‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 4 sur 32 · LES CORBEAUX · texte numérisé non relu

LES CORBEAUX

ressé. Dumas devait les refaire en huit jours et les a gardés un an sans y toucher. Sardou, toujours intelligent et serviable, m'a conseillé de les laisser tels quels et n'a pas réussi à les placer. Gondinet m'en a dit autant et n'a pas été plus heureux que Sardou.

Ma pièce était condamnée. Les belles ardeurs de Michel Pauper étaient loin ; je n'étais plus ni assez jeune ni assez confiant pour louer un théâtre une seconde fois. Je ne pouvais plus, si je voulais tirer parti de mon travail, que le publier. La maison Tresse imprima les Corbeaux. Au dernier moment, à l'extrême minute, lorsqu'on attendait le bon à tirer et que j'avais déjà la plume à la main, je m'arrêtai, je regardai autour de moi, je cherchai une inspiration, une chance, un hasard. Je pensai à Edouard Thierry, j'étais sauvé.

La Navette

La Navette

J'avais présenté Les Corbeaux partout et partout ils avaient été refusés. Je n'étais pas bien en train, on le comprend, de recommencer un grand ouvrage. Je ne savais trop que faire, je fis la Navette.

Je connaissais un peu les directeurs du Palais-Royal qui avaient songé à reprendre \ Enfant Prodigue et je rencontrais très souvent Plumkett. J'allai au théâtre sans le trouver et je lui laissai ma pièce.

Vingt-quatre heures après, Plumkett, avec beaucoup de bonne grâce et de politesse, me faisait reporter mon manuscrit, en me dernandant autre chose .

Les Variétés appartenaient à une coterie et me paraissaient inabordables. Le Vaudeville était entre les mains de Raymond Deslandes, un sot et un niais s'il en fut, un Clarctie manqué. Il ne me restait plus que le Gymnase.

Gondinet et moi, nous faisions partie alors de la commission des auteurs, avec cette différence que j'étais le membre le plus assidu et qu'il était le membre le moins assidu. 11 vint tout justement le jour où je comptais, la séance terminée, aller voir Montigny.

J'ai connu Gondinet de très bonne heure, lorsque nous n'avions encore rien fait ni l'un ni l'autre. Je l'avais ren-

contré chez un critique musical bien oublié aujourd'hui, Gasperini, l'un des premiers admirateurs de Wagner et celui qui a commencé sa réputation en France.

Je quittai la commission avec Gondinet. Nous étions toujours très heureux de nous retrouver et nous passâmes un moment ensemble. Enfin je lui dis :

«Il faut que je vous quitte; je porte à Montigny une méchante pièce en un acte. »

« Ça se trouve très bien, me répondit Gondinet, je vais aussi au Gymnase, où Montigny m'a donné rendez-vous. »

« Ah ! mon cher, repris-je aussitôt, faites-moi ce plaisir. Dites à Montigny que j'ai craint de le déranger et remettez lui ma pièce vous-même.»

« Très volontiers, » me dit Gondinet.

J'avais mon manuscrit sur moi et je le lui donnai.

Gondinet, quelques jours après, mannonça que la Navette était reçue.

Le Gymnase passait des moments difficiles. Les grands auteurs ne produisaient plus ou se faisaient jouer ailleurs. La troupe contenait encore quelques bons artistes ; mais les bons artistes sont la ruine d'un théâtre : ils coûtent cher et ne font pas d'argent. Enfin, Montigny était vieux, malade, dérouté ; il cherchait le vent et ne le trouvait plus.

Il hésitait alors entre deux combinaisons : la première était d'enlever Judic aux Variétés et de tâter de l'opérette avec elle; la seconde, de revenir aux spectacles coupés dont la mode était déjà passée depuis longtemps.

Ce fut la seconde combinaison, par bonheur pour moi, qui l'emporta; Montigny mit quatre petites pièces en répétition, la Navette était une des quatre.

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