‹ Souvenirs d'un auteur dramatiqueChapitre 31 sur 32 · UN CLICHE · texte numérisé non relu

UN CLICHE

compté sur un coup de tête de sa part : « Décidément non ; faites vos petites affaires sans moi ».

Il faut que les prophètes en prennent leur parti ; nous ne croyons plus au général X; nous ne voulons plus de lui ni de ses services. Nous y avons été pris une fois, c'est assez. Nous nous sommes amourachés d'un charlatan militaire, qui n'était pas bien terrible, il est vrai, et qui travaillait pour les restaurants, comme dirait Rochefort, beaucoup plus que pour les restaurations. L'aventure a été si scandaleuse qu'on ne trouverait plus personne aujourd'hui pour la. recommencer, ni les ambitieux qu'elle avait rassemblés, ni les princesses qu'elle avait séduites, pas même les camelots.

Qu'est-ce que vous lui reprochez donc à cette pauvre République pour la remettre aux mains des soldats? Elle ne ressemble que trop aux autres gouvernements. Elle a conservé précieusement les abus. Elle renvoie de jour en jour les réformes et les améliorations. Elle condamne bien haut le désordre et le réprime avec sévérité. La voilà armée maintenant contre l'A..., contre cette secte indéfinissable et que la prudence ne me permet pas de nommer. Enfin elle vient de placer à sa tête un homme comme vous les aimez, inflexible et tutélaire à la fois, qui a de l'autorité à revendre, qui en a par tempérament, par théorie et jusque par héritage. Votre général X ne vaudrait pas mieux et il serait bien plus embarrassé; les principes avec lui se trouveraient compromis. Contentons-nous donc du maître qui nous est assuré pour sept ans, un propriétaire à poigne, un dictateur en habit rouge, comme l'a appelé l'une des femmes les plus spirituelles de la nouvelle cour.

En ce moment, les hommes vraiment malheureux et qui

peuvent se plaindre avec raison de la République, ce sont ceux qui l'ont fondée. L'éloquent M. Millerand n'a rien dit de trop lorsqu'il nous a montré leur profonde tristesse. L'amitié de la Russie, les faveurs manifestes de l'Eglise et le régime impérial, c'est une salade, qu'on me passe le mot, qu'ils ne pouvaient guère prévoir et d'une digestion assez difficile. La République faite par eux n'est plus avec eux. La réaction les écarte en même temps que le socialisme les dépasse. Leur rôle est joué.

Après tant de difficultés et tant de crises, après tant de périls de tous les genres, la République paraît plus installée que jamais. L'empereur de Russie, en lui tendant la main, a comme garanti son existence. Ne l'aurait-il préservée que des incidents de frontière, elle lui devrait encore beaucoup. Le Pape la compromet bien un peu ; il la cultive et la bénit vraiment trop; mais Léon XIII est à la mode. A l'intérieur, la République se trouve aux prises tous les jours avec les plus célèbres pugilistes ; ils voudraient depuis longtemps la tombe}' et ils n'y parviennent pas. Elle se tire de tout, de ses amis et de ses ennemis. Elle ne pourrait craindre quelque chose, elle ne pourrait se sentir menacée qu'en un cas, si nous apprenions un matin, en nous réveillant, que le baron Leroux est monté à cheval.

Deux Préfaces

Mon aimable confrère, M. Arnold Mortier, a désiré que ]e présente au piiblic le neuvième volume de sa collection. C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait. J'ai déjà eu occa- -sion, il y a deux ans, dans un journal, de parler des Soirées Parisiennes et de dire le bien que j'en pensais. Toutes ces chroniques sont vraiment charmantes, d'un joli ton, de très bonne guerre. Il faut avoir bien de l'esprit pour n'en man- •quer jamais et saisir ainsi, chaque jour, le ridicule du jour. De temps en temps, dans les grandes circonstances, lors- •qu'un auteur ou une pièce en vaut la peine, M. Mortier ne s'en tient pas à l'actualité. Il donne son avis. Il le donne -discrètement, mais très finement. II a de la mesure, la préoccupation d'être équitable et une indépendance absolue.

Je n'ai pas caché à mon aimable confrère le péril où il me mettait avec son obligeante proposition. On ne peut qu'y perdre, lorsqu'on travaille pour le théâtre, à s'occuper du théâtre. Le silence, pour un auteur dramatique, c'est le commencement de la sao;esse. S'il aime son art et ■qu'il aime à en parler, il indispose ceux qui le connaissent mieux que lui. Qui ne le connaît mieux que lui ? Qu'il prenne bien garde de se louer ! Qu'il prenne bien garde de se plaindre ! On ne lui demande que bien peu de chose après tout, d'être conciliant. Conciliant avec les directeurs, conciliant avec les comédiens, conciliant avec les -critiques, conciliant avec ses confrères, enfin conciliant

avec le public. Il a besoin de tout le monde et personne n'a besoin de lui. Quel malheur qu'on ne puisse pas s'en passer tout à fait !

La vie littéraire, qui a été toujours si active et si brillante dans notre pays, ne se ressemble plus. On écrit beaucoup, on produit peu. Poésie, histoire, hautes études, les grands travaux paraissent abandonnés. Ce temps d'arrêt et d'impuissance n'échappe à personne, personne pourtant ne le relève trop vivement. Soit que l'art dramatique nous, préoccupe davantage par sa grandeur et un intérêt plus universel, soit que Ton parle du théâtre plus couramment, comme d'un lieu public, c'est lui, ce pauvre théâtre, qu'on a pris à partie depuis quelque temps et qui est en train de payer pour tout le monde ; dans la stérilité générale, on ne se plaint que de la sienne. Plus d'imagination ! fait l'un. Plus de gaieté ! répond l'autre. Et le métier, jeunes gens, le métier! s'écrie un troisième. Si l'on ne dit rien du style, c'est que le style, au théâtre, ne compte pas. Ce point a été décidé par les arbitres, il n'y a pas à revenir dessus.

Je trouve, pour ma part, qu'on va bien vite, et qu'une condamnation si sommaire, qui reparaît chaque matin dans un journal ou dans un autre, manque pour le moins de générosité. C'est trop et ce n'est pas assez. Quelques explications ne feraient pas mal. Passe encore aux gens du monde de pousser des cris sauvages, dès que leurs plaisirs se trouvent compromis. On comprend, par exemple, que lepublic des mardis de la Comédie-Française, qui est toujours si aimable et si bien élevé, excepté le mardi, décide bruyamment d'un spectacle où sa quiétude sociale et sa frivolité sont mises à l'épreuve. Mais entre confrères, de la. part décrivains qui jugent d'autres écrivains, les ménagements et adoucissements semblent commandés par une mdulgence réciproque. La plupart de nos critiques sont déjà vieux dans le métier ; ils suivent le mouvement théâtral

depuis longtemps ; ils savent ce qui se passe d'un côté de la scène et de l'autre côté ; nous vivons en de bons termes avec eux et nous leur contons volontiers nos tribulations, pour ne pas dire plus ; ils frappent sur des hommes qui ont été courageux, qui sont venus dans un mauvais moment, qui luttent encore tous les jours avec la routine et l'incapacité.

Soit. L'art dramatique est assez malade, les auteurs disparaissent sans être remplacés. Il faut bien se dire que cttte crise ne date que d'hier et se rappeler tout ce qui s'est fait de théâtre depuis cinquante ans. Œuvre énorme, magnifique et surprenante, comme on n'en rencontre à aucune époque et dans aucun pays. Assurément, l'homme de génie manque ; les pièces admirables et immortelles font défaut ; quelques-unes survivront à leur époque, mais comme des documents littéraires, comme des ouvrages moyens, que leur vogue bruyante, les complaisances de la critique, la vanité de leur auteurs, ne sauraient rapprocher une minute des monuments qui passionnent les postérités. Cette production extraordinaire s'est manifestée dans tous les genres, et dans tous les genres elle a réussi : opéra, drame et comédie, vaudeville, féerie, ballet, etc. Elle a répandu sur toutes nos scènes l'imagination, le sentiment et l'esprit. Elle a acquis à notre vieux théâtre français deux qualités qui, jusque-là, n'étaient pas bien de sa famille : le mouvement et 1 action. On peut dire enfin qu'elle l'a complètement affranchi. Croit-on que de pareilles périodes, d'inspiration et de conquête, soient si fréquentes dans 1 histoire d'un art et qu'elles se renouvellent du jour au lendemain ? Faudrait-il s'étonner qu'une génération prodigue eût enlevé à la nôtre les moyens de la continuer ; qu'en se saisissant de tout, elle nous ait laissé peu de chose ; que nous nous trouvions avec elle comme ces héritiers malheureux qui reçoivent de leurs ancêtres une terre illustre et épuisée ?

Ce grand mouvement d'art dramatique ne s'est pas produit, on le pense bien, sans prendre de la place ; il en a pris beaucoup ; il a pris la place toute entière. "Vingt-cinq auteurs environ, quelques-uns dans le nombre que la collaboration venait chercher, se sont partagé les théâtres. La vogue de leurs ouvrages, presque toujours légitime, excessive quelquefois, aidée d'ailleurs d'une interprétation exceptionnelle, s'est chiffrée par des deux cents, trois cents et même cinq cents représentations. A un moment où ils se faisaient eux-mêmes concurrence et où ils étaient obligés souvent d'attendre le tour qui leur était garanti, comment des inconnus auraient-ils réussi à trouver le leur? Ce n'est pas tout. Peu à peu, d'année en année, se formait un répertoire, moins grand sans doute que l'autre, mais d'un intérêt plus moderne et qui devenait pour les directeurs une mine inépuisable. Entre la pièce nouvelle et la pièce reprise, les inconnus se sont trouvés constamment étouffés. Une chance leur restait, bien petite et bien misérable chance : le bas des affiches. Mais les prétentions de nos auteurs marchaient de pair avec leurs succès, et en exigeant, comme ils l'ont fait, les droits d'auteur de la soirée, ils ont enlevé à de nouveaux venus et la possibilité d'être joués et la possibilité de vivre.

Je ne songe pas, bien loin de là, à incriminer des confrères que leurs avantages ont préoccupés avant tout. Le désintéressement et la générosité ne peuvents'exigerde personne. L'ne belle fortune, dans les arts ou ailleurs, est toujours une bonne chose. On ne sait plus bien aujourd'hui quel est le plus noble, de l'acquérir ou de l'augmenter. J'insiste en passant sur cette petite question d'argent pour amener une fantaisie qui n'est pas trop loin de mon sujet et qui m'a paru assez plaisante, lorsque je l'ai entendue. Dernièrement, quelqu'un faisait remarquer devant moi que nos artistes, maintenant si rangés et si sérieux, lorsqu'ils observent la

société moderne, n'y voient plus que des fous, des exaltés, •des artistes en un mot. C'est le monde retourné. On est tenté de leur dire : Où sont-ils donc, vos malades ? Montrez-nous-les, vos détraqués ! Dans cette fin de siècle, qui pour quelques gouttes de morphine voudrait se donner les airs d'une somnambule, la grande et unique névrose ne serait-elle pas la cupidité ?

Eh bien ! si pénible que fût cette situation, on l'aurait encore subie patiemment. Il fallait bien courber la tête devant le talent et le succès. Toutes nos scènes, l'une après l'autre, prenaient l'habitude de fermer deux et trois mois sur douze, c'était un coup de plus à supporter. Les têtus et les opiniâtres se seraient tenus là, l'oreille au guet, pour boucher un trou et passer à travers les fentes sans un dernier obstacle qui les attendait, celui-là infranchissable. Le mot est sur toutes les lèvres et personne ne le dit : les directeurs ne veulent rien jouer. Ils ne veulent jouer que des auteurs adoptés, qui répondent de leurs ouvrages. Et ce n'est pas seulement de leur part question de boutique et de recettes. Il leur arrive tous les jours de reprendre des vieilleries sur lesquelles ils ne comptent plus et dont la vogue, ils le savent, est épuisée. Aujourd'hui où presque tous nos théâtres sont en commandite et où les directeurs reçoivent des traitements considérables, la préoccupation d'argent n'est pas plus importante pour eux que la préoccupation d'amour-propre. Ils ne veulent rien jouer par ignorance. Ils ne savent pas. Ils craignent de se tromper. Ils tremblent devant la perspective d'une chute. Gens impatientants, qui parlent toujours de leur compétence et n'ont aucune confiance dans leur jugement.

Quel plaisir aussi, quel plaisir et quelle instruction c'a été dernièrement, lorsqu'une grande artiste a commencé le rachat de nos théâtres qu'elle va tirer de la servitude. Ces mondes à porter ne lui font pas peur. A peine l'Ambigu

2l6 SOUVENIRS D'UN AUTEUR DRAMATIQUE

était-il rouvert et nettoyé de sa dernière affiche, elle y amenait le mouvement, la vie, des airs de fête et de victoire. Là où il n'y avait plus rien, mais rien de rien, pas. un fœtus dramatique, sur ce boulevard épuisé, disait-on, elle trouvait trois auteurs, trois pièces, trois genres ; elleles trouvait en levant le doigt pendant que ses voisins, des directeurs consommés, ceux-là. avec leur mine rogue et leurs airs entendus, se disputaient le Courrier de Lyon pour l'éternité.

Voilà la vérité et de bonnes vérités qu'il y aurait quelque mérite, pour nos critiques, à faire entendre de temps, en temps plutôt que de s'en prendre aux victimes et de leur porter le dernier coup. On nous écrase en bloc et séparément on ne nous relève jamais qu'à moitié. On a vu pourtant, cette année, dans cette bienheureuse et si tardive année, que quelques hommes de théâtre restaient encore et. que nous n'attendions qu'une occasion, la voie enfin ouverte, pour nous précipiter tous. Faut-il rappeler tout ce que nous venons de donner : Henri VIII, les Corbeaux, le- Mariage d'André, Avilira, le Nojn, Monsieur le Ministre, le Père de Martial, le Fond du sac, les Mères ennemies, la Glu, \ As de trèfle, \^ Sl'ge de Lille, le Nouveau- Monde, \ç^^ Maris inquiets ; j'en oublie peut-être Quel qu'ait été le sort de chacune de ces pièces et quelque opinion qu'on, puisse en avoir, tous ces ouvrages réunis ont au moins un mérite, que le roman même, ce triomphateur du moment^ ne pourrait pas réclamer pour lui: la variété. Enfants de Victor Hugo ou de Balzac, élèves de M. Dennery ou de M. Labiche, prenons-nous les mains et défendons ensemble ce bout de plateau emporté si péniblement. Aimons-nous justement dans la diversité de nos talents. Rions avec ceux-ci, pleurons avec ceux-là. Que le vers soit Tami de la prose et que la prose rende hommage au vers. Pas de préférences ! Pas d'exclusions ! Pas de théories surtout ! L'un

Tie comprend que le théâtre qu'il fait ; l'autre ne peut pas faire le théâtre qu'il comprend. Attaqués de toutes parts •dans nos efforts et dans nos tentatives, déployons-nous gaiement sous cette levée de martinets. Depuis Aristote, qui avait institué, comme on sait, des règles immuables, jusqu'à ce pauvre Scribe dont on nous rabâche encore quelques dictons ridicules, les professeurs d'art dramatique n'ont jamais manqué. Qu'ont-ils suscité ? Rien ! Qu'ont-ils empêché ? Rien encore ! Le chien aboie, dit un proverbe arabe, et la caravane passe. Une seule vérité paraît définitive aujourd'hui : il n'y a pas de mesure pour le talent, il n'y a pas de conventions que l'originalité ne détruise et ne remplace. Si c'est le dernier mot de l'esthétique, elle s'est donné vraiment bien de la peine pour en arriver là.

Maintenant que cette belle famille d'auteurs qui commandait et qu'on attendait partout est à peu près éteinte ; maintenant que son œuvre a vieilli et va bientôt disparaître, nous trouvons, il est vrai, dans les théâtres, des visages plus accueillants. Nous sommes introduits, écoutés, encouragés, et même on reçoit quelquefois nos pièces, quitte à ne pas les jouer. Mais c'est là pour les directeurs une situation si irrégulière qu'ils reprendront bien des Tour de Nesle et bien des Chapeaux de paille d'Italie avant de compter décidément avec les nouveaux venus. Dans le cas où notre Conse.l municipal, préoccupé des intérêts dramatiques comme il vient de l'être des intérêts musicaux, serait disposé à faire quelque chose, je tiens un petit projet de théâtre à sa disposition et je le joindrai ici, si M. Mortier le veut bien, comme une Soirée Parisienne de plus.

Article premier.

Il est créé un théâtre extraordinaire pour la confection et la réfection des auteurs dramatiques.

2l8 SOUVENIRS D'UN AUTEUR DRAMATIQUE

Art. 2.

Ce théâtre sera situé dans le centre de Paris. Par sa construction, le nom qu'on lui donnera, la composition de sa troupe, etc., il ressemblera aux autres théâtres. On évitera soigneusement tout ce qui pourrait le désigner à la malignité publique.

Art. 3.

Un concours est ouvert pour la place de directeur. Lespersonnes sans emploi ou qui auraient échoué dans d'autres carrières, devront, en se présentant, justifier d'une qualité indispensable : l'austérité.

Art. 4.

Le directeur exercera ses fonctions gratuitement. Toutefois il pourra recevoir une indemnité par chaque pièce nouvelle.

Art. 5.

Si le directeur, dans un grave moment de sa gestion, était amené à prendre la décision suivante : « L'entrée du théâtre est interdite à toute personne étrangère au service » dans cette catégorie ne pourraient pas être compris les auteurs.

Art. 6.

Toute pièce, jouée à ce théâtre, ne pourra l'être que pendant trois semaines, le temps nécessaire pour en monter une autre.

Art. 7.

La reprise d'un ouvrage ancien ou moderne est formellement interdite.

DEUX PREFACES 2ig

Art. 8.

Le pourboire connu sous le nom de lever de rideau est supprimé.

Art. 9.

Le matériel du théâtre ne pourra comprendre que quatre décors : un temple, une forêt, une rue et un salon. Dans le cas ou un cinquième décor paraîtrait exceptionnellement nécessaire, il en serait référé à la Commission supérieure des théâtres, qui n'a jamais été réunie depuis qu'elle existe.

Art. 10.

Le directeur, en ce qui concerne les toilettes à payer par le théâtre, fera une différence entre les artistes qui vivent dans leur famille et celles qui vivent dans leur hôtel. Cette distinction devra profiter aux premières et non pas aux autres, comme le directeur pourrait être tenté de le croire.

Art. II.

Un commissaire du gouvernement sera attaché au théâtre avec des attributions nouvelles ; il prendra le parti des auteurs contre le directeur, contrairement à ce qui s'est passé jusqu'à ce jour.

Art. 12 ET DERNIER.

Il sera introduit dans le Cahier des charges une obligation spéciale par laquelle le directeur sera tenu de remplir toutes les autres.

Depuis près de quinze ans que j'écris pour le théâtre, et en voilà bientôt dix que je fais partie de la Commission des

auteurs, j'ai bataillé un peu partout pour les auteurs nouveaux. Inutile et médiocre entrepris? où l'on rend moins de services qu'on ne se crée d'hostilités. Des amis bienveillants me conseillent l'indifférence, de laisser là les intérêts communs et de m'en tenir à mes travaux. Je me reprocherais, je l'avoue, d'abandonner des confrères qui se débattent encore dans les difficultés dont je suis à peine sorti. J'ai besoin de plaider leur cause. Je serais si heureux que leur talent me donnât raison et triomphât de tant de mauvais vouloirs. D'autres viendront après nous qui doivent être plus heureux que nous, qu'on ne peut pas condamner d'avance au découragement, à la tristesse et à la stérilité. S'il y a, pour l'art dramatique, quelque renaissance possible, elle ne viendra pas bien certainement des morts et des mourants. Poussons donc de notre mieux à la production. Réclamons incessamment pour elle des débouchés et des appuis. Demandons à tous nos directeurs plus de décision que d'habileté et des fantaisies d'hommes d'art plutôt que des prétentions d'hommes d'affaires.

Voici l'année théâtrale 1887, et comme celles qui l'ont précédée, comme celles qui la suivront, elle est pleine de talent, d'esprit, de gaieté, de succès de tous les genres. 'C'est l'année de Coquard et Bicoquet.

Si ce qui s'écrit un peu partout était vrai, l'art dramatique serait bien malade et toucherait à sa fin Je ne puis pas, à cette place surtout et en me faisant l'introducteur de mes confrères, accepter une condamnation aussi injurieuse pour eux. Quoi qu'on en dise, nous produisons encore ; notre fécondité n'est pas énorme, elle est très suffisante ; avec un peu plus de peine peut-être nos théâtres trouvent encore le moyen de vivre et de vivre fort convenablement.

Je crois bien que la Chronique théâtrale, au lieu de gémir sur notre impuissance, pourrait s'employer plus utilement. Elle pourrait attaquer les directeurs, par exemple ; surveiller l'Odéon qui devient une exploitation anglo-française. Elle pourrait prendre en main des créations excellentes comme le Théâtre-Libre. Elle pourrait, je ne dis pas être favorable aux débutants, mais seulement les écouter. •

Je viens de nommer le Théâtre-Libre de M. Antoine et je l'ai fait exprès. Voilà un directeur vraiment jeune, vraiment cultivé, avec une perception très fine de toutes les choses du théâtre ; des auteurs convaincus et dont le désintéressement ne fait pas de doute ; une troupe pleine d'ardeur, qui possède deux qualités inestimables : la simplicité et le naturel ; dès que cette maison d'art a été ou-

verte, tout le public lettré y est accouru, et il faut bien le dire, il n'y a eu de vie dramatique, l'hiver dernier, quechez elle. La Chronique théâtrale a pris les choses autrement. Elle est entrée là comme une matrone, comme un corps enseignant : à la première indécence, elle a fait minede se retirer. Toutes ces tentatives si intéressantes, qui léseraient seulement par la tournure d'esprit de leurs auteurs et par les coins de société qu'on nous montre pour la première fois, l'ont scandalisée. « Théâtre de V Avenir ! » a-telle dit dédaigneusement, sans songer que du même coup elle atteignait l'avenir du théâtre. Entre-temps, on lui a. donné la Puissjnce des Ténèbres, du grand Tolstoï, qui est peut-être la plus haute conception de la misère et du crime que nous ayions jusqu'ici. Bah ! La Puissance des- Ténebres a été rayée du registre dramatique, et par qui, par les mêmes hommes qui regrettent Pixéricourt, commentent Gaboriau et nous enseignent les lois définitives, du mélodrame.

Je sais tout ce qu'on peut dire de l'Ecole nouvelle. Elle tient pour la vie et la vie n'est pas toujours bien réjouissante. Elle aime la vérité qui a peut-être besoin de choix et de ménagement. En même temps elle voudrait substituer ses conventions aux conventions précédentes et nos raisonneurs ne peuvent pas se mettre ça dans la tête. Mais toutes les formes d'art ont leur prix et le droit de se manifester, celle-là surtout qui vient de renouveler le roman. Elle n'est que trop sincère et ne pense pas une minute à épater son monde. Elle n'est ni une mode ni une pose, encore bien moins une fumisterie. Elle est un état littéraire qui correspond bien certainement à un état social.

Je parle là de l'Ecole nouvelle en spectateur, en critique^ et justement comme la Chronique théâtrale devrait le faire. Je ne suis pas plus aveuglé qu'il ne faut. J'irai même plus loin. Si un poète inspiré surgissait tout à coup et nous don--

nait un nouveau Cid, le Cid d'aujourd'hui, ce n'est pas moi qui m'en plaindrais. Mais il faut attendre qu'il vienne, et que le grand art, pour reparaître, ait trouvé son expression. Jusque-là, la Chronique théâtrale pourra déplorer, soupirer, rougir même, elle n'obtiendra rien. Les brocanteurs de l'idéalisme ne compteront pas ; les épiciers de l'imagination ne compteront pas ; et cette bonne M'"® Adam elle-même, qui rêve maintenant sur le divin, c'est bien drôle, en sera pour ses accès d'apocalypsie.

Lorsqu'on a suivi de près la critique et qu'on la juge à son tour, on reste stupéfait devant son éternel rabâchage. L'histoire de l'art n'est qu'une lutte entre les talents originaux et les esprits routiniers. La critique le sait et elle recommence toujours. Les talents originaux ne relèvent que d'eux-mêmes ; on les écrase quelquefois mais on ne les soumet pas ; quand ils se modifient, ils ne cèdent encore qu'à leur secrète inspiration. La critique sait bien cela et elle recommence toujours. Enfin, si on ne peut pas demander à toutes les œuvres d'être hmnaines, ce serait trop beau, il est indispensable qu'elles portent la marque de leur époque, qu'elles soient une note et une date. La critique le sait bien encore ; elle sait tout cela ; elle l'a écrit elle-même bien des fois ; et elle recommence toujours. Comment la Chronique théâtrale ne comprend-elle pas qu'elle se retire le pain de la bouche, qu'elle met sa postérité sur la paille, ert voulant enlèvera une période d'art son caractère particulier, ce caractère qu'elle recherchera si laboiieusementplus tard, qui sera pour elle une nouvelle source d'études, d'erreurs et de piquantes absurdités.

L'Ecole nouvelle, il faut bien le reconnaître, a quelque chose contre elle, quelque chose de très fâcheux. Elle n'a. rien produit. Elle a eu ses docteurs et ses apôtres ; ils n'ont rien produit. M. Zola, toujours si convaincu dans ses programmes et ses réclames, n'a encore rien écrit pour le-

théâtre. M. de Concourt pareillement. M. de Concourt a joué pendant trente ans à l'auteur sifflé, sans raisons, sans titres, pour cette panade ^Henriette Maréchal . Un autre, M. Henry Céard, est un homme très fort, très sûr de lui ; on attend toujours qu'il éclate. Si on avait écouté ces messieurs, ils devaient briser des portes, escalader des murs, planter des drapeaux. Finalement ils n'ont réussi qu'à ridiculiser leurs théories et à laisser à leurs successeurs une partie fort compromise.

Si la Chronique théâtrale était sage et dévouée, elle changerait du tout au tout. Elle souhaiterait le bonsoir aux auteurs célèbres et épuisés ; elle condamnerait des reprises déplorables au lieu de les donner en exemple ; elle exalterait ce qui est nouveau, imprévu, excessif, scandaleux même, pour pousser à la production et pour s'épargner bien souvent de mémorables gaffes. Elle demanderait aux directeurs de jouer des pièces, pas autre chose ; des pièces faites par l'auteur tout seul et pour le texte tout seul ; des pièces qui n'exigeraient ni érudition, ni reconstitution, ni voyages, ni estampes, ni musique de scène, pas le plus petit boniment. Elle patronnerait toutes les associations et tous les débouchés. Théâtre -Libre, Etoiirneaitx , Indépendants, etc. Autrement la génération qui vient fera comme celle qui l'a précédée ; elle fera de la politique et des affaires ; elle fera du journalisme, du roman, des vers ; mais elle ne fera pas de théâtre et elle aura bien raison.

La Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques

La Société des Auteurs et Compositeurs

DrAiMATIQUES

caisse de retraites

II y a quinze ans passés maintenant, le 21 février 1879, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques était arrivée à sa fin. La Commission en exercice se trouvait tout indiquée pour établir une Société nouvelle avec les changements et les améliorations qui paraîtraient nécessaires. Je peux parler savamment de cette commission dont je faisais partie.

Nous nous trouvâmes tout de suite devant une difficulté qui, pour être prévue^ n'en était pas moins assez délicate. Si la liquidation de l'ancienne Société nous avait été demandée et si l'actif avait été réparti entre tous les membres, il serait revenu à chacun 830 francs environ.

Eh ! mon Dieu, pour un homme de lettres qui n'est pas bien aisé, qui n'est plus jeune et qui ne produit plus, 800 francs valent mieux que rien et font plaisir à recevoir.

Mais toutes nos grosses têtes, je crois que l'on dit maintenant les grosses légumes, nos auteurs à capitaux ou à succès ne l'entendaient pas ainsi. Ils ne voulaient de la liquidation à aucun prix. Ils avaient décidé que l'actif de Tancienne Société serait conservé et versé intégralement dans la nouvelle. Notre Société, on le voit, ressemble à

toutes les autres ; on peut y retrouver, pour 830 francs, la. lutte des classes, le conflit permanent des riches et des pauvres.

Nous étions deux ou trois, trois ou quatre au plus, préoccupés de créer une caisse de retraites et pas bien sûrs de l'obtenir de nos collègues. Ces malheureux huit cents francs nous servirent à leur forcer la main. « Eh « quoi ! leur dîmes-nous, vous voulez priver de cette « somme des confrères déjà âgés et besoigneux, sans leur « rien donner en échange ? Pourquoi n'emporteraient-ils « pas leurs fonds plutôt que de les laisser dans la nouvelle « Société qui ne les intéresse plus ? Faites quelque chose « pour eux, ne serait-ce qu'une promesse. »

Fmalement, la caisse de retraites fut votée. Elle avait amené, il faut bien que je le dise, plus d'une querelle entre ceux qui la réclamaient avec obstination et ceux qui la repoussaient dédaigneusement. Je me souviens que Labiche, le bon et excellent Labiche, était un des plus hostiles. Dès que le beau temps était venu, Labiche nous avait laissés là et était parti pour ses terres. Il nous écrivait de Sologne lettre sur lettre, où il nous recommandait la seule combinaison qui fut, selon lui, un peu sérieuse, \ acquisition d'un hôtel. Le propriétaire chez Labiche reparaissait à tout moment, un propriétaire farouche et qui manquait de gaîté.

Il était facile de prévoir que cette caisse de retraites, votée par les uns à contre-cœur et sans préparation suffisante, fonctionnerait assez misérablement. C'est ce qui est arrivé. La Société, après quinze années d'existence, ne sert encore que 8o pensions, et la pension n'est que de 600 francs. Au moment où j'écris, il faut être âgé de soixanteneuf à soixante-dix ans, je ne dis pas pour la recevoir, mais, seulement pour l'espérer.

Jusqu'à présent, toutes les réclamations ont été inutiles^

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