LES JEUNES GENS
Ton chante la patrie, il faudrait encore la regretter. On s'agite, on se démène, on se dévore. Les physionomies peuvent être différentes, la blessure est pour tous la même. Et qu'est-ce donc que le mouvement mystique ? Que sont ces mystiques en l'air, sinon des irrités, des sacrifiés, des déçus, qui se rejettent sur le ciel et le tâtent sans espérance ; le ciel aussi !
Un Cliché
Un Cliché
C'est ici même, si j'ai bonne mémoire, à cette place où j'écris^qu'Ignotus, qui avait peut-être un goût excessif pour les prédictions, nous a annoncé le premier le général X. Il le voyait venir depuis longtemps avec ses grosses bottes et son grand sabre. Quand Ignotus est mort, le général n'avait pas encore paru.
Depuis cette prophétie que l'on doit au célèbre chroniqueur et que tant de penseurs parisiens ont reprise pour leur compte, nous ne vivons plus. Nous sommes là, les bras croisés, la gorge sèche ; rien ne marche; les transactions languissent; Tagriculture manque de bras; Ibsen triomphe; l'Europe nous enveloppe de son mépris; les femmes ellesmêmes ont cessé de s'habiller et se tiennent dans leur oratoire ; on attend le général X. Avez-vous vu le général X? Comment va-t-il? Quand vient-il? Il paraît qu'il a un sabre extraordinaire! On ne parle plus d'autre chose et on ne s'occupe plus d'autre chose. Dès que la vie politique, la seule qui se soutienne encore un peu, prend des proportions alarmantes^ quand Dupuy, par exemple, succède à Dupuy ou que la droite vote avec la gauche, des voix inspirées s'élèvent aussitôt : « V'ià le général ! V'ià le général ! » On se tait; on ne respire plus; la France est sur la pointe du pied. Rien! Rien! Absolument rien! Le général n'est pas prêt; il se consulte; il temporise ; nous ne l'aurons pas encore cette fois.
On s'explique très bien, pour peu qu'on y réfléchisse, leshésitations du général X. La politique d'abord ne le passionne pas autant qu'on le croirait. Il en prend et il en laisse. Il peste volontiers contre la République, mais sans avoir à s'en plaindre; elle l'a toujours très bien traité. Il a trente ans de bons et loyaux services, des campagnes, des blessures; il a son épée, son grade et le grand-cordon; il a son code d'honneur et de devoirs militaires ; il ne voudrait pas. autant que possible, finir dans la peau d'un aventurier^
D'un autre côté, il faut bien le reconnaître, le général X a quelque droit de se plaindre de ses partisans. Ils ne ménagent pas assez son amour-propre. On ne lui demande ni talent ni intelligence. Disons le mot. Ce serait une véritable brute, on aimerait mieux ça. On le prend pour taper dessus, pas autre chose; pour taper de toutes ses forces et à tour de bras. Il est bien clair qu'une fois le grand chambardement terminé, on se débarrasserait de lui le plus vite possible.
Dans le programme imposé en quelque sorte au général, toute la partie qui le concerne plus spécialement est de ce^ ton désobligeant. On lui répète sans cesse qu'il ne compte pas, qu'il n'est qu'un instrument nécessaire, une sorte de sabre anonyme auquel il faut bien avoir recours. On en fait un Monk malgré lui. Assurément ce rôle de Monk est très, glorieux; il est honorable et sympathique; il faut bien de la vertu pourtant pour s'y résigner. A une époque comme la nôtre, qui ne pèche pas précisément par l'abnégation et le sacrifice, celui qui se charge d'une besogne, celui qui a couru tous les risques trouve assez naturel de se réserver les profits.
On comprend mieux maintenant que le général X ne se presse pas; qu'il se soit dérobé jusqu'ici. Il a tout l'air de dire aux prophètes, aux fumistes, à tous ceux qui avaient