LES JEUNES GENS
•et ils se détachent chaque jour davantage des formes de .[gouvernement.
Ainsi la patrie et la politique, ces grandes sources d'émotion, de fierté et d'enthousiasme, manquent à la jeunesse ; -a-t-elle trouvé ailleurs, dans la littérature qui s'offre à elle, qui la séduit et la conduit, son sursurn corda ?
Dieu me garde de déprécier l'art moderne. Je l'admirerai, si l'on veut, dans ses excès même et dans ses plus folles prétentions. J'irai jusqu'à l'arbre généalogique des Rougon- Macquart. Cette production toujours active et qui se renouvelle à chaque quart de siècle, est bien certainement une de nos vertus nationales ; elle nous procure, quoi qu'on en dise, une satisfaction patriotique, et celle-là les impuissants seuls font mine de la dédaigner, Mais je ne m'occupe pas des œuvres en ce moment ; je n'examine pas leur mérite ; je <:herche l'action qu'elles pouvaient avoir et si la jeunesse s'en est bien trouvée.
Le naturalisme, il faut bien le dire, a mis de grands mots en avant pour s'excuser et se protéger : psychologie, physiologie, l'observation scientifique substituée aux analyses morales, à la peinture d'agrément. En bon français, il a aimé l'ordure, toute l'ordure ; celle des hommes, celle des actes et celle des mots. Une littérature cynique, quelque talent qu'elle contienne, est toujours bien déplorable ; elle devient pour les jeunes gens une sorte d'expérience et la plus perfide de toutes. Elle les comprime et les ravale ; elle détruit chez eux la part du rêve ; elle ne leur laisse plus que des impressions et des plaisirs de désespérés.
Dans un article récent intitulé : Le Mal littéraire, M.Jules Lemaître a recherché, comme je le fais en ce moment, les
troubles de la jeunesse actuelle et il les attribue à son impuissance d'admirer. Cet esprit de dénigrement que signale M. Lemaître existe en effet ; il sert de consolation à toute une coterie de suffisants et de stériles ; on ne peut pas dire pourtant qu'il soit général. La jeunesse a adoré, le mot n'est pas trop fort, Renan et Taine. C'est elle qui a retrouvé et exalté Concourt jusqu'à le surfaire ridiculement. Elle est pleine d'égards pour Leconte de Lisle et pour Sully-Prudhomme ; en ce moment elle donne un tombeau à Baudelaire, à leur rival si longtemps méconnu. Si elle discute encore Zola et si elle fait ses réserves, ce ne sont plus que des réserves. Elle s'est montrée plus que généreuse pour Bourget et elle regrette un peu le crédit qu'elle lui a fait. Elle s'est toquée de V^ogiié qui devait être son orateur et son guide. Enfin elle a de grands directeurs, Gréard, Lavisse, Boutmy, qu'elle aime et qu'elle respecte profondément. Mais là encore, dans les lettres comme dans la politique, les hommes manquent, les génies bienfaisants et les réputations souveraines comme l'ont été Hugo et Lamartine, comme l'a été Michelet, un autre poète à sa manière, à un moment où la France tenait entre ses bras la Lyre universelle.
Il faut bien, lorsqu'on parle des jeunes gens, dire quelques mots de leur existence. Elle est difficile et douloureuse. Le pain est cher, les confitures le sont bien davantage. Toutes les portes sont ouvertes, il est vrai ; mais on y fait queue et il faut se battre pour entrer. Nos habitudes, nos mœurs sont moins bonnes, même les plus légères. Sur quoi se rattraper lorsque les idées générales ont fait leur temps. La patrie, je reviens à elle, ne serait-elle que le cabaret où