‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 27 sur 32 · VICTORIEN SARDOU · texte numérisé non relu

VICTORIEN SARDOU

Je parle en ce moment de Sardou avec l'admiration et le sérieux qui lui sont dus. Je pourrais, si je voulais, me servir de lui et plaisanter une fois de plus la vieille critique. Il vous faut le métier d'abord? Et qui donc connaît le métier mieux que lui? Vous exigez la scène à faire? Qui mieux que lui en a compris l'importance et l'a traitée plus magistralement? Il ne la rate jamais. Si le théâtre enfin, comme vous le prétendez, n'est qu'un art d'agrément, indiquez-moi un théâtre plus amusant et plus spirituel, plus émouvant et plus pathétique.

On a fait bien des portraits de Sardou ; on n'a pas dit ce qu'il fallait et le principal. J'ai peut-être plus de droit qu'un autre de parler de mon illustre confrère que je connais depuis vingt-six ans. Voilà vingt-six ans qu'un matin, rue Laffitte, où Sardou habitait alors, j'allai lui porter anxieusement \ Enfant prodigue. J'ai raconté cette histoire ailleurs. C'est Sardou qui a fait jouer ma première pièce. Non, non, ce n'est pas Sarcey, comme le croient encore bien des gens et comme celui-ci s'en est vanté tant de fois. Sarcey, au contraire, avait trouvé mon ouvrage détestable, sans s'être donné la peine de le lire jusqu'au bout.

Sardou est le plus parfait modèle de grand homme qu'on puisse rencontrer. Toujours simple et naturel, l'esprit libre, ouvert et généreux. Il ne se gobe pas, celui-là, du matin au soir. Il s'est préservé du pontificat qui ne trompe que les subalternes. Il jouit pacifiquement de sa situation; il ne passe pas son temps à la rappeler et à la défendre. Le talent et la réputation des autres auteurs dramatiques ne lui donnent pas la rage. Dans les conflits inévitables, il s'est toujours refusé les vilaines satisfactions. Il a rendu des services plus que personne, et ne les a jamais publiés. Je ne dis pas tout. Je laisse de côté le chef de famille, si digne et

si tendre au milieu des siens. Je m'en tiens au personnage public, qui vit humainement avec ses semblables, qui ne vit pas contre eux.

Et moi, auteur fourbu, mécontent, besoigneux, que toutes vos vilenies ont dégoûté du théâtre, qui ai trouvé à l'Académie même des confrères assez mesquins pour priver spécialement les Corbeaux du prix du Théâtre-Français, je suis heureux de rendre hommage ici à l'ami toujours indulgent et dévoué, à l'homme sans haine et sans détours, qui n'a qu'un visage, au grand créateur de la seconde moitié de ce siècle.

Ma Candidature

Ma Candidature

J'ai à remercier plusieurs journaux, les Débats et la Lanterne^ la Libre Parole et le Charivari^ qui ont annoncé ma candidature avec des termes beaucoup trop bienveillants. Je ne veux pas dire qu'ils l'aient approuvée. Cette prétention d'un auteur dramatique à faire partie de la Chambre a paru extraordinaire. Les lettrés m'ont dit : N'allez pas là, et les politiciens : On n'entre pas.

J'aime beaucoup les lettrés. Je tiens très fort à leur estime, sans que je leur ressemble complètement. Je n'ai pas d'abord cette grande culture qui embellit toute une vie et qui peut la remplir, à quelques satisfactions près. Je me moque de bien des gens et de bien des choses, mais je ne ris pas de tout. Je crois que la politique, et c'est d'elle qu'il s'agit en ce moment, vaut bien la peine qu'on s'en mêle, que le devoir même est quelquefois de s'y engager. Ce sentiment, chez moi, ne date pas d'hier ; tous mes amis me le connaissent depuis longtemps et nous en avons ri ensemble bien souvent. Entre une œuvre personnelle, secondaire et sans intérêt, et la part que je pourrais prendre à une œuvre collective, utile et féconde, je n'hésite pas, c'est l'œuvre collective que je choisis et à laquelle je préfère travailler.

Si mes ouvrages étaient plus répandus, ou si la critique les avait regardés de plus près, elle aurait pu y constater

des préoccupations de réforme et de justice sociale qui ont été jusqu'ici étrangères à notre théâtre. Lorsque j'ai écrit Michel Paiiper^ j'ai rassemblé autour d'une intrigue romanesque tout ce que le socialisme d'alors comportait de revendications. Plus tard, dans les Corbeaux, en montrant une famille dépouillée par des hommes d'affaires, j'ai appelé l'attention sur un malheur très fréquent, très général, et sur de véritables crimes commis juridiquement. J'aurais sans doute produit d'autres ouvrages du même genre, si les gouvernements, les directions de théâtre, la critique et le public n'étaient pas tous d'accord pour maintenir la scène française dans la frivolité et la gaudriole. Je sais bien ce qu'on va me dire : et la Parisienne ? Eh, mon Dieu, la Parisienne, c'est une fantaisie qu'il est très agréable d'avoir faite pour montrer aux gens d'esprit qu'on n'est pas plus bête qu'eux.

J'ai retrouvé chez les politiciens une prétention bien amusante et que je leur connaissais depuis longtemps. Il semblerait, à les entendre, que l'a vie publique a été faite pour eux, que le gouvernement est leur patrimoine, que les circonscriptions électorales, il faut bien dire le mot, leur appartiennent, et qu'il y aurait comme un sacrilège véritable à les leur disputer.

Je me garderais bien en ce moment d'écrire quelque chose qui ressemblât à une profession de foi ; je ne vois que le côté comique et il l'est aujourd'hui plus que jamais.

On demande la dissolution. On demande que les députés actuels s'en aillent bien vite et qu'il n'en revienne pas un. Nous en sommes là. Nous avons sans doute un millier de candidats, tout neufs et tout prêts, de toutes les conditions et de tous les états. Et vous ne voulez pas d'un auteur dra-

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