite et du succès qu'elle a obtenu, reparaîtrait au bon moment. Elle aurait un petit air de circonstance. Ce serait une victoire nouvelle pour la réaction, pour nos thermidoriens de poche, et Toccasion de pousser en plein théâtre le dernier cri : « Vive notre bien-aimé Casimir ! »
i86 SOUVENIRS d'un auteur dramatique
Cette grande vogue qui revient de tous côtés à Sardou, je dirais presque, cette seconde réputation qui lui arrive^ lorsque nous avons tant de peine à conserver et à maintenir la première, m'émeut bien sincèrement pour lui. Elle me ravit d'une part, et de l'autre me donne entièrement raison. J'ai toujours pensé que Sardou était le véritable auteur dramatique de Tépoque, celui que l'on jouerait le plus longtemps et qui se présentera debout à la postérité.
Les hommes de théâtre, qui savent que l'art dramatique est un ensemble de qualités rares et bien rarement réunies, les retrouvent toutes chez Sardou et en sont émerveillés. Il a l'imagination, l'observation, la conduite des caractères; il a l'action et l'intérêt, les grands coups; il a la tirade et le dialogue, la couleur et l'harmonie générales. Et il a autre chose encore, cette belle santé de l'esprit que nous admirons chez les classiques et que de notre temps Augier possédait aussi.
Dans une période dramatique de trente années, très brillante et très féconde, Sardou a été de tous ses confrères le plus brillant et le plus fécond. Il a composé pièces sur pièces; il a créé une centaine de personnages, depuis le type jusqu'à la silhouette et la caricature ; il a fixé des milieux pittoresques et de tous il a extrait un drame qui peut se concilier avec la réalité et la vraisemblance. Il a connu les mœurs qui finissent et les mœurs qui commencent; il a fait le tour de deux sociétés.
La comédie contemporaine ne lui a pas suffi. Il a voulu un cadre plus vaste et de plus hautes fictions. Il a trouvé dans le passé et les reconstitutions historiques des œuvres ardentes, pleines de force et de passion. Là il est seul ; il se sépare de son temps et de l'art à la mode; il donne la main aux Tragiques.