‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 28 sur 32 · MA CANDIDATURE · texte numérisé non relu

MA CANDIDATURE

matique; je ne parle pas d'une collaboration, ce serait trop ; d'un pauvre petit auteur dramatique!

Eh quoi? Parce que j'ai fait quelques ouvrages de théâtre, je ne pourrai plus faire autre chose? J'ai perdu le droit de servir mon pays, de travailler à sa prospérité et à son repos? N'ai-je pas des intérêts professionnels et les Lettres seules, l'Art, tous les arts, ne seront-ils jamais représentés? Suis-je satisfait? L'édifice social (vous le voyez, je parle déjà comme vous), ne demande-t-il pas quelques améliorations? Suis-je sans pitié enfin et le spectacle de la misère n'a-t-il pas de quoi m'émouvoir? Martyrs et victimes, souffredouleurs, petits budgets et bourses vides, malheureux qui peinez toute votre vie pour nouer les deux bouts, j'ai connu aussi la grande blessure d'argent 1

Est-il si difficile de voter? Qui m'empêchera d'interrompre ? Et s'il y a un rapport à écrire, est-ce que mes collègues ne me comprendront pas ? Moi aussi, je renverserai les ministères ; c'est une habitude à prendre. Faut-il que je touche un chèque pour prouver ma capacité législative?

Depuis qu'il représente la deuxième section du cinquième arrondissement, M. Emile Trèlat, architecte distingué^ a pris la parole une fois et il a dit « que V architecture ne devait pas être soupçonnée ». Toute la Chambre lui a pouffé de rire au nez. Si c'est là un homme politique et si c'est tout ce qu'on lui demande, je me fais fort d'amuser une Assemblée.

Les Jeunes Gens

Les Jeunes Gens

On se plaint de la jeunesse. On la trouve triste, désillusionnée, indifférente, et on a raison. Elle est peut-être bien à plaindre aussi.

Les jeunes gens, pour posséder toutes les qualités qui leur sont ordinaires, qui sont de leur :ige, ont besoin de vivre à des époques favorables ; le temps actuel est bien certainement Tun des plus mauvais qu'ils aient traversés.

Le premier mal dont souffre la jeunesse lui vient de la patrie. On dira tout ce qu'on voudra de la France ; que depuis vingt ans elle est admirable ; qu'elle a fait preuve de sagesse, de richesse et de vitalité. La considération et les grandes alliances lui sont revenues. Elle n'en reste pas moins sur le qui vive, avec le souvenir de ses défaites et l'alarme d'un nouveau et terrible conflit.

Il est entendu, je le sais, que l'idée de patrie est bien peu philosophique et qu'elle a disparu ou à peu près. Mais la patrie, qu'on le veuille ou non, subsiste toujours. Elle est la grande maison où il faut vivre, où nous sommes établis avec les nôtres, où sont nos intérêts et nos émotions. Si la maison est menacée à chaque minute, si on ne peut plus y parler haut et lever la tête, il y a pour toutes les personnes qui l'habitent, et surtout pour les plus jeunes, oppression, embarras et malaise.

Il y a les charges aussi et elles sont devenues bien lourdes, bien irritantes. L'école de peloton, quelque éloge qu'on en puisse faire, restera toujours la plus pénible des servitudes.

igS SOUVENIRS d'un AUTEUR DRAMATIQUE

De ce côté, on le voit, la jeunesse a bien quelque droit de se plaindre et elle ne peut que maudire Théritage qu'elle a trouvé dans son berceau.

Je ne veux pas, en ce moment du moins, mal parler de la République. Depuis bientôt trois mois, pendant toute la période électorale, les littérateurs se sont jetés sur les politiciens. Ils ont fait preuve de bien peu d'esprit et d'un bien petit esprit. La République a de quoi répondre. Elle s'est établie et maintenue, et ce n'était pas peu de chose. Elle a fondé la liberté qui est indispensable aux grands travaux de l'intelligence, si elle autorise en même temps les plus misérables. La liberté et la santé se ressemblent ; on n'en connaît bien le prix que lorsqu'elles vous manquent. La République a réorganisé l'armée ; un autre gouvernement l'aurait sans doute fait, mais c'est elle qui l'a fait. Enfin elle a montré pour l'instruction publique le dévouement et le souci d'une nation vraiment démocratique.

Par malheur, tout le bon et énorme travail de ces vingt dernières années s'est accompli en quelque sorte silencieusement, par la force collective des assemblées plutôt que par l'intervention de personnalités exceptionnelles. Les jeunes gens auraient préféré le contraire ; ils ont besoin de se chauffer aux hommes aussi bien qu'aux idées ; les hommes leur ont fait défaut.

En même temps une suspicion et une mésestime générales déconsidéraient les personnages publics, et cette abominable affaire du Panama a montré qu'elles n'étaient que trop justifiées. On a pu voir la vénalité là où elle est le plus coupable, dans le Gouvernement et dans les Chambres. Les jeunes gens se sont félicités d'avoir abandonné la politique

Page 1